mardi 21 mai 2019

Entretien avec Arlette Farge (3)

Dans cet entretien paru sur le site Nonfiction, l'historienne Arlette Farge se livre à coeur ouvert.




Nonfiction.fr– De par leur forme, vos textes se démarquent largement du reste de l'historiographie française contemporaine – même si on voit par ailleurs que vous avez fait des émules. Ils peuvent d'ailleurs évoquer les choix narratifs de Michel Foucault. Quel part vous semble prendre le fait même d'écrire dans la production d'un savoir historique?
Arlette Farge – Pour moi, l’écriture de l’histoire est un moment aussi important que celui où on trouve son plan et où on s’apprête à écrire. Je ne me suis pas rendu compte rapidement que j’avais une écriture singulière et vous avez raison de citer Foucault, parce que j’admire vraiment son écriture, qui n’est pas toujours très claire mais que je trouve tellement précise, tellement forte qu’on a souvent envie d’en recopier les phrases. Ce n’est pas tant que je travaille mon écriture pour qu’elle ait telle ou telle forme, puisqu’au départ j’ai pris l’habitude d’écrire comme cela sans y réfléchir. Mais l’écriture me semble particulièrement importante, d’abord parce que c’est par elle que passe la transmission. C’est pour cela qu’il faut être clair, ne pas ajouter plein de notes en bas de page et une érudition mal contrôlée. L’érudition ne doit pas se voir. Et puis l’écriture, c’est aussi un acte d’engagement personnel qu’on met au service de l’histoire et du présent. C’est sans doute la raison pour laquelle mon écriture a pris cette forme, sans que je l’aie cherché. Après, elle s’est sans doute accentuée du fait qu’on m’en ait fait part. Je recherche toujours une certaine scansion, un rythme qui mette à l’intérieur du XVIIIe siècle. Je fais même des fautes en écrivant presque XVIIIe siècle ; tout en sachant bien qu’on n’écrivait pas comme cela ! Je cherche quelque-chose de l’ordre du rythme pour que ce que j’aime dans ce siècle soit transmis par le biais de l’écriture aussi bien que par le produit de la recherche. Je ne sépare pas l’un et l’autre.
Nonfiction.fr – Très concrètement, comment le style vous semble-t-il pouvoir jouer dans la définition des connaissances ? Par exemple, comment peut-on faire usage des métaphores ?
Arlette Farge – Je sais que ce n’est pas une bonne chose d’utiliser des métaphores, et j’en utilise trop. Elles ont parfois leur intérêt, mais j’essaye d’en enlever. Je m’en méfie. Les historiens ont longtemps cru qu’ils ne faisaient pas de narration : Ricoeur leur a montré qu’ils en faisaient bel et bien . Ils ont mis du temps à le lire, et lui a mis du temps à venir leur présenter son travail, mais depuis, je crois que les historiens soignent leur narration. On voit bien par exemple que dans son dernier livre sur Chocolat clown nègre , Gérard Noiriel n’écrit plus du tout comme il le faisait dans ses travaux précédents sur l’immigration. Je crois que les oppositions à Ricoeur ont exprimé l’importance du choc qu’il a produit. Et cet aspect du métier est sans doute ce qu’il est le plus difficile à transmettre aux étudiants. C’est non seulement très personnel, mais qu’ils puissent s’octroyer des libertés qui ne soient pas des libertés de vulgarisation, c’est aussi très compliqué à leur expliquer. Ils me répondent souvent que j’ai un talent qu’ils n’ont pas, mais je crois que tout le monde peut l’avoir, à condition de le rechercher. 
Nonfiction.fr – Vous écrivez beaucoup, souvent des textes courts, agréables et entraînants : pour qui écrivez-vous ? Comment envisagez-vous votre rapport avec vos lecteurs ?
Arlette Farge – J’écris d’abord pour que l’histoire change, pour trouver des champs et des lieux nouveaux. Je me pose beaucoup de questions sur le présent et j’interroge l’histoire à partir de ces grilles. J’écris pour les historiens, dont les réactions m’intéressent beaucoup, même si c’est vrai que j’ai aussi des "fans". D’une manière générale, je rencontre aussi beaucoup d’autres lecteurs : je suis allée présenter des livres dans des établissements scolaires de banlieue et avec Foucault, on a souvent présenté notre travail sur les prisons dans des prisons ; j’ai aussi été sollicitée par des photographes, par des assistantes sociales et par d’autres personnes pour présenter certains de mes travaux par lesquels ils se sentaient concernés. Mais je n’écris pas "pour eux" : j’écris toujours comme j’écris pour le CNRS. Je sais qu’un public élargi me lit, mais jamais je n’ai cherché à écrire en particulier dans ce sens. Au contraire de certains collègues, j’ai même été plutôt craintive à l’idée d’être lue au-delà du cercle des historiens. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui en font la démarche, mais je ne l’ai jamais faite intentionnellement, et je suis toujours épatée quand quelqu’un qui n’est pas historien vient me parler d’un de mes livres – ce qui bien-sûr me fait toujours très plaisir.  
 

 
Nonfiction.fr – Le XVIIIe siècle est à la fois "Ancien Régime" et proche de la société contemporaine par certains aspects – ses structures étatiques notamment. Quel rôle votre écriture de l’histoire vous semble-elle devoir jouer devant les confusions que ce jeu complexe de similarités et de différences ne manque sans doute pas de provoquer ?
Arlette Farge – D’une manière générale, le public élargi connaît très bien le XIXe siècle. Du XVIIIe siècle, en revanche, il ne connaît souvent que la philosophie des Lumières, Marie-Antoinette, le libertinage, etc. Je caricature un peu, mais globalement, le populaire est totalement ignoré pour le XVIIIe siècle, alors que Zola et d’autres l’ont rendu plus familier pour le siècle suivant. Il y a peu de romans au XVIIIe siècle, et j’ai été frappée de voir comment certains lecteurs cultivés qui avaient lu les philosophes reproduisaient presque le propos des élites de l’époque pour lesquelles le peuple n’existait pas. Or les mêmes, à propos du XIXe, parleraient tout de suite de l’industrialisation, des ouvriers, etc. Parmi les romans du XVIIIe siècle, seules Les liaisons dangereuses sont largement lues, or il n’y a pas de peuple dans ce livre. Les gens ont donc des idées façonnées par la littérature disponible, et je crois que l’intérêt que provoquent parfois mes livres vient de ce qu’ils leur montrent un autre XVIIIe siècle, qui n’est pas celui du régent, de Louis XV, de l’aristocratie débauchée ou éclairée, ou même de la Révolution. Il faut dire aussi qu’il y a de moins en moins de modernistes : la plupart des historiens travaillent désormais sur le contemporain, la guerre, etc. Cela crée aussi de l’attrait pour les quelques livres qui paraissent. Mais effectivement, les lecteurs sont souvent étonnés et captivés par la richesse de la culture populaire, qu’ils ne soupçonnaient pas.
Nonfiction.fr – On connaît donc votre goût pour l’écriture, mais aussi pour la radio : au-delà de ces formes de communication, la télévision, internet, le cinéma et la fiction vous semblent-ils également pouvoir tenir un rôle dans la dissémination de la connaissance et des questionnements historiques ? A quelles conditions ?
Arlette Farge – A trois exceptions près, j’ai toujours refusé de passer à la télévision, parce que je pense que c’est un outil qu’un historien ne peut pas emprunter. C’est rigoureusement impossible, et les seules fois où j’y suis allée, je m’en suis vraiment mordu les doigts. On ne peut pas parler, on ne peut pas développer une idée parce qu’on n’en a pas le temps. La radio, par contre, c’est un média que j’aime beaucoup, d’abord parce qu’il est aveugle – et le fait de ne pas avoir à se poser de question d’apparence est vraiment précieux – mais surtout parce qu’il donne du temps. En tout cas, c’est le bonheur de France Culture. J’ai eu la chance qu’Emmanuel Laurentin  me propose de participer aux "Tables rondes fiction"   que j’aime beaucoup : on va voir une pièce de théâtre ou un film historique, puis on débat du rapport entre fiction et histoire. A une époque, j’ai aussi fait partie de l’équipe des Lundis de l’histoire . En plus du temps et du calme, France Culture laisse une liberté absolue : là, on a un média formidable. Je suis sûre qu’internet offre d’immenses possibilités, même si je ne prends pas vraiment le temps de beaucoup y naviguer. Ça permettra peut-être de développer des formes de diffusion du savoir plus interactives : j’ai pu faire l’expérience de quelque-chose de très intéressant allant dans ce sens-là récemment.

