dimanche 27 février 2011

Se promener à Paris au XVIIIème siècle (3)

Situé à l'ouest de Paris, le Cours de la Reine (ou Cours-la-Reine) permet de mieux comprendre comment on conçoit la promenade de civilité au XVIIème siècle. En 1778, le Dictionnaire de l'Académie définit le Cours comme un "lieu agréable, destiné ou choisi ordinairement auprès des grandes villes, pour s'y promener en carrosse."
D'emblée, le mode de déplacement (le carrosse) met en évidence le caractère discriminatoire du lieu. D'autant qu'à l'est comme à l'ouest s'élèvent des grilles placées sous la surveillance de portiers. N'entre donc pas qui veut !
La position excentrée du Cours-la-Reine en fait par ailleurs un lieu fermé à la ville (contrairement aux promenades des boulevards).
Composé de trois allées d'arbres, long de 1813 mètres, large de 38, dans son allée centrale, le Cours reçoit cinq carrosses de front. Au milieu de l'allée, à l'endroit dit de "la demi-lune", les cochers peuvent faire demi-tour et repartir en sens inverse. Comme l'explique La Bruyère dans les Caractères, "l'on y passe en revue l'un devant l'autre : carrosse, chevaux, livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux." Au XVIIème, le Cours-la-Reine est l'un des centres où se pratique la déambulation mondaine, comme l'explique Laurent Turcot dans son ouvrage "Le promeneur à Paris au XVIIIème siècle". Si l'honnête homme ne s'y déplace pas à pied, l'espace est pourtant ouvert aux piétons, autant dans l'allée centrale que dans les contre-allées.
Progressivement, au XVIIIème, le Cours-la-Reine perd pourtant de son intérêt pour la bonne société : peut-être parce qu'il n'est pas assez ouvert sur la ville ; peut-être parce que le public n'y est pas assez mêlé ; peut-être parce que d'autres formes de promenade s'imposent petit à petit...
Dans un prochain article, il nous faudra reparler des jardins parisiens.

vendredi 25 février 2011

Se promener à Paris au XVIIIème siècle (2)

C'est à la fin du XVIIème siècle qu'on décide d'aménager des remparts depuis la porte Saint-Antoine jusqu'à celle de Saint-Martin, puis jusqu'à celle de Saint-Honoré, pour en faire un lieu de promenade : une allée centrale d'environ 20 mètres de large, entourée de deux contre-allées de 7 mètres. On décide progressivement de paver l'allée et d'y planter des arbres, suivant en cela le modèle des grands jardins parisiens. Le pavage s'étendra bientôt de la rue Louis le Grand à la porte Saint-Martin (soit sur un quart de l'arc des boulevards du nord de Paris).
Des bancs de pierre sont posés "pour l'agrément et la commodité", c'est à dire pour s'asseoir, faire la conversation et regarder les autres se promener. En 1776, le bureau de la ville introduit des chaises, comme dans le jardin des Tuileries et celui du Luxembourg. Cette chaise se loue, et elle permet donc de marquer la condition sociale du promeneur. En effet, leur présence répond aux besoins des classes sociales les plus riches, désireuses d'exposer leur aisance financière aux yeux des Parisiens. L'espace réservé à ces chaises se situe exclusivement le long des contre-allées, alors que la Grande Allée reste le domaine exclusif des carrosses. L'usage des bancs demeure évidemment libre et gratuit.
Contrairement aux Tuileries ou au Cours-la-Reine, on peut arpenter les boulevards en soirée. En effet, les illuminations réalisées par la ville (des réverbères à huile à partir de 1783) permettent aux badauds de déambuler en toute sécurité. En été, pour éviter les nuages de poussière dans les contre-allées, on procède (à l'aide de tonneaux) à un arrosage régulier.
Pour éviter que les promeneurs ne croisent les charrettes et les tombereaux, la police décide que la matinée sera consacrée au ravitaillement et la municipalité ordonne que les "gens de pied" auront la priorité sur "les équipages".
Dans le dernier quart du siècle, on associe à la fonction récréative une fonction urbaine. Désormais, la promenade est ouverte sur la ville et des permissions sont données pour y ouvrir des portes cochères.


