dimanche 29 juin 2014

Rapports de police concernant les hommes d'église sous l'Ancien Régime

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A toutes fins utiles, rappelons cette anecdote historique qui nous montre que l'homme n'est jamais blanc ou noir.
Aujourd'hui comme autrefois...



Liste de tous les prêtres trouvés en flagrant délit chez les filles publiques de Paris sous l’Ancien Régime (avec le nom et la demeure des femmes chez lesquelles ils ont été trouvés, et le détail des différents amusements qu’ils ont pris avec elles).
Tirée de papiers trouvés à la Bastille. (1790)
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N. A. Capet, prêtre habitué à S. Eustache, trouvé chez la nommée Marron Noiseu , avec une fille nommée Angélique, qui l'a manualisé jusqu'à pollution.
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B. Delaunay , simple clerc tonsuré , résident à Paris , trouvé , rue des Boucheries , chez la nommée d'Héricourt, à la compagnie des nommées Rosette et Victoire , avec lesquelles il n'a rien fait ayant été troublé. (C'était la seconde fois qu'on le prenait dans de pareils lieux ).
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Gaston de Rochefort, simple bénéficier trouvé , rue de Seine, chez la nommée Laborde, qui l'a amusé manuellement.
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flagrant délit
P. Gorostiagos , prêtre habitué en la paroisse; de Saint-Jean en Grève, trouvé, rue du Battoir.,. chez la nommée Dubuisson , couché avec Marie... Rousseau, qu'il se disposait à voir charnellement, lors de la visite.  
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M. L. Flamand , chanoine régulier de Ste Croix de la Bretonnerie, trouvé, rue Bar-du-Bec, chez la nommée Fayard , avec Sébastienne Leroy , qui l'a manualisé jusqu'à effusion de semence.
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J. Berthier, doyen des chanoines de la collégiale de Vezelay, et parent de M. de Sauvigny , le lanterne, trouvé , rue S. Honoré, à l'hôtel d'Angleterre , chez la femme Soret, avec la nommée Groselle, qui l'a fouetté avec des verges, ce qui l'a fait éjaculer.
 (...)
J. Golzard, curé de Croissy en Brie, trouvé deux fois en pareil lieu, la première , rue Saint-Honoré, chez la femme Desmarets , avec la nommée Villemur, par laquelle il s'est fait manualiser et fait fouetter pour se procurer éjaculation, la seconde, rue de la Savonnerie , chez Marie-Anne Cazin , à qui il a fait des attouchemens charnels sur la gorge , et par laquelle il s'est fait fouetter sans qu'il y ait eu éjaculation.
(...)

L'an mil sept cent soixante-cinq , le samedi 26 octobre, quatre heuresde relevée, nous Hubert Mutel, avocat au parlement, conseiller du roi , commissaire au châtelet de Paris , en exécution des ordres à nous adressés , sur le réquisitoire et accompagné du sieur Louis Marais, conseiller du roi, inspecteur de police, nous sommes transportés rue du Figuier, paroisse Saint-Paul, dans une maison à petite porte, dont le nommée Chardon , fruitier , est principal locataire, où étant montés au premier étage , dans une chambre ayant vue sur ladite rue , et occupée par la nommée Saint-Louis, qui y tient un lieu de débauche, avons trouvé en la compagnie des nommées Félix et Julie, toutes deux filles de prostitution , demeurantes chez ladite Saint-Louis, un particulier vêtu en habit de femme, consistant en jupon, manteau-de-lit, chemise , tablier , mouchoir de cou , mantelet et bonnet monté, et ayant du rouge et des mouches au visage , et dans la même chambre s'est trouvé, sur des chaises et sur une commode ,des habits à l'usage des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin, que ledit particulier a dit lui appartenir, et dont il s'est revêtu en notre présence, après avoir quitté lesdits habits de femme , et le rouge et les mouches; et ledit particulier enquis par nous de ses nom , surnom, âge, qualités, pays et demeure, pourquoi il se trouve dans ledit lieu de débauche, combien de fois il y est venu , ce qu'il y a fait et pourquoi il y avait quitté ses habits religieux pour se vêtir d'habits de femme ; a dit se nommer Honoré Regnard , âgé de 53 ans passés, natif du lieu de Chesnay, paroisse de Gagny près Chelles, prêtre du diocèse de Paris , chanoine régulier et profés depuis trente-quatre-ans de l'ordre de Saint-Augustin , et procureur actuel de la maison de Sainte Catherine à Paris, y demeurant; qu'il est venu deux fois dans ledit lien de son propre mouvement, savoir: une fois le jour d'hier, et une fois aujourd'hui; que le jour d'hier il s'est amusé avec ladite Félix, en la faisant déshabiller nue, et en a examiné les parties externes de la génération, lesquelles il a seulement touchées avec la main enveloppée dans le bout de son manteau; qu'il a ensuite mis sur sa tête le bonnet monté de ladite Félix; que cejourd'hui, par un mouvement de curiosité , et pour connaitre plus parfaitement les parties extérieures de la génération de la femme, et pour savoir quelle figure il avait en habits de femme, il est revenu dans ledit lieu de débauche, a levé les jupes et les chemises desdites Félix et Julie, a examiné leurs parties de la génération et distinctives du sexe, et a quitté ses habits et s'est revêtu d'habits de femme, qui lui ont été prêtés par lesdites Félix et Julie, et qu'il s'est fait appliquer par elles du rouge et des mouches sur le visage; qu'il y a plusieurs années qu'il était tourmenté de. ces différentes idées., et qu'il ne s'était point trouvé jusqu’à présent à portée de les satisfaire comme il a fait aujourd'hui. De ce que dessus avons fait et dressé le présent procès verbal, que ledit sieur Regnard a signé avec ledit sieur Marais et nous commissaire en notre minute. Ce fait, ledit sieur Marais s'est chargé dudit sieur Regnard , pour le remettre ès mains de son supérieur …





samedi 28 juin 2014

Entretien avec Marion Sigaut, à propos de la révolution sexuelle...