 


La fiction, je ne sais pas vraiment ce qu’on peut en faire. Je n’aime pas du tout les romans historiques, qui sont souvent un peu idiots, sans parler des sujets qu’ils choisissent. Les films historiques sont rares, et rarement vraiment réussis. Les adieux à la reine  l’était : on dirait que Benoît Jacquot est historien… On dit que le vrai romancier est meilleur historien que nous. C’est peut-être vrai, et il y a tout un débat en ce moment sur la question du rapport entre littérature et histoire. En tout cas, sur le contemporain, il est certain que j’ai trouvé dans des romans des réponses à des questions que je me posais. Mais ce n’étaient pas des romans historiques. On lit plus de romans que de livres d’histoire : peut-être qu’il faudrait s’y mettre ; mais ce n’est pas mon métier. Et puisque j’ai la chance de savoir des choses sur des vraies personnes : autant les dire

mardi 14 mai 2019

Marion Sigaut sur l'incendie de Notre-Dame

On connaissait la Marion Sigaut spécialiste du XVIIIè siècle. On la découvre désormais experte en incendies...
Pourquoi diable ne pas lui confier l'enquête ?


Et si tel était le cas, je lui proposerais volontiers d'autres suspects...
D'abord un dénommé Rabelais qui, voilà cinq siècles de cela, envoyait son géant Gargantua saccager les tours de la Cathédrale.


Autre piste plus que plausible : fin XIXè, le romancier Albert Robida songeait pour sa part à installer une gare à aéronefs au sommet de cette même Cathédrale (voir pièce à conviction ci-dessous).

Je vous laisse, des témoins me signalent la présence sur place (ce même jour !) d'un certain Quasimodo. Avec un nom pareil, vaut mieux vérifier !
O.M 

N.B du 22/05 :
Non contente d'asséner ses élucubrations sur le XVIIIè siècle, Marion Sigaut laisse de temps à autre entrevoir le fond de son âme. Comme ci-dessous, avec ce message abject sur le malheureux Vincent Lambert.

"Insoutenable", en effet... A elle, maintenant, de porter la croix de son infamie...
OM 

Entretien avec Arlette Farge (2)

Dans cet entretien paru sur le site Nonfiction, l'historienne Arlette Farge se livre à coeur ouvert.




Nonfiction.fr – On observe un fil continu assez clair dans les questionnements par lesquels vous donnez forme à vos objets d’étude, sur lesquels vous revenez d’ailleurs dans votre long entretien avec Jean-Christophe Marti . Selon quelles modalités votre personnalité vous semble-t-elle engagée dans la production du savoir historique ? Avez-vous observé des évolutions dans votre façon d'investir personnellement vos objets de travail ?
Arlette Farge – D’abord, je crois que tous les historiens, même ceux qui travaillent sur les sujets en apparence les plus neutres, ont une relation secrète avec leur objet de travail. Et d’ailleurs, rien ne les oblige à la dire. Si on prend par exemple les historiens du contemporain, de la guerre : quand ils veulent bien le dire, on comprend qu’ils ont tous un rapport très personnel à ce qu’ils étudient, même si c’est un tabou et qu’en pratique on ne le dit pas, pour ne pas laisser de doute sur notre "objectivité". Je pense par exemple à Jean-Pierre Azéma, qui a fait son coming out très récemment et de façon inouïe à la télévision pour dire que son père était un collaborateur. C’était peut-être trop lourd pour lui, même si certains d’entre nous qui étions amis avec lui le savaient depuis longtemps. C’est un gros exemple, mais je pourrais en donner bien d’autres. Les premières historiennes des femmes avaient toutes un rapport au sujet et au militantisme. Ce type de relation est tout aussi banal que secret. Presque trop, même, parce que nous ne sommes pas des robots : on choisit d’abord l’histoire pour des raisons qui nous sont personnelles, et ensuite, on a toujours une relation intime avec nos objets de recherche, sur laquelle personne ne nous interroge en général, parce qu’on sait bien que c’est un tabou. Pour moi, que vous dire ? Je viens d’un milieu très modeste. Et si mon deuxième livre a été Vivre dans la rue au XVIIIe siècle , c’est à l’évidence parce que la rue a été pour moi un lieu de vie pendant très longtemps. 

JP Azéma

Qu’est-ce que cela fait quand on produit de l’histoire ? Nous, historiens, nous ne disons pas la vérité : on doit s’approcher le plus possible de la véridicité, car la vérité de l’histoire n’existe pas. L’histoire, c’est la sédimentation de travaux qui ont été produits les uns après les autres, et il est tout à fait possible que dans dix ans ou dans cent ans, les gens écriront tout-à-fait autre chose avec les mêmes sources. Et c’est tant mieux ! Je suis très heureuse d’avoir des étudiants, mais je vois bien que, par exemple sur le sujet des émotions, on assiste à un énorme tournant, et que ce qui se dit aujourd’hui n’est plus tout-à-fait ce que je disais. Ce n’est pas que ce que j’écris sera caduc, mais cela fera partie d’un feuilletage qui aura permis d’autres interrogations. Et c’est ce qui me passionne, au fond.

