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mardi 3 novembre 2015

La bête du Gévaudan (6)


Deux cent cinquante ans plus tard, le mystère demeure entier.
Des dizaines de spécialistes ont pourtant tenté d'identifier la Bête. Et les thèses les plus farfelues continuent de courir sur son compte.
la Bête dans le Pacte des loups
Ainsi, en 1910, le docteur Puech avance l'idée qu'en fait de Bête, le Gévaudan a eu affaire à un ou plusieurs meurtriers sadiques. Son mémoire ne prend évidemment pas en compte les innombrables témoins visuels qui attestent tous la présence d'un animal, et jamais celle d'un humain...
Au XIXè siècle, dans son Histoire de la bête du Gévaudan, l'abbé Pourcher qualifie l'animal de "fléau de Dieu", autrement dit un monstre envoyé par le Créateur pour punir les habitants du Gévaudan de leurs péchés...

Toujours au XIXè, l'abbé François Fabre s'interroge au moment de conclure son ouvrage (la Bête du Gévaudan) : "qu'était cette Bête ? Un loup, pas davantage. Et pourquoi pas ? Seulement, ce loup n'était pas seul : il avait un compagnon, et peut-être deux, aussi féroces que lui. (...) Nous l'avons dit, ces loups une fois tombés sous les balles, il n'y eut plus de carnages, plus de méfaits."

D'autres théories, plus crédibles, envisagent l'association homme-animal : ce dernier aurait été une hyène (échappée d'une foire ?), un chien cuirassé, ou encore un animal hybride (croisement entre chien et loup).
Quant à l'homme qui l'aurait dressé à l'attaque, certains soupçonnent Jean Chastel (celui qui a abattu le grand loup), voire Antoine, l'un de ses fils, souvent désigné comme un meneur de bêtes.
Quoi qu'il en soit, si le mystère demeure, c'est que de nombreuses questions restent sans réponse : comment expliquer que la Bête ait pu se jouer pendant près de trois ans des meilleurs chasseurs du royaume ? Comment expliquer son comportement provocateur, notamment ces agressions destinées à tuer et non à se nourrir ? Et les décapitations des victimes ? Et la résistance de l'animal aux balles ?... 
N'ayant pas la prétention de lever le voile  sur cette affaire, je vous laisse avec quelques passionnés (voir liens ci-dessous) qui ont consacré beaucoup de temps et d'énergie à cette Bête devenue mythique.










samedi 31 octobre 2015

La bête du Gévaudan (5)


L'animal tué par Antoine et présenté à Versailles était-il bien la Bête meurtrière du Gévaudan ? Rien n'est moins sûr. On observe néanmoins qu'au cours de l'année 1766 :
- le nombre d'attaques va aller en diminuant.
- elles sont rarement attribuées au "monstre" qui a sévi en 1764-1765.
- l'animal ne décapite plus ses victimes.


Pour autant, selon l'auteur François Fabre, le début de l'année 1767 voit "une recrudescence inouïe de désastres nouveaux" : deux enfants tués le 27 mai à Servières de Saugues, trois autres victimes à Grèzes entre avril et mai, trois autres enfants entre mars et mai à la Besseyre... en tout, treize personnes dévorées en deux mois.

