lundi 28 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episode 7



 

Comme l'explique Marion Sigaut, c'est au cours de cette journée du 23 mai que la colère populaire va véritablement exploser.
D'abord le témoignage du marquis d'Argenson :

d'Argenson

 
27 mai. — Le peuple s'imagine toujours que les exempts enlèvent des enfants, et il se montre des séditions aux quatre coins et au milieu de Paris à la fois. On a poursuivi un exempt chez un commissaire ; on l'a jeté par les fenêtres, on l'a repris et assommé à coups de pieds et de bâtons; on a mené le cadavre chez M. Berryer, lieutenant de police; on a cassé les vitres; il s'en est peu fallu qu'on n'ait enfoncé la maison; le guet a résisté comme il a pu ; on fait armer les régiments des gardes françaises et suisses. On me mande qu'il est certain qu'on n'arrête point d'enfants, mais qu'on le fait accroire à la populace, et que l'on craint quelque chose de fâcheux. (ndlr : si d'Argenson se montre si mal informé, c'est qu'il ne se trouvait pas à Paris à ce moment-là


28 mai. — Personne ne veut croire que les archers n'aient pas arrêté d'enfants et que ce soit purement un effet de l'imagination du peuple surprise et excitée. De part et d'autre on ne finirait pas sur les questions et sur les sujets d'étonnement, car pourquoi arrête-t-on des enfants? que ferait-on d'eux plutôt que d'hommes faits et de femmes capables de peupler les colonies? Mais aussi pourquoi le peuple le croirait-il, si cela n'était pas ? qui l'y exciterait, qui pousserait à des révoltes si fréquentes et si universelles?
C'est encore pire s'il n'y a ni cause réelle, ni chef de parti aiguillonnant le peuple à cette conduite; c'est un mécontentement universel qui ne demandait qu'à paraître et qui se jette sur le premier prétexte qu'il rencontre, puis s'emporte, éclate et gagne de tous côtés comme la gangrène. Alors les hommes d'autorité et ayant charge du gouvernement, les archers, les exempts qui portent l'habit bleu sont les premiers qui ont paru sous la main et à la portée du peuple. On s'est jeté sur eux sous des prétextes ridicules, et la moindre apparence a offensé: il suffit qu'un homme eût l'apparence d'un officier de police pour être déchiré. Voilà le peuple de Paris devenu extrêmement cruel et déchirant les hommes comme des sauvages; des archers, des pauvres, la haine et la hardiesse est montée aux exempts, aux autres officiers, puis aux commissaires et enfin au lieutenant de police qui est haï sans doute par quelque acte de sévérité; on ne le respecte plus, on le hait, on attaque sa maison. On est obligé de faire marcher partout des soldats de la garde du roi : voilà le peuple sans frein et qui peut tout oser avec impunité, car il n'y aura point de punition de ces massacres; quand le peuple ne craint rien, il est tout; les hommes d'autorité ne peuvent rien ; de là il monte bientôt à la haine de son roi, à moins qu'il ne le voie et qu'il n'en reçoive des bienfaits et des actes de justice.(...)

 On a entendu, parmi les cris de la populace, tenir des discours de grand mépris contre la personne même du roi.
J'ai vu des lettres de dimanche 24 mai, qui disent que, ce jour-là, les rues de Paris étaient si pleines de monde que celui qui écrit a été obligé de se réfugier dans un café, où il a été renfermé trois heures. Certes ceci est excité et paraît venir de plus loin que de la capture de ces mendiants. On est heureux de se trouver hors d'une ville révoltée.