Nonfiction.fr – A côté de ce qui nous façonne et de ce qu’on reçoit en héritage, on imagine que les convictions déterminent aussi en partie le regard que l’on porte sur les sources…
Arlette Farge – Oui. Encore une fois, je comprends que les gens ne disent pas ce qui les relie à leurs objets d’étude, parce que si toute discipline à ses règles, celles de la discipline historique sont particulièrement dures. J’ai ressenti beaucoup de violence dans le milieu historien. Pour revenir à l’exemple de Jean-Pierre Azéma, le fait de révéler ce qu’il a dit pouvait se retourner dans les deux sens, et je crois qu’il en a beaucoup souffert, jusqu’à faire ce coming out à la télévision, ce que moi je n’aurais jamais fait – parce que je me méfie beaucoup des médias. Dans mon cas, dès que j’ai fait de l’histoire des femmes, j’ai été étiquetée féministe, et même si je ne l’étais pas au sens où on l’entendait alors, même si notre groupe a essayé de travailler autrement, nous étions très stigmatisées par nos collègues masculins qui étaient beaucoup plus nombreux que nous. Par ailleurs, au cours de ces années, le féminisme a beaucoup changé, par lui-même d’abord, puis avec l’arrivée des gender studies, etc. Mais de toute façon, il était impossible d’expliquer aux collègues masculins ce qui se passait dans ce courant, ou si vous étiez d’accord ou pas avec telle ou telle position : on était féministe, point. L’étiquette vient très vite, parce qu’on ne peut pas cacher qu’on fait de l’histoire des femmes. Or quand vous avez cette étiquette féministe, plus ou moins à gauche ou gauchiste, les choses deviennent encore plus violentes. C’est un milieu où la jalousie est aussi forte, sans doute, que dans toutes les disciplines, mais la solitude de l’historien est exacerbée, et la réception de vos travaux par les collègues vous importe énormément : ces conditions durcissent sans doute la violence ambiante. Et puis c’est aussi une question de carrière.
Nonfiction.fr – Ce qui constitue la subjectivité de l’historien, c’est aussi l’expérience : de ce fait, un autre chercheur qui n’aurait pas votre expérience ne produirait peut-être pas cette histoire…
Arlette Farge – Disons que quelqu’un d’autre, avec une autre expérience, ferait cette histoire autrement. Je suis contente d’avoir pu être dans les premières à explorer ce terrain, mais maintenant, c’est une bonne chose que beaucoup d’autres s’y intéressent, et travaillent dessus autrement, sur d’autres périodes, parfois en venant d’autres spécialités. Je travaille souvent avec des sociologues et des anthropologues, parce qu’il s’agit d’une matière à partir de laquelle ils peuvent aussi faire des choses. Personne ne travaille comme un autre. L’écriture joue aussi beaucoup. L’important, c’est de transmettre certaines choses de cette expérience à des étudiants qui eux-mêmes inventeront de nouveaux objets, de nouvelles façons de faire.
Nonfiction.fr – La mise au jour du "subalterne" et des modalités complexes de son inscription dans les sociétés prérévolutionnaires procède sans doute d'une aspiration à réparer un oubli parfois injuste, mais elle semble loin de se limiter à cet objectif éthique. Qu'apporte-t-elle à l'histoire en général ? Conduit-elle à redéfinir significativement notre compréhension de la société d’Ancien Régime, ou à revoir la "hiérarchie" des objets ou problèmes historiques ?
Arlette Farge – Les pensées et les comportements des gens de tout en bas – on n’a pas vraiment de mot qui ne soit pas péjoratif pour les nommer – représentent effectivement tout un pan de l’histoire qu’on n’étudiait pas quand j’ai commencé, et on peut bien parler d’un oubli de l’histoire. Et c’est vrai que j’avais aussi en tête de leur rendre un peu de leur dignité. C’est un grand mot, mais il a tout de même beaucoup de sens. Ensuite, est-ce que cela peut changer quelque-chose dans l’histoire ? Je pense que oui. Par exemple, je n’ai jamais voulu travailler sur la Révolution, tout-à-fait intentionnellement. D’abord, parce que c’était un champ très fermé académiquement, mais aussi parce que je voulais travailler comme si elle n’avait pas existé. Je ne voulais pas raisonner en termes de cause et d’effets, comme on l’a si souvent fait, en me disant : "Nous sommes en 1720, donc dans telle émeute, on voit déjà pointer telle et telle signes annonciateurs de 1789." Mon idée était d’entrer dans l’histoire des gens au moment où ils la font. On ne sait pas ce que sera demain, et c’est ça, je crois qui est intéressant dans l’histoire : lutter contre l’anachronisme, au point de bousculer les catégories mentales et de restituer à l’histoire sa dimension imprévisible. J’avais un professeur, Pierre Laborie, qui disait tout le temps : "Ce qu’il y a de plus prévisible dans l’histoire, c’est son imprévisibilité." Je pense qu’en travaillant justement sur ces sources populaires, ceci est très visible. On aura beau dire : le 13 juillet 1789, personne n’aurait pu dire qu’il y aurait "le 14 juillet". Faire de l’histoire comme cela, ça change l’histoire : ça conduit à ne plus faire ces grands récits linéaires. J’ai été très marquée par les écrits de Foucault, et cela m’a amenée à travailler dans les ruptures, dans les saccades, les intermittences du temps, les relâchements même. Le peuple n’est pas toujours digne, pas plus que les autres, mais ce qui m’intéresse, c’est de le suivre par rapport à ce qui le domine, à travers les fractures, les moments de rapprochement avec les élites où il va s’en servir, etc. Regarder les choses selon cet angle, cela permet de faire bouger les lignes.
En ce qui me concerne, cela change aussi le regard que je pouvais porter sur l’aristocratie, les grands, les libertins. Je m’y suis intéressée un peu incidemment, jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’il y avait une véritable interaction. Ils sont fascinés par le peuple, même s’ils le stigmatisent. Cela a profondément réorienté ma façon de voir comment ils se côtoient. Dans le Marais, ils vivent ensemble, dans les mêmes immeubles, et lorsqu’ils s’expriment, on comprend que pour eux, le peuple détient la vérité : il y a une vérité du peuple qui serait la vérité de l’innocence. Cela m’a amenée à repenser les rapports entre les classes, qui sont très ambivalents : les élites traitent le peuple d’"animaux" et les femmes de "femelles", et en même temps, on trouve dans les archives de police la trace d’aristocrates arrêtés pour s’être déguisés en gens du peuple et avoir fait des choses incroyables dans les cabarets. Pour les grands, aller là, c’est trouver ce qu’ils n’ont pas. Ils ont dans l’idée que le peuple a un sang pur – alors que c’est eux qui ont le sang "pur", le sang bleu – parce qu’il est "nature". C’est en travaillant sur le "bas" que j’ai pu me rendre compte de cela.



Nonfiction.fr – Finalement, cette histoire qualitative du peuple engage à reconsidérer l’ordre du temps politique et les modèles traditionnels de compréhension des rapports sociaux : ce n’est pas rien…

Arlette Farge – Tout à fait, et c’est par ce biais qu’on aborde les paradoxes de l’histoire, qu’on étudie assez peu. Pourtant le présent devrait nous montrer la voie, puisque nous vivons tous et toutes dans un monde de paradoxes. A l’inverse, je crois que ce qu’on met ainsi en lumière a des échos dans le présent. Par ailleurs, travailler sur le peuple m’a permis de comprendre quelque-chose d’important dans ce que le XVIIIe siècle a, à la différence du XVIIe et du XIXe : c’est une gestuelle, une présence du corps, aussi bien chez les aristocrates que chez les gens du peuple. Le corps y est vraiment central. Pour les pauvres, c’est leur seul bien : il est infirme, malade, il a des accidents du travail, etc., mais dans ce siècle tellement effervescent, ils ont en commun avec les aristocrates de vivre à plein leur corps, dans des conditions et suivant des constructions intellectuelles et sociales bien-sûr très différentes. C’est d’ailleurs là-dessus que je suis en train de travailler.

Nonfiction.fr – Depuis votre collaboration avec M. Foucault jusqu'à dans votre livre Effusions et tourments  où vous travaillez à partir des réflexions de Merleau-Ponty, vous nourrissez des échanges suivis avec les philosophes. Que vous semblent-ils pouvoir apporter à votre travail d'historienne ? Ce rapport est-il différend de celui que vous entretenez avec les chercheurs en sciences sociales ?