Les 18 et 19 juin 1767, le marquis d'Apcher organise de nouvelles battues "dans les alentours de Montmouchet" (voir carte ci-dessus). Dans sa notice historique, Auguste André rapporte la scène :
"Parmi les chasseurs était le nommé Jean Chastel, dit le Masque, paysan marié au chef lieu de la paroisse de la Bessière Sainte Marie, excellent chasseur encore, quoique âgé de soixante ans.
Ce Chastel eut l'avantage de voir passer la Bête devant lui, il la tomba d'un coup de fusil qui la blessa à l'épaule; elle ne bougea guère, et d'ailleurs fut assaillie tout de suite d'une troupe de bons chiens de chasse de M. d'Apchier.
Dès qu'on vit l'animal hors d'état de faire des victimes, il fut chargé sur un cheval, et porté au château de Besque, paroisse de Charais, dans l'Auvergne, près des frontières du Gévaudan.
M. d'Apchier, conducteur de la chasse, voulut s'en faire honneur; il envoya de suite chercher à Saugues Boulanger, dit la Peyranie, sans doute par dérision, car c'était un mauvais chirurgien apothicaire, et lui dit d'embaumer la Bête pour qu'elle pût se conserver saine jusqu'à Paris, où il voulait la faire présenter au roi.
Ce chirurgien ignorant se contenta d'en sortir les entrailles et de les remplacer par de la paille. On la garda ainsi maladroitement à Besque une douzaine de jours pour contenter la curiosité d'une infinité de personnes du voisinage qui venaient la voir. Ce qui occasionna beaucoup de dépense à M. d'Apchier qui se faisait une fête d'inviter tous les gentilhommes, bourgeois et prêtres accourus pour le féliciter et le remercier d'avoir ordonné et conduit une chasse aussi heureuse.
La curiosité des gens une fois satisfaite, la Bête fut mise dans une caisse pour être transportée à Paris par le sieur Gilbert, domestique du marquis d'Apchier et être montrée au roi; mais soit à cause des chaleurs, soit à cause de la lenteur du trajet, l'animal ne tarda pas à se putréfier; Gilbert arriva cependant à Paris, à l'hôtel de M. de la Rochefoucauld qui informa aussitôt le roi de l'heureuse destruction de l'animal.
M. de Buffon, chargé de l’examiner, reconnut que c'était un loup énorme; mais il était arrivé à un tel point de putréfaction que Gilbert le fit enterrer"
Dans son procès verbal, le notaire fera état d' un "animal qui nous a paru être un loup, mais extraordinaire et bien différent par sa figure et ses proportions des loups qu’on voit dans ce pays. Comme nous le font remarquer plusieurs chasseurs et personnes connaisseuses, il ne ressemble vraiment au loup que par la queue et par le derrière. Sa tête est monstrueuse, l’ouverture de sa gueule est de 7 pouces [19cm.], la mâchoire est longue de 6 pouces [16cm.] (...) Ses pattes à 4 doigts sont armées de gros ongles beaucoup plus longs que ceux des loups ordinaires. Ses jambes sont fort grosses,surtout celles de devant, et ont la couleur de celles du chevreuil [rousses]. Tout cela nous a paru une observation remarquable parce que, de l’avis de tous les chasseurs, on n’a jamais vu de loup aux pareilles couleurs."
Jean Chastel

Les massacres perpétrés par la Bête ayant définitivement cessé après ce mois de juin 1767, l'Histoire retiendra donc que le Monstre du Gévaudan fut tué par Jean Chastel, un paysan de la Besseyre surnommé le masque (la sorcière)....

(à suivre) 

jeudi 29 octobre 2015

La bête du Gévaudan (4)


Au cours de cette période particulièrement meurtrière (d'avril à septembre 1765), deux chasseurs émérites vont venir seconder (puis remplacer) le capitaine Duhamel. 
D'abord le grand louvetier d'Enneval (de février à juillet), puis François Antoine, le lieutenant des chasses du roi (à partir de juin).
d'Enneval
Au mois d'avril, la Gazette de France évoque avec beaucoup d'optimisme l'arrivée dans le Gévaudan du premier d'entre eux :
Le sieur d’Enneval, gentilhomme de Normandie, très exercé à la chasse du loup, est parti il y a quelque temps, avec des chiens dressés à cette chasse, pour se rendre dans le Gévaudan. On a eu avis qu’il avait vu la bête féroce et l’avait suivie plusieurs fois; ses chiens ont donné dessus avec beaucoup d’ardeur, mais il n’a pu encore l’approcher d’assez près pour l’attaquer. Cet animal marche sans cesse, n’a point de retraite connue et disparaît quelque fois pendant 8 ou 10 jours sans qu’on en entende parler; ces circonstances, jointes au mauvais temps et aux difficultés des chemins, en rendent la chasse difficile ; cependant, il y a tout lieu de croire que le sieur d’Enneval, secondé par tous les gentilshommes du voisinage, parviendra enfin à délivrer le pays de ce fléau redoutable. On n’a cessé de faire des chasses particulières : plusieurs étrangers se sont rendus dans le Gévaudan et ont joint leurs efforts à ceux des habitants de la province pour concourir à cette expédition
Hélas, en dépit des innombrables battues effectuées sur le nouveau territoire de la Bête (voir ci-dessous), d'Enneval ne parviendra jamais à l'abattre.
 Au cours de cette même période, plusieurs témoignages font pourtant état de blessures par balles infligées à l'animal, mais celui-ci continue de sévir, multipliant les décapitations, si bien qu'à l'été 1765, Versailles décide d'envoyer sur place le célèbre porte-arquebuse Antoine :
(lettre du ministre St Florentin à l'intendant Balainvilliers)
Sur le compte, M., que j'ai rendu au Roi des nouveaux dégâts causés par la Bête qui infeste votre département et le Gévaudan, Sa Majesté a pris le parti d'y envoyer le sieur Antoine, son porte-arquebuse, avec 6 autres bons tireurs et de bons chiens. J'espère que vous ne tarderez pas à les voir arriver. Je vous prie de leur procurer tous les secours et toutes les facilités qui dépendront de vous pour les mettre en état de venir bientôt à bout d'une entreprise aussi intéressante pour les peuples de ces 2 provinces. Accompagné de ses hommes, le chasseur ne va pas tarder à offrir aux autorités ce qu'on attend de lui, à savoir un très grand loup. Voici ce qu'il rapporte dans le procès verbal annonçant le succès de sa battue (fin septembre 1765).