    

Les instituteurs enseignent la masturbation à nos enfants, et ce dès la maternelle... A son regard, je ne peux m'empêcher de penser que Marion Sigaut croit à ce qu'elle raconte... Il doit y avoir une terrible souffrance là-dessous...

lundi 23 juin 2014

mercredi 18 juin 2014

"Robespierre a été un grand dirigeant de la démocratie en acte" - Entretien avec Florence Gauthier

Mme Gauthier, vous avez consacré une grande partie de vos recherches à Robespierre succédant à des noms prestigieux d’historiens tels Albert Mathiez  ou Georges Lefebvre . La préemption au nom du gouvernement des manuscrits de Robespierre (…) supposait la réunion sous quinzaine des fonds nécessaires à leur acquisition. C'est chose faite. Cela doit être un soulagement ?
 
 Par Florence Gauthier, Université Paris VII Denis Diderot 
Florence Gauthier : Bien sûr, c’est une excellente nouvelle et pour deux raisons. Que ces documents manuscrits restent à la disposition du public et puissent être consultés et étudiés est une très bonne chose. Il existe en France plusieurs institutions comme les Archives Nationales ou la Bibliothèque Nationale, dont la fonction est de conserver ce type de documents, uniques et fragiles, et de les mettre à la disposition du public. La seconde raison : ces documents de Robespierre se trouvaient dans les papiers des héritiers de la famille Lebas. On espère toujours qu’il en existe d’autres qui réapparaîtront !
Pour Robespierre, on dispose de la quasi totalité des textes qu’il a publié ou qui ont été publiés, de son vivant. Mais il reste les manuscrits, dont la correspondance, qui sont des documents très précieux et dont on ne connaît encore qu’un petit nombre. Mais, on vient de le voir, plus de deux siècles après, des textes, dont on ignorait l’existence, reviennent soudain au jour, c’est formidable ! Et il faut remercier et inviter les héritiers, qui en possèdent, à les rendre au public.
Je rappelle un autre exemple comparable ! En 1951, dans le contexte de l’après-guerre, les héritiers de la famille Carnot ont déposé des manuscrits en leur possession à la Bibliothèque Nationale. Parmi eux, un manuscrit de Saint-Just du plus grand intérêt, intitulé De la nature, de l’état civile (sic), de la cité ou les règles de l’indépendance, du gouvernement et qui a été publié dès 1951 par Albert Soboul, puis par Alain Liénart en 1976. Vous voyez, il y a de grands moments dans l’histoire des archives !

Dans votre livre Triomphe et mort du droit naturel en Révolution 1789-1795-1802, un très long passage est consacré à Robespierre. Ce dernier, selon vous, avait compris la contradiction entre le pouvoir économique et la liberté politique. Cette problématique n’est-elle pas d’actualité ?

Cela vous a frappé ! Et je pense que les situations, toutes proportions gardées, sont comparables. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une offensive du système capitaliste, ou, si vous préférez, du système de « l’économie de marché » se préparait. Cette histoire est racontée, en ce qui concerne la Grande Bretagne, qui était alors la puissance européenne en état de la diriger, par Karl Polanyi et Edward Palmer Thompson. Il s’agissait d’une offensive pour imposer le système en Angleterre même d’une part et, d’autre part, pour diriger les nouvelles conquêtes impérialistes en direction de l’Afrique et de l’Asie, ce qui sera réalisé tout au long du XIXe siècle.
Polanyi et Thompson racontent comment s’est opérée l’offensive du système capitaliste en Angleterre afin de contrôler le marché des subsistances au niveau de la production céréalière et de leur commercialisation. L’offensive était en train de fabriquer ce que l’on appelle aujourd’hui l’arme alimentaire, qui nécessite de détruire tout le système de protection économique, social, juridique et mental précédent, afin de lui substituer un pouvoir qui s’impose par un moyen de contrainte, ici, la hausse des prix des denrées de première nécessité. Ce pouvoir économique est animé de l’esprit de profit qu’un peu plus tard, Karl Marx, qui était sensible à ce changement d’esprit, a exprimé par la métaphore d’un monde brutalement plongé « dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