Dans son "Tableau de Paris", L. Sébastien Mercier décrit les boulevards de la façon suivante : " c'est une promenade vaste, magnifique, commode, qui ceint pour ainsi dire la ville : elle est de plus ouverte à tous les états..."
Ce dernier détail est essentiel, en cela qu'il différencie les boulevards des jardins publics. 
Nous aurons l'occasion d'y revenir.

jeudi 24 février 2011

Se promener à Paris au XVIIIème siècle (1)

Conçue au XVIIème siècle comme une pratique ritualisée, la promenade de civilité s'attache à des espaces définis (les jardins publics), pensés et destinés à cet usage.
Au siècle suivant, la pratique de la promenade s'enrichit de significations nouvelles, souvent mentionnées dans les traités de civilité qui nous sont parvenus. Désormais, puisque les comportements doivent révéler le caractère de l'homme (voir l'article "civilité" dans l'Encyclopédie), on peut envisager de nouvelles manières de se promener, plus vraies et plus sincères que par le passé.



Si le rituel de la promenade de civilité est critiqué, celle-ci n'en demeure pas moins nécessaire. Mais elle apparaît désormais comme un acte de divertissement ou de loisir, et on insiste souvent sur son caractère récréatif. Ainsi, dans son "
Traité du vrai Mérite", Le Maître de Claville intègre la promenade dans le chapitre intitulé "de l'utilité, du choix et de l'usage des plaisirs". Il la considère notamment comme un remède contre les plaisirs oisifs tels que le jeu. A noter qu'au milieu du siècle, personne ne remet encore en cause le principe de la promenade urbaine. Il faudra attendre Rousseau, une vingtaine d'années plus tard, pour que la campagne devienne le cadre rêvé pour la promenade d'agrément. En somme, si la promenade de civilité continue d'exister, on peut désormais marcher seul (et plus en compagnie) dans les jardins publics sans participer à ces rituels collectifs de sociabilité mondaine.



La pratique de la promenade prend également une autre dimension, héritée de l'antiquité grecque : celle d'un acte hygiénique, bénéfique à la santé, et accessible à tous. Au XVIIIème siècle, tout un courant médical s'approprie cette pratique pour la charger de cette signification nouvelle. Ainsi , le médecin Andry de Boisregard explique (en 1741) que "la promenade ... aide à cracher, elle fortifie l'estomac, elle empêche les aliments de s'y aigrir, elle détourne les eaux qui ont coutume d'accabler la tête, elle détache le sable des reins, elle affermit les membres tremblants, elle dissipe les ventosités, elle éclaircit les yeux et dégage le cerveau." De nombreux médecins prescrivent donc la promenade comme un exercice ordinaire dans un régime de santé. Le célèbre docteur Tronchin donne même le conseil suivant, encore actuel : " Menez une vie plus active, toute sorte d'exercice est bon."


Nous reviendrons dans un autre article sur les principaux lieux de promenade à Paris.

vendredi 18 février 2011

Le retour de l'obscurantisme

Foi dans la raison, dans l'esprit critique, dans le progrès (scientifique et humain), mais aussi refus de l'autorité religieuse, de son dogme, de sa prétention à incarner la vérité.
Voilà résumé en quelques mots le combat des Lumières contre ce qu'on a coutume aujourd'hui d'appeler l'obscurantisme, à savoir la volonté de s'opposer au progrès des idées ou même au rationalisme. A la fin de sa vie, Voltaire croyait sincèrement que le combat était gagné. L'Eglise ne cessait de perdre de son influence, et dans le même temps, les Encyclopédistes plaçaient des hommes tels que Turgot ou Malesherbes au gouvernement.


Pauvre Voltaire ... si son Micromegas, son Candide, son Zadig débarquaient sur la terre du XXIème, quel serait leur regard sur l'évolution de l'humanité ?


Aujourd'hui, près de 50% des Américains pensent que l'homme et la femme ont été créés en un jour. De plus en plus nombreux sont ceux qui s'opposent aux théories évolutionnistes de Darwin pour soutenir que le monde est l'oeuvre d'un plan divin (le fameux "intelligent design"). Souvenez-vous du succès de la Marche de l'Empereur aux Etats Unis. Les Français voulaient y voir une réussite du cinéma français outre-manche, la possibilité pour un de nos films de s'exporter dans le pays qui a vu naître Hollywood. En réalité, ce sont les créationnistes américains qui ont assuré la promotion et le succès du documentaire, présenté comme une preuve de la théorie du "dessein intelligent".
Dans le même temps, les théories du complot se multiplient. Ainsi, les Américains sont toujours plus nombreux à penser que la vérité sur le 11 septembre n'est pas connue et qu'aucun avion ne s'est jamais écrasé sur le Pentagone. 
Et que dire de ces pro-life américains, qui prétendent incarner la modernité en faisant campagne contre l'avortement et même la contraception ?


