samedi 14 juillet 2012

Les Lumières un antihumanisme - Marion Sigaut


Très largement commentée sur le net, cette conférence de l'historienne Marion Sigaut a attiré mon attention. 
Si cette spécialiste du XVIIIè dispose d'une indéniable force de conviction, on est pourtant en droit de s'interroger sur la thèse qu'elle entreprend de réfuter ici ("les Lumières auraient contribué à humaniser la justice") et sur l'exemple qu'elle choisit pour illustrer son propos ("j'ai entendu dire que le supplice de Damiens avait indigné les Lumières"). Dans la foulée, M. Sigaut s'en prend à Voltaire, à Diderot, à Beccaria etc... en accumulant approximations et erreurs (volontaires ?).
Prenons le cas de Voltaire, peut-être le plus emblématique. Précisons tout d'abord qu'il ne commence à s'intéresser à la question judiciaire qu'en 1762 (il a 68 ans), à l'occasion de l'affaire Calas. Si cette affaire l'intéresse tant, c'est qu'il y trouve avant tout un terrain propice pour attaquer l'église et le fanatisme religieux des juges. Il n'est nullement question, sous sa plume, d'une quelconque revendication visant à humaniser le sort réservé au(x) condamné(s). C'est en fait l'Infâme qui est systématiquement visé dans ses prises de position. Ainsi, il plaidera bientôt (c'était déjà le cas de Montesquieu dans un passage célèbre des Lettres Persanes) pour que la peine soit adaptée au crime, autrement dit pour que le criminel ne soit plus considéré comme un "pêcheur". A ses yeux, le blasphémateur n'a évidemment pas à subir le même sort que le régicide ! Le combat de Voltaire vise donc à laïciser la justice, et tout particulièrement à supprimer les condamnations liées à des motifs religieux.
A aucun moment il ne se prétend abolitionniste (contrairement à Beccaria). Dans le domaine son approche est avant tout utilitaire. Comme l'expliquera Hugo au XIXème, l'exécution publique n'a aux yeux de Voltaire aucun effet dissuasif. Il est donc plus utile de faire travailler un condamné que de l'éliminer. Concernant les supplices et la torture, le principe le dérange peut-être, mais il estime que "les assassinats prémédités, les parricides, les incendiaires, méritent une mort dont l'appareil soit effroyable". (à suivre)

2 commentaires:

  1. J'ai lu d'une traite : "Mourir à l'ombre des Lumières. L'énigme Damiens". Bon récit, palpitant, mais ce n'est pas un livre d'histoire. Marion Sigaut n'a "percé" aucun "mystère"..

    L'hypothèse d'un Damiens agissant, par l'attentat contre Louis XV en 1757, comme père vengeur des outrages infligés à sa fille relève de la fiction pure et simple.

    Marion Sigaut affirme avoir trouvé l'existence d'une fille de Damiens dans l'ouvrage de l'historien américain, Dale Van Kley (1984), auteur par ailleurs du savant "Les origines religieuses de la Révolution française" (Points-Seuil, 2006).

    Or, la mention d'une épouse et d'une fille de Damiens figure dans les "Pièces originales et procédures du procès..." datant de 1757...!! (Books-Google sur internet : http://books.google.fr/books?id=optBAAAAcAAJ&pg=PA8&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=4#v=onepage&q&f=false).

    Ses recherches semblent donc assez superficielles.

    J'ai interrogé hier moi-même Dale Van Kley (Ohio State University) qui, lui, a effectué des investigations longues et rigoureuses.

    Dale Van Kley m'a répondu avoir passé de nombreuses semaines aux Archives à propos des enlèvements d'enfants et avoir dépouillé les papiers de TOUS les commissariats parisiens pour l'année 1750 (année supposée de l'enlèvement et du viol de la fille de Damiens selon Marion Sigaut).

    Or, aucun enlèvement de fille n'est signalé. Et aucun enlèvement de fille ou garçon n'a eu lieu rive gauche, où Damien habitait, rue Étienne-des-Grès...!

    J'en ai encore à dire... Mais passons.

    Marion Sigaut a écrit un bon roman historique. Mais il ne faut pas le faire passer pour un travail historien. On ne peut jouer sur les deux registres. Sinon cela relève de l'imposture.

    Qui n'a tout fait pour la vérité n'a rien fait (paraphrase de Robespierre qui disait : "si vous ne faites tout pour la liberté, vous n'avez rien fait", Sur la nécessité de révoquer le décret sur le marc d'argent, avril 1791).

    Michel Renard
    professeur d'histoire
    Saint-Chamond (Loire)

    RépondreSupprimer
  2. Je vous remercie d'autant plus de votre contribution que je connais mal les tenants et les aboutissants de cette affaire. Mais vos propos viennent conforter mes premières intuitions. Cette conférence (hélas retirée de youtube) multipliait les raccourcis et les approximations. C'est souvent le cas des thèses complotistes, me semble-t-il. Hélas, l'histoire a cela d'ennuyeux qu'elle n'est jamais aussi simpliste. Entre le blanc et le noir, elle s'inscrit toujours dans les nuances du gris...

    RépondreSupprimer

Pour commenter cet article...