À la fin du XVIIIe siècle, la France subit la même offensive portée par une nouvelle école d’économistes, les physiocrates puis les turgotins, qui, depuis les années 1760, tentèrent des réformes pour « libérer » la production et le commerce des subsistances des formes de contrôle qui protégeaient la population des désastres de la spéculation. Ces offensives réformatrices se sont traduites par l’apparition de « troubles de subsistances » d’une ampleur inouïe : l’objectif des économistes était de hausser les prix des subsistances sans que les salaires suivent ! le résultat fut de causer des « disettes factices » et de désespérer les salariés les plus faibles, qui avaient faim, dépérissaient et mouraient d’inanition. On comprend que des révoltes populaires aient suivi.
nomenclature des classes sociales imaginée par les physiocrates
E.P. Thompson a montré en Angleterre que ces révoltes populaires révélaient une conscience remarquable, qu’il a appelée « l’économie morale de la foule », marquée par des mesures cohérentes pour faire baisser les prix, en discutant avec les marchands et les autorités locales. Il a encore attiré l’attention sur les capacités populaires à concevoir des réponses d’ordre politique, économique et moral pour leur propre vie et celle de la société tout entière.
En France, où la population rurale représentait plus de 85%, les « émotions populaires » prirent une ampleur considérable et conduisirent à une révolution pour répondre à cette offensive des économistes, dans le but de l’interrompre et de construire une autre perspective historique ! La convocation des États généraux en 1789 a donné la parole au peuple : les cahiers de doléances et les élections des députés ont préparé une révolution qui fut la réponse à cette offensive du capitalisme.
la Grande Peur
Dès le mois de juillet, les paysans proposent un nouveau contrat social fondé sur une réforme agraire qui prévoit le partage de la seigneurie, forme dominante de la propriété du sol à l’époque : une partie de la seigneurie au seigneur, une autre à la paysannerie. Mais les seigneurs refusèrent et provoquèrent cinq ans de guerre civile. Cependant, ils échouèrent et la Convention montagnarde réalisa cette grande réforme agraire en 1793-1794, qui supprima la féodalité en faveur des paysans et démantela le processus de concentration de la propriété des terres dans les mains des gros propriétaires comme des gros producteurs en France. Cette réforme agraire constitua un frein sérieux, pour environ un siècle, à l’offensive du capitalisme agraire. La France est restée un pays de paysannerie jusqu’aux débuts du XXe siècle, et le peuple vécut là moins mal que dans les pays où l’exode rural ruinait, affamait, désespérait, déshumanisait ses victimes, comme on peut le voir à une échelle aujourd’hui, qui est devenue celle de la planète…

Dans les villes comme dans les campagnes, la spéculation sur le prix des denrées de première nécessité a permis à la démocratie communale d’organiser un système alternatif avec une Commission générale des denrées de première nécessité en liaison avec les greniers communaux, chargés de contrôler la fourniture des marchés publics et l’équilibre entre les prix des denrées, les bénéfices du commerce et les salaires populaires.
Le peuple mit en avant, parmi les droits de l’humanité, celui qui lui paraissait le principal : le droit à l’existence et aux moyens de la conserver ! Vaste programme… Et il le concevait en liaison directe avec ses pratiques démocratiques d’assemblée générale communale où tous les habitants, hommes, femmes et même enfants, venaient délibérer et prendre des décisions : ce fut la commune, héritée des anciennes pratiques populaires, qui devint la cellule de base de cette démocratie des droits de l’homme qui a pu vivre de 1789 à 1795.
Ce que « l’économie morale de la foule » en Angleterre et « l’économie politique populaire » en France ont révélé, ne saurait être confondu avec ce qu’une interprétation camoufle en « révolution bourgeoise », sans commettre un bien étrange contresens doublé d’un non sens !

Quels furent les grands combats menés par Robespierre ?

Lui, comme d’autres, comme Marat, Billaud-Varenne, Louise de Kéralio, Saint-Just, Mailhe, Claire Lacombe, Dufourny, Grégoire, Théroigne de Méricourt, Coupé et tant d’autres… étaient des Amis du peuple et des amis des droits de l’humanité tout entière. Ils l’ont montré en luttant contre les multiples formes d’aristocratie, qu’elle soit politique, économique, colonialiste, esclavagiste ou conquérante en Europe !
Robespierre a pris la défense du peuple dès la convocation des États généraux, qui a suscité des résistances farouches des privilégiés. En effet, Louis XVI avait fait appel au conseil élargi du roi qu’étaient ces États généraux, organisés depuis le XIVe siècle et convoqués en cas de crise politique grave. Ce fut le cas en 1789 ! et Louis XVI avait convoqué le Tiers-état formé de toute la population roturière (environ 26 millions de personnes), de la noblesse (350.000 individus) et du clergé (120.000 individus). La forme de suffrage était relativement démocratique : une voix par chef de famille (homme ou femme). Or, les privilégiés refusaient ce suffrage et le roi dut les contraindre de se soumettre à ce suffrage.
La Convocation des États généraux fut une première expérience pour faire reconnaître les pratiques démocratiques et la souveraineté populaire. Robespierre y a participé à Arras et s’est retrouvé au premier rang, lors de ces batailles. Élu député, il a défendu avec énergie les droits du peuple. Par exemple, l’offensive menée par les tenants d’une « aristocratie de la richesse », comme le fit Siéyès, consistait à imposer un suffrage réservé aux riches et à supprimer les assemblées électorales communales pour les éloigner en les plaçant au niveau cantonal (déjà !). Robespierre a lutté toute sa vie pour maintenir les pratiques populaires communales, qui concevaient la démocratie comme la participation de chaque habitant aux délibérations et prises de décision : les femmes comprises. Il a défendu les droits économiques en reprenant le droit à l’existence comme le premier des droits imprescriptibles de l’humanité :
« La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là : la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter. » (discours à la Convention, déc. 1792)
Robespierre
Sa critique du droit de propriété privée porte sur la nécessité de distinguer entre les produits de première nécessité et ceux qui ne le sont pas. Il conçoit alors que le droit de propriété ne peut être privé sur les premiers, mais a un caractère social et de bien commun et doit demeurer sous le contrôle de la société :
« Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière, il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonnée à l’industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. » ( ibidem)
Robespierre a encore mis en lumière l’existence de deux formes d’économie politique, l’une « tyrannique », qui est celle des systèmes féodal ou capitaliste et colonialiste, fondée sur un droit illimité de propriété privée, qui met la vie des gens en danger, l’autre qu’il a appelée une « économie politique populaire » . Cette dernière est fondée sur un droit de propriété limité et contrôlé par les lois, de telle sorte « qu’il ne puisse préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables », et qu’accompagnent des droits sociaux précis :
 « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu : il appartient à la loi de déterminer la manière dont cette dette doit être acquittée » (24 avril 1793, projet de déclaration des droits de l'homme et du citoyen)), et non abandonnée au hasard de la charité privée !
Je précise que « la propriété de nos semblables » renvoie à la conception qu’avait Robespierre selon laquelle tout droit est une propriété de chaque être humain, comme le droit à la vie, le droit à son propre corps contre les différentes formes d’esclavage, la liberté, l’exercice de ses facultés etc… sont des droits et des propriétés, qu’il considère comme de droit naturel, par opposition au droit de propriété des biens matériels qui n’est pas de droit naturel, mais dont l’exercice relève du débat politique et de la loi.
Robespierre a ainsi lutté pour fonder une république démocratique, dans laquelle la souveraineté populaire n’était pas seulement écrite sur le papier de la Constitution, mais une conscience et une pratique réelles. Avec Grégoire en particulier, il s’est battu pour faire respecter la souveraineté des autres peuples, avec l’objectif de construire une alliance de républiques démocratiques, dans le but d’empêcher la France de continuer de mener une politique de puissance conquérante, mais aussi de se protéger des offensives impérialistes éventuelles : c’est une dimension de leur combat trop souvent négligée ! On retrouve les mêmes préoccupations chez Thomas Paine, par exemple, sujet britannique, citoyen des États-Unis d’Amérique au moment de leur guerre d’indépendance et député à la Convention en France de 1792 à 1795. Ajoutons aussi chez Emmanuel Kant, qui a théorisé son Projet de paix perpétuelle (1795) à la lumière du grand cycle révolutionnaire qui s’est développé au tournant du XVIIIe siècle, et qui a eu connaissance de la Révolution de Saint-Domingue/Haïti, première révolution faite par des esclaves insurgés en Amérique.

