samedi 4 avril 2020

Marseille : La peste noire de 1720

  

Gageons que dans dix ans, les historiens pointeront du doigt les mêmes responsabilités dans la crise qui nous frappe aujourd'hui ...

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dimanche 22 mars 2020

Marion Sigaut derrière le masque

"Nul ne peut constamment porter un masque. La feinte ne se soutient pas, et on revient promptement à son caractère" C'est ce qu'écrit Sénèque dans son ouvrage Sur la clémence.
Marion Sigaut aura pourtant fait illusion pendant près de dix ans. Jusqu'à aujourd'hui...


Comme il y a prescription, je peux rapporter les faits tels qu'ils se sont produits à l'époque : la dame en question m'a contacté via ce blog, en mars 2013, pour se plaindre d'un article la concernant, se plaignant d'un "jugement insultant" que j'avais émis sur sa personne (en l'occurrence, vous pouvez relire ici l'article qui lui était consacré).
Sans doute penaud d'avoir été désobligeant, je lui ai apporté une réponse que je croyais courtoise et qui s'achevait par ces mots : "Pour finir, je m'en voudrais d'avoir émis le moindre "jugement insultant" à votre encontre. Si vous vous êtes sentie offensée par l'un de mes propos, je vous prie de m'en excuser."
Elle m'a relancé ensuite, en privé, avant de livrer tout mon pedigree (adresse privée + mail) en pâture à ses fans afin qu'ils prennent le relais de son harcèlement. Ces gens-là ont fait le travail, croyez-moi, et malgré mes signalements, seul le temps a permis d'aplanir cette triste situation.
Inutile d'entrer dans les détails : son éditeur vient de mettre au grand jour la véritable nature de cette dame qu'il qualifie justement de "fausse" et mauvaise". C'est d'autant plus regrettable qu'elle a alimenté ce blog avec quelques très belles interventions, et que sans ces réactions quasi épidermiques, nous aurions pu échanger sur le XVIIIè entre gens de bonne compagnie.
Pour finir, cette morale de La Fontaine qui apportera, grand bien lui fasse, quelque sujet de réflexion à notre historienne :
"La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
"
On s'en tiendra là pour aujourd'hui. OM

vendredi 6 mars 2020

L'enseignement de l'histoire vu par Marion Sigaut

Les emportements de Marion Sigaut révèlent de temps à autre le délire obsessionnel ( ah, ces leitmotive que sont "le sexe" et "la perversion" !) qui affecte son jugement. 
Un enseignant d'histoire me signale cette intervention (voir ci-dessous) au cours de laquelle l'historienne dénonce ce qu'elle croit savoir des programmes d'histoire en classe de 2nde.
A toutes fins utiles, j'ai inséré un peu plus bas quelques captures d'écran qui rétabliront la vérité. O.M
 





On notera au passage que les fameuses Lumières ne constituent qu'un chapitre sur les 8 au programme de 2nde, et que (contrairement à ce qu'affirme notre historienne), ce dernier met justement l'accent sur les XVIè et XVIIè siècles...

NB du 18 mars : j'apprends avec consternation que Marion Sigaut a été lâchée par son pygmalion Alain Soral. Gageons que ce dernier donnera très rapidement vie à une autre Galatée...
Pour ma part, même si la personne en question est détestable, je regretterai les vidéos de l'historienne catholique : parfois intéressantes, souvent iconoclastes, elles auront eu le mérite de nous faire échanger sur le XVIIIè.
O.M

samedi 22 février 2020

Rousseau vu par Dominique Pagani


Autrefois enseignant de philosophie, Dominique Pagani a également été un proche collaborateur de Michel Clouscard. Il se livre ici à une improvisation brillante sur Jean-Jacques Rousseau.
 


jeudi 13 février 2020

Eric Zemmour et les Lumières (6)



Contrairement à ce qu'avance Eric Zemmour, cette "querelle fondatrice" entre Rousseau et Voltaire n'a rien d'idéologique.
A de multiples reprises, il est vrai, le Genevois a adressé des piques à ce maître qu'il admirait tant dans ses jeunes années. 
Ainsi de son Discours sur les sciences et les arts (en 1750), où il écrit : "dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse..."
Ou encore dans cette lettre de 1756, lorsqu'il se qualifie d'"obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède" alors que de son côté, Voltaire se trouve "rassasié de gloire" et vivant "au sein de l'abondance".
Pour autant, de Fréron à La Baumelle, combien ont-ils été à agir de la sorte, rêvant de se faire connaître (ou de s'élever aux yeux de l'opinion) en ferraillant avec le maître ? 
Durant toutes ces années, si Voltaire s'est montré quelquefois ironique avec le Genevois ("on n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes"), le ton de leurs échanges est toujours demeuré courtois.


*** 

La véritable rupture intervient en fait après la parution de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758), véritable pavé lancé par Rousseau dans la mare genevoise, suivie de l'interdiction faite à Voltaire (par le Consistoire de cette même ville) de jouer la comédie dans son théâtre privé des Délices. C'est à compter de ce jour que son ton devient plus mordant, voire haineux, et le fameux "je ne vous aime point" adressé par Rousseau ne sera que la goutte d'eau d'un vase qui débordait depuis trop longtemps. C'est de ce jour que date l'hallali ordonné par Voltaire à ses correspondants parisiens, puis la curée lorsque Rousseau se trouve aux abois, sans protection ni abri pour le recueillir : rappelons-nous de "cet archifou" , du "chien de Diogène", du "bas scélérat", avant l'affreux Sentiment des Citoyens de 1764, dans lequel Voltaire encourage les autorités genevoises à punir "capitalement un vil séditieux".