29 mai. — Nous venons d'apprendre que tout est accommodé dans la populace de Paris, par le parti qu'a pris le parlement de rendre un arrêt qu'on a placardé à tous les coins de rues (ndlr : voir ci-dessous), par lequel la Cour déclare qu'on n'a point donné d'ordre de police d'arrêter des enfants, que, s'il y en a eu d'arrêtés, les père et mère n'ont qu'à présenter requête pour en obtenir l'élargissement. (...)
 M. Berryer, lieutenant de police, s'est déshonoré du côté du cœur et de l'esprit dans tout ceci; il s'est trouvé fort haï du peuple, qu'il a toujours brutalisé. Les discours de la populace ne tendaient qu'à aller le massacrer, à lui manger le cœur; on ne l'appelait que ce vilain M. Beurrier. Il s'est sauvé de chez lui par la porte de derrière (dans son récit, Marion Sigaut confond la fuite de Berryer et celle de Delafosse) et s'est caché chez les jacobins. M. le premier président l'a mandé en vain pour venir rendre compte au parlement de tout ceci, il a dit qu'il ne pouvait traverser Paris, qu'il craignait pour sa personne. Dans quelque temps d'ici il pourra être dépossédé de sa place, la cour s'en prenant à lui du mauvais succès de cette police, et voyant qu'il est si haï dans le peuple de Paris; et, de cette affaire-là, il sera fait conseiller d'État plus tôt qu'il ne l'aurait été.



Le témoignage de Barbier :

"Le plus vraisemblable, est qu'on a besoin de petits enfants pour envoyer à Mississipi; mais, malgré cela, il n'est pas à présumer qu'il y ait aucun ordre du ministre pour enlever ici des enfants à leurs père et mère. On peut avoir dit à quelques exempts que s'ils trouvaient des petits enfants sans père ni mère ou abandonnés, ils pourraient s'en saisir; qu'on leur ait promis une récompense et qu'ils aient abusé de cet ordre comme ils ont déjà fait quand il a été question de prendre tous les vagabonds et gens sans aveu, dont il était avantageux de purger Paris". D'ailleurs, on ne conçoit rien à ce projet : s'il est vrai qu'on ait besoin de jeunes enfants des deux sexes pour des établissements dans l'Amérique, il y en a une assez grande quantité tant dans les enfants trouvés du faubourg Saint-Antoine, que dans tous les autres hôpitaux, pour remplir cette idée. Ces enfants appartiennent au roi et à l'État : on peut en disposer sans blesser personne. -Si la police agissait prudemment, ce serait de faire mettre, du moins, quelques-uns de ces exempts pendant plusieurs jours de suite au carcan pour apaiser le peuple et lui donner satisfaction."

On regrette que Marion Sigaut achève ici son récit. Car les jours qui suivent apportent eux aussi leur lot d'enseignements.
Nous y reviendrons.

(à suivre ici)





mercredi 23 novembre 2016

Diderot vu par... sa fille (2)

C'est en octobre 1747 que les Libraires associés confient à Diderot (et d'Alembert) le soin de poursuivre le projet encyclopédique. Voici comment sa fille Angélique raconte ces premières années

 
Mme de Vandeul
Quelque temps après, l’Encyclopédie fut encore arrêtée (ndlr : en 1752). M. de Malesherbes prévint mon père qu’il donnerait le lendemain ordre d’enlever ses papiers et ses cartons. « Ce que vous m’annoncez là me chagrine horriblement ; jamais je n’aurai le temps de déménager tous mes manuscrits, et d’ailleurs il n’est pas facile de trouver en vingt-quatre heures des gens qui veuillent s’en charger et chez qui ils soient en sûreté. — Envoyez-les tous chez moi, lui répondit M. de Malesherbes, l’on ne viendra pas les y chercher. » En effet, mon père envoya la moitié de son cabinet chez celui qui en ordonnait la visite. 