Actuellement, Robespierre est vu comme un tyran sanguinaire, père des totalitarismes. Que répondez-vous à ce portrait largement répandu par certains médias et politiciens ? Comment expliquer cette contradiction alors que pour Robespierre « Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement, et révoquer ses mandataires » ?

C’est de bonne guerre pourrait-on dire ! Robespierre est attaqué par des tenants du despotisme monarchique ou aristocratique qui n’aiment décidément ni le peuple ni la démocratie et encore moins les droits de l’humanité. Or, Robespierre a été un grand dirigeant de la démocratie en acte, un des législateurs fondateurs d’une république des droits de l’homme et du citoyen, qui construisait une souveraineté du peuple réelle fondée sur le principe, que nous ne connaissons plus, de députés qui étaient des commis du peuple, responsables devant les électeurs et qui pouvaient même être destitués en cours de mandat, s’ils avaient perdu la confiance du peuple. Nous ne connaissons plus cette pratique, qui appartient à une démocratie respectueuse de la souveraineté populaire et dont la constitution sépare le législatif, expression de la conscience sociale, de l’exécutif, chargé d’exécuter strictement les lois et contrôlé lui-même par le législatif. Voici ce qu’en disait Robespierre dans un discours à la Convention, le 10 mai 1793 :
« Je veux que les fonctionnaires publics nommés par le peuple puissent être révoqués par lui, selon les formes qui seront établies, sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de révoquer ses mandataires.
Il est naturel que le corps chargé de faire les lois surveille ceux qui sont commis pour les faire exécuter ; les membres de l’agence exécutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps législatif. En cas de prévarication, il ne pourra pas les punir, parce qu’il ne faut pas lui laisser ce moyen de s’emparer de la puissance exécutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont l’unique fonction sera de connaître les prévarications des fonctionnaires publics. (…)
À l’expiration de leurs fonctions, les membres de la législature et les agents de l’exécution, ou ministres, pourront être déférés au jugement solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s’ils ont conservé ou perdu sa confiance. »

Si l’on compare avec notre système actuel dans lequel la séparation des pouvoirs est inexistante, on constate que la réalité du pouvoir se trouve concentrée dans la personne d’un président élu au suffrage universel comme un monarque. Si son parti obtient la majorité à la Chambre des députés, il n’y a plus de législatif séparé de l’exécutif, mais un parti présidentiel qui pratique la confusion des pouvoirs : l’exécutif ne peut guère être contrôlé par le législatif, dont ce devrait être la fonction. Ajoutons à cela que le peuple, souverain sur le papier de la Constitution, est de fait impuissant, puisqu’il ne dispose d’aucune institution lui permettant de révoquer les élus en cours de mandat. Quant aux contrôles de constitutionnalité, ils sont confiés à des comités et commissions dont les membres sont nommés par le président lui-même… Il faut alors compter sur la probité –la vertu ou l’amour des lois selon Montesquieu- mais force est de constater que celle-ci n’est pas la chose du monde la mieux partagée par la classe politique actuelle !

Enfin, pour reprendre cette inquiétante affirmation formulée par François Furet, en 1979, selon laquelle la Révolution française serait « la matrice des totalitarismes du XXe siècle », elle est à la fois inquiétante et fantaisiste. LES totalitarismes, au pluriel : fascismes, nazisme, stalinisme ? cela fait beaucoup ! Et répondre à cette énorme ignorance est difficile ici. J’ai déjà beaucoup écrit sur cette question et je prie le lecteur de bien vouloir s’y reporter. Je renvoie aussi au livre de Jean-Pierre FAYE, Dictionnaire politique portatif en cinq mots, Idées Gallimard, 1982, qui a réfuté cette étrange assertion avec sérieux et finesse.
Jean-Pierre Faye a aussi attiré l’attention sur le rapprochement surprenant entre droits de l’homme et terreur, qui est une énigme et qui date de la Révolution française. Il explore encore la question de la répression au nom de la liberté :
« Comment se peut-il que le temps de la Terreur, répression s’il en fut, est en même temps, et contradictoirement, fondation des libertés antirépressives d’occident ? »
(...)

mardi 17 juin 2014

Laurent Loty parle de Diderot (II)

       



Suite et fin de l'entretien avec Laurent Loty.

