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mardi 19 février 2019

L'image du roi au XVIIIè siècle (3)


En 1758, l'affaire Moriceau de la Motte va mettre en évidence cet affaiblissement de l'autorité royale. Arrêté au cours de l'été pour avoir (soi-disant) écrit des placards séditieux contre la personne du roi, cet huissier des requêtes de l'Hôtel va payer au prix fort les décisions enregistrées par le Parlement à la suite de l'affaire Damiens (voir ci-dessous).


 Voyons ce que nous disent les archives de la Bastille à propos de cette arrestation et des premiers interrogatoires.
extrait des archives de la Bastille

extrait des archives de la Bastille
Expéditif (l'arrêt est daté du 6 septembre !), le Parlement condamna à mort cet "auteur de propos séditieux et attentatoires à l'autorité royale". 
Arrêt du Parlement

Alors qu'elle se voulait exemplaire, cette exécution publique fut loin de produire les effets escomptés. Lisons ce que nous en rapporte Barbier dans son Journal.  

Du mercredi 6 septembre, arrêt de la Tournelle.

Le sieur Moriceau de La Motte, huissier des Requêtes de l'hôtel, cerveau brûlé, fanatique et frondeur du gouvernement, homme de cinquante-cinq ans au moins (il s'est marié depuis huit mois et a épousé une maîtresse qu'il avoit), s'est avisé il y a un mois ou deux d'aller dîner dans une auberge rue Saint-Germain de l'Auxerrois, à une table d'hôte de douze personnes, et là, ayant fait tomber la conversation sur la terrible affaire de Damiens, il a parlé avec emportement sur la manière dont ce procès a été instruit, contre le gouvernement, même contre le Roi et les ministres. On dit qu'un abbé qui était à côté de lui lui fit sentir doucement l'imprudence de pareils discours, et que cela ne l'empêcha pas de continuer. Soit par les gens de l'auberge, soit par quelqu'un de la table inquiet des suites d'une pareille déclamation, M. le lieutenant général de police a été averti, et le lendemain cet huissier a été arrêté et conduit à la Bastille, et le scellé mis sur ses papiers. Sur son interrogatoire, il a été renvoyé au Châtelet. Par sentence du 30 août dernier; il a été ordonné qu'ayant fait droit sur les plaintes et accusations du procureur du Roi, il serait appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, les preuves demeurant en leur entier. Mais à la prononciation de la sentence, le procureur du Roi, M. Moreau, a déclaré se rendre appelant a minima. On dit que dans ses papiers on a trouvé des placards qui ont été affichés devant et depuis l'assassinat du Roi aux portes des jardins publics et autres. On lui a demandé d'où il tenait ces placards; à quoi il a répondu qu'il les avait arrachés. Mais ces placards n'étaient ni collés ni percés de clous pour avoir été attachés. (…) Cet huissier n'a été appliqué à la question au Châtelet, où il a été renvoyé, que lundi 11 septembre, pour éviter la veille d'une fête ou dimanche. Son arrêt a été crié dans les rues, à midi. Il est convenu, dit-on, à la question, qu'il avait composé les placards; il a fait l'amende honorable avec tranquillité et bien de la résignation, regardant tout le monde d'un air assez gai, priant le peuple de prier Dieu pour lui. Il a conservé le même air en allant à la Grève; il a monté à l'Hôtel de Ville, où il a été environ une heure. On ne sait pas ce qu'il y a dit, mais il n'a fait venir personne. ll s'est mis à genoux un quart d'heure au pied de la potence pour faire sa prière, et il a été pendu sur les cinq heures. Il y avait dans son passage et à la Grève grande affluence de peuple. Quelques-uns disaient qu'on ne fait point mourir pour des paroles et de simples écrits; d'autres espéraient qu'il aurait sa grâce; mais on a voulu faire un exemple sur un bourgeois de Paris, homme ayant une charge, pour réprimer la licence d'un nombre de fanatiques, qui parlent trop hardiment du gouvernement par un esprit de parti, qui est une suite du jansénisme porté loin depuis trois ou quatre ans. On dit qu'en sortant du Châtelet il a demandé des prières, en disant qu'il était la victime des circonstances du temps.


 Cette protestation populaire rapportée par Barbier révèle en fait l'évolution des mentalités. Désormais, dans l'esprit du public, on ne devrait plus avoir le droit de faire "mourir pour des paroles et simples écrits". Le crime de "lèse-majesté humaine" (à l'encontre du roi) ne saurait donc plus être puni de mort.
En perdant sa grandeur et une part de dignité, le roi s'est malheureusement humanisé. 
Or, on ne pend point qui lèse une telle majesté.


 
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lundi 28 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episode 7


 

Comme l'explique Marion Sigaut, c'est au cours de cette journée du 23 mai que la colère populaire va véritablement exploser.
D'abord le témoignage du marquis d'Argenson :

d'Argenson

 
27 mai. — Le peuple s'imagine toujours que les exempts enlèvent des enfants, et il se montre des séditions aux quatre coins et au milieu de Paris à la fois. On a poursuivi un exempt chez un commissaire ; on l'a jeté par les fenêtres, on l'a repris et assommé à coups de pieds et de bâtons; on a mené le cadavre chez M. Berryer, lieutenant de police; on a cassé les vitres; il s'en est peu fallu qu'on n'ait enfoncé la maison; le guet a résisté comme il a pu ; on fait armer les régiments des gardes françaises et suisses. On me mande qu'il est certain qu'on n'arrête point d'enfants, mais qu'on le fait accroire à la populace, et que l'on craint quelque chose de fâcheux. (ndlr : si d'Argenson se montre si mal informé, c'est qu'il ne se trouvait pas à Paris à ce moment-là


