Affichage des articles dont le libellé est Elisabeth Badinter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Elisabeth Badinter. Afficher tous les articles

lundi 30 avril 2018

Portrait de D’Alembert par Élisabeth Badinter

 

C'est à l'occasion du tricentenaire de la naissance de d'Alembert qu'Elisabeth Badinter a brossé le portrait du géomètre.
L'occasion pour moi de revenir sur ce célèbre mot d'ordre "liberté, vérité et pauvreté" (17è min) lancé par le philosophe dans son Essai sur la société des gens de Lettres en 1753. 
Un pavé dans la mare, assurément, et qui lui valut une volée de bois vert de la part d'une intelligentsia littéraire soumise (par tradition) à la tutelle financière des aristocrates et autres traitants ! A quelques années de là, Rousseau dénoncera lui aussi ces auteurs "payés par le fort pour prêcher le faible" et qui "ne savent parler au dernier que de ses devoirs et à l'autre que de ses droits" (Lettre à Christophe de Beaumont). Cette pauvreté, le Genevois ne se contenta pas de la revendiquer, il l'afficha même comme la première de ses vertus !
Mais concernant d'Alembert, Mme Badinter concède dans le tome 2 des Passions intellectuelles que "faisant mine de ne rien demander, il ne refusera rien : Académie pension". Loin d'être aussi désintéressé qu'il le prétend, le mathématicien place même très souvent la question de l'argent au coeur de ses préoccupations.
Cette lettre, envoyée par Diderot à Sophie Volland (en octobre 1759), met en scène un philosophe déjà revenu de ses anciennes préventions...
 
"Je vous ai promis le détail de ce qui s’est dit entre d’Alembert et moi ; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez doux : c’était notre première entrevue depuis la mort de mon père et mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui pouvait m’intéresser et me disposer à l’entendre favorablement ; puis il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j’avais la malignité de me refuser) : « Cette absence a dû ralentir un peu votre travail. — Il est vrai ; mais depuis deux mois j’ai bien compensé le temps perdu, si c’est perdre le temps que d’assurer son sort à venir. — Vous êtes donc fort avancé ? — Mes articles de philosophie sont tous faits ; ce ne sont ni les moins difficiles ni les plus courts ; et la plupart des autres sont ébauchés. — Je vois qu’il est temps que je m’y mette. — Quand vous voudrez. — Quand les libraires voudront. Je les ai vus ; je leur ai fait des propositions raisonnables ; s’ils les acceptent, je me livre à l’Encyclopédie comme auparavant ; sinon, je m’acquitterai de mes engagements à la rigueur. L’ouvrage n’en sera pas mieux, mais ils n’auront rien de plus à me demander. — Quelque parti que vous preniez, j’en serai content. — Ma situation commence à devenir désagréable : on ne paye point ici nos pensions ; celles de Prusse sont arrêtées ; nous ne touchons plus de jetons à l’Académie française. Je n’ai d’ailleurs, comme vous savez, qu’un revenu fort modique ; je ne dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d’humeur à en faire présent à ces gens-là. — Je ne vous blâme pas ; il faut que chacun pense à soi. — Il reste encore six à sept volumes à faire. Ils me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu’on imprimait, il faut qu’ils me les continuent ; c’est un millier d’écus qu’il leur en coûtera ; les voilà bien à plaindre ! mais aussi ils peuvent compter qu’avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt. — Voilà ce que vous leur demandez ? — Oui. Qu’en pensez-vous ? — Je pense qu’au lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l’ouvrage, si vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils les auraient acceptées sur-le-champ ; mais aujourd’hui qu’ils ont les plus fortes raisons d’être dégoûtés de vous, c’est autre chose. — Et quelles sont ces raisons ? — Vous me les demandez ? — Sans doute. — Je vais donc vous les dire. Vous avez un traité avec les libraires ; vos honoraires y sont stipulés, vous n’avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus travaillé que vous ne deviez, c’est par intérêt pour l’ouvrage, c’est par amitié pour moi, c’est par égard pour vous-même : on ne paye point en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume ; c’est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel, dans un temps où vous leur étiez nécessaire ici ; ils ne vous retiennent point ; au contraire, vous manquez d’argent, ils vous en offrent. Vous acceptez deux cents louis ; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans. Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que font-ils ? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela, et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu’eux pour les avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis toute leur fortune ; une affaire de deux millions est une bagatelle qui ne mérite pas l’attention d’un philosophe comme vous. Vous débauchez leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d’embarras dont ils ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de s’adresser au public ; il faut voir comment ils vous ménagent et me sacrifient. — C’est une injustice. — Il est vrai, mais ce n’est pas à vous à le leur reprocher. Ce n’est pas tout. Il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans l’Encyclopédie ; rien n’est plus contraire à leurs intérêts ; ils vous le représentent, vous insistez, l’édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en partagez le profit. Il semblait qu’après avoir payé deux fois votre ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas. — Ils m’ont donné mille sujets de mécontentement. — Quelle défaite ! Il n’y a point de petites choses entre amis. Tout se pèse, parce que l’amitié est un commerce de pureté et de délicatesse ; mais les libraires, sont-ils vos amis ? votre conduite avec eux est horrible. S’ils ne le sont pas, vous n’avez rien à leur objecter. Savez-vous, d’Alembert, à qui il appartient de juger entre eux et vous ? Au public. S’ils faisaient un manifeste, et qu’ils le prissent pour arbitre, croyez-vous qu’il prononçât en votre faveur ? non, mon ami ; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez couvert de honte. — Quoi, Diderot, c’est vous qui prenez le parti des libraires ! — Les torts qu’ils ont avec moi ne m’empêchent point de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien misérable. Quoi qu’il en soit, votre demande me paraît petite, mais juste. S’il n’était pas si tard, j’irais leur parler. Demain je pars pour la campagne ; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la réponse ; en attendant, travaillez toujours. S’ils vous refusent les mille écus dont il s’agit, moi je vous les offre. — Vous vous moquez. Vous êtes-vous attendu que j’accepterais ? — Je ne sais, mais ils ne vous aviliraient pas de ma main. — Dites que je ne m’engage que pour ma partie. — Ils n’en veulent pas davantage, ni moi non plus." 