Laurent Loty parle de Denis Diderot (I)

 



Chercheur au CNRS, Laurent Loty tient un propos aussi nuancé qu'avisé sur Denis Diderot.

jeudi 12 juin 2014

Marion Sigaut - Les lumières à la loupe (extraits)

  

Quelques citations au choix
- à propos de la mise à la disposition de la nation des biens du clergé (novembre 1789) : "c'est le peuple qui a été exproprié"...
- à propos de la chute de Louis XVI : "c'est pas le peuple qui l'a renversé, c'est une émeute"...  
- à propos des paysans : "ils ne voulaient pas ça"...
- à propos de la Terreur (1793-94) : " c'est la terreur contre le peuple"...
- à propos de la noblesse : "un noble, c'est quelqu'un qui fait la guerre", par conséquent il paie "l'impôt du sang"...
- à propos de la l'Assemblée Nationale constituante (juin-juillet 1789): ils n'avaient "pas de mandat"... "c'est un coup d'état".

Pour les plus courageux d'entre vous, relisez La Révolution (Histoire de France Hachette), l'excellent ouvrage de l'historien François Furet.
Les impatients peuvent écouter les quelques conférences (toujours remarquables) de Florence Gauthier, disponibles ici . 

Quant à Marion Sigaut... Il me revient en mémoire cette citation, que j'attribuerais à Balzac (?) - désolé pour les puristes si je me trompe- : "les historiens sont des menteurs privilégiés qui prêtent leur plume aux croyances populaires"
 

 

mercredi 11 juin 2014

Débaptiser la place Robespierre à Marseille ?


Débaptiser la place Robespierre à Marseille ?   
 
Lettre ouverte à Guy Teissier, président de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole Comme le relate le journal La Marseillaise dans son édition du 5 mai 2014, Guy Tessier, maire UMP et président de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole, entend faire aboutir le projet de débaptiser la place Robespierre dans le 9e arrondissement de Marseille. Nous avons décidé de rédiger une lettre ouverte pour expliquer notre opposition à ce projet.


Monsieur le maire,

Nous avons appris par la presse que vous envisagiez de débaptiser la Place Robespierre dans le 9e arrondissement de Marseille. Nous entendons réagir à cette nouvelle en vous faisant part de notre désapprobation et de notre volonté de faire largement savoir auprès de l’opinion les raisons de notre opposition à ce projet. Débaptiser l’un des rares noms de lieu dédiés à la mémoire de Robespierre dans les grandes villes françaises serait, à notre sens, un signal politique et mémoriel antirépublicain. Quoi qu’on puisse penser de l’action politique de Robespierre (et les interprétations divergentes sont nombreuses, comme nous avons montré dans notre ouvrage (1)), il n’en reste pas moins qu’il a été l’inventeur de la devise "Liberté Égalité Fraternité" qui figure au fronton des édifices publics, qu’il a été (avec bien d’autres évidemment) un combattant infatigable de la démocratie, qu’il a défendu la citoyenneté des pauvres, des juifs, des "hommes de couleur" (comme on disait alors) dans les colonies et qu’il n’a cessé d’être la cible des attaques des royalistes, des anti-républicains et des réactionnaires de toutes sortes depuis deux siècles. Les accusations de "dictature" ou de responsabilité personnelle dans ce que l’on a appelé après sa mort la "Terreur" ont été — depuis fort longtemps — ruinées par la critique historique. Robespierre n’a jamais été le dictateur sanglant et paranoïaque de l'imagerie contre-révolutionnaire, il a été, en revanche, l’un des partisans les plus résolus de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et de la Première république, y compris dans le contexte difficile d'une guerre civile et extérieure.
Guy Teissier, député UMP des Bouches-du-Rhône

Ajoutons qu’il a été, dès 1790-1791, le porte-parole des patriotes marseillais en butte aux attaques des autorités aristocratiques locales, qu’il a entretenu une correspondance politique suivie avec les révolutionnaires phocéens qui l’ont remercié à plusieurs reprises en lui demandant d’être leur défenseur (2) . Notre "cause est digne de vous, lui écrivent les officiers municipaux marseillais le 18 avril 1791, c'est celle du patriotisme luttant contre la calomnie". Robespierre est celui qui écrivait au maire de Marseille le 27 juillet 1790 : "ne doutez pas que je ne sois dévoué jusqu’à la mort à la cause de Marseille et à celle de la Constitution, à laquelle elle est liée". Il est celui qui dédia aux Marseillais son Adresse aux Français après la fuite du roi en juin 1791. Et vous voudriez que ce défenseur de la Révolution des droits de l’homme et du citoyen, mais aussi de la ville de Marseille, disparaisse des noms de lieux et de places de la ville qui lui a décerné les plus grands éloges ?

En Provence, au-delà de la municipalité marseillaise, ce sont celles d'Avignon ou de Toulon — dont il devient citoyen d'honneur — qui lui ont rendu hommage. Le premier député des Bouches-du-Rhône, Charles-François Bouche, le considérait comme l’un des Constituants les plus patriotes. Il a, écrivait le député provençal, "l’âme grande, élevée, courageuse et patriote" et il désolera "ses ennemis, s’il en a", car sa conduite politique est sans tache. Celui qui a reçu de son vivant le surnom "d’Incorruptible" doit-il disparaître de la vue des Marseillais ? Ce serait un comble en ces temps de crise de la démocratie et de méfiance à l’égard de la vertu publique des élus de la République.