(...) sur le champ je lui ai tiré un coup de derrière de ma canardière, chargée de 5 coups de poudre, de 35 postes à loup et d'une balle de calibre dont l'effort du coup m’a fait reculer 2 pas; mais ledit loup est tombé aussitôt ayant reçu la balle dans l'œil droit, et toutes lesdits postes dans le côté droit tout près de l'épaule, et comme je criais hallali, il s'est relevé et est revenu sur moi en tournant et sans me donner le temps de recharger ma dite arme, j'ai appelé à mon secours le sieur Rinchard, placé près de moi, qui l’a trouvé arrêté à 10 pas de moi et lui a tiré dans le derrière un coup de sa carabine, qui l'a fait refuir environ 25 pas dans la plaine où il est tombé raide mort. Nous François Antoine, es dits noms, et nous Jacques de Lafont, avec tous les gardes-chasse ci-dessus déclarés, ayant examiné ce loup avons reconnu qu’il avait 32 pouces de hauteur après sa mort, 5 pieds 7 pouces et demi de longueur, que la grosseur de son corps était de 3 pieds et que les crocs, les dents mâchelières, et les pieds de cet animal nous ont paru des plus extraordinaires; ledit loup pesait 130 livres. Nous déclarons par le présent procès-verbal, signé de notre main n'avoir jamais vu aucun loup qui pût se comparer à cet animal, c'est pourquoi nous avons jugé que ce pourrait bien être la Bête cruelle, ou un loup dévorant, qui a tant fait de ravage et pour en prendre une plus grande connaissance, nous avons fait ouvrir ledit loup par le sieur Boulanger, chirurgien expert de la ville de Saugues qui en a fait son rapport  (...)
le chasseur Antoine en action
 
la Bête présentée à Versailles
Les dimensions rapportées ci-dessus, et confirmées par le chirurgien, font état d'un animal anormalement grand, reconnu par plusieurs témoins qui ont croisé sa route au cours des semaines passées.
La Bête est alors embaumée puis envoyée à Paris. A l'automne 1765, sa tâche accomplie, François Antoine quitte le Gévaudan et retourne à Paris.

(à suivre) 


dimanche 25 octobre 2015

La bête du Gévaudan (3)

 
Le mandement de l'évêque de Mende (envoyé fin 1764 à toutes les paroisses de son diocèse) justifierait à lui-seul tous les déchainements antireligieux dont l'Encyclopédie était friande à l'époque. On y lit notamment que : La justice de Dieu (...) ne peut permettre que l’innocence soit malheureuse, la peine qu’il inflige, suppose toujours la faute qui l’a attirée. De ce principe il vous est aisé de conclure que vos malheurs ne peuvent venir que de vos péchés. C’est là la source funeste qui le produit (...) Pères et mères qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre leur vie, n’avez-vous pas lieu de craindre d’avoir mérité, par vos dérèglements, que Dieu les frappe d’un fléau si terrible ? Souffrez que nous vous demandions ici compte de la manière dont vous les élevez; quelle négligence à les instruire ou faire instruire des principes de la religion et des devoirs du Christianisme ? (...)
A lire de telles abominations, on comprend mieux aujourd'hui les horreurs dont la Révolution se rendra coupable trente ans plus tard... Fermons là cette parenthèse pour revenir à ce début d'année 1765 qui voit la Bête découvrir son nouveau terrain de chasse (voir carte ci-dessous) et reprendre ses massacres en dépit des prières publiques ordonnées par le très avisé évêque...