Arlette Farge – Pour moi, Michel Foucault était historien, plus que philosophe, et nous n’avions pas de discussions philosophiques, même si bien-sûr il avait avec lui tout son bagage. Mais c’est vrai que je lis beaucoup de philosophes : Lévinas, Merleau-Ponty… Ce qu’ils m’apportent, je crois – mais là, j’ai peur de dire quelque-chose de monstrueux – c’est d’abord du rêve ; de l’imagination devant le travail un peu besogneux de recopiage des archives. Ils donnent aussi des outils. On m’a souvent demandé pourquoi je citais beaucoup Bourdieu et Foucault malgré les grandes différences entre leurs approches et leurs théories : j’y trouve des outils, et l’œuvre de Bourdieu est tellement riche que ça ne me dérange pas que sur d’autres points, les théories foucaldiennes qui m’inspirent aussi ne soient pas les mêmes. Mais la philosophie, comme la littérature et le cinéma – que je ne cite pas souvent mais qui occupe une grande place parmi ce qui anime mon travail –, ça m’apporte d’abord du rêve, c’est-à-dire le moyen de transcender un peu mon matériau. Les philosophes sont des gens qui réfléchissent en eux-mêmes, sans matériau brut : c’est fascinant, et sur des problématiques dans lesquelles ils se sont entièrement impliqués, leur réflexion m’aide énormément. Les chercheurs avec lesquels je suis le plus en accord, ceux avec lesquels j’aimerais qu’on se rapproche le plus parce qu’on se dispute beaucoup, ce sont les anthropologues. Si, aujourd’hui, je devais choisir un métier, je ferais ça. Mais leurs modèles sont plutôt immobiles, il n’y a pas la durée et le mouvement, c’est peut-être pourquoi je les cite moins, même si leur discipline est extrêmement riche. De même que la psychanalyse, que je ne sais pas utiliser et dont l’usage en histoire est encore tabou – mais je crois que ça va changer.
(à suivre ici)

dimanche 5 mai 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (4)


 
Ne sachant comment sortir de cette crise, Louis XIV propose alors à Rome de réunir les évêques français en concile national (début septembre). Conseillé par son âme damnée Le Tellier, il envisage en fait de déposer l'archevêque de Noailles et dans le même temps imposer aux autres opposants l'acceptation de la Bulle. Informé de ce projet, le premier président du Parlement (accompagné du procureur général d’Aguesseau) lui répond avec une certaine hardiesse : « Nous craignons que votre Majesté n’empiète un peu sur l’autorité de l’Eglise ».

Dans l’ombre, mais toujours prompt à distiller son venin à l’oreille du souverain, le confesseur Le Tellier le presse alors de se rendre à Paris et de tenir un lit de justice pour casser définitivement l’opposition du Parlement.

Le jésuite Le Tellier

S'il n'était soudain tombé malade (en août), Louis aurait sans doute continué de suivre les funestes conseils du parti moliniste, ce dernier ayant par ailleurs obtenu le soutien de Mme de Maintenon contre Noailles. Mais son état s'est aggravé, le voilà alité, et il n'est désormais plus question pour lui de se déplacer à Paris. A l'article de la mort, le roi manifeste même des regrets à l'égard de l'archevêque de Paris : « Vraiment je serais bien aise de le voir, et je suis fâché de mourir brouillé avec lui » (ce que rapporte l’abbé Dorsanne dans son Journal).

Inquiets de ce que pourrait donner cette rencontre, Le Tellier et sa nouvelle alliée Mme de Maintenon s’emploient aussitôt à rédiger un courrier destiné à Noailles, lui expliquant que « sa Majesté le reverrait avec plaisir et qu’elle recevrait même une consolation particulière de mourir entre les bras de son archevêque ». 
La proposition étant évidemment assortie d’une condition : qu’il se soumette à la Constitution Unigenitus...

La réponse de Noailles sera très digne :

« Dieu seul connaît jusqu’où va ma douleur de ne pouvoir rendre mes derniers devoirs au roi… La triste conjecture où je me trouve ne change rien à l’affaire qui m’a attiré la disgrâce du roi et ne me permet pas de faire présentement ce que j’ai cru ne pouvoir faire en conscience lorsque sa Majesté était en pleine santé » .
J'imagine qu'il est inutile de préciser quel écho donnera Le Tellier à cette décision. A Versailles, l'évêque de Chalons ira jusqu'à s'écrier : "puisque le Cardinal n'a pas voulu voir le roi, nous devrions tous aujourd'hui former la résolution de ne voir jamais ce Cardinal"

Pour sa part, soupçonnant sans doute la duplicité de Rohan et de Le Tellier, le roi leur aurait dit peu avant de mourir : « Je suis de la meilleure foi du monde ; si vous m’avez trompé, vous êtes bien coupables : car je ne cherche que le bien de l’Eglise ». Les deux hommes, faut-il le préciser, jureront leurs grands dieux qu’ils ont été les plus loyaux des serviteurs de sa Majesté... Et dans le même temps, l’infâme Le Tellier parvient in extremis à se faire désigner confesseur du jeune Dauphin, futur Louis XV…
Quatre jours plus tard, le 1er septembre au matin, Louis XIV meurt, laissant l'Eglise de France au bord du schisme. Il revient donc au Régent Philippe d'Orléans d'assumer cet héritage et surtout de trouver enfin une issue au conflit...

(à suivre) 
 
la mort du roi

mardi 23 avril 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (3)



L'obstination de Noailles achève de faire enrager le roi ; en juillet 1714, il s'écrie devant le cardinal de Polignac : "sans être théologien, je vois par tout ce qu'on m'a dit ce matin, que le cardinal de Noailles est un hérétique".
Et de réclamer à ce même Noailles un nouveau projet d'instruction pastorale qui, cette fois, accepterait la bulle Unigenitus sans conditions. L'ultimatum est fixé au 18 octobre, le roi précisant : "ce jour-là même je veux l'envoyer à Rome. Sinon je sais ce que j'ai à faire."
Noailles va s'exécuter mais sans pour autant effectuer toutes les corrections qu'on exigeait de lui.
Prenons le journal d'Antoine Dorsanne, grand vicaire de Paris, et découvrons la réaction du roi à la lecture de cette nouvelle instruction parvenue à Fontainebleau le 17 octobre : " sa majesté a déclaré qu'elle n'était pas surprise et qu'elle avait toujours dit que le cardinal de Noailles les tromperait ; qu'il n'en avait point été la dupe, y ayant quinze ans qu'il le connaissait ; qu'il ne voulait plus entendre parler de cette affaire et qu'il prendrait les mesures qui lui conviendraient."
Une version corroborée par le journal de Dangeau :
"Noailles a envoyé son mandement... On prétend qu'il n'est pas entièrement conforme à ce dont on était convenu"

 ***
Le Tellier, jésuite confesseur du roi

Même si un cardinal ne se juge pas comme n’importe quel quidam, la décision est néanmoins prise de châtier le récalcitrant. Plusieurs solutions sont dès lors envisagées : soit un procès à Rome (Noailles ayant prêté serment entre les mains du pape), soit un procès en France en présence de légats dépêchés par le pape, soit un concile national. Le diplomate Amelot, envoyé par Louis XIV à Rome, explique à la Curie que le concile national constitue "l’unique moyen de procéder contre les rebelles […] que l’on ne trouverait pas dans tout le Clergé de France trois évêques qui voulussent se charger de faire hors le concile le procès au cardinal, que c’était le moyen le plus canonique et le plus capable de faire revenir les esprits qui sont extrêmement irrités". Il s'agit donc de faire le procès du cardinal selon les formes romaines, mais sans pour autant que cela paraisse un abus de pouvoir aux évêques de France. 
Malgré les efforts d'Amelot, le pape envoie deux nouveaux brefs à Versailles et exige qu'on dénaturalise et décardinalise Noailles avant de le faire comparaître à Rome.  Informé de ce contenu, Noailles répond au chancelier Voysin :  
mars 1715
D'après les mémoires de Saint-Simon, le jésuite Le Tellier conçoit alors un plan des plus retors : enlever Noailles, le transférer de force à Rome pour le faire comparaître devant le pape. Par chance, l'insensé projet du confesseur du roi n'aboutira pas.

Mémoires de Saint-Simon

Mais alors, comment faire céder Noailles ? A l'été 1715, le Père Timothée appelle une nouvelle fois Rome à l'aide:


"Vive notre saint archevêque"... La popularité de Noailles est devenue telle qu'on comprend aisément l'état de panique dans lequel se trouvent alors les molinistes.