La place Robespierre ne doit pas être débaptisée.

La Révolution française ne doit pas disparaître de la mémoire marseillaise, nationale et universelle.

Nous faisons connaître cette lettre à nos collègues historiens et nous leur demandons de s’associer à notre démarche qui concerne aussi tout ceux qui ont à coeur de défendre la mémoire de la révolution.

Marc Belissa, maître de conférences en histoire (Université Paris Ouest Nanterre).
Yannick Bosc, maître de conférences en histoire (Université de Rouen).
Marc Belissa

(1) Robespierre. La fabrication d'un mythe, Paris, Ellipses, 2013. 
(2) Voir l'article de Jacques Guilhaumou, "Robespierre, défenseur de Marseille en 1791", Révolution Française.net, juin 2006.

Premiers signataires :
Yannick Bosc

Serge Bianchi (Professeur émérite, Université de Rennes II), Deborah Cohen (MCF histoire, Université d'Aix-Marseille), Alexis Corbière (professeur d'histoire, auteur de Robespierre Reviens !), Marc Deleplace (MCF histoire, Paris IV Sorbonne), Jean-Numa Ducange (MCF histoire, Université de Rouen), Florence Gauthier (MCF Histoire, Université Paris VII Denis Diderot), Jacques Guilhaumou (directeur de recherche émérite, CNRS-ENS Lyon), Anne Jollet (MCF histoire, Université de Poitiers), Mathilde Larrère (MCF histoire, Université de Marne-la-Vallée), Claude Mazauric (Professeur émérite, Université de Rouen), Guillaume Mazeau (MCF histoire, Université Paris I Panthéon Sorbonne), Christine Peyrard (Professeur, Université d'Aix-Marseille), Michel Vovelle (Professeur émérite, Aix-Marseille, Paris I, ancien directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française).

dimanche 8 juin 2014

Jansénistes, Jésuites et Philosophes (10)

(Pour lire les articles précédents, c'est ici)

Alors que le combat entre Jansénistes et Jésuites fait rage depuis des décennies dans le royaume, c'est aux Antilles, et plus précisément à la Martinique, que va se jouer l'épisode décisif de cette guerre ouverte. La Compagnie de Jésus y possédait alors de grandes concessions de terrains que le Père La Valette (procureur de la Maison Jésuitique de Saint-Pierre de la Martinique) avait entrepris de faire prospérer. De cette affaire (fort peu charitable, reconnaissons-le !), nous nous contenterons de dire qu'elle mêlait opérations bancaires douteuses, esclavage à la Barbade et acquisitions d'immenses propriétés. La guerre de 7 ans ayant entravé son négoce, le Jésuite fit bientôt faillite. Par malheur, il entraînait dans sa chute d'autres négociants, installés à Marseille ceux-là, les frères Lionci et un dénommé Gouffre. Le syndic de la faillite attaqua aussitôt en justice le Père La Valette, mais également le Père de Sacy, Procureur Général des missions sur l'île. Endettée à hauteur d'1 M 500000 livres, la Compagnie de Jésus fut condamnée par la juridiction de Marseille et déclarée solidaire de son représentant aux Antilles. Outrés de cette décision, la Société de Jésus obtint (par un arrêt daté d'août 1760) de porter l'affaire devant le Parlement de Paris. 


Erreur fatale que celle qui consiste à se jeter dans la gueule du loup !
Malgré les tours et les détours empruntés par les Jésuites pour éviter ce nouveau procès, la cause sera plaidée le 8 mai 1761, tout d'abord par l'avocat Gerbier, au nom des créanciers du Père La Valette, puis par l'avocat général (et janséniste !) Le Pelletier de Saint-Fargeau. Les Jésuites seront condamnés à payer à la maison Lionci et Gouffre un million cinq cent deux mille deux cent soixante six livres. La Société de Jésus aura beau protester, elle sera considérée comme un tout indivisible, et donc responsable des opérations commerciales du Père La Valette. 
La publicité faite au procès déchaîne alors l'opinion publique contre les Jésuites et amène le Parlement à examiner la Constitution de la Société.

Au cours de cette même année, l'abbé Chauvelin, conseiller-clerc au Parlement de Paris dénonce cette  constitution devant les chambres assemblées. A l'automne, le roi convoque à son tour une assemblée d'évêques pour étudier les statuts de la Société.
Le coup fatal est porté durant l'été 1762 (voir ci-dessous) par le Parlement de Paris qui dissout la Société de Jésus, arguant du fait que leur Constitution est "perverse, destructive de tout principe de religion... pernicieuse à la société civile, séditieuse, attentatoire aux droits et à la nature de la puissance royale..."
L'arrêt du Parlement fait défense aux sujets du roi de fréquenter les écoles, collèges et missions de la Société et ordonne aux Jésuites de quitter leurs établissements.
Dans la foulée, les autres parlements du royaume, à l'exception de deux, rendront les mêmes arrêts contre les Jésuites.
Enfin, le duc de Choiseul fait rendre par le roi ( en novembre 1764) un nouvel édit ordonnant que désormais la Société de Jésus n'aurait plus aucune place en France.
 