***

"La bourgeoisie est voltairienne, les gens du peuple sont rousseauistes" avance Zemmour dans son essai. Un autre poncif qui ne repose sur rien, surtout concernant le Genevois. De son vivant, que savait ce fameux "peuple" de ses idées ? Rien, ou quasiment rien. Mais qui a salué le vengeur de Calas à son retour à Paris en 1778 ? Le peuple, et surtout le peuple.
Contrairement à ce qu'avance Zemmour, au moment où l'ancien régime agonise, une part non négligeable de l'élite parisienne est même favorable aux thèses rousseauistes.
Combien sont-ils, ces aristocrates réformateurs prêts à sacrifier les intérêts de l'Eglise, ou d'une de ses factions, pour mieux protéger les leurs ? Au moment de la mise en accusation des Jésuites, combien parmi eux espèrent les voir chuter ? Ainsi de Choiseul, alors ministre principal, qui pose ce regard sur ses anciens alliés : "j'ai acquis des preuves combien cet ordre et tous ceux qui y tenaient et qui y tiennent sont dangereux à la Cour et à l'Etat"
Lucide sur l'état du régime, Choiseul a bien compris qu'il est indispensable de sacrifier quelques branches pourries pour que l'arbre survive et se régénère.
Rousseau et son ami le Maréchal de Luxembourg

D'autres, comme le marquis d'Argenson, sont même prêts à aller plus loin. Constatant l'incapacité du roi à se faire obéir par les parlements, il s'exprime en ces termes : "les réponses du roi sont toujours les mêmes... "je veux être obéi, je veux qu'on enregistre purement et simplement", sur quoi on lui désobéit, et ce commandement si souvent répété sent l'anarchie déclarée. Ce n'est pas ainsi que l'on commande". Il préconise donc une "monarchie populaire" qui s'appuierait sur l'élection de magistrats locaux mais aussi sur le rachat des droits seigneuriaux.
in "considérations sur le gouvernement..."

 ***
Pour les besoins de sa démonstration, Zemmour voudrait résumer le conflit entre les deux philosophes à une "querelle sociale", celle du défenseur des pauvres dénonçant le héraut des riches et des puissants. Or, si Voltaire reprochait bien à Rousseau cette "philosophie de gueux", leur antagonisme trouve sa source dans d'autres méandres, plus personnels.
Nous trouverons bien l'occasion d'en parler à nouveau.
OM

lundi 20 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (5)


Accordons à Zemmour ce mérite : il a lu Rousseau. Et notamment ses ouvrages les plus austères : d'abord le Contrat social, mais également le Vicaire savoyard et la Lettre à Christophe de Beaumont.


Se trompant sur les raisons de ce qu'il nomme la "querelle fondatrice" entre Voltaire et le Genevois, il l'attribue aux articles de foi défendus par l'un et par l'autre.
Si le premier d'entre eux revenait parmi nous, il ferait l'éloge de la "mondialisation"... de l'"ouverture"... de l'"universalisme" ... du "cosmopolitisme" ... du "libre-échange" et de l'"Europe".
Quant à Rousseau, il défendrait la "nation".... le "repli" sur soi, ... la "préférence nationale", ... le "patriotisme", le "protectionnisme" et la "souveraineté nationale".
Forçant encore le trait, Zemmour hasarde même les termes de "xénophobie" et "xénophilie". 
Pour un peu, il ferait du premier le mentor de Macron et du second le maître à penser des Le Pen...
Il imagine même une inquiétante filiation, affirmant qu'au XIXè, "Maurras saura se souvenir de la leçon de Rousseau". Et d'ajouter quelques lignes plus bas : "le mot nationalisme n'existait pas encore. C'est Barrès qui en fera une doctrine politique à partir de 1890.
extrait de Destin français (Eric Zemmour)

Relevons ici une nouvelle erreur, puisque dès 1798, dans une violente diatribe visant Rousseau, l'abbé Barruel écrivait déjà : "Le nationalisme prit la place de l'amour général ( ... ) Alors, il fut permis de mépriser les étrangers, de les tromper, de les offenser. Cette vertu fut appelée patriotisme. Et dès lors, pourquoi ne pas donner à cette vertu des limites plus étroites? Ainsi vit-on du patriotisme naître le localisme, l'esprit de famille et enfin l'égoïsme."

 ***
Pour autant, ce que Zemmour rapporte est le plus souvent exact. Aux yeux de Rousseau, l'amour de la patrie est effectivement incompatible avec l'ouverture cosmopolite vantée par la plupart des Encyclopédistes. Le citoyen, s'il agit comme tel, se dévoue à sa communauté et renonce à son intérêt personnel. Le rôle des institutions doit être de développer ce sentiment d'appartenance à la cité. Pour que la patrie subsiste, il lui faut évidemment des lois et un gouvernement, mais également des moeurs et des coutumes qui lui soient consubstantielles, et que les institutions doivent promouvoir. 
Dénonçant au contraire les valeurs du philosophe rationaliste, Rousseau regrette que "la famille, la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens : il n'est ni parent, ni citoyen, ni homme ; il est philosophe" (in préface de Narcisse).


 ***
La tentation est effectivement grande de voir en Rousseau l'inspirateur (le responsable ?) de tous les excès du nationalisme moderne. C'est l'erreur commise par Barruel et par tant d'autres après lui. Car dans cet amour de la terre natale défendu par Rousseau, on ne trouve nulle idée d'impérialisme, d'expansionnisme, et encore moins de bellicisme. 
C'est au moment de la Révolution que ce patriotisme exclusivement républicain et défensif a pris un caractère nouveau, à la fois agressif et conquérant. Jamais le Genevois n'aurait encouragé une guerre au nom de la fraternité entre les peuples, de la paix en Europe, ou d'un quelconque droit de l'homme. Et ce, pour une raison fort simple : aucun peuple, quel qu'il soit, n'a jamais rêvé de conquête ou d'expansion !  Ces désirs sont toujours ceux de gouvernements, donc de quelques hommes prêts à tous les mensonges (surtout les plus nobles !) pour les assouvir. 