Et en France, me direz-vous ? Eh bien, nous ne sommes pas en reste ! Jamais les jeux de hasard ne se sont aussi bien portés. Même l'Etat, par le biais de la Française des jeux, flatte notre goût pour l'irrationnel en multipliant les opérations tous les vendredis 13 de l'année. Voyez les programmes à la télé, qui nous proposent à longueur de journée des émissions sur le paranormal, la voyance, l'occultisme et tout le fatras mystique. Vous seriez surpris de constater à quel point la raison est défaite dans nos propres écoles. Je me souviens d'un élève qui me soutenait que si les portails des églises sont si élevés, c'est uniquement parce que l'homme du Moyen-Age était plus grand qu'aujourd'hui !


Au XVIIIème siècle, le soleil de la raison devait se lever pour ne plus jamais se coucher. 250 ans plus tard, la nuit tombe plus tôt et les jours ne cessent de se raccourcir...
Quant aux raisons de cette défaite, il nous faudra peut-être en reparler.

mercredi 16 février 2011

Hommage à Benoît Mély (1)

De tous les ouvrages consacrés à Rousseau, c'est indiscutablement celui de Benoît Mély ("Rousseau, un intellectuel en rupture") qui a le plus nourri mon imaginaire au moment d'écrire "La Comédie des Masques".
Nombreux sont ceux qui ont glosé sur les raisons qui ont conduit Rousseau à rompre avec les Encyclopédistes. Certains ont voulu y voir un différend idéologique (le refus des idéaux progressistes), d'autres, comme Guillemin, ont considéré que l'origine du conflit était religieuse (le chrétien Rousseau contre les encyclopédistes athées...).
Ces interprétations ne peuvent être rejetées en bloc. Il en est pourtant une autre que seul Benoît Mély a envisagée. En effet, la première altercation avec Diderot date de 1752, lorsque Rousseau refuse la pension promise par Louis XV pour son opéra le Devin du Village. Jusque là, Rousseau s'était contenté de railler ses confrères, notamment dans son Discours sur les Sciences et les Arts (1750), où il osait affirmer :
 "les sciences, les lettres et les arts... étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés (les hommes), étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu'on appelle des peuples policés.
Rien de bien méchant, en somme... Après tout, Rousseau était lui-même auteur ! Et puis, ce discours n'était rien de plus qu'un brillant exercice de rhétorique et d'éloquence ! Et surtout, le Genevois demeurait proche des philosophes, il contribuait même par ses nombreux articles à l'entreprise encyclopédique !
Ce que Rousseau appelle sa "réforme personnelle" marque une deuxième étape dans cette rupture. 
En 1751, lorsque son Discours est couronné, Rousseau décide du jour au lendemain de quitter le service de Madame Dupin et de devenir copiste de musique, à quelques sous la page. En agissant ainsi, il prétend se dégager de tous les liens matériels qui le rendent dépendant d'un protecteur. Désormais, lui, Rousseau se proclame libre et indépendant ! Et en se montrant ainsi aux yeux du monde, il prouve qu'il est possible pour un intellectuel de se libérer de la tutelle des mécènes. Tous les Encyclopédistes sont alors mis devant leur propre responsabilité, autant ceux qui profitent de leurs relations privilégiées avec les grands financiers que ceux qui acceptent d'intégrer les institutions culturelles de l'Etat (les Académies, par exemple). Comprenons bien l'enjeu de cette querelle : au XVIIIème siècle, l'intellectuel (surtout les Encyclopédistes) prétend rompre avec les pratiques du siècle passé. Dans son Essai sur les gens de lettres, d'Alembert insiste d'ailleurs sur la nécessaire indépendance de l'homme de lettres vis à vis des gens de pouvoir.
En dénonçant l'embourgeoisement de ses confrères, Rousseau les désigne en fait comme des alliés des autorités en place ! On comprend mieux pourquoi, dès 1752, la Correspondance Littéraire de Grimm commence à discréditer Rousseau en lançant toute une série de rumeurs sur son compte.
Car quelle meilleure stratégie pour combattre un écrit que de prétendre que son auteur est fou ? On l'a constaté dernièrement encore, avec la parution du petit pamphlet de Stéphane Hessel, son auteur ayant aussitôt été convaincu de sénilité par ceux-là même qu'il accusait...

samedi 12 février 2011

Commémorer Rousseau ?