Début janvier, l'une de ses attaques (relatée ici par le curé de la paroisse de Chanaleilles, voir partie est de la carte), mérite d'être rapportée :
Le 12 de janvier la bête féroce attaqua 5 petits garçons du village de Villeret, paroisse de Chanaleilles; les 3 plus âgés avaient environ 11 ans, les 2 autres n'en avaient que 8 et ils avaient avec eux deux petites filles à peu près du même âge. Ces enfants gardaient du bétail au haut d'une montagne; ils s'étaient armés chacun d'un bâton, au bout duquel ils avaient attaché une lame de fer pointue, de la longueur de 4 doigts. La bête féroce vint les surprendre, et ils ne l'aperçurent que lorsqu'elle fut près d’eux; ils se rassemblèrent au plus vite et se mirent en défense. La bête les tourna 2 ou 3 fois, et enfin s'élança sur un des plus petits garçons; les 3 plus grands fondirent sur elle, la piquèrent à diverses reprises sans pouvoir lui percer la peau. Cependant à force de la tourmenter ils parvinrent à lui faire lâcher prise; elle se retira à 2 pas après avoir arraché une partie de la joue droite du petit garçon dont elle s'était saisie, et elle mangea devant eux ce lambeau de chair. Bientôt après elle revint attaquer ces enfants avec une nouvelle fureur; elle saisit par le bras le plus petit de tous, et l'emporta dans sa gueule; l'un d'eux épouvanté proposa aux autres de s'enfuir pendant qu'elle dévorerait celui qu'elle venait de prendre. Mais le plus grand nommé Portefaix, qui était toujours à la tête des autres, leur cria qu'il fallait délivrer leur camarade ou périr avec lui. Ils se mirent donc à poursuivre la bête, et la poussèrent dans un marais qui était à 50 pas, et où le terrain était si mou qu'elle y enfonçait jusqu'au ventre; ce qui retarda la course et donna à ces enfants le temps de la joindre. Comme ils s'étaient aperçus qu'ils ne pouvaient lui percer la peau avec leur espèces de piques, ils cherchèrent à la blesser à la tête, et surtout aux yeux; ils lui portèrent effectivement plusieurs coups dans la gueule qu'elle avait continuellement ouverte, mais ils ne purent jamais rencontrer les yeux. Pendant ce combat elle tenait toujours le petit garçon sous sa patte; mais elle n'eut pas le temps de le mordre, parce qu'elle était trop occupée à esquiver les coups qu'on lui portait. Enfin ces enfants la harcelèrent avec tant de constance et d'intrépidité qu'ils lui firent lâcher prise une seconde fois, et le petit garçon qu'elle avait emporté n'eut d'autre mal qu'une blessure au bras par lequel elle l'avait saisi, et une légère égratignure au visage. Comme la petite troupe ne cessait de crier de toutes ses forces, un homme accourut et se mit à crier de son côté. La bête entendant un nouvel ennemi se dressa sur ses pattes de derrière, et ayant aperçu l'homme qui venait à elle, elle prit la fuite et alla se jeter dans un ruisseau à une demi-lieue de là. 3 hommes la virent s'y plonger, en sortir et se rouler ensuite quelque temps sur l'herbe; après quoi elle prit la route du Mazel et fut dévorer un garçon âgé de 15 ans de la paroisse de Grèzes en Gévaudan.»
On y apprend ce que d'autres témoignages confirmeront par ailleurs, à savoir que la Bête demeure insensible aux coups de pique comme aux balles de fusil. La peur qui s'empare de la population devient telle que le conseiller du roi, le baron de Ballainvilliers, propose bientôt  "une gratification de 6000 livres, en faveur de celui ou de ceux qui parviendraient à détruire ce cruel animal". Hélas, en dépit des innombrables battues et autres chasses (qui réuniront jusqu'à 4000 personnes), le monstre continue de dévorer et de décapiter les jeunes femmes...
Alléchée par l'événement, la presse parisienne (et bientôt internationale) s'est à son tour emparée de l'affaire. Ainsi, au mois de mars 1765, on lit dans la Gazette de France :"Suivant les nouvelles qu’on a reçues du Gévaudan, les mesures prises jusqu’à présent pour délivrer le pays de la bête féroce qui le ravage n’ont pas eu le succès qu’on en attendait. La première chasse générale qui avait été concertée par le sieur Duhamel, capitaine des volontaires de Clermont, et l’intendant d’Auvergne se fit le 7 comme on l’avait annoncé. 73 paroisses du Gévaudan et 30 de l’Auvergne et du Rouergue formèrent un corps d’environ 20000 chasseurs conduits par les subdélégués, les consuls et les notables habitants. La bête fut lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières; elle passa à gué la rivière de Truyère dont le bord opposé se trouva malheureusement dégarni quoique, suivant les dispositions qui avaient été faites, il dût être gardé par les habitants du Malzieu. Le vicaire de Prunières et 10 de ses paroissiens se jetèrent dans la rivière, en traversèrent une partie à la nage malgré la rigueur de la saison, et chassèrent l’animal pendant fort longtemps, en suivant les traces qu’il avait laissées dans la neige; mais il se déroba à leur poursuite en se jetant dans des bois d’une grande étendue. A une heure après-midi, la bête fut rencontrée par 5 habitants du Malzieu: l’un d’eux lui tira un coup de fusil à balle forcée: elle tomba sur ses 2 jambes de devant en poussant un grand cri; mais elle se releva promptement, et ils la poursuivirent jusqu’à la nuit sans pouvoir l’atteindre d’assez près pour la tirer une seconde fois (...)"Dès lors, ces mêmes gazettes n'hésiteront plus à multiplier les portraits de la Bête, tous plus inquiétants les uns que les autres, et ce dans le seul espoir de maintenir le lecteur en haleine.