(à suivre ici)

samedi 20 avril 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (2)




Souvent considéré comme pusillanime par les historiens, Mgr de Noailles va pour l'occasion faire preuve d'un étonnant aplomb face à l'autoritarisme du roi.

 ***

Dans le projet de lettres patentes adressé au Parlement, ce dernier avait pressé le premier président dans des termes inhabituellement violents :
"...voulons et nous plaît que la constitution de Notre Saint Père le Pape en forme de bulle...soit reçue et publiée dans nos Etats, pour y être exécutée, gardée et observée...enjoignons à tous les archevêques et évêques de notre royaume de la faire lire et publiée dans toutes les églises de leurs diocèses..."
Evidemment, cette injonction passe mal auprès des parlementaires, l'un d'eux (Joly de Fleury) poussant la hardiesse jusqu'à rappeler au roi qu'il ne détient pas un tel pouvoir d'injonction auprès des prélats.
Bon gré mal gré, le Parlement accepte pourtant de se réunir (mi février) et d'enregistrer les lettres patentes, donc la fameuse Bulle Unigenitus.

***

C'est le moment que choisit Mgr de Noailles pour réaffirmer son opposition. Dans sa lettre pastorale du 25 février 1714, il développe une magistrale argumentation afin de défendre aux prêtres de son diocèse de recevoir la bulle papale. Inutile de préciser qu'elle sera considérée par Rome comme "scandaleuse, téméraire, injurieuse, sentant le schisme et y conduisant". 
En voici quelques extraits :

(...)

(...)
Et de conclure au "danger" que constitue cette Bulle pour l'unité de l'Eglise.


Comme la Sorbonne est appelée à son tour à accepter la Bulle, Louis XIV intervient directement auprès de l'assemblée pour qu'elle "fût enregistrée...et qu'elle défendît, sous peine d'exclusion de ladite Faculté...de rien dire, enseigner ou mettre en avant qui fût contraire aux décisions qu'elle contient".
Le vote a lieu le 5 mars, et malgré de vives contestations au moment de la proclamation des résultats, le syndic peut conclure avec soulagement que "La Faculté est d'avis que l'on reçoive avec un grand respect la constitution de N.S Père le Pape Clément XI".

Mis à part Noailles, la plupart des appelants sont désormais réduits au silence par le parti jésuite, les abbés Bidal, Hulot et Braguelone étant derechef exilés en province. En réponse à la plainte émise par ce dernier, le cardinal de Rohan lui répond perfidement :

Un nettoyage par le vide : en ce début de printemps 1714, c'est ainsi que l'autorité royale a choisi de sortir de cette crise qui menace son pouvoir.
Grave erreur qu'elle commet là !
Car le bas clergé et bon nombre de prêtres de paroisse sont viscéralement attachés à leur indépendance et donc hostiles à tout diktat extérieur. A leurs yeux, ni le pape ni le gouvernement n'ont à leur imposer une quelconque ligne théologique, d'autant qu'ils se sentent souvent plus d'affinités avec leurs paroissiens les plus pauvres qu'avec l'élite ecclésiastique. 
Grave erreur, en effet ! 
Car dans les quartiers les plus pauvres de Paris, dans le microcosme de ces paroisses dominées par des marchands ou des artisans, l'austérité janséniste a essaimé depuis fort longtemps.
Et Noailles va très rapidement se trouver de nouveaux alliés.

(à suivre ici)

jeudi 18 avril 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (1)

Mécontent des trop fréquentes ingérences du pape Innocent XI dans les affaires ecclésiastiques du royaume de France, Louis XIV réunit (au printemps 1681) cinquante-deux prélats en assemblée extraordinaire et parvient à les convaincre de rédiger la fameuse Déclaration des Quatre articles.
Par cette déclaration, il est stipulé que le roi n'est en rien soumis à l'autorité du pape dans les choses temporelles, que cette même autorité est non seulement limitée par celle des conciles généraux, mais également par les lois et les coutumes du royaume de France. Enfin, le dernier article remet en cause l'infaillibilité présumée du souverain pontife.

Soumise à l'Assemblée du clergé de France, ladite déclaration sera finalement adoptée à l'unanimité des évêques au mois de mars 1682.


extrait de l'article 1

Allié pour l'occasion aux théologiens de la Faculté de Paris, le Parlement (largement acquis aux thèses jansénistes) va dès lors entrer dans un conflit larvé avec les ultramontains Jésuites, accusés de privilégier les intérêts romains.
Innocent XI meurt en 1689

Cette querelle avec Rome et ses affidés va durer près de 10 ans, jusqu'à l'élection d'Innocent XII et l'ouverture de nouvelles négociations. En 1693, le roi finit par écrire au nouveau pape qu'il renonce "à l’observation de son édit touchant la déclaration faite par le clergé de France … Je suis heureux de faire savoir à Votre Sainteté que j’ai donné les ordres nécessaires pour que les choses contenues dans mon édit de 1682 touchant la déclaration faite par le clergé de France… ne soient pas observées".

Les relations de la Cour et du Saint-Siège peuvent dès lors reprendre leur cours normal.

*** 

La destruction de Port-Royal (entre 1709 et 1711), puis la fulmination de la Bulle Unigenitus obtenue par Louis XIV auprès du Pape Clément XI (en 1713), vont raviver les querelles religieuses au sein du royaume. Convoquée par le roi en octobre de la même année, l'Assemblée du clergé, composée d'une cinquantaine d'évêques et présidée par l'archevêque de Paris Mgr de Noailles, est chargée d'enregistrer la loi romaine. 

Mgr de Noailles

De son côté, Rome précise d'emblée que "la constitution ne s’examine pas, ne s’interprète pas, ne se déclare pas par des évêques, mais qu’elle doit être reçue par eux en toute soumission et obéissance. C’est là uniquement ce que vous devez dire et demander, et pour l’obtenir, vous ne devez pas vous adresser à d’autre qu’au roi. Sa Majesté l’a promis."
Les directives du roi sont tout aussi claires : "
Comme je désire avec ardeur, que les Églises de mon Royaume jouissent promptement de la tranquillité, qui doit être le fruit de cette Constitution, en observant les formes établies par les saints Décrets et par les usages de mon Royaume, j’ai jugé à propos de vous faire assembler pour vous adresser une copie de cette Bulle, afin que vous puissiez la recevoir avec le respect qui est dû à notre saint Père le Pape, et le zèle que vous apportez dans tout ce qui regarde le bien et l’avantage de l’Église, vous exhortant de travailler incessamment aux moyens que vous jugerez les plus convenables, pour la faire accepter d’une manière uniforme dans tous les Diocèses de mon Royaume" 
 
le grain de la discorde

En somme, on demande au clergé de renoncer à la tradition gallicane acquise au siècle précédent, d'accepter l'infaillibilité du Pape et de se soumettre en silence. Si quelques prélats (dont Rohan, proche des Jésuites) demandent d'enregistrer la loi au plus vite, l'archevêque de Noailles, ainsi que 8 autres évêques, vont s'élever contre ce diktat et proposer au clergé qu'il demande au Pape de se justifier :  
"je suis chargé de vous dire, que les huit Prélats qui n’ont pas été de l’avis commun dans votre dernière délibération, et moi, ne pouvons opiner sur cette pièce, parce que nous nous croyons avec déplaisir obligés de prendre un parti différent, auquel cet acte ne peut servir. C’est de recourir au pape, lui proposer nos peines et nos difficultés, et le supplier de nous donner des moyens de clamer sûrement les consciences alarmées, de soutenir la liberté des Écoles catholiques, et de conserver la paix dans nos Églises".
Autre opposant à la bulle, l'archevêque de Tours prétend pour sa part que "voilà la plus grande affaire qu'ait eue l'Eglise depuis les apôtres."
Le 1er février 1714, le cardinal de Rohan propose à l'assemblée le texte de l'instruction pastorale validé par la quarantaine d'évêques acceptants. Noailles et ses alliés répondent sans ambages " que leur conscience leur interdisait d'accueillir cette pièce, qu'ils ne pouvaient se joindre à leurs collègues aussi longtemps que le Saint-Siège n'aurait point fourni des éclaircissements à sa constitution."
La sanction ne se fait pas attendre : six jours plus tard, l'archevêque de Paris et sept de ses confrères (l'évêque de Laon s'était entretemps soumis) sont exilés dans leur diocèse avec interdiction d'en sortir jusqu'à nouvel ordre.
Reste à trouver une issue à la crise...