28 mai. — Personne ne veut croire que les archers n'aient pas arrêté d'enfants et que ce soit purement un effet de l'imagination du peuple surprise et excitée. De part et d'autre on ne finirait pas sur les questions et sur les sujets d'étonnement, car pourquoi arrête-t-on des enfants? que ferait-on d'eux plutôt que d'hommes faits et de femmes capables de peupler les colonies? Mais aussi pourquoi le peuple le croirait-il, si cela n'était pas ? qui l'y exciterait, qui pousserait à des révoltes si fréquentes et si universelles?
C'est encore pire s'il n'y a ni cause réelle, ni chef de parti aiguillonnant le peuple à cette conduite; c'est un mécontentement universel qui ne demandait qu'à paraître et qui se jette sur le premier prétexte qu'il rencontre, puis s'emporte, éclate et gagne de tous côtés comme la gangrène. Alors les hommes d'autorité et ayant charge du gouvernement, les archers, les exempts qui portent l'habit bleu sont les premiers qui ont paru sous la main et à la portée du peuple. On s'est jeté sur eux sous des prétextes ridicules, et la moindre apparence a offensé: il suffit qu'un homme eût l'apparence d'un officier de police pour être déchiré. Voilà le peuple de Paris devenu extrêmement cruel et déchirant les hommes comme des sauvages; des archers, des pauvres, la haine et la hardiesse est montée aux exempts, aux autres officiers, puis aux commissaires et enfin au lieutenant de police qui est haï sans doute par quelque acte de sévérité; on ne le respecte plus, on le hait, on attaque sa maison. On est obligé de faire marcher partout des soldats de la garde du roi : voilà le peuple sans frein et qui peut tout oser avec impunité, car il n'y aura point de punition de ces massacres; quand le peuple ne craint rien, il est tout; les hommes d'autorité ne peuvent rien ; de là il monte bientôt à la haine de son roi, à moins qu'il ne le voie et qu'il n'en reçoive des bienfaits et des actes de justice.(...)

 On a entendu, parmi les cris de la populace, tenir des discours de grand mépris contre la personne même du roi.
J'ai vu des lettres de dimanche 24 mai, qui disent que, ce jour-là, les rues de Paris étaient si pleines de monde que celui qui écrit a été obligé de se réfugier dans un café, où il a été renfermé trois heures. Certes ceci est excité et paraît venir de plus loin que de la capture de ces mendiants. On est heureux de se trouver hors d'une ville révoltée.


29 mai. — Nous venons d'apprendre que tout est accommodé dans la populace de Paris, par le parti qu'a pris le parlement de rendre un arrêt qu'on a placardé à tous les coins de rues (ndlr : voir ci-dessous), par lequel la Cour déclare qu'on n'a point donné d'ordre de police d'arrêter des enfants, que, s'il y en a eu d'arrêtés, les père et mère n'ont qu'à présenter requête pour en obtenir l'élargissement. (...)
 M. Berryer, lieutenant de police, s'est déshonoré du côté du cœur et de l'esprit dans tout ceci; il s'est trouvé fort haï du peuple, qu'il a toujours brutalisé. Les discours de la populace ne tendaient qu'à aller le massacrer, à lui manger le cœur; on ne l'appelait que ce vilain M. Beurrier. Il s'est sauvé de chez lui par la porte de derrière (dans son récit, Marion Sigaut confond la fuite de Berryer et celle de Delafosse) et s'est caché chez les jacobins. M. le premier président l'a mandé en vain pour venir rendre compte au parlement de tout ceci, il a dit qu'il ne pouvait traverser Paris, qu'il craignait pour sa personne. Dans quelque temps d'ici il pourra être dépossédé de sa place, la cour s'en prenant à lui du mauvais succès de cette police, et voyant qu'il est si haï dans le peuple de Paris; et, de cette affaire-là, il sera fait conseiller d'État plus tôt qu'il ne l'aurait été.



Le témoignage de Barbier :

"Le plus vraisemblable, est qu'on a besoin de petits enfants pour envoyer à Mississipi; mais, malgré cela, il n'est pas à présumer qu'il y ait aucun ordre du ministre pour enlever ici des enfants à leurs père et mère. On peut avoir dit à quelques exempts que s'ils trouvaient des petits enfants sans père ni mère ou abandonnés, ils pourraient s'en saisir; qu'on leur ait promis une récompense et qu'ils aient abusé de cet ordre comme ils ont déjà fait quand il a été question de prendre tous les vagabonds et gens sans aveu, dont il était avantageux de purger Paris". D'ailleurs, on ne conçoit rien à ce projet : s'il est vrai qu'on ait besoin de jeunes enfants des deux sexes pour des établissements dans l'Amérique, il y en a une assez grande quantité tant dans les enfants trouvés du faubourg Saint-Antoine, que dans tous les autres hôpitaux, pour remplir cette idée. Ces enfants appartiennent au roi et à l'État : on peut en disposer sans blesser personne. -Si la police agissait prudemment, ce serait de faire mettre, du moins, quelques-uns de ces exempts pendant plusieurs jours de suite au carcan pour apaiser le peuple et lui donner satisfaction."

On regrette que Marion Sigaut achève ici son récit. Car les jours qui suivent apportent eux aussi leur lot d'enseignements.
Nous y reviendrons.

(à suivre ici)





jeudi 10 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episodes 5 et 6




Comme l'explique fort justement Marion Sigaut, c'est dans l'après-midi du 22 mai que l'agitation populaire connaît un premier pic, notamment rue du Gros Chenet (tout près de la rue de Cléry donc, erreur minime qu'on ne peut imputer à Barbier ci-dessous) et rue de la Calandre, où les commissaires Desnoyers et Delafosse se retrouvent assiégés chez eux par une foule en colère.
Une hypothèse concernant les pièces manquantes : peut-être faudrait-il diversifier les recherches ? Consulter celles des commissaires du Châtelet mais également celles du Parlement criminel ? En effet, les p.v des commissaires n'étaient pas toujours envoyés au même endroit...
 Quoi qu'il en soit, voyons ce que raconte Barbier de cette journée.