Tout le temps qu’il a travaillé à cet ouvrage, c’est-à-dire trente ans, il n’a joui, pour ainsi dire, d’aucun repos ; il n’était jamais sûr la veille de pouvoir continuer le lendemain ; les libraires le désespéraient. Il venait de publier un volume dont il avait revu toutes les épreuves ; il a besoin de rechercher quelque chose, il trouve un article rogné, recousu et gâté, il ne sait comment cette faute a pu se commettre, il parcourt tout le volume, et trouve toute sa besogne altérée. C’était une correction de la façon de Le Breton (l'un des libraires associés au projet). Effrayé de la hardiesse de ces idées, il avait imaginé, pour en adoucir l’effet, d’ôter et de supprimer tout ce qui paraissait trop fort à la faiblesse de sa tête. Mon père pensa en tomber malade ; il cria, s’emporta, il voulait abandonner l’ouvrage ; mais le temps, la bêtise, les ridicules excuses de ce libraire, qui craignait la Bastille plus que la foudre, parvinrent à le calmer, mais non à le consoler. Jamais je ne l’ai entendu parler froidement à ce sujet ; il était convaincu que le public savait comme lui ce qui manquait à chaque article, et l’impossibilité de réparer ce dommage lui donnait encore de l’humeur vingt ans après. Il exigea pourtant que l’on tirât un exemplaire pour lui avec des colonnes où tout était rétabli ; cet exemplaire est en Russie avec sa bibliothèque.

L’abandon de M. d’Alembert au milieu de l’entreprise lui fit un chagrin amer. Qui le croirait ! l’argent seul fut cause de sa retraite (le manque de courage, également) :

j’ai vu dans des lettres très intimes de mon père tout le détail de ses allées et venues dans ce temps. M. d’Alembert voulait que son traitement fût plus considérable, les libraires y consentirent ; quelques mois après, il voulut davantage, ils rechignèrent, mais ils accordèrent encore ; quelques mois après, il demanda de nouvelles augmentations, jamais mon père ne put les y déterminer ; et après avoir conjuré, supplié, demandé à son ami, juré, tourmenté les libraires, il demeura seul chargé de la besogne (à partir de 1757). Cet événement ne diminua ni l’estime de mon père pour la personne de M. d’Alembert, ni la justice qu’il rendait à ses rares talents, mais il s’éloigna de sa société. Toutes les fois qu’ils se retrouvaient, ils se traitaient comme s’ils ne se fussent jamais quittés, mais ils étaient quelquefois deux ans sans se voir.

( à suivre ici)

jeudi 17 novembre 2016

Diderot vu par... sa fille (1)

MÉMOIRES
POUR SERVIR
À L’HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES
DE DIDEROT
PAR MADAME DE VANDEUL, SA FILLE
Buste de Marie-Angélique de Vandeul (?)  

C'est en octobre 1747 que les Libraires associés confient à Diderot (et d'Alembert) le soin de poursuivre le projet encyclopédique. Voici comment sa fille Angélique raconte ces premières années.
Il conçut alors le projet de l’Encyclopédie ; il en conféra avec les libraires qu’il voyait quelquefois. Ils saisirent avec avidité un moyen de s’enrichir ; mon père ne voyait que le bonheur suprême d’exercer ses talents, de faire un grand et bel ouvrage, et de connaître tous les arts en étant forcé de les décrire. Son premier traité avec les libraires n’exige d’eux que douze cents livres par an. C’était l’objet des désirs et de l’ambition de ma mère ; la fortune ne les occupa guère depuis ce temps, ils étaient tranquilles sur leur sort ; et le bonheur eût existé chez eux s’il pouvait exister quelque part. (...)
L’Encyclopédie commençait à faire quelque bruit ; le clergé s’était élevé contre la hardiesse des principes contenus dans les articles de métaphysique et de philosophie. Mon père commençait à sortir d’une obscurité qu’il n’a jamais cessé de chérir, lorsque la Thèse de l’abbé de Prades (ndlr : soutenue en novembre 1751) attira l’attention du gouvernement. L’auteur fit une Apologie dont la troisième partie est de mon père ; comme l’existence de Dieu y était niée, cela rendit l’affaire de l’abbé assez grave pour l’obliger à sortir de France.

M. de Réaumur avait chez lui un aveugle-né ; l’on fit à cet homme l’opération de la cataracte. Le premier appareil devait être levé devant des gens de l’art et quelques littérateurs ; mon père y avait été envoyé ; curieux d’examiner les premiers effets de la lumière sur un être à qui elle était inconnue, il espérait une expérience aussi intéressante que neuve. On leva l’appareil ; mais les discours de l’aveugle firent parfaitement connaître qu’il avait déjà vu. Les spectateurs étaient mécontents ; l’humeur des uns produisit l’indiscrétion des autres : quelqu’un avoua que la première expérience s’était faite devant Mme Dupré de Saint-Maur. Mon père sortit en disant que M. de Réaumur avait mieux aimé avoir pour témoins deux beaux yeux sans conséquence que des gens dignes de le juger.