En 1766, cette autre lettre du philosophe Hume à Walpole nous apprend que d'Alembert a quelque peu transigé avec ses anciens principes


 Sans entrer dans le détail, Hume estime le total  de ces cinq pensions à environ 6000 livres l'an !
De toute évidence, d'Alembert avait alors rompu son voeu de pauvreté ...

mardi 18 avril 2017

Louise d'Epinay, vue par Elisabeth Badinter

Extraits d'une interview d'Elisabeth Badinter parue dans l'Express. Elle y évoquait notamment son Emilie, Emilie, ou l'ambition féminine.
Un ouvrage qui ne m'a jamais quitté pendant que je travaillais sur mon roman...



L'ambition a-t-elle toujours été considérée comme un vice, une passion négative?
ELISABETH BADINTER. L'ambition est en effet très mal considérée. Même aujourd'hui. Dire de quelqu'un qu'il est ambitieux n'est pas vraiment un compliment! Et lorsque l'on parle d'une ambitieuse, c'est encore pire... Mais il faut admettre que «l'ambition féminine» est, pour le sens commun, pire que pire. Oui, cette connotation négative remonte très loin. Elle trouve notamment son origine dans le christianisme: Dieu vous a fait naître à telle place, vous devez donc vous y tenir. L'ambition est un défi lancé à Dieu - si l'on y croit - et il est plus facile d'être ambitieux si l'on est athée ou agnostique. Il faut attendre le XVIIIe siècle, me semble-t-il, pour que s'exprime clairement une ambition personnelle. A cette époque, la religion et les croyances commencent à être fortement critiquées et l'homme s'affirme enfin comme sujet, capable de dépasser ses propres limites indépendamment d'une vision religieuse de l'humanité. L'ambition, pour s'affirmer, a besoin d'un recul de l'emprise religieuse ainsi que de l'affirmation de l'individu comme sujet.

Vous montrez que l'ambition est d'abord une notion masculine. Quand l'ambition féminine a-t-elle été acceptée?

E.B. Si quelqu'un est sommé de rester à sa place, c'est bien la femme! Se dire ambitieuse, comme Mme du Châtelet ou, de façon différente, Mme d'Epinay, est apparu comme un véritable scandale. Cela signifiait: «Je sors de la place que la religion mais aussi les hommes et la société m'assignaient.» Toutes deux furent, à leur manière, des scandaleuses, les premières à dire: «Moi, je», «Moi d'abord», avant mon mari, mes enfants ou les rôles qui me sont assignés par la société. Ce fut d'une audace incroyable pour l'époque. Voilà pourquoi je les ressens comme nos ancêtres. Mais ne nous trompons pas: elles ont ouvert des portes qui se sont aussitôt refermées. La Révolution française se chargea de mettre un terme à l'ambition féminine. 

Comment cela?

E.B. Les droits de l'homme s'appliquent... à l'homme, mais pas à la femme. Ces dernières en sont exclues de façon très explicite. En octobre 1793, les députés ont décidé qu'il n'était pas question de donner des droits aux femmes, en vertu des principes énoncés par Rousseau. Si on donne des droits aux femmes, alors c'est le malheur de la société qui s'ensuivra: voilà ce que pensaient les révolutionnaires. Les femmes étaient considérées comme les enfants et les fous: privées de leurs droits civiques pour le bien de la société, c'est-à-dire pour qu'elles puissent s'occuper de leur famille. Mais il faut aussi dire que cet état de fait a convenu à la majorité des femmes: en effet, en échange de ce renoncement aux droits politiques, on leur donnait un empire absolu, celui du privé, de la famille. 