Vendredi, 22 de ce mois, il y a eu une émeute considérable dans quatre différents quartiers de Paris.
Le premier tapage du matin a été dans le cloître de Saint-Jean-de-Latran, mais sans grand fracas.
Le second, à la porte Saint-Denis, qui a été plus tumultueux ; il y a eu quelque archer maltraité. Cette émotion est venue jusque dans la rue de Cléry, où demeure le commissaire Desnoyer et où apparemment un de ces gens de la police s’était réfugié ; sa maison a été saccagée par le peuple à coups de pierre.
La troisième, à la place de la Croix-Rouge, faubourg Saint-Germain. On dit qu’on a voulu prendre le fils d’un cocher qui était à une porte ; deux hommes l’ont attiré et emmené, l’enfant a crié, le père a couru après avec des domestiques de la maison; ils ont appelé le peuple à leur secours, et ensuite la livrée qui y est venue. Un des archers s’est réfugié dans la boutique d’un gros rôtisseur qu’il connaissait; on ne sait même s’il ne demeurait pas dans la maison. On a voulu entrer pour le suivre ; un garçon rôtisseur s’est opposé et a pris une broche : cela a animé tellement le peuple, qui s’était amassé en grand nombre, qu’on a pillé et saccagé la maison du rôtisseur, depuis la cave jusqu’au grenier; on a jeté dans la rue toute la batterie de cuisine, la viande, sa vaisselle d argent, ses meubles ; on a enfoncé deux pièces de vin, on a cassé toutes les vitres. On dit qu’il y a eu deux hommes de tués dans les caves; le guet y est venu et n’a osé rien tenter pour faire cesser ce tumulte, qui a duré jusqu’à dix heures du soir ; le peuple arrêtait les carrosses qui passaient avec des flambeaux, pour en avoir et s’éclairer ; ils en ont pris même chez un épicier. On dit que ce rôtisseur perdra considérablement, d’autant plus que dans ces émeutes il se mêle quantité de voleurs qui sont charmés de l’occasion pour piller impunément, et qui sont même capables d’exciter l’émeute. On dit cependant qu’on a rapporté à ce rôtisseur quelques pièces de sa vaisselle qui avaient été jetées dans la rue.
Le même soir, on dit qu’on a voulu prendre exprès un écolier des Quatre-Nations, sur le quai des Morfondus, rue du Harlai ; les écoliers ont suivi et ont fait attrouper un peuple infini ; un des archers déguisés s’est sauvé dans la maison du commissaire Delafosse, rue de la Calandre, près le Palais. Le peuple a tendu les chaînes de cette petite rue pour empêcher apparemment le guet à cheval d’y entrer ; toutes les boutiques ont été fermées, ainsi que dans le faubourg Saint-Germain, et à la porte Saint-Denis, et le long de la rue et des environs, car c’est la première chose que fait le bourgeois ; tout le quartier du Palais était rempli d’un peuple innombrable. La maison du commissaire assiégée, on a cassé toutes les vitres du haut en bas; un guet à pied, qui était entré dans la maison, a tiré quelques coups de feu par les fenêtres, qui n’ont fait qu’animer; ils avaient préparé du bois devant la maison pour y mettre le feu ; cela a duré jusqu’à près de onze heures du soir. lls couraient pour enfoncer la porte d’un fourbisseur pour avoir des armes. Le guet à cheval, qui est survenu, a pourtant dissipé un peu ce tumulte, sans tirer et en agissant le plus prudemment pour les apaiser. ll y a eu quelques archers de tués, car ce jour-là, on en a porté deux à la morgue du Châtelet, où il y a eu, le jour et le lendemain, un peuple considérable pour les aller voir.
Le commissaire Delafosse avait été saigné le matin par précaution; il a été obligé de se sauver, sa femme et ses enfants, par dessus les toits
(à l'aide d'une échelle, me semble-t-il !), aussi bien que la mouche de police. Plusieurs maisons à côté de la sienne ont été aussi endommagées par contre-coup. ll y a eu plusieurs personnes tuées ou blessées dans ce tumulte.
Le plus grand malheur, c’est que dans leur fureur ils ont pris des particuliers pour des exempts, qu’ils ont très maltraités, entre autres un ingénieur, qui était avec un bijoutier du Roi, et qui avait un habit d’ordonnance singulier, que je sais avoir été saigné pour la onzième fois ; mais je ne sais pas ce qui en est arrivé ; c’est dans la première émeute de la rue Saint-Antoine ou dans celle de la porte Saint-Denis.
Dans les autres rues de Paris, on était par pelotons aux portes et à chaque coin de rue, à ne parler que de ces malheurs.

Le lendemain matin, 23 mai, le Lieutenant Berryer écrit au commissaire Louis-Pierre Régnard et lui ordonne :
"Il serait nécessaire, Monsieur, pour contribuer à calmer la populace et dissiper les inquiétudes qui quoyque mal fondées paraissent augmenter; que dans le cas où il serait conduit chez vous, soit par cette populace, soit par le Guet, quelqu'un que l'on accuserait ou que l'on soupçonnerait d'avoir voulu arrêter quelque enfant, de l'envoyer sur le champ, et sans le garder chez vous un seul instant, à la Conciergerie, coupable ou non, et cela à la vue de tout le peuple que l'on empêcherait même pas de l'y suivre, s'il en avait envie. Monsieur le Premier Président et Monsieur le Procureur Général approuvent que vous en voyez ainsi et ils désirent que vous leur en rendiez compte sur-le-champ, ainsi qu'à moi"

Mais cette concession vient trop tard. Et Berryer va vivre une bien mauvaise journée.