(à suivre ici)
 

vendredi 17 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (4)




(pour lire ce qui précède)

Achille avait son talon, les Lumières ont Voltaire...
C'est donc lui, invariablement, que visent tous les actes d'accusation dressés par les anti-Lumières.
On avait déjà recensé au mois de juin 2016 (voir ici) le Voltaire méconnu de Xavier Martin, dans lequel l'universitaire rend Voltaire coupable de toutes les turpitudes possibles et imaginables. Conscient que sur le sujet tout avait déjà été dit et qu'il venait trop tard pour le faire, l'historien n'hésitait pourtant pas à apporter sa pierre à cet édifice d'opprobre, allant jusqu'à imputer à Voltaire des pratiques homosexuelles et satanistes...


Eric Zemmour a lu Xavier Martin. 
C'est d'ailleurs à lui qu'il emprunte les arguments de son réquisitoire. Sans s'encombrer de nuances, il lui reproche pêle-mêle son "insensibilité sociale", son "mépris" (du peuple, des Français, de l'humanité...) ainsi que son "sentiment de supériorité".
Il rappelle qu'au moment de la guerre de 7 ans (perdue par la France), Voltaire se réjouit de "l'humiliation patriotique" et du "déclassement géostratégique" de son pays, dès lors que sont préservés ses propres intérêts financiers aux Antilles. Concernant les exactions commises par la Russie en Pologne, il les défend et "invente à cette occasion la guerre humanitaire, la guerre pour la paix, la guerre pour la liberté des peuples qu'on occupe". Pour un peu, il dresserait de manière plus explicite encore  le parallèle entre Voltaire hier et Bernard-Henri Lévy aujourd'hui...
Voltaire est donc un "usurpateur de la philosophie", "libéral mais pas démocrate" et partisan du "despotisme éclairé". "Aïeul des libéraux-libertaires", il appartient  à la "bourgeoisie mondialisée". Puis, par un mouvement métonymique effectué par d'autres avant lui, Zemmour étend brusquement cette critique à l'ensemble des auteurs de Lumières : il dénonce "l'alliance entre la philosophie et l'argent, entre les intellectuels de la liberté et les capitalistes libéraux".... "devenus une espèce de démagogues, ils serviront de chaînon pour unir, au service d'une même entreprise, l'opulence et la misère, le faste odieux des uns et la turbulence affamée des autres... l'alliance des gens d'argent et des gens de lettres explique la furie universelle avec laquelle on a attaqué l'ensemble du patrimoine foncier de l'Eglise et des communautés religieuses tout en protégeant avec un soin extrême, contrairement aux principes mêmes qui sont invoqués, des intérêts d'argent qui tirent leur origine de la seule autorité de la Couronne"..."Cette alliance a déjà vaincu avant la Révolution."
Dans ces quelques chapitres consacrés à Voltaire, Zemmour agit donc en procureur qui accumule les pièces à conviction contre le prévenu et tait systématiquement tous les éléments à décharge. 
Si tout ce qu'il dit sur Voltaire est vrai (Xavier Martin, lui, osait même l'analogie Voltaire/Hitler !), son propos demeure néanmoins partial et partiel.
Rien, pas une ligne, pour redorer le blason du patriarche de Ferney qui ressort souillé de cette énième bordée de crachats...
(depuis le journaliste Fréron, au XVIIIè siècle, combien ont-ils été à entasser les mêmes ordures aux pieds du panthéonisé ?)


***

Au moment d'aborder ce Destin français, j'avais donc imaginé ce réquisitoire dressé par Zemmour contre Voltaire, mais destiné en réalité à discréditer l'ensemble du clan (lui parle de "meute"...) des Lumières.
En revanche, j'ai été très surpris des chapitres suivants, consacrés à Rousseau. Celui que les contempteurs des Lumières feignent toujours d'ignorer, celui dont ils évitent soigneusement de croiser le chemin, celui dont ils prononcent à peine le nom 
(sinon pour s'en prendre à l'homme, coupable d'avoir abandonné ses enfants), Zemmour ose quant à lui l'aborder de face.
Pour le salir à son tour ? 
Vite, tournons la page et découvrons cela...

(à suivre ici)

samedi 11 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (3)

Dans un article de Nonfiction, paru en septembre 2019 (à découvrir ici), le doctorant Guillaume Lancereau reprochait à Eric Zemmour "sa lecture du XVIIIè siècle", prétendant qu'elle "se fourvoie dans les méandres de la mauvaise foi intellectuelle et de l’imposture méthodologique".
Dans une autre recension (rédigée peu après) du Destin français, lue sur le site Critique, critique de la critique, l'auteur s'en prenait conjointement à Zemmour et à Onfray  : " Le premier au service de la grande bourgeoisie, le second au service de son nombril volcanique. Les deux crachent sur Rousseau. En bonne dialectique, je leur retourne, publiquement, leur glaviot."


Fin octobre (de mémoire), j'ai assisté sur Cnews à un échange (voir ici) particulièrement virulent entre le penseur Bernard-Henri Lévy, inlassable défenseur des Kurdes, et Eric Zemmour, qui le renvoie brutalement dans les cordes avec cette admirable citation de Rousseau (14è minute), extraite de l'Emile

"Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins."
 C'est ce délicieux moment de télé qui m'a décidé à lire les quelques chapitres qu'Eric Zemmour consacre au XVIIIè siècle et à ce qu'on nomme communément les Lumières.
En particulier les quelques chapitres consacrés à Voltaire ("la flatterie des grandeurs", "le grand importateur des idées anglaises", "Voltaire est encore plus grand mort que vivant", "une nouvelle race d'écrivains", "le premier témoin du déclin de la France", "un climat de guerre civile froide") puis à Rousseau ("Le nez dans le ruisseau", "la liberté et l'égalité", "république européenne", "égoisme national").
Ci-dessous les premières pages de cette partie :





Nous aurons bien évidemment à les commenter...