En 1912, alors que la chambre des députés s'apprête à lever des fonds pour commémorer le bicentenaire de la naissance du philosophe genevois, l'académicien et député Maurice Barrès s'oppose au vote de ce crédit. Voici quelques extraits de son allocution, prononcée le 11 juin 1912 :


"Vous voulez que j’adhère aux principes sociaux, politique et pédagogiques de l’auteur du Discours sur l’Inégalité, du Contrat Social et de l’Emile. Je ne le peux pas, et laissez-moi ajouter que la plupart d’entre vous ne le peuvent pas. Il y a un manque de vérité profonde dans la sollicitation que l’on vous adresse de glorifier Rousseau.
   A l’heure où nous sommes, avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’Etat, l’homme qui a inventé le paradoxe détestable de mettre la société en dehors de la nature et de dresser l’individu contre la société au nom de la nature? Ce n’est pas au moment où vous abattez comme des chiens ceux qui s’insurgent contre la société en lui disant qu’elle est injuste et mauvaise et qu’ils lui déclarent une guerre à mort, qu’il faut glorifier celui dont peuvent se réclamer, à juste titre, tous les théoriciens de l’anarchie. (...)
   Avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’Etat, le pédagogue qui a le plus systématiquement écarté de l’enfant les influences de la famille et de la race? Pour ma part, je considère que le devoir de l’éducateur c’est d’imprimer au plus vite sur une personnalité qui se forme la marque de la civilisation et de déposer dans un esprit encore neuf toutes les pensées, tous les sentiments vérifiés comme les meilleurs par sa famille et sa nation.
   Avez-vous vraiment l’idée qu’il est utile et fécond d’exalter solennellement, au nom de l’Etat, l’homme qui a posé comme principe que l’ordre social est tout artificiel, qu’il est fondé sur des conventions, que la famille elle-même ne se maintient que par des conventions, et qui en déduit le droit pour chacun de nous de reconstruire la société au gré de sa fantaisie? Eh! Messieurs, nous savons bien tous que la société n’est pas l’œuvre de la raison pure, que ce n’est pas un contrat social qui est à son origine, mais des influences autrement mystérieuses et qui, en dehors de toute raison individuelle, ont fondé et continuent de maintenir la famille, la société, tout l’ordre dans l’humanité.
   Ce n’est pas au moment où s’opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigoureux travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l’anarchie, que nous pouvons glorifier l’apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies. Dans tous ses livres politiques, chez Rousseau, c’est la même chimère de coucher la vie sur un lit de Procuste. Sa raison arbitraire s’imagine qu’elle suffit à elle seule pour créer une société plus saine et plus vigoureuse que celle qui a sa racine dans les profondeurs mystérieuses du temps. Quelle orgueilleuse confiance en soi! C’est que Rousseau ignore les méthodes de la science. Il n’observe pas. Il imagine. A ses constructions purement idéologiques, nous opposons les résultats de l’esprit d’observation et, j’oserai dire, d’expérimentation par l’histoire. (...)
   Messieurs, j’ai le droit de dire que, de la part d’hommes de gouvernement, la glorification des principes de Rousseau est une manifestation sans vérité profonde. Est-ce un geste machinal, un vieil air d’orphéon que vous allez jouer sans trop en examiner le sens? Ou, pis encore, vous êtes-vous fait à vous-même les objections que je soulève, mais n’osez-vous pas refuser cet hommage à celui qui se trouve classé parmi les saints de la Révolution? Quoi qu’il en soit, je ne vois rien, dans votre projet, qui convienne à la France de 1912. Je ne voterai pas ces crédits; je ne proclamerai pas que Rousseau est un prophète que doit écouter notre société. Il est un grand artiste, mais limité par des bizarreries et des fautes que seul l’esprit de parti peut nier. Que d’autres fassent leur Bible de l’Emile, du Discours sur l’Inégalité et du Contrat Social. Pour moi, je l’écoute comme un enchanteur dans ses grandes symphonies, mais je ne demanderai pas de conseils de vie à cet extravagant Musicien."