Il y aurait donc eu complicité objective des femmes dans leur asservissement?

E.B. Oui, n'oubliez pas qu'elles étaient, à l'époque, de grandes lectrices de Rousseau, de La nouvelle Héloïse, entre autres, où sont exposés ces principes. Pour la première fois, on leur assignait une responsabilité et un rôle immenses. On peut lire que si un enfant devient un adulte bien développé c'est la femme qui en aura les bénéfices, alors que s'il devient un délinquant elle sera considérée comme la coupable. Les femmes se sont accommodées de cet échange.

Mme d'Epinay, qui réfuta Rousseau, connut pourtant un grand succès après sa mort. Mais comment expliquer que le XIXe siècle n'ait pas mieux considéré l'ambition féminine?

E.B. Pour une raison simple: si on a relu Mme d'Epinay, c'était moins pour son traité de pédagogie que pour cette oeuvre inouïe que sont les Contre-confessions. Jetez-vous là-dessus, c'est un très grand livre! La réponse complète aux Confessions dans lesquelles elle est traînée dans la boue par Rousseau. Mais ses grands sujets, l'autonomie des filles et l'indépendance intellectuelle des femmes, n'étaient pas audibles au XIXe siècle, surtout pour la bourgeoisie. Il fallut attendre la fin du XXe siècle pour découvrir Mme d'Epinay. Tout comme Mme du Châtelet, d'ailleurs, qui fut la première femme de science en France. (...)
 
Qui était Mme du Châtelet?

E.B. Une amoureuse. Très libertine. Une femme à la sexualité dévorante, capable, dans le même temps, de traduire Newton. Mais à l'époque une femme n'a guère le choix: elle ne peut pas devenir un grand général ou un grand financier. Elle peut, en revanche, devenir une grande intellectuelle. En cela, Mme du Châtelet est très contemporaine. Comme les jeunes filles d'aujourd'hui, au départ, elle veut tout: réussir sa vie personnelle, sa vie professionnelle, sa vie amoureuse, sa vie maternelle... 

Revenons à la définition de l'ambition: passion négative ou chance de salut?

E.B. Pour ma part, je n'ai jamais pensé que l'ambition était négative. L'ambition signifie ceci: je vais essayer de mettre tout ce que j'ai d'énergie, de volonté, de travail, de force, au service d'une amélioration ou d'une production, et il y a une chance sur un million pour que j'y arrive mais je le fais quand même. Dans le cas de Mme du Châtelet et de Mme d'Epinay, l'ambition consiste à laisser une trace de soi. Mais comment consacrer tant d'énergie à quelque chose d'aussi aléatoire? C'est une folie, non? Et pourtant, telle est la grandeur de l'être humain. 

Mme du Châtelet la définit pourtant comme la passion «qui met le plus notre bonheur dans la dépendance des autres». Se méfiait-elle de l'ambition?

E.B. L'ambition fait peur. Toujours. Y compris à celui ou à celle qui s'y adonne. Mais le bonheur passe nécessairement par l'autre: seul, le bonheur n'existe pas. Aujourd'hui, il me semble que nous avons les moyens, qui n'existaient pas au XVIIIe siècle, de nous concentrer sur les petits plaisirs de la vie, et nous feignons de croire qu'il s'agit du bonheur. Mme du Châtelet s'est toujours débrouillée pour allier son ambition personnelle et sa quête du bonheur avec autrui. Ainsi a-t-elle eu une relation exceptionnelle avec un homme - et quel homme!: Voltaire - pendant cinq ans. A Cirey, ils vivaient ensemble et travaillaient chacun de leur côté, comme des bêtes. C'est elle qui l'a initié à la physique de Newton et qui lui ménageait, dans le même temps, de véritables plages de plaisir. Je crois que le couple que formaient Mme du Châtelet et Voltaire a bien mieux réussi que celui de Sartre et Beauvoir: pendant un moment béni, ils ont réussi à allier la réalisation de leur ambition personnelle la plus haute et la plus exigeante et, dans le même temps, le plaisir, la chaleur, l'amour. 

Qu'est-ce qui distingue l'arrivisme de l'ambition?