(à suivre)



samedi 24 octobre 2015

La bête du Gévaudan (2)


Fin octobre 1764, le capitaine d'infanterie La Barthe s'interroge sur la nature de cet animal qui semble se jouer de tous les chasseurs lancés à ses trousses.
"Dans le vrai, on ignore, en Gévaudan comme à Nîmes, quelle est son espèce. L'hyène s'amuse aux corps morts encore mieux qu'aux vivants: celle-ci est toujours éloignée des cimetières, et n'a constamment mangé que le cœur, le foie, les tétons, quelquefois un bras et bu le sang. D'ailleurs, d'où viendrait-elle sans qu'on eût su sa marche? La vitesse et l'agilité prouvent que ce n'est pas un ours: sa façon de faire la guerre suffit pour le démontrer: elle se cache ventre à terre et fond à 6 toises sur sa proie, il y a des preuves à cet égard. Le tigre attaque tous indifféremment et n'existe guère que dans les pays chauds; la Bête respecte les bœufs, qui la mettent en fuite: leur présence a sauvé plusieurs enfants. Reste le loup-cervier (ndlr : un lynx). Je ne doute pas jusqu'à nouvel ordre que ce n’en soit un. Ce qui me ferait balancer, c'est que plusieurs enfants avec des couteaux l'ont plusieurs fois empêché d'approcher."
De son côté, le subdélégué Lafont avance qu' "elle est bien plus grande qu'un loup, et de la hauteur et presque de la forme d'un gros loup, elle a le museau approchant à celui d'un veau, les soies fort longues, ce qui semblerait caractériser une hyène, du moins elle est ainsi représentée dans une des planches du tome 9e de l'histoire naturelle de Buffon.
    Il pourrait bien se faire que la longueur de ses soies fut un obstacle aux coups de fusil et qu'ils ne pénétrassent que difficilement. D'ailleurs, elle est timide, prenant la fuite dès qu'on lui présente quelque arme, et n'ayant fait aucun coup que par surprise et lorsqu'elle a trouvé des femmes ou de jeunes enfants sans défense. Ce qui me fait croire que ce ne peut être ni un tigre ni un léopard qui marqueraient bien plus de hardiesse"
En mal de sensations depuis la fin de la guerre de 7 ans, les gazettes s'emparent évidemment de cet alléchant fait divers. Ainsi lit-on (décembre 1764) dans le Journal Historique sur les matières du temps :
 Et d'annoncer à quelques jours de là (dans l'Avant-Coureur) :
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L’animal féroce qui a alarmé dernièrement le Gévaudan et qui vient d’être tué a été pris pour un monstre, participant de plusieurs espèces. C’était une hyène, espèce très commune en Afrique qui tient du loup cervier (…) Cet animal était, dit-on échappé d’une loge où on le faisait voir par curiosité à la foire de Beaucaire  .