Il est fort à parier qu'en 2012, le débat autour de la commémoration se révèlera beaucoup plus consensuel....
                                                                 

mercredi 9 février 2011

Des philosophes révolutionnaires ?

Combien de fois m'est-il arrivé de lire ou d'entendre que le mouvement philosophique des Lumières avait précipité la chute de l'ancien régime et mené la France aux événements de 1789? 
Pour être tout à fait honnête, je crois l'avoir répété  également (et même enseigné), peut-être par conformisme, peut-être pour éviter de déstabiliser le public scolaire qui se trouvait en face de moi. Car l'adolescent détient le privilège de voir la vie en noir et blanc: 
- d'un côté, les oppresseurs, qui privent la nation de ses libertés essentielles, qui demeurent intolérants envers les religions minoritaires, qui confisquent les pouvoirs et s'approprient tous les privilèges...
- de l'autre, les philosophes des Lumières, forcément désintéressés, forcément vertueux, consacrant leur existence à combattre ces injustices, s'acharnant contre l'Infâme (l'Eglise) et ses alliés au pouvoir.


Cela vous semble caricatural ? C'est pourtant ce qu'on enseigne dans nos établissements scolaires. Et peut-être est-ce mieux ainsi, même si la réalité, plus nuancée, s'avère bien éloignée du mythe lénifiant qu'on transmet aux jeunes générations.


Prenons le cas Rousseau. Pourquoi l'intelligentsia philosophique s'acharne-t-elle à ce point contre le Genevois, sinon pour le discréditer et rendre sa parole inaudible ? Toute la campagne menée contre lui dans les années 1760-1770 vise à convaincre l'opinion publique que cet homme est fou, et donc que son propos ne peut être pris au sérieux. Rappelons le propos de Rousseau dans son Discours sur les Sciences et les Arts : "le besoin éleva les trônes ; les sciences et les arts les ont affermis" (voir article de septembre 2010). Et dans le Discours sur l'origine de l'Inégalité, il prétend même que les lois sont instaurées par ceux qui ont usurpé le pouvoir politique (les possédants, donc) pour se défendre contre les plus démunis.
En quelques mots, Rousseau fait donc de ses anciens amis philosophes des alliés du régime en place, niant leur statut présumé d'opposants politiques. Il n'était pas à un paradoxe près, vous avez raison de le souligner. Quoique, à bien y regarder...
En une vingtaine d'années, le système politique en place a contribué à enrichir ces mêmes philosophes, jusqu'à leur constituer des fortunes considérables. Voltaire en est l'exemple le plus illustre, lui qui s'est largement enrichi en approvisionnant les armées françaises. En 1778, il touche environ 200 000 livres par an ! Et Diderot ? En se livrant à l'autoritaire Catherine de Russie, il se constitue en quelques années un capital de 450 000 livres. Pourquoi diable auraient-ils scié la branche qui les soutenait ? Pourquoi diable auraient-ils souhaité la chute des régimes autoritaires, ceux de Louis XV, de Catherine de Russie, de Frédéric de Prusse ? En combattant leurs excès (l'intolérance à l'égard des minorités, par exemple), ils contribuent à certains progrès, on ne saurait le nier. Mais l'affaiblissement de l'Eglise profite également au pouvoir royal, en même temps qu'il renforce celui de l'aristocratie.
Que je sache, aucun philosophe n'aurait cautionné les événements de 1789, et encore moins la Terreur qui a suivi. La plupart souhaitaient un régime monarchique plus libéral et moins autoritaire, d'autres (plus rares) rêvaient d'un système parlementaire à l'anglaise. Aucun n'a jamais parlé de République, ni d'un quelconque bouleversement politique...

lundi 7 février 2011

Gérard Collard, LCI

Les salons parisiens : Mlle de Lespinasse (4)