E.B. Je ne ferai pas le procès de cette forme d'ambition que l'on appelle l'arrivisme. On appelle souvent «arrivistes», pour les condamner, ces hommes ou ces femmes ambitieux qui ont, au fond d'eux-mêmes, cette angoisse d'être venu sur terre pour rien et de disparaître dans l'indifférence générale. Y a-t-il de faux et de vrais ambitieux? Pour le dire autrement: y a-t-il des êtres purs? Il existe des gens qui se moquent bien de ce qui se passera après leur mort mais qui veulent marquer leur existence en obtenant la reconnaissance des autres pendant leur vie. C'est même de plus en plus fréquent. Prenez le phénomène Star Academy: ce sont des individus qui ont besoin d'être vus par les autres, que le regard des autres fait exister. On pourrait assimiler ce phénomène à une ambition de pacotille, à un arrivisme conjoncturel sans la moindre importance. Pour ma part, je me refuse à juger. Il faut être à l'intérieur du sujet pour comprendre ce qui distingue une ambition noble d'une ambition vulgaire. Toujours est-il que nous avons tous envie de laisser une trace, un petit quelque chose. La plupart des femmes trouvent cette longévité dans la descendance. Pas Mme du Châtelet. Elle a eu des enfants mais ça ne lui a pas suffi. En cela, elle est très contemporaine. 

Mme du Châtelet serait donc la première femme à comprendre que la vie, même si elle est exceptionnelle, ne suffit pas...
 
E.B. Oui, et c'est pour cela qu'elle publie. Il ne suffit pas d'avoir, comme elle, une intelligence en éveil. Ainsi, le jour de sa mort, elle envoie le manuscrit de cette immense ouvre qu'est sa traduction des Principes mathématiques de Newton à la Bibliothèque royale: pour être sûre que ça restera! Et elle a eu raison puisque c'est dans cette édition que l'on a lu Newton jusqu'en 2000.

Mme du Châtelet et Mme d'Epinay étaient-elles tenaillées par le démon de la célébrité?

E.B. Non. Mme d'Epinay était plus proche de la grande bourgeoisie que Mme du Châtelet, qui fut une aristocrate et se comporta de façon très hautaine, méprisant les gens de condition inférieure. Mme d'Epinay n'a jamais cherché la célébrité. Pour preuve, son silence dans les travaux de Grimm et Diderot: elle tint la correspondance des deux mais jamais ne la signa. Ce sont les chercheurs qui, récemment, ont découvert la part - immense - qu'elle prit dans leurs travaux. Diderot lui demanda à plusieurs reprises de relire ses pièces ou ses écrits et de les corriger; jamais Mme d'Epinay ne s'en est vantée. Notre époque, elle, est en effet saisie par le démon de la célébrité. Mais ce dernier n'a rien à voir avec l'ambition. Depuis qu'Andy Warhol a affirmé que tout le monde a droit à son quart d'heure de célébrité, chacun le cherche à tout prix. Et le phénomène de la téléréalité renforce le rôle de ce démon. Mais l'édition et le monde intellectuel sont également touchés par ce fléau.(...)

A vous lire, on a l'impression que le principal obstacle à l'émancipation féminine au XVIIIe siècle a été... les femmes?

E.B. Je n'irai pas jusque-là. Après tout, Mme du Châtelet a publié des traités qui ont soulevé la polémique de son vivant. Mais il faut préciser qu'à la mort de Mme du Châtelet et de Mme d'Epinay on a fait peu de cas de leur ouvre dans les revues ou les correspondances littéraires. Cela dit, il est vrai que les autres femmes furent à leur égard extrêmement dures et injustes. Il suffit de lire le portrait que traça de Mme du Châtelet Mme du Deffand qui se disait son «amie». Je crois que la jalousie des femmes à l'égard de celles d'entre elles qui réussissent s'exprime beaucoup plus violemment que celle des hommes. (...)

Peut-on concilier ambition personnelle et vie de famille?

E.B. L'exemple de Mme du Châtelet et de Voltaire montre que la poursuite de l'ambition se fait souvent au détriment des enfants. Pour elle, mari et enfants ne comptaient plus. La véritable ambitieuse est capable de sacrifier beaucoup de choses. Sans doute était-ce plus facile au XVIIIe siècle. Aujourd'hui, le destin des jeunes femmes me semble plus difficile: toutes privilégient la réussite personnelle plus que la réussite professionnelle. La majorité des femmes ont ces deux ambitions chevillées au corps: elles me semblent tiraillées entre celle de réussir leur vie personnelle et celle de réussir professionnellement. Et elles découvrent qu'il est atrocement difficile d'arriver à concilier les deux: lorsque l'on fait les comptes, après dix ou quinze ans, le résultat est rarement celui que l'on escomptait. Beaucoup de femmes qui sont arrivées aux premières loges dans le monde économique ou financier ont dû sacrifier leur vie privée, renoncer à avoir des enfants. Et ce mouvement risque de s'intensifier davantage car la vie professionnelle est de plus en plus dure - bien plus qu'il y a vingt ans. Une femme doit se battre pour décrocher un emploi, trouver un compagnon, le garder, être heureuse avec lui, avoir des enfants, puis pour que les enfants, une fois adolescents, ne lui balancent pas à la figure qu'elle a été une mère lamentable... Celles qui réussissent dans tous les domaines sont peu nombreuses. La phrase de Mme de Staël, «la gloire est le deuil éclatant du bonheur», est devenue un lieu commun mais n'est pas tout à fait fausse. Ceci dit, on peut aussi trouver son bonheur hors de la famille: dans son ambition personnelle. 
 