Durant les trois années que durera l'affaire (1764-67), ces mêmes gazettes feront assaut d'imagination pour tenir le lecteur en haleine. Loin de considérer la Bête comme une créature du diable, les journalistes la considèreront au contraire comme un cadeau de la Providence. Il faut dire que l'animal leur facilite la tâche, multipliant les meurtres les plus horribles (fin 1764, déjà une vingtaine de victimes, dont certaines décapitées) avant de disparaître pendant plusieurs semaines (aucune attaque les quinze premiers jours de novembre). Ainsi, selon Alain Bonet, le Courrier d'Avignon entreprend un véritable roman-feuilleton consacré à l'affaire,  proposant à ses lecteurs près d'une centaines d'articles pour la seule année 1765 !
 (à suivre ici)

jeudi 22 octobre 2015

La bête du Gévaudan (1)

S'il est un fait divers qui défraya la chronique de la 2nde moitié du XVIIIè siècle, c'est bien celui de la fameuse "bête du Gévaudan", créature monstrueuse qui terrorisa  entre 1764 et 1767 toute une région s'étendant de l'actuelle Lozère jusqu'aux départements voisins d'Ardèche, Haute-Loire, Cantal et Aveyron (voir ci-contre). 
Loin de prétendre à l'exhaustivité, l'article ci-dessous s'inspirera des nombreux récits et études déjà consacrés à l'affaire, notamment l'impressionnante chronologie établie par l'auteur Alain Bonet dans son ouvrage : la Bête du Gévaudan : Chronologie et documentation raisonnées
D'autres sources, tels que les registres paroissiaux, les correspondances ou encore les gazettes de l'époque, permettent elles aussi de rendre compte de cet épisode dont même les romanciers et autres cinéastes se sont emparés au cours du siècle passé. 
Avant d'entamer mon récit, je tiens à présenter mes excuses anticipées à tous les passionnés (ils sont nombreux) pour les erreurs que je serais amené à commettre dans la relation qui va suivre.
le pacte des loups, Christophe Gans (2001)
 ***
 
En dépit de quelques morts suspectes au cours de l'année 1763, la première victime officielle de la Bête est une certaine Jeanne Boulet, âgée de 14 ans, tuée fin juin 1764 aux abords d'un village situé aux confins de la Lozère et de l'Ardèche, et "enterrée... sans sacrement, ayant été tuée par la bête féroce" (signé du curé local).
Début août, un peu plus à l'ouest, est tuée Marianne Hébrard, "étranglée et dévorée en partie par une bête féroce qui s'est établie et qui roule dans le pays depuis quelques mois. Cet accident funeste à l'humanité lui arriva en plein jour" (signé du curé local) ; le surlendemain, 8 août, nouvelle victime dans un vallon situé au sud de Langogne
Au cours des deux mois qui suivent, les attaques vont se multiplier, visant toutes des jeunes femmes ou des enfants.
 
Courant septembre, M. (de) Lafont, subdélégué de l'état du Languedoc, offre deux cents livres à qui apportera le corps du monstre à Mende. M. de Moncan, commandant de la même province, charge le capitaine Duhamel (à la tête d'un détachement de dragons) de poursuivre le monstre afin de le détruire :
"…..il est ordonné aux commandants des troupes, des maréchaussées, et aux maires consuls et habitants du Vivarais et de Gévaudan, Velay et des Cévennes de donner à M. Duhamel, capitaine aide major des dragons de Clermont, toute la main forte nécessaire et même de concourir avec lui pour parvenir à détruire le monstre ou léopard qui rôde depuis quelques temps dans les montagnes du Vivarais et du Gévaudan, et qui se tient presque toujours dans le bois du Choisinet. Permettons à cet effet aux maires, consuls, notables et habitants de s’armer, bien entendu M. Duhamel veillera à ce que tout se passe dans le meilleur ordre.
Fait à Montpellier, le 14 octobre 1764."
Entretemps, la bête a semble-t-il quitté le secteur de Langogne pour se déplacer plus à l'ouest, où les massacres reprennent. Mais cette fois, le modus operandi de l'animal a semble-t-il évolué puisque la victime est retrouvée décapitée... Les premiers témoignages, dont celui d'un certain La Barhe rapportent que " cette Bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle d'un veau et terminée en museau de lévrier ; le poil rougeâtre, rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extraordinairement large et touffue et longue. Elle court en bondissant, les oreilles droites ; sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse, elle se couche, ventre à terre et rampe : alors elle ne paraît pas plus grande qu'un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui convient, elle s'élance sur sa proie et l'expédition est faite en un clin d'œil…Sa taille est plus haute que celle d'un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête…revient, lèche la terre s'il y a du sang."
 
 (à suivre)