Lorsqu'elle quitte l'entourage de Mme du Deffand en 1764 pour ouvrir son propre salon rue de Bellechasse (rive gauche), Julie n'a encore aucun bien, sinon cet esprit unanimement loué qui lui permet d'attirer chez elle bon nombre des habitués du salon de son ancienne protectrice. Un peu plus de 7000 livres par an 
(Madame Geoffrin l'a aidée à s'installer), auxquels il faut retrancher un loyer annuel de 950 livres, et il reste environ 6000 livres à Julie pour créer sa propre société. Un peu moins, en fait, puisqu'elle doit payer les gages de ses quatre domestiques. Son logis est donc modeste : deux étages d'une petite maison située à une centaine de mètres du couvent Saint-Joseph. Au premier de ces étages, on trouve le salon, une chambre à coucher, un cabinet de toilette, et une autre chambre de personnel. Au 2nd, la cuisine, le logement de la femme de chambre, et quelques pièces de débarras. Ce nouveau cercle se distingue de ceux de Mme du Deffand et de Mme Geoffrin en cela que les codes de conduite y apparaissent beaucoup moins rigides. Lorsque quelqu'un lit un ouvrage, on peut très bien mener une conversation privée sans pour autant heurter la maîtresse de maison. Par ailleurs, Mlle de Lespinasse n'ayant pas les moyens financiers de ses rivales, elle ne retient jamais personne à souper.


 En quittant le salon de Mme du Deffand, Julie emporte avec elle l'une de ses pièces maîtresses : d'Alembert. Le géomètre est tombé à ce point amoureux de l'ancienne secrétaire de la marquise qu'il emménage bientôt chez elle (voir articles de décembre), moyennant un loyer de quelques centaines de livres.
Le cercle de Julie de Lespinasse est alors quasi exclusivement masculin, et essentiellement consacré aux Encyclopédistes. Lors de l'affaire Hume (en juillet 1766), c'est là que se réunira le "conseil de guerre" (le mot est de Guillemin) destiné à perdre Rousseau : y participent d'Alembert, Duclos, l'abbé Morellet, Marmontel, Saurin et Turgot. Diderot, lui, est un habitué de la synagogue, c'est-à-dire du cercle de d'Holbach, et il ne fréquente plus guère d'Alembert depuis que celui-ci s'est désengagé de l'entreprise encyclopédique.
C'est également chez Julie que les philosophes décident de leur stratégie pour prendre les différentes académies ( l'Académie Française, l'Académie des Sciences), et pour placer leurs hommes dans les ministères. Ainsi, lorsque Louis XVI arrive au pouvoir, Turgot et Malesherbes se voient offrir des places de premier ordre (à la Marine, aux Sceaux), ce qui suscite des scènes de liesse rue de Bellechasse.
La mort de Julie de Lespinasse en 1776 marque la fin d'une époque. Les philosophes ont perdu leur égérie, mais également leur quartier général. Et d'Alembert demeurera inconsolable...

vendredi 4 février 2011

Les salons parisiens : Mme du Deffand (3)

Nulle salonnière du XVIIIème siècle n'apparaît aussi perfide et méchante que la marquise du Deffand. Songez au portrait qu'elle fait de Mme du Châtelet en 1777, alors que cette dernière  est morte depuis près de trente ans : "Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente..." 


Après le décès de son époux, elle s'installe en 1747 dans le couvent de St Joseph, rue St Dominique, où elle ouvre son cercle. Pour 800 livres l'an, elle loue quatre étages du bâtiment, le premier étant réservé à la réception de ses invités. Dans le prolongement du salon, on trouve la chambre à coucher de la marquise, où elle reçoit les intimes autour de son lit.
Parmi les habitués, on rencontre le Président Hénault (qui fut son amant) mais aussi le Comte Pont-de-Veyle, fidèle parmi les fidèles. Si ce dernier demeure méconnu, c'est qu'il est l'un des rares à ne jamais être entré en conflit avec la maîtresse de maison, ce qui exigeait de se plier aux codes de comportement du salon, et donc de renoncer à sa personnalité. Contrairement à Julie de Lespinasse, Mme du Deffand reçoit surtout des femmes, notamment les membres les plus éminents de l'aristocratie parisienne : Mme de Boufflers (maîtresse de Conti), Mme de Mirepoix, la Maréchale de Luxembourg deviennent des habituées du couvent St-Joseph. Mais celui qui règne en maître dans ces lieux, et ce dès 1747, c'est une fois encore d'Alembert, pour lequel la salonnière a conçu une véritable passion intellectuelle.
Deux maux vont distinguer Mme du Deffand de ses congénères, tout en exacerbant ses défauts latents. La cécité, tout d'abord, qui la frappe dès le début des années 1750, et qui l'amènera à s'attacher les soins d'une secrétaire, Julie de Lespinasse (voir article de décembre 2010).
Annonciateur de ce que les romantiques appelleront le spleen ou encore le mal du siècle, la marquise souffre d'une forme de mélancolie, un ennui chronique qu'elle tente souvent d'analyser dans son abondante correspondance : " Ce n'est pas la solitude qui cause mon ennui, je vois assez de monde... Mais tout ce que je vois m'est indifférent". Habituée à échapper à elle-même grâce à ses relations mondaines, Mme du Deffand ressent pourtant un profond ennui à recevoir des personnes qu'elle juge superficielles et sans intérêt. Inutile d'insister sur le jugement sans appel qu'elle répète à qui veut l'entendre sur les Encyclopédistes, surtout après sa rupture avec d'Alembert.
Seul Voltaire trouve grâce à ses yeux (peut-être parce qu'il est loin de Paris !), et elle détient le privilège presque unique de demeurer sa correspondante jusqu'à la fin de sa vie.
A sa mort, l'ambassadeur Rulhière aura pour elle ce mot venimeux :
"Elle y voyait dans son enfance,
C'était alors la médisance,
Elle a perdu son oeil et son génie,
C'est aujourd'hui la calomnie"