(à suivre ici)
 

dimanche 14 avril 2019

Entretien avec Arlette Farge (1)

Dans cet entretien paru sur le site Nonfiction, l'historienne Arlette Farge se livre à coeur ouvert.






Nonfiction.frUn des dénominateurs communs à l'ensemble des titres qui composent votre très riche bibliographie est qu'ils découlent d'un même corpus de sources : les archives judiciaires. Comment la pratique de ces archives vous a-t-elle conduite à dégager de nouvelles perspectives, voire même de nouveaux objets d’histoire ?

Arlette Farge – Quand j'ai commencé à travailler sur les archives de police du XVIIIe siècle, c'était pour faire une thèse sur la criminalité, sur le vol d'aliments à Paris, et je ne pensais pas que je continuerais ensuite à travailler sur ces sources. Ce dont je me rappelle de cette époque, c'est qu'on m'avait conseillé de choisir ce sujet : j'ai donc ouvert ces archives, qui sont comme les mains-courantes des commissariats de police d'aujourd'hui, et qui n'avaient jamais été ouvertes. Cet aspect matériel a sans doute beaucoup joué. Elles étaient assez mal conservées – un effort a été fait de ce côté-là depuis que s'est développé un champ assez important – et je me trouvais donc devant des liasses dont je voyais bien qu'on les ouvrait pour la première fois : la sangle qui les entourait laissait une trace blanche quand je l'enlevais, alors que le reste de la surface extérieure était noire. Quand j'ai ouvert ces procès-verbaux, ces plaintes, ça a produit un très fort effet sur moi. Le fait de lire pour la première fois ce qui n'avait jamais été lu depuis, d'abord ; et puis de voir tout ce qu'on trouvait à l'intérieur, et la minutie avec laquelle étaient tenues ces sources, qui représentent tout de même quatre kilomètres de travées, pour les seules archives de la police du début du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. En les ouvrant, je me suis très rapidement rendue compte qu'on pouvait les utiliser de mille manières : j’avais sous les yeux les paroles, les comportements, les attitudes de gens qui ne savaient ni lire ni écrire, qui étaient là dans les locaux de la police à leur corps défendant mais souvent pour des choses peu graves, et sur lesquelles il y avait des témoignages. Les témoins expliquaient en général beaucoup de choses ; ce qui se passait dans le voisinage notamment. Très vite, je me suis aperçue que c'était quelque chose d'extraordinaire : dans le séminaire dans lequel j'allais, pour mon directeur de thèse, pour tout le monde, il était clair qu'il fallait continuer là-dedans. Ce qui m’a poussée au départ, c’était donc le plaisir d'ouvrir une source nouvelle, mais aussi un véritable étonnement.

Après la thèse, il y a tout un espace blanc : j'ai mis longtemps à rentrer au CNRS, et pendant ce temps-là, alors que je faisais des vacations, j'ai été plongée dans des archives de médecine très différentes, conservées à l'académie de médecine, rue Bonaparte. Cela dit, en étudiant les rapports de médecins du XVIIIe qui se rendaient dans les pays pour rendre compte au roi des maladies, j'étais toujours plongée dans le populaire, puisque le roi avait demandé à ces médecins de voir ce qu'étaient ces maladies terribles qui décimaient la population française.


A partir du moment où je suis rentrée au CNRS, je n'ai effectivement plus quitté les archives judiciaires, parce qu'elles me donnaient la possibilité, comme vous le dites, d'approfondir un grand nombre de perspectives dont parlaient déjà les livres des grands maîtres – Lucien Febvre, Georges Lefebre, Robert Mandrou, Jacques Le Goff, etc. – dont les gens du peuple étaient pourtant absents. Or là, je les avais sous les yeux. Évidemment, le problème qui se posait était que s'ils étaient devant la police, c'était un handicap : on ne converse pas avec un commissaire de police comme on le fait dans un entretien, par exemple. Mais je me suis rapidement aperçue que, travaillant sur le délit minimal, voire même sur un simple accident de carrosse, j'avais des comptes-rendus d'une précision absolue, allant jusqu'à la description des vêtements, des signes du visage, de toutes les circonstances, et même de la sociabilité autour de l'événement, du scandale qu’il faisait ou ne faisait pas… A partir de là, j'ai continué par passion.



 


Nonfiction.fr – Un autre dénominateur commun à l’ensemble de vos livres est qu’ils s’intéressent tous à diverses catégories du "subalterne" – pour reprendre l’expression consacrée par Gramsci et Spivak : est-ce le matériau sur lequel vous travaillez qui vous a conduite à passer de l’étude du peuple à celle des femmes puis à celle de la sensibilité populaire ?

Arlette Farge – Pour moi, le fait de travailler sur ces archives correspondait à un choix personnel de travailler sur le populaire, que je m'étais formulé depuis longtemps : je voulais travailler sur cela, et sur rien d'autre. Après, le choix des thèmes à l'intérieur de ce champ a dépendu de choses diverses. Je dirais que le choix de l'histoire des femmes a été concomitant à celui de travailler sur le peuple : j'ai toujours travaillé dessus en même temps que sur le reste. D'ailleurs, je n'ai jamais fait un livre portant véritablement sur l'histoire des femmes, même si j'ai été prise dans le projet sur l'histoire des femmes par Michelle Perrot. La question des rapports entre masculin et féminin m'a toujours beaucoup intéressée, mais je ne l'ai jamais séparée de mes autres préoccupations, et je n'ai jamais voulu devenir "l'historienne des femmes". C'était un sujet de discussions au sein du groupe sur l'histoire des femmes à l'Ecole des Hautes Etudes que je dirigeais. Je n'ai jamais voulu devenir une spécialiste, comme d'autres désiraient le devenir, parce que je sentais à plein nez le ghetto venir, et je n'en voulais pas. Je voulais une histoire totale des relations sociales, politiques, humaines, qui inclurait les femmes de la même manière que les hommes, les enfants, les parents, etc.
Ce qui est aussi venu traverser mon chemin de façon absolument inattendue, c’est ma rencontre avec Foucault, qui a résolument renforcé mon idée de travailler sur le populaire. J’étais beaucoup plus jeune que lui et je ne le connaissais pas, mais je crois que c’est vraiment quand il m’a demandé d’écrire avec lui que tout a basculé… Je me suis mise à travailler différemment, d’une manière qui est restée la mienne jusqu’à mon travail sur les voix. (...)


Nonfiction.fr – Récemment, vous vous êtes intéressée aux sons, aux bruits, aux voix : comment peut-on les aborder par des sources aussi silencieuses que les archives judiciaires ? Quels sont les voix auxquelles elles donnent – ou ne donnent pas – accès ? Et plus généralement, comment faire l’histoire des voix et du sensible au XVIIIe siècle ?