jeudi 3 mars 2016

Condorcet vu par Robert et Elisabeth Badinter

             

Comme nous l'expliquent E. et R. Badinter dans leur biographie, Condorcet fut non seulement le président du Comité d'instruction publique, mais surtout son principal inspirateur.
Les extraits du mémoire exposé ci-dessous vous permettront de saisir les grandes lignes de sa réflexion.


MÉMOIRE SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
An -1 (1791-1792)

L'instruction, devoir social

L'instruction publique est un devoir de la société à l'égard des citoyens.
L'inégalité d'instruction est une des principales sources de la tyrannie.
Le devoir de la société, relativement à l'obligation d'étendre dans le fait, autant qu'il est possible, l'égalité des droits, consiste donc à procurer à chaque homme l'instruction nécessaire pour exercer les fonctions communes d'homme, de père de famille, et de citoyen...
La société doit au peuple une instruction publique... 1°) Comme moyen de rendre réelle l'égalité des droits ; 2°) Pour diminuer l'inégalité qui naît de la différence des sentiments moraux; 3°) Pour augmenter dans la société la masse des lumières utiles.
La société doit également une instruction publique, relative aux diverses professions, 4°) pour maintenir l'égalité entre ceux qui s'y livrent... 5°) pour les rendre plus également utiles, 6°) pour diminuer le danger où quelques-unes exposent, pour accélérer leurs progrès.
La société doit encore l'instruction publique comme moyen de perfectionner l'espèce humaine, en mettant tous les hommes nés avec du génie à portée de le développer, en préparant les générations nouvelles par la culture de celles qui les précèdent. (...)
 

L'éducation publique doit se borner à l'instruction

L'éducation... ne se borne pas seulement... à l'enseignement des vérités de fait et de calcul, mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou religieuses. Or la liberté de ces opinions ne serait plus qu'illusoire si la société s'emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu'elles doivent croire. Celui qui en entrant dans la société y porte des opinions que son éducation lui a données, n'est plus un homme libre ; il est l'esclave de ses maîtres... Il croit obéir à sa raison, quand il ne fait que se soumettre à celle d'un autre.

Aujourd'hui qu'il est reconnu que la vérité seule peut être la base d'une prospérité durable... le but de l'éducation ne peut plus être de consacrer les opinions établies, mais au contraire de les soumettre à l'examen libre de générations successives, toujours de plus en plus éclairées.

Enfin, une éducation complète s'étendrait aux opinions religieuses ; la puissance publique serait donc obligée d'établir autant d'éducations différentes qu'il y aurait de religions anciennes ou nouvelles professées sur son territoire ; ou bien elle obligerait les citoyens des diverses croyances soit d'adopter la même pour leurs enfants, soit de se borner entre le petit nombre qu'il serait convenu d'encourager. On sent que la plupart des hommes suivent en ce genre les opinions qu'ils ont reçues dès leur enfance... Si donc elles font partie de l'éducation publique, elles cessent d'être le choix libre des citoyens et deviennent un joug imposé par un pouvoir illégitime. En un mot, il est également impossible ou d'admettre ou de rejeter l'instruction religieuse dans une éducation publique qui exclurait l'éducation domestique, sans porter atteinte à la conscience des parents, lorsque ceux-ci regarderaient une religion exclusive comme nécessaire, ou même comme utile à la morale et au bonheur de l'autre vie. Il faut donc que la puissance publique se borne à régler l'instruction, en abandonnant aux familles le reste de l'éducation.


Indépendance de la morale

La puissance publique n'a pas le droit de lier l'enseignement de la morale à celui de la religion.
A cet égard même, son action ne doit être ni arbitraire, ni universelle. On a déjà vu que les opinions religieuses ne peuvent faire partie de l'instruction commune... Il en résulte la nécessité de rendre l'enseignement de la morale rigoureusement indépendant de ces opinions...
La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités, elle ne doit imposer aucune croyance...
Son devoir est d'armer contre l'erreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité, mais elle n'a pas le droit de décider où réside la vérité, où se trouve l'erreur.
 

Les congrégations enseignantes

La puissance publique doit éviter surtout de confier l'instruction à des corps enseignants  qui se recrutent par eux-mêmes. Leur histoire est celle des efforts qu'ils ont faits... pour imposer aux esprits un joug à l'aide duquel ils espéraient prolonger leur crédit et étendre leur richesse... L'instruction qu'ils donneront aura toujours pour but, non le progrès des lumières, mais l'augmentation de leur pouvoir ; non d'enseigner la vérité, mais de perpétuer les préjugés utiles à leur ambition.
 