mercredi 2 février 2011

Les salons parisiens : Mme Geoffrin (2)

Commençons par le plus prestigieux des salons, celui de Marie-Thérèse Geoffrin, fille d'un valet de chambre, mariée très jeune (elle a 14 ans, il en a 49) au richissime administrateur de la compagnie Saint-Gobain. Après avoir fréquenté le cercle de Madame de Tencin durant quelques années, Marie-Thérèse décide d'ouvrir son propre cercle dans le somptueux hôtel de la rue Saint-Honoré. Un temps, son mari lui tient tête, peu désireux de changer son mode de vie et d'ouvrir sa maison à des inconnus. Il finit par se résigner et par devenir ce vieil homme qu'un jour de 1749, on ne vit soudain plus dans le salon.
- Qu'est donc devenu ce vieux monsieur qui était toujours en bout de table et qui ne disait jamais rien ? demanda un habitué.
- C'était mon mari. Il est mort, répondit Mme Geoffrin.
Dès lors, elle reçoit deux fois par semaine ce que Paris compte de plus brillant : un dîner le mercredi, consacré aux hommes de lettres ; un autre le lundi, réservé aux artistes. Il lui arrive souvent de garder ses invités l'après-midi, et de leur accorder un souper plus frugal le soir  (la célèbre omelette de Mme Geoffrin).
Pendant plus de vingt ans, Mme Geoffrin va travailler à forger sa réputation de femme du monde, en entretenant des liens avec des écrivains, des artistes, mais également des membres de l'aristocratie française et européenne. Le prestige lié à son nom, mais aussi la considération sociale qui en dépend, sont directement liés à sa faculté d'attirer chez elle le gratin de l'intelligentsia et de la noblesse. On estime à 60000 livres par an les dépenses qu'elle consacrait à ces réunions mondaines.
Pour cela, elle accorde généreusement des pensions à plusieurs de ses habitués : Julie de Lespinasse obtient 3000 livres par an après sa rupture avec Mme du Deffand ; malgré ses prétentions à l'indépendance, d'Alembert touche lui aussi une rente de 600 livres que lui verse Mme Geoffrin. Elle achète aux peintres de nombreux tableaux, payant notamment 18000 livres pour trois toiles de Van Loo.
Après avoir quitté Madame du Deffand, d'Alembert est quasiment contraint de siéger quotidiennement chez sa protectrice. Il n'est pas le seul dans ce cas, puisque Hélvétius, Grimm, Morellet, Suard fréquentent assidûment l'hôtel de la rue Saint-Honoré.
Mme Geoffrin ne dilapide pas pour autant sa fortune. Après la mort de son mari, elle devient l'une des plus importantes actionnaires de la manufacture, et son salon apparaît souvent comme le cadre privilégié pour négocier de nouvelles affaires. Son réseau mondain sert alors de ressource lorsqu'il s'agit d'intervenir dans la gestion de la compagnie.
Lorsqu'elle meurt en 1777, toute l'Europe rédige ses éloges funèbres. Puis, très rapidement, on oublie celle qu'un temps on surnommait "la tsarine de Paris".