(à suivre ici)


 

samedi 21 décembre 2019

Arlette Farge contre les apôtres d'une France moisie

Arlette Farge évoque ici ces idéologues-historiens qui passent l'Histoire au crible pour n'en conserver que ce qui leur convient.
 

jeudi 19 décembre 2019

La démocratie, vue par Rousseau


A certaines heures, il devient essentiel de lire Rousseau. Ci-dessous, quelques passages du Contrat Social

 



CHAPITRE IV.
De la Démocratie.


A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l’on voit aisément qu’il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en principes que quand les fonctions du Gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autorité ; ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier les affaires, qui les y amène naturellement.
D’ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement ? Premièrement, un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres : secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et les discussions épineuses : Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité : Enfin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse à la vanité ; il ôte à l’Etat tous ses Citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion. (…)



CHAPITRE XV.
Des Députés ou Représentants.

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des Citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au Conseil ? ils nomment des Députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des réprésentants pour la vendre.
C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave ; il est inconnu dans la Cité. Dans un Etat vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent : Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.
Mieux l’Etat est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des Citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais Gouvernement nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre ; parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’Etat, que m’importe ? on doit compter que l’Etat est perdu.
L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des Etats, les conquêtes, l’abus du Gouvernement ont fait imaginer la voie des Députés ou Représentants du peuple dans les assemblées de la Nation. C’est ce qu’en certains pays on ose appeler le Tiers-Etat. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang, l’intérêt public n’est qu’au troisième.
La Souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. 

dimanche 15 décembre 2019

Convulsions au cimetière Saint-Médard (5)


 Ce célèbre épisode de l'histoire du jansénisme (raconté ici par le psychiatre Adrien Borel) donna bien du grain à moudre à tous ceux qui, comme Voltaire, dénoncèrent l'obscurantisme religieux de leur temps.
(lire depuis le début)





Et cela dura dix ans. Jusqu’en 1741. Sans doute dès 1737, une accalmie avait commencé de se produire. L’activité du tribunal extraordinaire institué par le roi y était pour beaucoup. Nombre de convulsionnaires y avaient été déférées et vivaient maintenant enfermées dans quelque prison. Mais des foyers plus cachés tenaient encore et longtemps après, en 1759, la Condamine raconte avoir été témoin, rue Philippoteau, chez sœur Françoise, la doyenne des convulsionnaires, d’une double scène de crucifiement.

Peu à peu, enfin, tout s’éteignit. Aussi bien les meilleurs sujets avaient disparu, les grands premiers rôles, si je puis ainsi dire, étaient sous clef. Et puis, l’opinion est volage et n’aime pas se passionner trop longtemps pour le même sujet. On cessa donc lentement de s’intéresser à des spectacles qui n’avaient plus ni l’attrait de la nouveauté, ni l’éclat dont ils avaient brillé auparavant. On parla d’autre chose, on oublia ; la mode était passée et la névrose ainsi délaissée par ses spectateurs, ne fit aucun effort pour retrouver un peu son ancienne gloire. Elle s’apaisa doucement, avec quelques rares réveils çà et là auxquels personne ne donnait plus attention. Finalement il n’y eut plus de convulsionnaires et l’on aurait pu, sans danger, rouvrir le petit cimetière Saint-Médard. Pâris y reposait toujours en paix, mais nul ne songeait plus à lui demander des miracles : la névrose des convulsionnaires était terminée.

Il ne me reste maintenant plus grand chose à ajouter. Je me suis efforcé, en effet, en vous racontant cette extraordinaire aventure de vous montrer par la juxtaposition des faits, comment avait pu prendre naissance, s’étendre, démesurément grandir, puis enfin s’atténuer et disparaître la névrose convulsive qui secoua tout le Paris de la première moitié du XVIIIe siècle. J’ai essayé également, tout en suivant les évènements, de vous en indiquer chemin faisant la causalité profonde. J’espère que vous avez ainsi pu vous rendre compte du rôle puissant joué dans leur genèse, aussi bien que dans leur développement, par l’extrême déchaînement de colères et de passions déclenchées par la querelle des Jansénistes et des Jésuites. En vérité, plus on y regarde, et plus on se convainc que ce fut cela qui fut la cause de tout. Ce fut cela qui réalisa les conditions de milieu, je dirai presque de température, propres à rendre possible l’affaire des convulsions.


Et chose amusante, un peu triste d’ailleurs, et surtout paradoxale ce fut la vie admirable d’un homme, son existence toute d’austérité et de pénitence, si soigneusement cachées par lui à ses contemporains, qui allait justement être la cause occasionnelle du débordement morbide que je vous ai dépeint. On ne saurait manquer de souligner cette ironie du sort. Car la mort de Pâris fut comme un signal, et les évènements miraculeux dont sa tombe fut d’abord le théâtre, enflammèrent jusqu’au paroxysme les passions contenues dans le cœur des « appelants ».