l'expulsion des Jésuites

Arrêt du parlement de Paris du 6 août 1762
(Berryer, Garde des Sceaux)
Notre dite cour, toutes les chambres assemblées, faisant droit sur l’appel comme d’abus interjeté par le procureur général du roi, de l’institut et constitutions de la Société se disant de Jésus, et reçu par arrêt de la cour du 6 août 1761, sur lequel appel comme d’abus lesdits général et Société ont été surabondamment intimés, et faisant pareillement droit sur les autres délibérations jointes audit appel comme d’abus, déclare le défaut faute de comparaître pris au greffe de la cour par notre procureur-général, le 7 janvier 1762, bien et valablement obtenu, et adjugeant le profit d’icelui ;
Dit qu’il y a abus dans ledit institut de ladite Société se disant de Jésus, bulles, brefs, lettres apostoliques, constitutions, déclarations sur lesdites constitutions, formules de vœux, décrets des généraux et congrégations générales de ladite Société, et pareillement dans les règlements de ladite, Société, appelés « Oracles de vive voix », et généralement dans tous autres règlements de ladite Société; ou actes de pareille nature, en tout ce qui constitue l’essence dudit institut.
Ce faisant, déclare ledit institut inadmissible par sa nature dans tout État policé, comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle, et tendant à introduire dans l’Église et dans les États, sous le voile spécieux d’un institut religieux, non un ordre qui aspire véritablement et uniquement à la perfection évangélique, mais plutôt un corps politique, dont l’essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir par toutes sortes de voies directes ou indirectes, sourdes ou publiques, d’abord à une indépendance absolue, et successivement à l’usurpation de toute autorité   (à suivre)

vendredi 6 juin 2014

Jansénistes, Jésuites et Philosophes (9)

(Pour lire les articles précédents, c'est ici )

Décontenancés, Diderot et les Libraires associés en appellent au gouvernement, invoquant le risque de faillite ainsi que les avances déjà versées par les souscripteurs. L'autorité royale charge alors Malesherbes de calculer au plus juste les remboursements à faire aux souscripteurs. En juillet 1759, le Conseil d'Etat rend donc un nouvel arrêt, condamnant les Libraires à restituer une somme de 72 livres à chacun d'eux.
révocation du privilège (8 mars 1759)
Victime de ce qu'il estime être une injustice, le Libraire Durand multiplie de son côté les plaintes auprès de Malesherbes, dont il connaît l'esprit de conciliation : "Si le nouvel arrêt était exécuté, nous nous trouverions condamnés à rendre plus qu'il ne nous reste... On ne nous reproche rien et cependant on nous traite, et pour la forme et pour le fond, comme des malfaiteurs... J'en appelle, Monsieur, à la bonté de votre coeur, qui m'est connue. Elle ne peut pas désapprouver la sensibilité aux humiliations accumulées." (août 1759)
Par chance, les souscripteurs ne se précipitant pas pour exiger leur argent, Malesherbes n'aura pas à mettre en oeuvre cette sinistre opération de liquidation.
Désormais sûrs de leur fait, les dévots (jansénistes et jésuites confondus) paradent ouvertement, trop heureux de voir leur adversaire un genou à terre. Dans une de ses Critiques sur un article du Journal Encyclopédique (1759), Chaumeix  laisse même exploser sa joie: "Que l'exemple que nous donnent aujourd'hui les Auteurs d'un dictionnaire foudroyé par toutes les puissances fasse connaître à ceux qui voudraient imiter ces Auteurs à quelle peine ils s'exposent; et que ceux à qui Dieu a fait la grâce de connaître la religion et d'y être attachés se consolent en voyant sur quelle base elle est établie."
Depuis Genève, Voltaire s'étrangle de rage à l'idée de voir ses ennemis triompher, et plus encore de constater la résignation des encyclopédistes : "Quand il s'agit de faire du mal, les jansénistes, les molinistes, et tous les philosophes sont dispersés..." (lettre à d'Alembert du 15 octobre 1759) ; il se dit "sensiblement affligé de voir les fanatiques réunis pour accabler les philosophes, tandis que les philosophes divisés se laissent tranquillement égorger les uns après les autres..." (au même, 25 avril 1760) 
Voltaire a pourtant tort de désespérer. 
Car de son côté, Diderot est loin d'avoir rendu les armes. La Cour a interdit la publication des derniers tomes ? Soit ! Mais elle n'a pas condamné les planches !!! Avec les Libraires, le directeur de l'Encyclopédie s'attelle aussitôt à la tâche et prépare à la hâte les volumes suivants, exclusivement constitués de planches. Malesherbes, toujours aussi tolérant, donne son aval au projet. Peut-être est-ce lui qui en a donné l'idée...

Le privilège accordé en septembre 1759 pour le Recueil de Planches sonne même comme une garantie tacite d'autoriser la publication ultérieure des volumes de discours. Le Pape Clément VIII a beau condamner à son tour l'Encyclopédie (3 septembre 1759), à la fin de cette même année, le combat semble avoir changé d'âme, l'opinion la plus éclairée de Paris s'offusquant de l'intervention du Vatican. D'ailleurs, après la révocation de son privilège, l'Encyclopédie se trouve paradoxalement débarrassée de son adversaire le plus acharné puisque le Parlement janséniste a obtenu gain de cause. Le temps aidant, on trouvera bien l'occasion propice pour livrer les derniers volumes de textes au public (ils seront imprimés sans privilège à Neufchâtel, en 1765).
l'autodafé dans Candide (1759)
 L'année 1760 marque un nouveau tournant dans le combat à mort qui oppose Philosophes, Jansénistes et Jésuites. A Genève, Voltaire rumine déjà sa vengeance, réclamant à son ami d'Alembert des documents destinés à nourrir ses futurs pamphlets : "N'aurons-nous point l'histoire de la persécution contre les philosophes, un résumé des âneries de maître Joly (ndlr : l'avocat général du Parlement qui a requis contre l'Encyclopédie), un détail des efforts de la cabale, un catalogue des calomnies, le tout avec des preuves ? Ce serait là un coup de foudre... Hérault disait un jour à un de ses frères : Vous ne détruirez pas la religion chrétienne - c'est ce que nous verrons, dit l'autre." (lettre à d'Alembert du 20 juin 1760)
Si les dévots ont remporté une bataille, ils ignorent que bientôt ils perdront la guerre... (à suivre)

mardi 3 juin 2014

Jansénistes, Jésuites et Philosophes (8)