Ce propos déplut à Mme Dupré de Saint-Maur ; elle trouva la phrase injurieuse pour ses yeux et pour ses connaissances anatomiques ; elle avait une grande prétention de science. Elle paraissait aimable à M. d’Argenson ; elle l’irrita, et quelques jours après, le 24 juillet 1749, un commissaire, nommé Rochebrune, avec trois hommes de sa suite, vint à neuf heures du matin chez mon père, et après une visite très exacte de son cabinet et de ses papiers, le commissaire tira de sa poche un ordre de l’arrêter et de le conduire à Vincennes. Mon père sans se troubler le pria de lui donner le temps d’en prévenir sa femme ; il passa chez ma mère, elle habillait et caressait son fils. Jamais il ne put se résoudre à l’affliger, il lui dit qu’il sortait pour quelques affaires relatives à l’Encyclopédie, qu’il ne reviendrait sûrement pas dîner, et la priait vers le soir d’aller le chercher chez Le Breton, libraire ; puis il sortit. Un mouvement involontaire la conduisit à sa fenêtre, elle le vit dans un fiacre tendant la main pour prendre une épreuve que voulait lui donner un enfant de l’imprimerie ; un homme de l’escorte s’avança, repoussa le bras de mon père, et ordonna à l’enfant de s’éloigner. Elle jeta un cri et s’évanouit. Revenue à elle-même, elle fut chez M. Berrier, alors lieutenant de police. « Eh bien, madame, lui dit ce ministre, nous tenons votre mari, il faudra bien qu’il jase. Vous pourriez lui épargner bien des peines et accélérer sa liberté, si vous vouliez nous indiquer où sont ses ouvrages, quel est celui dont il s’occupe actuellement, où est le Pigeon blanc. » (C’était un assez joli conte dont mon père avait fait quelques lectures à ses amis, et qui pouvait alors contenir quelques applications sur le roi, Mme de Pompadour et les ministres.) 


Ma mère répondit à M. Berrier que jamais elle n’avait ni rien vu, ni rien lu des ouvrages de son mari ; que, livrée entièrement à son ménage, elle ne s’était jamais mêlée des sciences dont il aimait à s’occuper ; qu’elle ne connaissait ni pigeon blanc, ni pigeon noir, mais qu’elle était bien convaincue que ses écrits ne pouvaient être que conformes à sa conduite : « il estime, ajouta-t-elle, mille fois plus l’honneur que la vie, et ses ouvrages doivent respirer les vertus qu’il pratique. »

M. Berrier vit bien que cette femme pouvait être importune, mais non pas indiscrète ; il la congédia, la consola le mieux qu’il put, et lui promit la permission de voir mon père beaucoup plus tôt qu’elle ne l’obtint, car il resta au donjon sans voir autre personne que M. Berrier qui l’interrogea plusieurs fois, pendant vingt-huit jours. Enfin M. Berrier lui conseilla de s’adresser à M. Argenson et se chargea de lui envoyer sa lettre. Mon père le pria de vouloir bien le tirer d’une prison où il était le maître de le faire mourir, mais non pas de l’y faire vivre. Enfin, au bout de vingt-huit jours, l’on fit dire à ma mère d’aller à Vincennes. Les libraires associés l’accompagnèrent. À son arrivée, on le fit sortir du donjon, et on le conduisit au château en lui annonçant que le roi, par un excès de clémence, lui permettait d’y être prisonnier sur sa parole, et lui accordait le parc pour se promener. M. le marquis du Châtelet, gouverneur de ce lieu, le combla de bontés, lui donna sa table, et eut le plus grand soin de rendre ce séjour le moins pénible et le plus commode possible à ma mère. Ils y restèrent trois mois, puis on leur permit de retourner chez eux.