Arlette Farge – C’est vrai qu’on ne peut pas être confronté immédiatement aux sons, aux bruits que fait la capitale et qui est pourtant dénoncé comme étant un chaos sonore, un tohu-bohu infernal… Mon Essai pour une histoire des voix est venu de la manière que je vous décrivais à l’instant : à force de lire les archives. J’allais dire qu’elles sont "cinématographiques" : elles contiennent tellement de descriptions qu’on a le sentiment de voir et d’entendre les gens. C’est donc d’abord en lisant les archives que j’ai fait cette histoire. Mais l’idée du sujet elle-même m’est aussi venue de la lecture d’autres textes, comme ceux des mémorialistes, ces gens qui regardaient Paris, qui vivaient dans Paris et en faisait des chroniques, comme le Tableau de Paris de Mercier, le livre encore manuscrit de Hardi, ou les récits des voyageurs. J’avais été très frappée par le récit d’un voyageur venu d’Angleterre qui arrive sur la colline de Saint-Cloud, et là, qui fait demi-tour : il raconte qu’il a entendu un tel vacarme qu’il n’a pas pu supporter. En lisant cette phrase, je me suis dit que je n’avais jamais fait attention aux sons, aux bruits, etc. Il y avait bien les travaux d’Alain Corbin sur le son des cloches, mais je me disais que le sujet ne se limitait sans doute pas à ça.

A partir de ce moment-là, je me suis mise à traquer tout ce qui pouvait me donner des descriptions de sons chez les chroniqueurs – et ils donnent vraiment beaucoup d’éléments. Je me suis alors aperçue que cette société était orale, puisque pour les deux tiers, elle ne savait ni lire ni écrire. Tous les gens de tous les petits métiers, dans la rue, communiquaient à l’oral ; même un contrat d’embauche se faisait par un claquement de paume. Mue par l’idée qu’il y avait une abondance de son, j’ai cherché à les retrouver. J’ai donc réuni tout ce que j’avais déjà tiré des archives, mais que je n’avais jamais mis ensemble. Et j’ai pu trouver comme ça, par exemple, les mélodies différentes utilisées par les marchands ambulants que les sources décrivent : pour se faire mieux entendre que les autres, ils avaient chacun des mélodies différentes. On trouve beaucoup d’éléments dans les archives judiciaires et les interrogatoires durant lesquels on raconte ce qui s’est passé lors d’un accident. Les témoignages décrivent les cris, la forme des cris, et dans l’interrogatoire, le greffier est chargé de noter sur quel ton parle l’accusé : est-ce qu’il va parler sur un ton méprisant, est-ce qu’il va être soumis et chagrin, etc. En réalité, au départ, je ne pensais pas pouvoir aller jusqu’au bout : l’entourage des historiens me disaient que c’était fou ou au moins un peu baroque – ce que je reconnais – mais j’étais tellement dans mon sujet…
Ensuite j’ai travaillé sur les traités de prononciation et sur les patois. Là, je suis tombée sur le corpus un peu nouveau pour moi des enquêtes de ceux qui étaient partis dans les campagnes à la fin du XVIIIe avec des questionnaires très précis pour relever toutes les formes de prononciation de toutes les régions, et pour les ramener au roi qui voulait faire une langue nationale – ce que reprendra la révolution ensuite en interdisant les patois. J’ai aussi travaillé à partir de ce sujet dont on parlait beaucoup à l’époque : les femmes émeutières et les prostituées, dont les voix sont toujours fortement stigmatisées. Les voix des prostituées, par exemple, sont souvent décrites comme des voix rauques, mâles, etc. En reprenant ce questionnement lancinant qui me suit toujours, j’ai voulu poser la question du rapport entre femmes et hommes par ce prisme. J’ai interrogé les voix du badinage, du discours amoureux dans les classes populaires. Par exemple, au XVIIIe siècle, une femme séduite et enceinte a la possibilité d’aller voir le commissaire de police pour demander des dommages et intérêts et pour obtenir le paiement de ses frais de couche. Il y a alors un procès, lors duquel des témoins racontent : "Ça fait très longtemps qu’il la courtisait, d’ailleurs on les entendait parler comme-ci comme-ça dans les escaliers". Tout cela, c’est ce qui donne au magistrat le moyen de connaître la nature et la durée de la relation, et de savoir s’il a pu y avoir promesse de mariage. Parfois, les témoins répètent même des formules utilisées, ce qu’on appelait les agaceries à l’époque, les taquineries, les moqueries, le ton – tendre, etc.



 





Nonfiction.frOn pourrait imaginer d'autres canaux pour aborder ces sujets : quels rapports les archives judiciaires entretiennent-elles avec les autres sources ? Comment utilisez-vous les autres sources, envers lesquelles vous semblez parfois montrer une certaine défiance ?

Arlette Farge – Bien sûr, les autres sources du XVIIIe siècle, comme les chroniqueurs dont je parlais tout à l’heure, sont des documents importants, dont je peux corréler les informations avec celles que je tire de mes archives. Là où je mets de la méfiance ou de la défiance quelques-fois, c’est dans le fait que comme tout ce que je lis est écrit par des élites et par des hommes en particuliers, et comme le peuple y est extraordinairement méprisé et stigmatisé, alors, quand je vois des sources qui me disent qu’ils ont des compétences et de l’intelligence, je les mets en miroir, en essayant d’être la plus objective possible (ce qui n’est pas simple). Je lisais encore hier le récit de voyage d’un Anglais, Tobias Smollett, qui décrit les gens du peuple comme des animaux. J’essaye de rentrer dans la tête de tous ceux que je lis : ceux que je lis dans les archives – les personnages interrogés, les témoins – comme les autres ; et à l’époque on parlait comme on ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Je ne veux faire ni du misérabilisme, ni de l’anachronisme : j’essaye d’être dans une tension que je ne tiens peut-être pas toujours, mais très forte entre ces pièges. (...)

Nonfiction.frA rebours de l’idée selon laquelle le peuple ne ferait qu’intégrer et exprimer des représentations et des valeurs imposées par les élites, vous défendez donc l’idée que le peuple produit son propre discours…

Arlette Farge – Le peuple produit son propre discours, oui. Est-ce qu’ils avaient la conscience d’être ce qu’ils étaient ? Est-ce qu’ils ont une conscience collective ? De classe ? Ce sont toujours les mêmes questions qu’on m’oppose, ce qui est normal. Je ne pense pas que le peuple du XVIIIe siècle avait la même conscience collective que celui des siècles suivant : il y avait des micro-consciences collectives, c’est-à-dire la conscience de la réputation d’un quartier, de l’honneur d’un métier, etc. Bien-sûr qu’on ne peut pas parler de "conscience de classe", mais sans prendre ces mots trop généraux, trop globaux, on doit comprendre qu’ils ont une conscience très aigue de leur état, de leur envie de lutter. Ça ne veut pas dire qu’ils sont des révolutionnaires pour autant, parce qu’ils mènent souvent des luttes d’une certaine manière très conservatrices, et ce conservatisme est un aspect très important des corporations ouvrières. Mais le peuple fait preuve d’une véritable lucidité, et la rapidité avec laquelle il prend connaissance des nouvelles me surprend toujours : ils me semblent aussi informés que nous qui avons tous ces médias, parce qu’ils se déplacent continuellement, avec des petites gazettes et des nouvelles à la main qu’ils vendent pour rien. L’information ou la rumeur file à une vitesse extraordinaire. On a donc une population véritablement consciente de ce qui se passe ; peut-être pas de ce qu’elle fait, mais de ce qu’elle veut faire.

Nonfiction.frEn dépit de tout son intérêt, on imagine bien que l’utilisation des archives judiciaires n’est pas sans écueils : quels risques présentent l’archive judiciaire ? Comment les dépasser, ou les contourner ?