Pas de doctrine d'État

La puissance publique ne peut pas établir un corps de doctrine qui doive être enseigné exclusivement.
Sans doute il est impossible qu'il ne se mêle des opinions qui doivent faire l'objet de l'instruction... C'est surtout dans ces sciences (morales et politiques) qu'entre les vérités reconnues et celles qui ont échappé à nos recherches, il existe un espace immense que l'opinion seule peut remplir...

Des vérités appuyées d'une preuve certaine et généralement reconnues, sont les seules qu'on doive regarder comme immuables, et on ne peut s'empêcher d'être effrayé de leur petit nombre.
Cependant, comme ces sciences influent davantage sur le bonheur des hommes, il est bien plus important que la puissance publique ne dicte pas la doctrine commune du moment, comme des vérités éternelles de peur qu'elle ne fasse de l'instruction un moyen de consacrer les préjugés qui lui sont utiles, et un instrument de pouvoir de ce qui doit être la barrière la plus sûre contre tout pouvoir injuste.

La puissance publique peut d'autant moins donner ses opinions pour base de l'instruction qu'on ne peut la regarder comme au niveau des lumières du siècle où elle s'exerce.
Car l'objet de l'instruction n'est pas de perpétuer les connaissances devenues générales dans une nation, mais de les perfectionner et de les étendre. Le devoir, comme le droit de la puissance publique se borne donc à fixer l'objet de l'instruction et à s'assurer qu'il sera bien rempli...

La Constitution de chaque nation ne doit faire partie de l'instruction que comme un fait...
Il ne s'agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais de les éclairer de plus en plus, afin que chacune devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison.
 

Instruction féminine et mixte

L'instruction doit être la même pour les femmes et pour les hommes:
1°) pour qu'elles puissent surveiller celle de leurs enfants ;
2°) parce que ce défaut d'instruction des femmes introduirait dans les familles une inégalité contraire à leur bonheur ;
3°) parce que c'est un moyen de faire conserver aux hommes (aux maris) les connaissances qu'ils ont acquises dans leur jeunesse ;
4°) parce que les femmes ont le même droit que les hommes à l'instruction publique.
L'instruction doit être donnée en commun et les femmes ne doivent pas être exclues de l'enseignement... pour la facilité et l'économie de l'instruction... Cette réunion est utile aux moeurs, loin de leur être dangereuse... La réunion des deux sexes dans les mêmes écoles, est favorable à l'émulation...
 
 
Pas de religion d'État

Tout homme devant être libre du choix de sa religion, il serait absurde de le faire contribuer à l'enseignement d'une autre, de lui faire payer les arguments par lesquels on veut le combattre.
D'après qui (la puissance publique) décidera-t-elle que telle théologie est vraie et quel droit aurait-elle d'en faire enseigner une qui peut-être est fausse? On peut jusqu'à un certain point, faire payer un impôt pour les frais d'un culte...: mais qui osera dire que l'enseignement de la théologie puisse être jamais un moyen de conserver la paix?


Condorcet, le dernier philosophe des Lumières
 

vendredi 17 avril 2015

Marion Sigaut : Voltaire, une imposture au service des puissants

 Marion Sigaut sur Voltaire
Marion Sigaut

Les péchés (souvent véniels...) avoués par Rousseau font-ils perdre tout crédit à son oeuvre ? Les pratiques homosexuelles de Rimbaud et Verlaine jettent-elles l'opprobre sur leurs ouvrages poétiques ? Faut-il renoncer à lire Céline au motif qu'il était antisémite ?
Enfin, doit-on bannir Voltaire du Panthéon des lettres parce que son alter ego Arouet était un fieffé coquin, à la fois menteur et manipulateur ?
A ces questions Marion Sigaut répondrait oui. Sans hésiter...
"L'oeuvre de Voltaire, je ne m'y intéresse pas", avance-t-elle pour justifier la démarche adoptée dans son ouvrage : "Voltaire, une imposture au service des puissants". Admettons...
 
J'ai feuilleté cet ouvrage. On y trouve en fait les mêmes faiblesses que dans l'intervention relayée ci-dessus.

- Ainsi mentionne-t-elle en toute candeur la correspondance "privée" (1ère minute) de Voltaire comme l'une de ses principales sources. L'historienne devrait se méfier de ce qu'elle nomme correspondance privée, surtout quand il s'agit de lettres à la diffusion biaisée, destinées à être relues par le destinataire en public. Passons sur ce premier défaut qu'on pourrait imputer à bon nombre de biographes.