( Pour lire les articles précédents sur le même sujet, c'est ici)
 
A lire les gazettes de l'époque (1757-1758), on est effaré du sentiment de haine qui anime les camps en présence. Avec son pamphlet des Cacouacs, Moreau a envoyé une première salve, expliquant que son ouvrage est "un de ceux qui (lui) ont valu, dans la suite, les bontés de Mgr le Dauphin."
Dans le feu nourri qui va suivre, les assaillants sont souvent guidés par les mêmes vues : attaquer les philosophes, c'est avant tout un moyen de bien se faire voir des Jésuites, proches du Dauphin et de la reine, ou encore des Jansénistes, qui ont la main mise sur le Parlement.
Catéchisme et décisions de cas de conscience à l'usage des Cacouacs (abbé Giry de Saint-Cyr, 1758), Oracle des Cacouacs (abbé Guyon, 1760), Remerciement d'un particulier à Messieurs les philosophes du jour (Rémond de Saint-Sauveur, 1759), font partie de ces innombrables (et souvent médiocres) libelles destinés à alimenter cette campagne de déstabilisation.
Helvétius

La sortie de De l'esprit (juillet 1758), de Claude-Adrien Helvétius, va fournir aux dévots l'occasion inespérée de porter le coup de grâce à l'ennemi commun. Dans cet ouvrage, l'ancien fermier général dénonce notamment l'archaïsme des structures sociales de l'ancien régime et plaide en faveur d'une laïcisation de l'enseignement. Dans la Correspondance Littéraire de l'été 1758, Diderot manifeste son enthousiasme auprès des lecteurs : "Tout considéré, c'est un furieux coup de massue porté sur les préjugés en tout genre. Cet ouvrage sera donc utile aux hommes."
Grave erreur ! Dès l'automne, le déchaînement est général. Helvétius doit immédiatement se rétracter et faire amende honorable.
Au cours de son réquisitoire (25 janvier 1759), l'avocat général Joseph Omer Joly de Fleury va plus loin, affirmant qu'Helvétius est le bras armé et visible d'"une secte de prétendus philosophes."
Omer Joly de Fleury, avocat général au Parlement

L'acte d'accusation qui va suivre est implacable :
« La société, l'Etat et la religion se présentent aujourd'hui au tribunal de la justice pour lui porter leurs plaintes. Leurs droits sont violés, leurs lois sont méconnues, l'impiété qui marche le front levé paraît, en les offensant, promettre l'impunité à la licence qui s'accrédite de jour en jour.

L'humanité frémit, le citoyen est alarmé; on entend de tous côtés les ministres de l'Eglise gémir à la vue de tant d'ouvrages que l'on ne peut affecter de répandre et de multiplier que pour ébranler, s'il était possible, les fondements de notre religion.

Il suffirait d'être homme et citoyen pour être sensible à tous ces maux ; mais vous, Messieurs , magistrats et chrétiens, défenseurs des lois et protecteurs de la religion, de quel œil regarderez-vous des tentatives aussi téméraires?....

Qu'il est triste pour nous de penser au jugement que la postérité portera de notre siècle en parlant de ces ouvrages qu'il produit.

Telle est la philosophie des faux savants de notre siècle. Ils se donnent gratuitement le nom d'esprits forts, et appellent lumière ce qui n'est que ténèbres.

Comment des hommes que l'on croit si profonds et d'un génie si distingué des autres, ignorent-ils jusqu'à la définition de l'esprit fort? Qui établit en effet la véritable force de l'esprit? ne sont-ce pas les principes, les témoignages, les autorités sur lesquelles il se fonde, les vertus que lui mérite le bon usage qu'il fait des lumières que lui accorde le Dieu qui est le Seigneur de toutes les sciences"!  (…)

 Eh ! quel mal leur a fait celte religion sainte pour exciter leur fureur? Si ses dogmes, ses cérémonies et sa morale les offensent, s'ils ne peuvent en être les disciples, pourquoi troubler l'Etat et vouloir disputer aux autres la liberté de suivre les maximes de la catholicité ?

Ils déchirent le sein de l'Eglise qui Ies a adoptés pour ses enfants ; comme si l'Etat était coupable à leurs yeux, parce qu'il est chrétien, ils conjurent la perte de l’un et de l'autre, et cherchent à les saper par les fondements. (…)

Des hommes qui abusent du nom de philosophe pour se déclarer par leurs systèmes les ennemis de la société, de l'État et de la religion, sont sans doute des écrivains qui méritent que la Cour exerce contre eux toute la sévérité de la puissance que le prince lui confie (…)

Vos prédécesseurs, Messieurs, ont condamné aux supplices les plus affreux, comme criminels du lèse-majesté divine, des auteurs qui avaient composé des vers contre l'honneur de Dieu, son Eglise et l'honnêteté publique (…)
La Cour rend son arrêt le 6 février. L'ouvrage d'Helvétius sera lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais. Quant à l'Encyclopédie, les sept volumes déjà publiés seront révisés par une commission de théologiens et d'avocats. 

Un mois plus tard, après intervention du parti de la reine, le Conseil du Roi rend un nouvel arrêt qui révoque le privilège accordé à l'Encyclopédie en 1746. Concrètement, plus aucun libraire n'a le droit de vendre l'un des 7 volumes déjà parus. 
En somme, l'aventure encyclopédique s'arrête là... 
(à suivre)