Arlette Farge – Le plus grand risque des archives, c’est l’effet de réel qu’elles produisent. Dans la gazette des tribunaux du XIXe, dont l’information correspond à celle des archives mais qui est imprimée, il y a beaucoup moins de détails. Là, on en a tellement qu’on peut facilement tomber dans la série d’anecdotes ; et ce n’est pas ça que je veux faire. Il faut interpréter, trouver du sens. L’archive tend toujours à me tirer vers l’émotion, et j’ai donc toujours dû faire extrêmement attention à elle, parce que même si une chose est très émouvante, étant femme, le rendre reviendrait à m’exposer à une critique trop facile et quasi-systématique. On a tellement souvent entendu dire que la "sensibilité féminine" nuisait à "l’objectivité historienne"…

Mais les archives exposent aussi au danger de croire que parce qu’elles sont là, si abondantes et si bavardes, on va "connaître" le peuple. En réalité, il faut accomplir un très gros travail de mise en relation et d’interprétation sur les détails, la parole, les mots, sur le déplacement des choses dites au cours du siècle, etc. Je remarque que prendre cette distance est quelque-chose d’assez compliqué pour les étudiants qui sont tellement emballés par la source, comme je l’ai été au début, qu’ils sont engloutis par elles. Mais l’effet de réel est trompeur. Tout simplement, les accusés ne disent pas la vérité. Dans ces documents, il ne faut pas chercher le vrai, mais la vraisemblance, et travailler autour de cette notion de vraisemblance. Cela demande de prendre de grandes précautions méthodologiques, de lire beaucoup autour de ses sujets. De mon côté, j’ai lu beaucoup de littérature, et d’historiens bien sûr, parce que j’avais tôt perçu le risque d’une histoire qui n’aurait aucune autre perspective que les siennes propres. Autant faire un roman historique à ce moment-là.

Pour des thèmes qui me semblaient forts, par exemple la vie fragile ou l’opinion publique, je ne voulais donc pas trop citer de sources. A cet égard, le travail avec Foucault qui consistait à donner à voir les sources revêtait un sens très différent. Mais sur ces sujets-là, il me semblait important de ne pas mésuser de la "preuve", et de ne pas faire d’anachronismes en déplaçant des catégories qui auraient en réalité été les miennes. Je voulais éviter de calquer mon idée de ce qu’est le populaire aujourd’hui sur ce qu’eux vivaient ou ressentaient. C’est cela, je crois, le plus difficile, dans la construction du plan d’abord, puis dans l’écriture.

Nonfiction.frDes sources aussi abondantes que vos archives – vous parliez de quatre kilomètres de documents – ne pourraient-elles pas également favoriser des excès de mise en série et de systématisation gommant la singularité des événements ?

Arlette Farge – Oui, en effet. Je me suis très rapidement éloignée du quantitatif pour ne faire de l’histoire qu’on dit qualitative. Du coup – comme je le dis aussi dans Le goût de l’archive – j’ai conceptualisé la parole singulière comme un événement. C’est pour moi un événement de parole, qui peut absolument faire effraction dans le discours traditionnel, et qui peut avoir des conséquences. Je pense ici à la parole agissante, la parole d’acteurs sociaux ou d’actrices sociales. Mais je ne voulais pas travailler que sur des singularités : ça ne voudrait rien dire, et ça ne produirait qu’un émiettement. Je voulais travailler ces singularités dans leurs liens au collectif. Là, j’ai eu de la chance, puisque le XVIIIe siècle est une époque ou le collectif, au sens de l’appartenance à un groupe, est extrêmement fort : j’ai parlé du quartier et du métier, mais il y a aussi l’appartenance à des classes d’âges avec leurs attitudes propres, l’appartenance sexuelle, etc. Même en-dehors de ces grandes catégories, les singularités se rattachent à des instants d’ordre collectif. Par rapport à ces objectifs de démonstration, je ne pouvais donc pas me contenter d’aligner des cas.

Finalement, devant des archives, on se retrouve souvent à avoir des tas de choses à dire, mais qu’on sait ne pas pouvoir mettre dans le livre qu’on est en train d’écrire, parce qu’on sait bien qu’au fond, elles n’y correspondent pas. C’était le cas de Michel Foucault, qui voulait absolument tout publier quand nous préparions Le désordre des familles. Je ne sais pas comment j’ai trouvé l’audace de lui dire qu’en histoire, ce n’était pas possible… Mais lui disait : "Qui veut comprendra." L’idée était assez belle, d’ailleurs. Il aimait tellement les archives sur lesquelles il travaillait, il avait avec elles un rapport esthétique et émotionnel tellement plus fort que le mien qu’il ne voulait même pas qu’on écrive quoique ce soit en plus d’elles ; mais lui pouvait bien se le permettre. Il pensait que ces textes étaient tellement beaux et forts que tout le monde les comprendrait, mais moi je lui répétais toujours qu’il fallait interpréter, donner du sens. Ça a été une expérience, cette confrontation.

Nonfiction.frA la fin des années 1990, dans Le goût de l’archive justement, vous pointiez les évolutions qu'avait fait subir au travail des archives leur transfert sur microfilm ou micro-fiche : la numérisation vous semble-t-elle avoir à son tour changé les conditions du travail des historiens ?

Arlette Farge – Je n’ose pas vraiment en parler, parce que je risque de passer pour vraiment old fashioned ! Pour moi, c’est vraiment une évidence absolue que le changement ne sera pas que positif. Une archive, c’est très sensuel, ça se feuillette, on va constamment d’avant en arrière, le graphisme ou la différence de papier elle-même dit parfois des choses ; et on ne peut pas tout numériser : il peut manquer l’enveloppe, on n’a pas les objets, or j’ai trouvé beaucoup d’objets dans ces archives – des billets, des tissus laissés dans les langes des bébés abandonnées, etc. La numérisation implique aussi qu’il devient de plus en difficile d’obtenir les autorisations spéciales qui permettent d’accéder aux originaux. Dans mon cas, on me les donne sans problème, mais ce n’est pas toujours le cas pour mes étudiants : certains me disent qu’ils ne pourront pas consulter directement des liasses numérisées et je crois qu’ils en perdent quelque-chose. C’est une expérience que j’ai faite avec des lycéens de banlieues dites "sensibles" : quand j’en emmène dans des archives, leurs réactions sont inouïes. Ils sont complètement étonnés devant ces archives, surpris, même, de voir que "ça existe" ! Eux qui ont les oreilles pleines de musique, ils se demanderaient presque si l’écriture manuscrite existait à cette époque. Et ils en parlent à n’en plus finir. Mais quand ensuite je leur montre les documents numérisés, ils ne les regardent pas, ça les fatigue même. Bref, cet aspect sensible, il est le même pour tout le monde.

Nonfiction.frPourtant, la numérisation peut aussi permettre de rendre disponible une masse de documents sans comparaison : est-ce que cela ne compense pas la perte subie ?

Arlette Farge – Vous savez, mais même avant la numérisation j’arrêtais déjà des étudiants en leur expliquant que ce n’était pas l’exhaustivité sur un sujet qui était importante. Quand je leur disais qu’ils avaient assez de sources et qu’ils tenaient bien leur pensée, ils me répondaient déjà qu’ils pensaient devoir en rajouter. Je crois qu’il faut savoir s’arrêter : l’exhaustivité ne résout pas les problèmes de l’historien, pas du tout. Savoir à quel moment s’arrêter, c’est une question de métier que nous sommes là pour apprendre à nos étudiants. En histoire, la tentation de l’exhaustivité est une tentation erronée : il arrive un moment où les choses se répètent, et d’ailleurs, même ces étudiants le sentent. Après, évidemment, la numérisation de livres est une très bonne chose. Mais pour moi, sans voir directement les archives, on n’écrirait pas la même chose. D’ailleurs, tous en sont conscients


(à suivre ici)