- Son propos sur les affaires Calas et La Barre ( 3è minute) paraît plus inquiétant encore puisqu'elle réfute l'idée d'"intolérance religieuse"dans ces "jugements en bonne et due forme" rendus par des Parlements "laïcs". Pour mémoire, on rappellera tout d'abord (on en a parlé ici et ici ) que la procédure menée lors de l'enquête toulousaine fut entachée de nombreuses irrégularités. On répétera également que s'il avait commis son exécrable blasphème après 1789, La Barre n'aurait été puni que d'un bon coup de pied aux fesses (qu'il méritait au demeurant). Enfin, pour ne parler que du Parlement parisien, la simple présence d'un fort parti janséniste (une quarantaine environ) et de quelques molinistes prouve à l'évidence l'interférence du religieux dans la pratique judiciaire sous l'Ancien Régime.

- "Il ne risquait rien" dit Marion Sigaut pour railler le manque de courage de Voltaire. Peut-être... Mais alors, pourquoi s'est-il lamenté pendant près de 30 ans de ne pas pouvoir rentrer à Paris ? Si l'historienne a véritablement lu sa correspondance, elle n'aura pas manqué de parcourir ces dizaines de lettres dans lesquelles le poète supplie ses correspondants d'oeuvrer à son retour en grâce. "Voltaire au service des puissants" ? Soit... Mais dans ce cas, il a été bien mal payé en retour !

- Un mot encore sur le "fort honnête"Fréron et sur le "jeune protestant... sincère" La Baumelle que Voltaire aurait poursuivi "jusqu'à la mort". On en a déjà parlé ici . Le premier était un homme de parti, bon critique, mais animé d'une haine violente et d'une jalousie sans égale à l'encontre du patriarche de Ferney. Quant au second, Voltaire l'avait si mal tué qu'il sévissait encore à Toulouse, vingt ans après leur altercation ! 

De son propre aveu, Marion Sigaut ne s'intéresse pas aux oeuvres. C'est visiblement un tort. Ces lectures lui éviteraient peut-être de commettre des erreurs aussi grossières. Elles lui permettraient surtout de comprendre qu'en dépit des petitesses de l'homme, il arrive quelquefois à l'auteur de toucher au sublime et à l'universel...
L'oeuvre de Voltaire nous le prouve, n'en déplaise à l'historienne-polémiste.

On achèvera ce billet par ces quelques mots d'Elisabeth Badinter, célébrant l'auteur Voltaire dans la revue Marianne 
( n° 939 du 17 au 23 avril 2015) :

 "Aujourd'hui, enseigner l'amour de la France, cela implique, selon moi, d'enseigner Voltaire... Parce que l'auteur du Traité sur la Tolérance est la quintessence du génie français, parce qu'il emblématise ce qui existe de meilleur et, sans doute, de plus précieux en France... N'est-il pas, pour la France de 2015, le meilleur général en chef de la lutte contre le fanatisme dont nous disposons ? La meilleure réponse à tous ceux qui veulent nous persuader de plier le genou face aux religieux ?"

 

vendredi 30 janvier 2015

Des femmes dans l’espace public en France au XVIIIe siècle

  

L'historienne Annie Duprat nous propose une réflexion intéressante sur la condition féminine au XVIIIè siècle. 
Détail amusant pour moi qui ai consacré ces deux dernières années à la trop méconnue Louise d'Epinay : lorsque l'historienne mentionne Emilie, Emilie, elle précise que l'ouvrage d'Elisabeth Badinter est consacré à Emilie du Châtelet et Emilie (???) de Condorcet...

Pauvre Louise... 

samedi 21 septembre 2013

Les Badinter relus par Marion Sigaut

 

Une relecture intéressante du Condorcet d'Elisabeth et Robert Badinter. Vous trouverez ci-dessous un extrait de la diatribe écrite par Voltaire, que Marion Sigaut mentionne au cours de son intervention.