(à suivre ici)

mercredi 2 novembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episode 4





Emboîtons le pas de Marion Sigaut et penchons-nous sur les événements survenus en ce mois de mai 1750.
Comme nous l'avons expliqué précédemment, il semblerait que le Lieutenant Général Berryer ait très librement interprété l'ordonnance royale du mois de novembre 1749, en prenant sur lui de faire arrêter tous les "filoux ... jouant aux batonnets" et autres "libertins", en fait des enfants... (voir sa lettre de mars 1750).
Le comte d'Argenson, chargé du département de Paris, était-il au courant de ces abominations ? On peut présumer que oui.
Que les exempts enleveurs d'enfants aient profité de ces ordres pour rançonner les parents, cela ne fait guère de doute. En moins d'un mois (du 15 avril au 15 mai), l'exempt Sébastien Leblanc a procédé à l'arrestation de 46 adolescents ! Plus tard, lors d'interrogatoires, ce dernier aura pourtant l'affront de prétendre que "le public se trompe, qu'il n'était point question d'enlèvements d'enfants, qu'ils étaient chargés seulement d'arrêter les petits vagabonds et gens sans aveu qui jouent dans les carrefours et places publiques".
 
le comte d'Argenson

C'est le lendemain, donc le 16 mai, qu'une nouvelle émeute va avoir lieu, l'archer de robe courte Robert Fautrel échappant de peu au lynchage. Comme l'explique Marion Sigaut, la justice s'était montrée particulièrement clémente avec lui, ne lui infligeant qu'une quinzaine de jours d'emprisonnement, malgré les exactions commises.
En ce matin du 16 mai, entre la rue de la Masure et la rue de Nonnaindières, Fautrel va être poursuivi par une foule exaspérée de le revoir et prête à tout pour s'en débarrasser.
Voici comment Barbier rapporte l'incident : 
Depuis huit jours, on dit que des exempts de la police déguisés rôdent dans différents quartiers de Paris et enlèvent des enfants, filles et garçons, depuis cinq ou six ans jusqu'à dix ans et plus, et les mettent dans des carrosses de fiacre qu'ils ont tout prêts. Ce sont des petits enfants d'artisans et autres qu'on laisse aller dans le voisinage, qu'on envoie à l'église ou chercher quelque chose. Comme ces exempts sont en habits bourgeois et qu'ils tournent dans différents quartiers, cela n'a pas fait d'abord grand bruit. Mais, aujourd'hui samedi matin, 16 de ce mois, on a pris un enfant dans le quartier de la rue de Fourcy et du port aux Veaux , rue des Nonaindières. L'enfant qu'on jetait dans un fiacre a crié. Quelque commère est survenue et a crié aussi; le peuple est sorti des boutiques et, dans Paris, en plein jour, sur les dix ou onze heures du matin, l'assemblée devient bientôt considérable. Cette sorte d'enlèvement, qui blesse la nature et le droit des gens, a révolté le peuple avec raison.Comme on ne sait jamais au juste les choses qui se passent, les uns disent qu'on voulait enlever l'enfant d'un artisan des bras de sa mère qui le conduisait ; d'autres qu'on en avait déjà mis plusieurs dans le fiacre, et que le peuple voulant les tirer du fiacre avec violence, il y en aurait eu deux d'étouffés. Quoiqu'il en soit, le peuple, les gens du port, les laquais se sont assemblés en fureur. Les exempts et archers ont voulu fuir, quelques-uns sont entrés dans des maisons; on les a poursuivis, maltraités et estropiés. Cette émeute est devenue plus générale par la poursuite des archers, et elle s'est répandue dans tout le quartier Saint-Antoine, jusqu'à la porte. Cela s'est ensuite dissipé.  

(à suivre ici)

vendredi 8 avril 2016

Disparition d'enfants à Paris en 1750 (7)

Avocat au Parlement de Paris, Edmond Jean-François Barbier nous offre avec sa Chronique de la Régence et du règne de Louis XV un témoignage extrêmement précieux et détaillé sur la période 1718-1762. Dans le passage qui ci-dessous, il évoque l'affaire bien connue des disparitions d'enfants à Paris en 1750.



JUILLET

Le parlement a arrêté un sursis de quinze jours au jugement criminel de la dernière émeute populaire à l'occasion de l'enlèvement des enfants. Il y a, dit-on, plus de quarante personnes dans les prisons : le procès est presque instruit. Les exempts de police qui sont impliqués dans cette affaire ont, dit-on, rapporté et représenté leurs ordres pour prendre des enfants vagabonds ; mais non pas pour en tirer de l'argent en les rendant aux pères et mères. Le sursis expiré, on verra ce que cela deviendra.

— On ne parle plus de tous les bruits de querelle et de changement dans le ministère qu'on faisait courir dans Paris pendant le voyage de Compiègne. Le clergé continue ses assemblées, mais il ne transpire rien de ses résolutions.


AOUT 
Depuis quelques jours, le parlement, c'est-à-dire la grand-chambre et la Tournelle assemblées, a repris le travail de l'émotion populaire. Aujourd'hui, samedi 1er, on a fait monter les prisonniers pour être interrogés sur la sellette : il y a dix-neuf ou vingt accusés. Cela a fait assez de bruit dans Paris, d'autant que tous ces prisonniers, exempts de police ou autres, sont gens du peuple. Il y avait des archers à toutes les issues de la grand-chambre, pour empêcher l'affluence de ceux qui étaient intéressés et qui étaient à crier et à pleurer. Les régiments des gardes françaises et suisses étaient commandés. On a vu des escouades de guet à cheval. On disait qu'il devait y avoir trois ou quatre personnes pendues; il y avait aussi trois exempts, mais on ne parlait pas de mort à leur égard. Cette affaire intrigue, non seulement le petit peuple, mais les honnêtes gens. On convient que ces séditieux sont criminels, que c'est fort à craindre dans le peuple, qu'il faut faire des exemples, qu'il ne faut pas laisser connaître au peuple sa force et que le ministère le craint ; mais on sent, en même temps, que la cause de ces tumultes diminue beaucoup du crime et n'a point de rapport au roi.