Pour ceux-ci, et pour tous ceux qui avaient quelque sympathie pour le jansénisme, je vous ai dit qu’il fallait que Pâris fût un saint et qu’ainsi, par les exemples de sa puissance, il frappât les esprits, et convainquît les ennemis de Port-Royal de leur mauvaise foi. Certes aucune pensée intéressée n’avait effleuré, ni n’effleura jamais le cœur de ces hommes que seule une foi ardente animait. Tous furent purs et défendirent leurs convictions avec l’énergie que peuvent, donner la conscience d’être dans la vérité, et la joie d’en voir la manifestation par des prodiges toujours renouvelés, ou éclataient à leur sens l’assentiment et la volonté du ciel. Ils devaient donc se méprendre sur la signification des évènements de Saint-Médard. Ils n’auraient pas été logiques avec eux-mêmes s’ils ne l’avaient point fait, au moins dans les premières années. Et c’est pourquoi, à leur insu, ils furent, par leur bonne foi même, les grands responsables de l’aventure des convulsions. Il y a dans toute secte un certain nombre d’illuminés, ou tout au moins d’esprits enthousiastes et vibrants, qui brûlent de se dévouer à leur cause. Les Jansénistes en avaient et peut-être plus que beaucoup d’autres. Ces hommes, d’autre part, emplis du souvenir des solitaires de Port-Royal, dont les hautes figures ne pouvaient qu’imposer l’admiration, ces hommes fatalement, selon la mystique janséniste, se jetaient dans l’austérité et dans la pénitence, en prêchaient la nécessité, et finalement exaltaient la souffrance et le mépris du corps. De là sans doute la forme tragique que prirent après 1732 les évènements de Saint-Médard. Mais la présence de tels hommes n’eût point été une cause suffisante pour transformer de telle façon une vaste lutte théologique à laquelle la mort de Pâris venait d’ajouter un éclat nouveau. Tout se serait passé dans le silence et dans la dignité, et c’eût été là une réponse hautaine aux attaques de leurs ennemis ; mais les Jansénistes avaient compté sans le peuple obscur et nombreux de ceux que nous appelons maintenant des névropathes. Il ne pouvait pas leur venir à l’idée qu’ils allaient ouvrir l’écluse à leur flot, et déchaîner ainsi un état de psychologie collective dont la convulsion devait être le phénomène le plus marquant.
 
le diacre Pâris
Des névropathes, en effet, il y en avait parmi les rangs des appelants. Mais combien plus en dehors d’eux ! Et sous ce nom à signification très vaste de névropathes, il faut comprendre non pas seulement des névrosés avérés (il y en eut), mais aussi ces milliers de petits déséquilibrés de tous ordres, instables ou émotifs, aptes à toutes les suggestions comme à toutes les crédulités ; toujours prêts à s’émerveiller et à applaudir, toujours prêts également à s’émouvoir par une sorte de sympathie toute physiologique, toujours prêts enfin à suivre servilement les oscillations les plus diverses du milieu quel qu’il soit. Et naturellement, parce que beaucoup plus accessibles encore aux émotions que les hommes, parce qu’infiniment plus sensibles à ces petits déséquilibres de l’affectivité, les femmes devaient, dans l’aventure de Saint-Médard, jouer le rôle prépondérant. Certes, ce trouble qui fut si manifeste durant ces curieuses années ne se montrait pourtant pas en temps ordinaire. A peine un œil exercé eut-il pu le deviner dans la vie courante de la plupart de celles que l’on devait compter parmi les convulsionnaires. C’est que ce n’était pas là, à proprement parler, une maladie mais bien plutôt un état, et un état qui s’accommode sans grande difficulté des menus incidents quotidiens. C’était un état de caractère, sans plus, mais qui cachait sous sa bénignité apparente des ressources singulières pourvu que l’on voulût bien lui donner l’occasion de se développer selon toute son ampleur. A l’ordinaire, ce n’était rien, d’autant plus que la vie sociale était là pour maintenir l’ordre et réprimer les tendances à la morbidité. 

Mais qu’un évènement vienne qui lève ces contraintes et voici la scène changée. Que vienne surtout un événement qui, loin de s’opposer aux réactions excessives, les favorise, les appelle même et les réclame impérieusement. Par la brèche ainsi entr’ouverte la névrose potentielle qui restait endormie et aurait toujours pu le demeurer, la névrose se rue et s’installe et l’hystérie est déchaînée.

Tel fut donc l’ironique destin du tombeau de François de Pâris. Il assembla autour de lui un peuple d’hystériques dont la plupart sans doute étaient sincères en se tordant dans leurs convulsions. La sorte de fièvre religieuse qui régnait dans le petit cimetière et de là s’étendait à la ville et aux faubourgs attisait le zèle de ces pauvres femmes. On l’a dit : l’hystérie est une maladie de culture. Quel milieu plus favorable pouvait-on rêver pour celle-ci ? Le public était chaque jour plus enthousiaste, chaque jour plus disposé à crier au miracle : en fallait-il davantage pour pousser ces pauvres femmes aux actes les plus extravagants ? Car l’hystérique a besoin d’une assemblée qui le contemple et qui l’apprécie. Sa crise, dans ces conditions, devient vraiment une œuvre d’art. Elle y met son cœur tout entier. Elle s’efforce de faire mieux et plus que ses rivales. Il y eut ainsi de grandes vedettes, des stars, comme nous dirions aujourd’hui, et l’histoire a conservé quelques uns de leurs noms : je vous en ai cité tout à l’heure. Durant l’époque de la grande hystérie à la Salpêtrière, dans le service de Charcot, il y eut aussi de ces « crisardes » célèbres, dont le renom excitait l’envie de leurs compagnes. Ce goût de paraître, ce désir théâtral d’étonner, ce besoin morbide d’attirer à tout prix l’attention, est un des caractères les plus essentiels de l’hystérie. Et c’est pourquoi le milieu est si nécessaire, si indispensable même à toute manifestation de cet ordre. Or le milieu, nous avons vu qu’on n’aurait su en souhaiter un plus parfait.

L’épidémie ainsi installée ne pouvait donc que s’étendre et s’accroître. Vous vous rappelez qu’il suffit pour la déclencher et lui donner sa forme, d’un infirme qui lui, avait peut-être légitimement droit aux convulsions. Et c’est là encore un fait qui en signe bien la nature. Car l’hystérique est un imitateur. La convulsion du pauvre diable avait prodigieusement frappé les spectateurs. L’hystérique qui s’entend à toutes les agitations nerveuses, qui triomphe dans les simulations, ne perdit pas la leçon. Mais comme toujours, dans son désir de bien faire, de trop bien faire, il eut tôt fait de dépasser la mesure. Car ce n’est pas un vrai malade : c’est un acteur, avec cette circonstance atténuante cependant que s’il joue, c’est avec toute son âme, et sans se douter très clairement qu’il en est ainsi. Comment dans ces conditions un public fanatisé n’aurait-il pas manifesté son admiration à tant de zèle ?