Pendant son séjour au donjon il trouva le moyen de charmer un peu sa douleur. Il avait dans sa poche un cure-dent, il en fit une plume ; il détacha de l’ardoise à côté de sa fenêtre, la broya, la délaya dans du vin ; son gobelet cassé fit une écritoire, et ayant un volume du Paradis perdu de Milton, il en remplit les feuillets blancs et les interlignes de réflexions sur sa position et de notes sur le poème.
prison de Vincennes

Le geôlier lui apportait chaque jour deux chandelles, mais comme il se couchait et se levait avec le soleil, il en faisait peu d’usage, et au bout d’une quinzaine il voulut remettre sa provision à son gardien. « Gardez, gardez, monsieur, vous en avez trop cet été, mais elle vous sera fort utile en hiver. »

Sorti du donjon, Mme de Puisieux venait le visiter. Il avait conçu un peu de jalousie d’un robin qui la fréquentait. Un jour, la trouvant fort parée, il lui demanda où elle allait, « À Champigny, voir une fête. — Et l’ami vous y accompagne-t-il ? — Non. — D’honneur ? — Je vous le jure. » Ils se séparèrent ; mais l’inquiétude de mon père n’était jamais modérée, il passa par-dessus les murs du parc, fut à Champigny, y vit sa maîtresse avec son nouvel amant, revint, coucha dans le parc. Le lendemain matin, il fut prévenir M. du Châtelet de son équipée, et cette petite aventure accéléra sa rupture avec Mme de Puisieux. 
(à suivre ici)

lundi 14 novembre 2016

La mort de Louise d'Epinay

Louise d'Epinay a quitté ce monde le 15 avril 1783.
Quatre jours plus tard, le Journal de Paris en informe ses lecteurs.
Dans cet encart de quatre lignes, le personnage auquel j'ai consacré quatre ans de ma vie est réduit à son état de "veuve".


jeudi 10 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episodes 5 et 6




Comme l'explique fort justement Marion Sigaut, c'est dans l'après-midi du 22 mai que l'agitation populaire connaît un premier pic, notamment rue du Gros Chenet (tout près de la rue de Cléry donc, erreur minime qu'on ne peut imputer à Barbier ci-dessous) et rue de la Calandre, où les commissaires Desnoyers et Delafosse se retrouvent assiégés chez eux par une foule en colère.
Une hypothèse concernant les pièces manquantes : peut-être faudrait-il diversifier les recherches ? Consulter celles des commissaires du Châtelet mais également celles du Parlement criminel ? En effet, les p.v des commissaires n'étaient pas toujours envoyés au même endroit...
 Quoi qu'il en soit, voyons ce que raconte Barbier de cette journée.