Le parlement est resté assemblé à travailler jusqu'à cinq heures du soir, et il n'y a point eu d'exécution. On avait toujours fait prudemment d'avoir main-forte, crainte que le bruit de l'exécution n'occasionnât quelque assemblée populaire. (…)

 
la place de Grêve par Hoffbauer

—Au surplus, il n'y a eu aucune grâce pour les séditieux qui ont été pris ; le jugement était rendu dès le samedi. Aujourd'hui lundi 3, l'arrêt, qui condamne trois de ces particuliers à être pendus, a été affiché aux coins des rues, même crié par quelques colporteurs, et il a été exécuté en place de Grève, où tout le monde était. Le régiment des gardes était commandé, ou du moins par détachements qui étaient postés dans les marchés, surtout aux environs de la Grève, et qui, en cas de besoin, auraient barré toutes les rues pour empêcher la communication du peuple.

Cette expédition a été faite sur les cinq heures après midi. Le charbonnier, qui est un homme très bien fait, est celui qui, ayant été frappé par un archer dans une bagarre, avait cassé la jambe à l'archer. Urbain, le brocanteur, était un jeune homme qui avait été chercher de la paille pour mettre le feu à la maison du commissaire de La Fosse, rue de la Calandre, et frappé à la porte d'un fourbisseur, sur le Pont Saint Michel, pour avoir des armes: on croyait même qu'il serait brûlé, après être pendu, comme incendiaire. Il n'avait que dix-sept ans; c'était le fils de gens de métier dans l'Abbaye Saint-Germain. Lorsque le charbonnier fut monté à l'échelle, tout le peuple, dans la place, a crié grâce, ce qui a fait arrêter le bourreau qui a fait descendre quelques échelons au patient. Cela a causé un mouvement d'espérance aux deux autres (ndlr :les dénommés Lebeau et Charvaz) ; mais il n'y avait point de grâce. Le guet, en ce moment, tant à cheval qu'à pied, la baïonnette au bout du fusil, a fait un grand rond dans la place et fait reculer le peuple, dont il y en a eu même plusieurs blessés et renversés les uns sur les autres, et l'exécution a été faite. Le peuple, qui était dans la Grève, a eu si peur de se trouver environné de soldats aux gardes, qu'il s'enfuyait avec confusion et crainte le long du quai Le Peletier et de la Ferraille, jusque par delà le Pont-Neuf, ce qui fait voir qu'avec un peu d'ordre, le peuple de Paris est facile à réduire. La garde dans Paris a continué la nuit, et tout a été tranquille. Telle est la fin de cette malheureuse affaire qui a causé la mort et des blessures à plusieurs personnes, des maisons pillées et ravagées, et qui aurait pu être prévenue par un peu de soin de la part des magistrats de police.

Mais il est vrai de dire que cet événement, qui a fait l'histoire du jour et la conversation de tout Paris, y avait mis une certaine consternation. On plaignait ces malheureux, quoiqu'on sentît bien la nécessité d'un exemple, parce que tout le monde est convaincu que dans le fait on a pris grand nombre d'enfants, et que les gens de police avaient des ordres pour le faire, sans que ces ordres ni la volonté du prince aient été manifestés à cet égard, et qu'il est très naturel au peuple de s'opposer à l'enlèvement de ses enfants ou de ceux de ses voisins. Il est certain que ces exécutions ne déshonoreront point la famille de ceux qui ont été pendus.

Fin






jeudi 7 avril 2016

Disparition d'enfants à Paris en 1750 (6)

 
Avocat au Parlement de Paris, Edmond Jean-François Barbier nous offre avec sa Chronique de la Régence et du règne de Louis XV un témoignage extrêmement précieux et détaillé sur la période 1718-1762. Dans le passage qui ci-dessous, il évoque l'affaire bien connue des disparitions d'enfants à Paris en 1750.
Mais voyons d'abord le témoignage du Marquis d'Argenson sur les événements survenus fin juin.



***

19 juin 1750. — On prétend qu’on a vu dans les séditions de Paris des gens qui répandaient de l’argent au peuple pour l’encourager. Quels pouvaient être ces gens ? De quelle part ? C’est ce qu’on ne pourrait concevoir ni imaginer. Sont-ce des étrangers, des sujets, des grands, des ecclésiastiques, des sectaires, des parlementaires ? Sans doute le parlement trouvera moyen d’en découvrir quelque chose. L’instruction est tenue fort secrète. Cependant l’on relâche chaque jour des prisonniers, c’est-à-dire plusieurs archers et exempts, mais non des séditieux.

25 juin 1750. — Voilà qui est décidé, le roi ne passera plus par Paris, allant et venant de Compiègne : on a fait un chemin à travers la plaine Saint-Denis, et on le pave. Le déjeuner est à Saint-Ouen, chez le duc de Gesvres, qui entretient le roi dans ce goût-là pour en tirer quelque grâce. Le prétexte est d’abréger le chemin; comme, pour aller de Versailles à Fontainebleau, on a également établi un chemin autour de Paris.