Car si le milieu est à l’origine de la névrose et la crée pour ainsi dire, à son tour la névrose réagit sur le milieu. Celui-ci, au début de l’affaire, n’attendait que des miracles comparables à ceux que nous raconte la vie des saints. Ce fut bientôt tout autre chose qu’on lui présenta. Mais la représentation en fut si réussie qu’il s’y laissa prendre. Et ainsi apparut cet étrange sentiment collectif qui faisait vibrer la foule entière à l’unisson. On connaît mieux maintenant ces aspects si particuliers de la psychologie collective où chaque être, par le fait même qu’il est mêlé à une foule et surtout à une foule ardente, perd pour ainsi dire son individualité propre pour n’être plus que le jouet des courants affectifs déchaînés dans la multitude. On a vu, dans de telles conditions, les hommes les plus pusillanimes devenir des braves animés d’un courage farouche. A Saint-Médard les gens les plus normaux, une fois pris dans l’engrenage, et saisis par l’enthousiasme collectif, devenaient des convulsionnaires, et peut-être parfois se tordaient-ils et se démenaient-ils plus fort que les autres.

Un mot encore et qui a trait maintenant aux épisodes les plus odieux de la convulsion. Je veux parler de ces sévices supportés d’un cœur si léger par les malheureuses convulsionnaires, et aussi de ces secours si généreusement octroyés à leurs souhaits éperdus. Il est bien vrai tout d’abord que l’hystérie émousse la sensibilité à la douleur et qu’elle provoque des anesthésies. Il est banal de le faire remarquer tant cette constatation est vieille. Il est donc permis de penser que les coups portés par les secouristes n’entraînaient que peu ou pas de souffrances. Mais il faut savoir aussi que chez certains êtres, ces violences apportent également de la joie ou plutôt de la volupté. Ce masochisme avant la lettre serait certes tout à fait curieux à étudier dans l’histoire des convulsionnaires. L’étonnante multiplicité des faits par quoi il se manifesta durant ces dix années prouve bien en tout cas la profondeur de cette tendance et aussi sa généralité. De même, la psychologie perverse de tous ces curieux qui stationnaient autour de Saint-Médard pour emplir leurs yeux et leurs oreilles des spasmes et des cris. Eux ne tombaient pas dans les convulsions. Mais ils voyaient et ils écoutaient. Et quand on leur demanda du secours, ils se précipitèrent en masse. Certains, je le crois au moins, étaient sincères dans l’aide qu’ils prodiguaient. Ils la donnaient sans penser à mal, poussés tout simplement qu’ils étaient par des tendances profondément inconscientes. Mais d’autres et la plupart sans doute n’ignoraient pas complètement l’attrait qui les faisait venir à Saint- Médard, ni le sadisme qui les animait.

Tout passe, heureusement, et même les épidémies. Je vous ai dit comment celle des convulsionnaires s’apaisa. Elle le fit comme l’on devait s’y attendre, lorsque le milieu le lui permit et que le monde cessa de s’y intéresser. Un grand nombre d’enragées étaient d’ailleurs en prison où l’isolement leur rendait la sagesse. Pour ceux et celles qui restaient dehors, le jeu n’en valait plus la chandelle. Alors à quoi bon ?

Ainsi prit fin, mais après dix années d’agitation, la grande aventure des convulsions

samedi 7 décembre 2019

Eric Zemmour et les Lumières (2)


Paru sur le site nonfiction.fr, l'article qui suit analyse le propos d'Eric Zemmour sur les Lumières.

 


Lumières, Révolution et patriotisme



Toutefois, là où Gaxotte englobe tous les philosophes dans une commune détestation, symptomatique d’une pensée radicalement contre-révolutionnaire, Zemmour préserve au contraire certaines figures. En effet, rien n’anime plus profondément Éric Zemmour que l’amour de la patrie, entendu comme une naturelle et nécessaire préférence nationale. Aussi Rousseau est-il le seul philosophe des Lumières à trouver grâce à ses yeux – contrairement à Herder, lequel dépeignait le citoyen de Genève comme l’« homme qui envoya à la guillotine » la plupart de « ceux qui gouvernaient la France ». Non sans surprise, l’essayiste concède que, par opposition à la tradition voltairienne, « les historiens marxistes exaltent Rousseau pour mieux défendre Robespierre et Lénine » – affirmation au demeurant des plus erronées : notons simplement qu’en 1939, pour le cent-cinquantenaire de la Révolution française, la Société des Historiens Marxistes (difficile de faire plus explicite) accueillait à Moscou une conférence de Vjačeslav Petrovič Volgin sur le thème : « L’URSS honore la mémoire de Voltaire».



Contrairement à Voltaire, affirme Zemmour, Rousseau aurait donc été le loyal et fervent défenseur d’un patriotisme malmené par l’esprit cosmopolite du temps. Il aurait prêché sans relâche le combat patriotique contre la fraternité universelle tout en « dénonçant les dangers du message universaliste de l’Église ». À l’évidence, la position de Rousseau est bien plus complexe que ce qu’en retient le réductionnisme zemmourien, même si le philosophe posa effectivement le patriotisme et l’humanité comme deux vertus incompatibles. Inspiré en cela par l’exemple antique, il envisageait l’espace de la République comme un monde clos. D’où la radicalité des lignes suivantes tirées de l’Émile :



« Tout patriote est dur aux étrangers ; ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. […] Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ».