Vendredi, 22 de ce mois, il y a eu une émeute considérable dans quatre différents quartiers de Paris.
Le premier tapage du matin a été dans le cloître de Saint-Jean-de-Latran, mais sans grand fracas.
Le second, à la porte Saint-Denis, qui a été plus tumultueux ; il y a eu quelque archer maltraité. Cette émotion est venue jusque dans la rue de Cléry, où demeure le commissaire Desnoyer et où apparemment un de ces gens de la police s’était réfugié ; sa maison a été saccagée par le peuple à coups de pierre.
La troisième, à la place de la Croix-Rouge, faubourg Saint-Germain. On dit qu’on a voulu prendre le fils d’un cocher qui était à une porte ; deux hommes l’ont attiré et emmené, l’enfant a crié, le père a couru après avec des domestiques de la maison; ils ont appelé le peuple à leur secours, et ensuite la livrée qui y est venue. Un des archers s’est réfugié dans la boutique d’un gros rôtisseur qu’il connaissait; on ne sait même s’il ne demeurait pas dans la maison. On a voulu entrer pour le suivre ; un garçon rôtisseur s’est opposé et a pris une broche : cela a animé tellement le peuple, qui s’était amassé en grand nombre, qu’on a pillé et saccagé la maison du rôtisseur, depuis la cave jusqu’au grenier; on a jeté dans la rue toute la batterie de cuisine, la viande, sa vaisselle d argent, ses meubles ; on a enfoncé deux pièces de vin, on a cassé toutes les vitres. On dit qu’il y a eu deux hommes de tués dans les caves; le guet y est venu et n’a osé rien tenter pour faire cesser ce tumulte, qui a duré jusqu’à dix heures du soir ; le peuple arrêtait les carrosses qui passaient avec des flambeaux, pour en avoir et s’éclairer ; ils en ont pris même chez un épicier. On dit que ce rôtisseur perdra considérablement, d’autant plus que dans ces émeutes il se mêle quantité de voleurs qui sont charmés de l’occasion pour piller impunément, et qui sont même capables d’exciter l’émeute. On dit cependant qu’on a rapporté à ce rôtisseur quelques pièces de sa vaisselle qui avaient été jetées dans la rue.
Le même soir, on dit qu’on a voulu prendre exprès un écolier des Quatre-Nations, sur le quai des Morfondus, rue du Harlai ; les écoliers ont suivi et ont fait attrouper un peuple infini ; un des archers déguisés s’est sauvé dans la maison du commissaire Delafosse, rue de la Calandre, près le Palais. Le peuple a tendu les chaînes de cette petite rue pour empêcher apparemment le guet à cheval d’y entrer ; toutes les boutiques ont été fermées, ainsi que dans le faubourg Saint-Germain, et à la porte Saint-Denis, et le long de la rue et des environs, car c’est la première chose que fait le bourgeois ; tout le quartier du Palais était rempli d’un peuple innombrable. La maison du commissaire assiégée, on a cassé toutes les vitres du haut en bas; un guet à pied, qui était entré dans la maison, a tiré quelques coups de feu par les fenêtres, qui n’ont fait qu’animer; ils avaient préparé du bois devant la maison pour y mettre le feu ; cela a duré jusqu’à près de onze heures du soir. lls couraient pour enfoncer la porte d’un fourbisseur pour avoir des armes. Le guet à cheval, qui est survenu, a pourtant dissipé un peu ce tumulte, sans tirer et en agissant le plus prudemment pour les apaiser. ll y a eu quelques archers de tués, car ce jour-là, on en a porté deux à la morgue du Châtelet, où il y a eu, le jour et le lendemain, un peuple considérable pour les aller voir.
Le commissaire Delafosse avait été saigné le matin par précaution; il a été obligé de se sauver, sa femme et ses enfants, par dessus les toits
(à l'aide d'une échelle, me semble-t-il !), aussi bien que la mouche de police. Plusieurs maisons à côté de la sienne ont été aussi endommagées par contre-coup. ll y a eu plusieurs personnes tuées ou blessées dans ce tumulte.
Le plus grand malheur, c’est que dans leur fureur ils ont pris des particuliers pour des exempts, qu’ils ont très maltraités, entre autres un ingénieur, qui était avec un bijoutier du Roi, et qui avait un habit d’ordonnance singulier, que je sais avoir été saigné pour la onzième fois ; mais je ne sais pas ce qui en est arrivé ; c’est dans la première émeute de la rue Saint-Antoine ou dans celle de la porte Saint-Denis.
Dans les autres rues de Paris, on était par pelotons aux portes et à chaque coin de rue, à ne parler que de ces malheurs.

Le lendemain matin, 23 mai, le Lieutenant Berryer écrit au commissaire Louis-Pierre Régnard et lui ordonne :
"Il serait nécessaire, Monsieur, pour contribuer à calmer la populace et dissiper les inquiétudes qui quoyque mal fondées paraissent augmenter; que dans le cas où il serait conduit chez vous, soit par cette populace, soit par le Guet, quelqu'un que l'on accuserait ou que l'on soupçonnerait d'avoir voulu arrêter quelque enfant, de l'envoyer sur le champ, et sans le garder chez vous un seul instant, à la Conciergerie, coupable ou non, et cela à la vue de tout le peuple que l'on empêcherait même pas de l'y suivre, s'il en avait envie. Monsieur le Premier Président et Monsieur le Procureur Général approuvent que vous en voyez ainsi et ils désirent que vous leur en rendiez compte sur-le-champ, ainsi qu'à moi"

Mais cette concession vient trop tard. Et Berryer va vivre une bien mauvaise journée.