27 juin 1750. — Il est très vrai que le roi a dit tout haut dans sa cour qu’il ne voulait point passer par Paris allant à Compiègne. 
« Eh quoi ! a-t-il dit, je me montrerais à ce vilain peuple, qui a dit que je suis un Hérode ! » Il est fâcheux que ces impressions se prennent et augmentent. C’est une énigme de pouvoir pénétrer quels sont ceux qui poussent ainsi le peuple contre le roi. Certes ce n’est jamais que contre le ministère; mais de l’un les esprits vont à l’autre. Nous n’avons point aujourd’hui de chefs entreprenants contre la cour. Nul n’est assez grand, assez courageux, pour de pareilles choses. La mode est devenue de mettre la circonspection du bon air, ce sont là nos moeurs. Un homme entreprenant en cette matière passerait pour un fou fanatique et un furieux. Ainsi tout courage d’entreprise est impossible. Concluons que ceci ne se fait plus par chefs particuliers, mais par la basse multitude elle-même. Elle peut être poussée par les prêtres; le jansénisme y a part; les convulsionnaires animent encore le peuple. On dépeint le roi comme un dévot, ayant une maîtresse en faisant trafic. De là on soulève le peuple contre les dépenses de la cour, à quoi excitent les impôts encore davantage. Véritablement il n’y a nul ordre dans le gouvernement. Nos princes sont aujourd’hui ennemis de tout système, de tout plan général de gouvernement, à plus forte raison de l’économique. A cela se joint l’attaque contre le clergé par le vingtième, et la mauvaise humeur que donne au peuple la grande pénurie. Tout cela se prend grossièrement par la multitude, et produit les effets que nous avons vus, sans ceux que nous verrons. Je suis persuadé que, si l’on a vu des gens bien mis distribuant de l’argent au peuple révolté à Paris, ce sont des gens peureux qui donnaient de l’argent pour se délivrer des cris qui se tournoient contre eux.

4 juillet 1750. — Une personne de l’intérieur des cabinets, et liée avec la marquise de Pompadour, m’a dit que le roi et cette favorite étaient cruellement ulcérés de la mauvaise volonté du public contre eux. Le jour d’une des principales émeutes, la marquise était venue à Paris pour voir à l’Assomption l’appartement de sa fille. Elle devait dîner chez le marquis de Gontaud, rue de Richelieu. Elle descendit d’abord chez lui. Il vint au-devant d’elle, et lui dit qu’il ne lui donnerait pas à dîner, qu’il ne faisait pas bon pour elle, et qu’elle n’eût qu’à retourner au plus vite à Versailles; ce qu’elle fit. Le peuple commençait déjà à s’amasser sur le rempart où donne le jardin de cette maison. Le roi et la marquise ne s’occupent que de cette mauvaise volonté du peuple, tandis que le prince aurait beaucoup voulu gagner l’affection de ses sujets. Il aime à être aimé, et c’eût été le plus heureux de ses souhaits d’y parvenir; mais, environné comme il est, il n’en saurait découvrir les moyens.  (...)
— De cette affaire-ci, on a relâché tous les gueux qui avaient été enfermés; ils demandent l’aumône avec insolence. Le bas peuple est fier, les riches sont honteux: c’est l’anarchie qui commence. 
Le peuple est calme, jusqu’à la première révolte. Le sieur Berryer, l’intendant de police, se montre plus poli que ci-devant, au lieu de l’orgueil bourgeois qu’il arborait.  

***


JUILLET



Aujourd’hui, lundi 6 juillet, on a brûlé en place de Grève publiquement, à cinq heures du soir, ces deux ouvriers, savoir un garçon menuisier et un charcutier, âgés de 18 et 20 ans, que le guet a trouvés en flagrant délit, le soir, commettant le crime de sodomie.



Il y avait apparemment un peu de vin sur jeu pour pousser l’effronterie à ce point. J’ai appris, à cette occasion, que devant les escouades du guet à pied marche un homme vêtu de gris qui remarque ce qui se passe dans les rues, sans être suspect, et qui ensuite fait approcher l’escouade. C’est ainsi que nos deux hommes ont été découverts. Comme il s’est passé quelque temps sans faire l’exécution après le jugement, on a cru que la peine avait été commuée à cause de l’indécence de ces sortes d’exemples qui apprennent à bien de la jeunesse ce qu’elle ne sait pas ; mais on dit que c’est une contestation entre le lieutenant criminel du Châtelet et le rapporteur, pour savoir à qui assisterait à cette exécution, d’autant que le rapporteur n’était plus de la colonne du criminel ; mais M. le chancelier a décidé que le rapporteur irait, quoique n’étant plus du criminel lors de l’exécution. Bref, l’exécution a été faite pour faire un exemple ; d’autant que l’on dit que ce crime devient très commun, et qu’il y a beaucoup de gens à Bicêtre pour ce fait. Comme ces deux ouvriers n’avaient point de relations avec des personnes de distinction, soit de la Cour, soit de la ville, et qu’ils n’ont apparemment déclaré personne, cet exemple s’est fait sans aucune conséquence pour les suites.



Le feu était composé de sept voies de petit bois, de deux cents de fagots et de paille. Ils ont été attachés à deux poteaux et étranglés auparavant, quoiqu’ils soient étouffés sur-le-champ par une chemise de souffre. On n’a point crié de jugement pour s’épargner apparemment le nom et la qualification du crime.

( à suivre ici)
 

mercredi 6 avril 2016

Disparition d'enfants à Paris en 1750 (5)

Avocat au Parlement de Paris, Edmond Jean-François Barbier nous offre avec sa Chronique de la Régence et du règne de Louis XV un témoignage extrêmement précieux et détaillé sur la période 1718-1762.Dans le passage qui suit, il évoque l'affaire bien connue des disparitions d'enfants à Paris en 1750.