(NDLR : E. Zemmour a très récemment répété cette dernière phrase à l'occasion d'un échange musclé avec B-Henri Lévy. Et lors d'une autre interview à Corse Matin, il a opposé de la sorte Voltaire à Rousseau : "Voltaire, c'est l'Européen cosmopolite anglophile et Rousseau, le patriote suisse pour qui le cosmopolitisme est un moyen pour les élites de se détourner de leur propre peuple")



Cependant, Yves Touchefeu, spécialiste du rapport de Rousseau à l’Antiquité et au christianisme, rappelle qu’en dépit de ces virulentes assertions patriotiques, Rousseau savait aussi défendre les valeurs d’une société ouverte et célébrer, en particulier dans son second Discours, les « grandes âmes cosmopolites qui franchissent les barrières imaginaires qui séparent les Peuples ». Il était authentiquement tiraillé entre le patriotisme exclusif et les exigences qu’imposait l’amour de l’humanité, comme en témoignait cette lettre de 1763 adressée au pasteur zurichois Léonard Usteri :



« L’esprit patriotique est un esprit exclusif qui nous fait regarder comme étranger, et presque comme ennemi tout autre que nos concitoyens. Tel était l’esprit de Sparte et de Rome. L’esprit du Christianisme au contraire nous fait regarder tous les hommes indifféremment comme nos frères les enfants de Dieu. La charité chrétienne ne permet pas de faire une indifférence odieuse entre le compatriote et l’étranger, elle n’est bonne à faire ni des Républicains ni des guerriers, mais seulement des Chrétiens et des hommes ».



Zemmour omet sciemment que la société politique envisagée par Rousseau, dans sa délimitation exclusive et excluante, ne constituait elle-même qu’un tout partiel ne demandant qu’à être inscrit dans une entité plus vaste, « la société générale du genre humain ». Il oublie aussi que l’amour de la patrie, chez Rousseau, ne pouvait s’épanouir que si celle-ci garantissait aux citoyens la justice et la protection des lois.



Cette lecture apparaît de surcroît d’autant plus dommageable intellectuellement et politiquement qu’elle interdit de saisir la complexité du rapport de la Révolution française à la notion de patriotisme. Dans la logique zemmourienne, la Révolution, fille de Rousseau, fut animée d’un élan nationaliste et exclusif :



« Le siècle cosmopolite des Lumières s’achèvera par l’accouchement aux forceps de la nation. Le rêve européen des philosophes français finira dans l’impérialisme botté de le “grande nation”. Les révolutionnaires rangeront dans un placard fermé à double tour leurs tirades universalistes et leurs déclarations de paix au monde pour exalter la “patrie en danger” ; ils trouveront tout l’attirail théorique et politique chez leur cher Jean-Jacques ».



À l’instar de Rousseau, cependant, la Révolution connut ce tiraillement entre ses ambitions universalistes et un patriotisme exacerbé par les ambitions politiques du moment présent, puis la guerre aux frontières. Un beau texte de 1791, tiré du Dictionnaire de la Constitution et du gouvernement français, permet de prendre la mesure de l’humanisme qui agitait cette société de patriotes :



« Trop longtemps le patriotisme ne fut qu’un attachement aveugle au pays où l’on était né, un sentiment exclusif auquel chaque peuple immolait tout ce qui n’était pas lui ; de là ces haines qui divisèrent les nations, ces guerres pour lesquelles elles se détruisirent les unes les autres. […]

 Le patriotisme n’est plus pour nous la haine des hommes qui ne sont point nés nos compatriotes, nous leur avons juré la paix, ce n’est plus un amour exclusif pour le coin de la terre qui nous a vus naître, c’est l’attachement à un pays où règnent les lois de la justice et de l’humanité, où il est permis d’aimer et d’admirer tous les hommes qui méritent de l’être quels que soient leur pays, leurs usages, leur religion. La France cesserait d’être notre Patrie si les lois cessaient d’être appuyées sur les principes de l’humanité et de l’équité. Nous adopterions pour Patrie le pays où régneraient ces lois vertueuses. Où la vertu prospérera à l’ombre des lois, où l’égalité règnera entre les hommes, où le nom de maître sera ignoré, où l’homme sera ce que l’a fait la nature, libre et juste, là sera la patrie d’un Français ».


Une ample historiographie, courant d’Albert Mathiez au début du siècle à Sophie Wahnich plus récemment, s’est attachée à démontrer l’ambivalence du rapport de la Révolution au patriotisme et aux étrangers. En dépit de ces déchirements internes, inhérents à la construction complexe d’un « nationalisme ouvert », les rêves d’une « République du genre humain » ne furent jamais tout à fait abandonnés par les révolutionnaires.

 
l'historienne Sophie Wahnich



La haine de la modernité



En définitive, le monde qu’exècre Zemmour n’est autre que celui de la modernité. Mille exemples parcourent son dernier ouvrage, à l’instar notamment de la question de la place des femmes dans la société politique et culturelle. Sur ce point, une fois encore, le schéma zemmourien s’ancre profondément dans une relecture du XVIIIème siècle. Éric Zemmour s’est originellement fait connaître, à l’instar d’un certain Alain Soral, comme l’indéfectible partisan du masculinisme, contre les tendances dégénérescentes de notre société, en proie aux harpies de la « théorie du genre » et sur le point d’efféminer l’ensemble de la population mâle. Or, l’approche zemmourienne du siècle des Lumières apparaît, de part en part, traversée par de semblables élans misogynes.