(...) Quand nous approchâmes de Pontoise, nous fûmes tout étonnés de voir environ dix à quinze mille paysans qui couraient comme des fous en hurlant, et qui criaient : Les blés, les marchés ! les marchés, les blés ! Nous remarquâmes qu'ils s'arrêtaient à chaque moulin, qu'ils le démolissaient en un moment, et qu'ils jetaient blé, farine et son dans la rivière. J'entendis un petit prêtre qui, avec une voix de Stentor, leur disait : Saccageons tout, mes amis, Dieu le veut ; détruisons toutes les farines, pour avoir de quoi manger.
.le m'approchai de cet homme; je lui dis : Monsieur, vous me paraissez échauffé, voudriez-vous me faire l'honneur de vous rafraîchir dans ma charrette ?j'ai de bon vin
Il ne se fit pas prier. Mes amis, dit-il, je suis habitué de paroisse. Quelques uns de mes confrères et moi nous conduisons ce cher peuple. Nous avons reçu de l'argent pour cette bonne œuvre (1). Nous jetons tout le blé qui nous tombe sous la main, de peur de la disette. Nous allons égorger dans Paris tous les boulangers pour le maintien des lois fondamentales du royaume. Voulez-vous être de la partie?
Nous le remerciâmes cordialement, et nous prîmes un autre chemin dans notre charrette pour aller voir le roi.
En passant par Paris nous fûmes témoins de toutes les horreurs que commit cette horde de vengeurs des lois fondamentales. Ils étaient tous ivres, et criaient d'ailleurs qu'ils mouraient de faim. Nous vîmes à Versailles passer le roi et la famille royale. C'est un grand plaisir; mais nous ne pûmes avoir la consolation d'envisager l'auteur de notre cher édit du 13 septembre. Le gardien de sa porte m'empêcha d'entrer. Je crois que c'est un suisse. Je me serais battu contre lui si je m'étais senti le plus fort. Un gros homme qui portait des papiers me dit : Allez, retournez chez vous avec confiance, votre homme ne peut vous voir; il a la goutte, il ne reçoit pas même son médecin, et il travaille pour vous.
Nous partîmes donc mon compagnon et moi, et nous revînmes cultiver nos champs; ce qui est, à notre avis, la seule manière de prévenir la famine.
Nous retrouvâmes sur notre route quelques uns de ces automates grossiers à qui on avait persuadé de piller Pontoise, Chantilli, Corbeil, Versailles, et même Paris. Je m'adressai à un homme de la troupe, qui me paraissait repentant. Je lui demandai quel démon les avait conduits à cette horrible extravagance. — Hélas ! monsieur, je ne puis répondre que de mon village. Le pain y manquait : les capucins étaient venus nous demander la moitié de notre nourriture au nom de Dieu. Le lendemain les récollets étaient venus prendre l'autre moitié. « Hé, mes amis, leur dis-je, forcez ces messieurs à labourer la terre avec vous, et il n'y aura plus de disette en France

1) II est très vrai que, dans les émeutes de 1775, les séditieux avaient plus d'argent que les hommes de leur état n'en ont ordinairemcnt; qu'ils étaient plus occupés de détruire les subsistances, on de voler, que de se procurer un morceau «le pain; qu'on employa pour les ameuter des lettres, de faux arrêts du conseil, etc. Des prêtres s'en mêlèrent très peu ; quelques uns même furent très utiles, et la religion n'y entra pour rien.

mardi 20 août 2013

Emilie du Châtelet

-->
 
Emilie du Châtelet
A l'âge de 15 ans, la future Emilie du Châtelet traduisait déjà l'Enéide de Virgile ; deux ans plus tard, elle lisait Locke dans le texte. Passionnée par les sciences, notamment par la physique, elle fera paraître sa première publication en 1738, concourant au prix de l'Académie avec un mémoire sur le feu. Ses Institutions de physique, son Analyse de la philosophie de Leibniz et enfin sa traduction des Principes de Newton auraient dû lui attirer l'estime et la reconnaissance des grands esprits de son temps.
Il n'en fut rien...
Comme le rappelle Elisabeth Badinter dans son Emilie, Emilie ou l'ambition féminine, si le XVIIIè siècle accepte la complémentarité de l'homme et de la femme, la nature de celle-ci lui ordonne avant tout d'enfanter et de materner. Doté de la force physique et du pouvoir de la raison, l'homme se chargera pour sa part des choses de l'esprit...
Tout au plus concède-t-on à la femme le droit de s'adonner aux genres littéraires les plus bas, à savoir le roman ou encore les récréations poétiques.
L'ambition scientifique d'Emilie du Châtelet fut quasi unaniment raillée, comme en témoigne ce portrait qu'en fit la Marquise du Deffand dans un numéro de la Correspondance Littéraire (en 1777) 



"Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge; échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir: frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d’ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons; on est venu à dire qu’elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n’en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d’être princesse; elle l’est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi, mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l’on a presque oublié qu’elle est femme de condition. On dirait que l’existence de la divine Émilie n’est qu’un prestige: elle a tant travaillé à paraître ce qu’elle n’était pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions; son impolitesse et son inconsidération, à l’état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante ; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n’auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu’elle voulait l’être : il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c’est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C’est lui qui la rend l’objet de l’attention du public et le sujet des conversations particulières; c’est à lui qu’elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent."

samedi 16 juin 2012

Baptême de la rose Louise Dupin à Chenonceau

Un immense merci à Laure Menier pour cette invitation. Je mesure le privilège qu'on m'a accordé de partager ce déjeuner avec Mme Elisabeth Badinter. Une grande dame... 
Son "Emilie, Emilie", ses "Passions intellectuelles", m'ont accompagné tout au long de mon travail sur Rousseau...

 les deux premiers clichés publiés avec l'aimable autorisation de Guillaume Souvant-  http://www.guillaume-photographe.com