                            (pour lire l'article précédent)
 


Je sais de bonne source qu’il y a près de trois mois, sur le Mont Parnasse, derrière les Chartreux, où vont se promener nuit et jour les écoliers, on en a pris trois ou quatre, entre autres le fils d’un bourrelier ; que les père et mère s’étant donné bien du mouvement, un exempt leur fit rendre, en donnant vingt écus. Il y a apparence que cela dure depuis longtemps, et qu’on a enlevé beaucoup d’enfants, indépendamment de ce qu’on en a pris dans les hôpitaux. Il y en a, dit-on, beaucoup à cet âge qui ont la gale et qu’on ne peut emmener. On m’a dit avoir été reçu une lettre de Marseille, par un particulier, il y a plus de quinze jours, à qui un homme mande : "Mandez-moi si l’on sait à Paris ce que l’on veut faire de tous les enfants qui arrivent. On en a amené plus de deux mille et l’on en attend encore."
On dit que le Roi n’a été informé de toutes ces émotions populaires que samedi 23 (ndlr : mai), jour de tapage de la rue Saint-Honoré, parce qu’il a été question de faire marcher le régiment des gardes, et que cela pouvait devenir grave. Comment aura-t-il pris ce silence? Des gens l’auront indisposé contre le pays, mais d'autres aussi lui auront parlé franchement contre la police.
Il s’agit donc à présent de voir ce que deviendra l’exécution de l’arrêt du Parlement, si on informera sérieusement, et si on punira pour l’exemple ; d’autant qu’il y a eu trois hommes arrêtés.
Il est bien vrai que, si dès la première émotion du samedi 16, un premier président s’était montré au peuple, qu’il eût pris connaissance des faits, qu’il eût promis de rendre justice , fait arrêter et emprisonner les gens qui accusaient d’enlèvements , cela aurait tout apaisé. Mais un premier président n’ose pas faire de pareilles démarches dans ces temps-ci.
Il y a eu aussi, dit-on, des émotions pour pareilles causes dans cette huitaine, à Vincennes, à Bagnolet, à Vitry, et à Saint-Cloud, où les archers ou espions ont été très maltraités. (ndlr : j'en ai trouvé trace, fin mai 1750, à Tours. Le 29 mai, deux hommes y ont été molestés par la foule pour les mêmes raisons.)
On a arrêté beaucoup de bourgeois, du peuple, qui ont excité le tumulte, et en même temps plusieurs exempts, mouches ou gens de police. Mais on commence à dire que les exempts avaient des ordres pour arrêter des enfants vagabonds. Ils les ont tous montrés par écrit, mais non pour en prendre et les vendre pour de l’argent. Comment condamnera-t-on ces exempts ? Comment, d’un autre côté, condamner les séditieux sur l’enlèvement d’enfants ? Il est curieux de voir l’effet de ces informations ; je pense assez que cela n’aura pas grande suite.


JUIN
On devait brûler, ces jours-ci, deux ouvriers que le guet a trouvés dans les rues, le soir, en flagrant délit, pour fait de sodomie (sur l'affaire et certaines théories fumeuses la concernant, voir ici) . Le fait est fort singulier, mais on dit qu’on a commué la peine par prudence et qu’ils seront apparemment enfermés pour le reste de leur vie à Bicêtre.
la plaque en l'honneur des deux suppliciés
(à suivre ici)
 



 

dimanche 3 avril 2016

Disparition d'enfants à Paris en 1750 (4)

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Avocat au Parlement de Paris, Edmond Jean-François Barbier nous offre avec sa Chronique de la Régence et du règne de Louis XV un témoignage extrêmement précieux et détaillé sur la période 1718-1762.Dans le passage qui suit, il évoque l'affaire bien connue des disparitions d'enfants à Paris en 1750.
Il y a ici un fait. Tous les tumultes qui sont arrivés ont commencé à un endroit, et pour une cause ; celui de la rue du quartier Saint-Antoine, par la rue des Nonaindières; celui de la Croix-Rouge, du faubourg Saint-Germain au-dessus; celui de la rue de Cléry, de la porte Saint-Denis; celui de la rue de la Calandre, du côté du quai des Quatre-Nations; celui de la rue Saint-Honoré. de la Butte Saint-Roch. Le peuple ne s’est assemblé, multiplié, répandu qu’en poursuivant ceux que l’on accuse d’avoir pris ou voulu prendre des enfants. Ces gens poursuivis se sont tous réfugiés chez des commissaires , comme un lieu d’asile pour la police. Or, tous ces gens, soit ceux qui n’ont pas pu s’échapper et qui ont été ou assommés ou bien maltraités, soit ceux qui se sont réfugiés dans les maisons et surtout chez des commissaires, se sont trouvés être des archers, mouches, espions. Pourquoi se trouvaient-ils là ? Il est donc vrai que c’était à dessein de surprendre des enfants ; ce qui avait excité d’abord de la rumeur dans un quartier. Si l’on voulait informer sérieusement, ce serait d’aller d’abord à la source et à l’endroit du prétendu délit.

Il est cependant vrai qu’il y a eu des personnes prises pour des exempts, qui n’en étaient pas et qui ont été très maltraitées, et qui auraient été assommées si elles n’avaient pas été reconnues par quelqu’un. 
*** 

A la même date, d'Argenson écrit dans son journal :

 
30 mai. — J’ai reçu l’arrêt du parlement, qui commence à informer tant sur l’attroupement et la sédition que contre ceux qui ont enlevé des enfants mal à propos. On me mande que ces mouvements populaires étaient animés et poussés par des gens au-dessus du peuple. C’est une énigme que je ne devine pas. L’inquisition va redoubler de tout ceci.
7 juin 1750. — La procédure va grand train contre les archers qui arrêtaient des enfants. Un nommé Leblanc est convaincu. On découvre qu’ils enlevaient des enfants sans ordre, et que c’était pour tirer ensuite rançon des pères et mères, qui sont de bons bourgeois. On assure que cela allait souvent à 40 et 50 écus.
J’ai vu hier une précaution toute particulière que l’on prend pour rassurer les esprits, et qui va jusqu’aux campagnes éloignées de Paris, comme celle que j’habite. Le subdélégué écrit à mon curé par ordre de l’intendant, et lui envoie une copie imprimée de l’arrêt du parlement, pour apaiser ce tumulte. Il lui ordonne de le remettre au syndic de la paroisse pour qu’il le communique aux habitants. Mais il veut qu’il prévienne les esprits sur le peu de tort qu’a en ceci le gouvernement. Il est vrai qu’il y avait déjà un commencement d’émeute dans les paroisses les plus rapprochées de Paris. C’est aussi un moyen de flatter le clergé, et de le ménager pour l’affaire du vingtième.
 