Dans ce Destin français, les femmes ne sont pas évoquées avant la modernité, en l’occurrence avant François Ier. On doit donc supposer qu’avant cette date, les femmes n’avaient pas d’existence sociale, politique ou culturelle, et que, si l’essayiste n’en souffle pas mot, c’est qu’il ne renie pas ce temps béni. C’est alors que survint François Ier, « roi libertin » qui est « aussi le jouet des femmes ». Les femmes n’adviennent donc au monde de l’histoire qu’en tant qu’êtres manipulateurs. Dès lors, la modernité s’ouvre, le bel ordonnancement des genres s’écroule, les femmes sont partout, inspirent tout, dominent tout. Le XVIIIème siècle « est le siècle de la femme », véritable « basculement idéologique » et « révolution des sexes ». Les femmes du Grand Siècle avaient rêvé d’« imposer leur goût et leur langage » ; celles des Lumières militent pour la philosophie et la science, entraînant et dominant toujours des cohortes d’hommes dociles. Talleyrand vit « entouré de femmes », des femmes « insolentes et aventureuses dans leur jeunesse, décrépites et intrigantes à la fin ». Robespierre « est un prêtre entouré de ses dévots, et surtout de ses dévotes » – car ces mêmes femmes éprises de modernité ne sauraient s’émanciper, semble-t-il, de leur nature irrémédiablement passionnelle. Quant à Madame de Staël, il s’agit rien moins que d’une manipulatrice en chef de la politique européenne :



« À l’été 1808, Madame de Staël réunit en son château suisse de Coppet un aréopage d’esprits brillants et de grands noms, venus des quatre coins d’Europe. Elle anime et domine cette coterie, lui insuffle les mots et les pensées avec lesquels elle stigmatise le gouvernement impérial ; mots et pensées que ses hôtes s’empressent de répandre dans toute l’Europe ».

 (NDLR : une question à laquelle on a consacré plusieurs billets. Voir ici)

Si Zemmour apparaît ainsi comme le dernier rejeton des anti-Lumières, il serait erroné de lire uniquement cette profession de foi comme la réaction pleurnicharde du mâle blanc terrifié par les dynamiques d’une société en mouvement. Son discours n’est en définitive, et quoi que veuille en dire le Point, que le dernier avatar en date d’une pensée hostile à la modernité, structurée au siècle des Lumières, dont le maurrassisme fut sans nul doute l’expression la plus notable du XXème siècle, et qui se voit désormais revivifiée sur la scène politico-intellectuelle en tous points de l’Europe.



Cette impression s’installe effectivement dès le début du livre, à mesure que se glissent, l’air de rien, les noms de membres éminents de l’Action Française, Charles Maurras bien sûr, Jacques Bainville ou Pierre Gaxotte, et ceux de collaborationnistes enragés comme Lucien Rebatet et Robert Brasillach. Loin de constituer un simple habillage folklorique, un pied‑de‑nez aux « bien-pensants » qu’il aime à pourfendre sur les plateaux télévisés, ces références sont le moteur idéologique de son Destin français. À Maurras, le maître à penser de tous ces auteurs, il a repris l’empirisme organisateur, – qui fait de l’Histoire une herméneutique du présent autant qu’un terrain d’expérimentation politique, – le culte de la France et de la raison d’État, l’opposition entre catholicisme, dont le rôle social structurant et la culture imprégneraient la France, et christianisme, religion naïve d’origine juive qui affaiblirait ceux qui la pratiquent, mais aussi une conception monolithique des cultures et des religions, immuables et permanentes, qui permettent de justifier une xénophobie de combat principalement tournée contre les Arabes ou les musulmans – la différence paraît peut claire dans son esprit, quoiqu’il s’en défende. Enfin, comme le maître de l’Action Française, Zemmour postule que l’Europe ne peut être que française dans la mesure où la France serait l’unique l’héritière de Rome. La conséquence logique (car pour Zemmour tout est affaire de logique… ou de sophisme) est que la question européenne devient la seule grande question contemporaine à être presque complètement absente, si ce n’est pour s’attaquer aux mondes anglo-saxon et germanique.




Cette imprégnation maurrassienne – que Zemmour ne tairait sans doute pas si, plutôt que de disséquer ses esclandres, on l’interrogeait sérieusement pour mieux le mettre dans les cordes – est plus largement caractéristique du mouvement néo-nationaliste européen depuis quelques années. Tout un fond intellectuel longtemps frappé d’anathème, et difficilement utilisable en dehors de quelques petites officines d’ultra-droite nostalgiques des années 1930, refait surface aujourd’hui. À mesure que la Seconde Guerre mondiale s’éloigne, de nombreux auteurs perdent de leur charge toxique, soit que la radicalité de leurs engagements soit oubliée, soit que les reconfigurations des droites européennes exigent un renouvellement des inspirations intellectuelles. Alors qu’émerge en France, dans le sillage du mouvement d’opposition au mariage homosexuel, une droite conservatrice hors-les-murs au discours alter-européen, la figure de Maurras recommence à être une référence politique, ce dont témoigne la publication au printemps 2018 de certaines de ses œuvres abrégées aux éditions Robert Laffont, assortie d’une introduction qui fait de son antisémitisme et de sa xénophobie, rageuses, et centrales dans son œuvre, des attributs accidentels, imputables à son époque. On retrouve le même discours dans le traitement que donne Zemmour de la question juive pendant la Seconde Guerre mondiale : accidentelle, annexe et instrumentalisée par des élites culpabilisatrices, soumises à l’étranger pour humilier la France.



Ce décryptage des fondements idéologiques de la pensée de Zemmour permet de prendre la mesure du danger de la réduction biographique des Lumières à une poignée de grandes figures, mais aussi de leur uniformisation sous les traits d’un courant de pensée homogène, omettant du même coup que ces Lumières ne furent pas qu’un ensemble de positions intellectuelles, mais représentèrent aussi un bouleversement dans les pratiques sociales et culturelles. Mais il permet aussi de réfléchir plus avant à la nécessité de considérer le courant des anti-Lumières dans la longue durée, tout en étant attentif aux contextes spécifiques et aux préoccupations politiques contemporaines qui animent ces désirs d’une « autre modernité » ou d’une « contre-modernité ».
(à suivre ici)