(à suivre ici)

mardi 8 novembre 2016

La bataille de Fontenoy (1745)

 

Louis était alors surnommé le Bien-Aimé. Plus pour très longtemps, il est vrai...

mercredi 2 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episode 4





Emboîtons le pas de Marion Sigaut et penchons-nous sur les événements survenus en ce mois de mai 1750.
Comme nous l'avons expliqué précédemment, il semblerait que le Lieutenant Général Berryer ait très librement interprété l'ordonnance royale du mois de novembre 1749, en prenant sur lui de faire arrêter tous les "filoux ... jouant aux batonnets" et autres "libertins", en fait des enfants... (voir sa lettre de mars 1750).
Le comte d'Argenson, chargé du département de Paris, était-il au courant de ces abominations ? On peut présumer que oui.
Que les exempts enleveurs d'enfants aient profité de ces ordres pour rançonner les parents, cela ne fait guère de doute. En moins d'un mois (du 15 avril au 15 mai), l'exempt Sébastien Leblanc a procédé à l'arrestation de 46 adolescents ! Plus tard, lors d'interrogatoires, ce dernier aura pourtant l'affront de prétendre que "le public se trompe, qu'il n'était point question d'enlèvements d'enfants, qu'ils étaient chargés seulement d'arrêter les petits vagabonds et gens sans aveu qui jouent dans les carrefours et places publiques".
 
le comte d'Argenson

C'est le lendemain, donc le 16 mai, qu'une nouvelle émeute va avoir lieu, l'archer de robe courte Robert Fautrel échappant de peu au lynchage. Comme l'explique Marion Sigaut, la justice s'était montrée particulièrement clémente avec lui, ne lui infligeant qu'une quinzaine de jours d'emprisonnement, malgré les exactions commises.
En ce matin du 16 mai, entre la rue de la Masure et la rue de Nonnaindières, Fautrel va être poursuivi par une foule exaspérée de le revoir et prête à tout pour s'en débarrasser.
Voici comment Barbier rapporte l'incident : 
Depuis huit jours, on dit que des exempts de la police déguisés rôdent dans différents quartiers de Paris et enlèvent des enfants, filles et garçons, depuis cinq ou six ans jusqu'à dix ans et plus, et les mettent dans des carrosses de fiacre qu'ils ont tout prêts. Ce sont des petits enfants d'artisans et autres qu'on laisse aller dans le voisinage, qu'on envoie à l'église ou chercher quelque chose. Comme ces exempts sont en habits bourgeois et qu'ils tournent dans différents quartiers, cela n'a pas fait d'abord grand bruit. Mais, aujourd'hui samedi matin, 16 de ce mois, on a pris un enfant dans le quartier de la rue de Fourcy et du port aux Veaux , rue des Nonaindières. L'enfant qu'on jetait dans un fiacre a crié. Quelque commère est survenue et a crié aussi; le peuple est sorti des boutiques et, dans Paris, en plein jour, sur les dix ou onze heures du matin, l'assemblée devient bientôt considérable. Cette sorte d'enlèvement, qui blesse la nature et le droit des gens, a révolté le peuple avec raison.Comme on ne sait jamais au juste les choses qui se passent, les uns disent qu'on voulait enlever l'enfant d'un artisan des bras de sa mère qui le conduisait ; d'autres qu'on en avait déjà mis plusieurs dans le fiacre, et que le peuple voulant les tirer du fiacre avec violence, il y en aurait eu deux d'étouffés. Quoiqu'il en soit, le peuple, les gens du port, les laquais se sont assemblés en fureur. Les exempts et archers ont voulu fuir, quelques-uns sont entrés dans des maisons; on les a poursuivis, maltraités et estropiés. Cette émeute est devenue plus générale par la poursuite des archers, et elle s'est répandue dans tout le quartier Saint-Antoine, jusqu'à la porte. Cela s'est ensuite dissipé.  

(à suivre ici)