10 juin 1750. — La sédition est enfin apaisée; mais j’ai vu hier des gens qui arrivaient de Paris, et qui m’ont conté des choses de visu, et qu’on n’ose pas écrire. Tout est plein d’espions plus que jamais; les lettres interceptées; c’est en un mot l’inquisition plus terrible que jamais. Quel mauvais remède! Le gouvernement fait arrêter les nuits ceux qu’on a remarqués dans des séditions, surtout dans celle du fameux vendredi de l’octave. Belle matière à proscription contre ceux à qui le gouvernement en veut. M. Berryer n’ose encore se montrer de jour. On le dit caché quelque part, de sorte qu’il va travailler avec les ministres où il peut. C’est à lui que le peuple de Paris en voulait davantage dans ces bagarres; (...)
Je croyais que le parlement était excepté de cette rage; mais j’apprends que le peuple lui en veut comme à tout le reste ; qu’il a été vomi mille injures contre le premier président, et qu’ils ont dit qu’il fallait se torcher le c... de ce bel arrêt qui ne leur rendrait pas leurs enfants. Le peuple voulait aller à Versailles brûler le château, qui a été, disait-il, élevé à ses dépens. On a été obligé de mettre sur le chemin des troupes pour garder le pont de Sèvres et le défilé de Meudon.
Le beau de ceci est le conseil qui se tenait à Versailles le vendredi 22 mai, pendant le plus fort de la bagarre de Paris. C’était chez mon frère, où étaient la marquise de Pompadour, la comtesse d’Estrades, le duc de Gesvres et le duc de Biron: voilà tout le conseil. Il y arrivait à tout moment des courriers de Paris, qui n’apportaient que de fâcheuses nouvelles. Ma belle-soeur était restée à Paris, et, étant sortie dans les rues, a entendu bien des mauvais propos contre elle et contre mon frère.
Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est le parti que des femmelettes ont fait tenir au roi pour le voyage de Compiègne. On a annoncé qu’il était retardé de huit jours par les prières de madame la Dauphine, et pour des maladies dans ce pays-là (à quoi il n’y avait pas un mot de vrai); mais c’était afin de tromper le peuple de Paris. Au lieu que Sa Majesté devait partir de Versailles le 5, elle est partie secrètement dans la nuit du 6 au 7 pour Compiègne, où on l’attendait peu, et pour punition, dit-on, au peuple révolté, le monarque n’a point passé par Paris.
On a ouvert un chemin nouveau dans la plaine Saint-Denis, à travers les champs, dont la moisson s’avançait. On a encore craint qu’il ne s’embourbât par les pluies continuelles qu’il fait aujourd’hui. Tout cela a un air de fuite qui désole tous les bons François. Voila la haine inspirée au roi contre les Parisiens plus grande qu’elle n’était chez Louis XIV. Il n’y a que des femmes de basse condition, dit-on, qui puissent donner de tels conseils.
Que peuvent mander les ambassadeurs étrangers à leur cour de ce qu’ils voient ici ? Et quelle estime de notre gouvernement, quelle confiance y peut-on prendre ? 




***


Cela est arrivé de même en 1720.  
Après la suppression de la rue Quincampoix, qui avait attiré effectivement à Paris un nombre infini de fainéants, vagabonds et gens sans aveu, pour ce vilain commerce de papier, il y eut, au mois de mars, une déclaration du Roi, pour arrêter toutes sortes de gens, et pour les envoyer aux colonies. ll fut fait, pour cet effet, trois bandes d’archers, qui marchaient publiquement dans les rues avec un sergent à leur tête. Ils avaient cent sols par personne qu’ils arrêtaient. Le dessein et l’exécution se faisaient ouvertement; cela s’exécuta pendant près de deux mois, à la vue du peuple qui ne se remuait pas. A la fin, ces vagabonds se dispersèrent. Ces archers, n’ayant plus de proie, commencèrent à prendre indistinctement des bourgeois et du peuple. Cela fit du bruit. Les artisans empèchèrent leurs enfants de sortir. Au commencement du mois de mai, ces archers s’avisèrent d’aller dans le faubourg Saint-Antoine et voulurent arrêter quelqu’un. Tout le peuple sortit, s’ameuta, armé de bûches et d’autres instruments ; on tomba sur ces archers qui portaient des pistolets, et tirèrent. On les assomma, et on en porta douze à l’Hôtel-Dieu pour être trépanés. Il y eut alors une seconde déclaration du Roi, qui ordonna l’exécution de la première pour n’avoir pas le démenti, et qui en même temps, mit un ordre pour ne point troubler le peuple mal à propos, et ordonna que tous les artisans porteraient sur eux un certificat des maîtres et bourgeois chez qui ils travaillaient.

Mais quinze jours après, on supprima les bandes des archers ; il ne fut plus question de rien, et il n’y eut aucune information ni punition de la révolte du faubourg Saint-Antoine. M. le comte d’Argenson, aujourd’hui ministre, était alors lieutenant général de police.

Aujourd’hui qu’on avait besoin d’enfants vagabonds, libertins, presque abandonnés des pères et mères, hors d’état de les nourrir, comme il y en a beaucoup, on n’a pas voulu suivre la même route. On a cru qu’une déclaration du Roi, des archers, causerait de l’alarme ; on a pris le parti de la surprise, et d’agir secrètement, et l’avidité des gens de police préposés pour cela a tout gâté et causé les désordres qui sont arrivés. 
( à suivre ici)