dimanche 4 juillet 2021

Antijésuitisme et Lumières

   

Intervention mesurée et très juste du père Thomas, prêtre de la compagnie de Jésus.

 

vendredi 21 mai 2021

Le siècle de la haine , par Marion Sigaut

 


 Achille avait son talon, les Lumières ont Voltaire

Maîtrisant visiblement la synecdoque, Marion Sigaut se sert de lui comme porte d'entrée pour cracher son venin sur l'ensemble des philosophes du XVIIIè.

Dans cette intervention, elle rappelle notamment comment le patriarche de Ferney a discrédité ces braves hommes qu'étaient Maupertuis, Lefranc de Pompignan et Fréron.

Bon, comme ces sujets ont déjà abondamment été traités dans ces colonnes, je me contenterai de vous rapporter les faits. Les faits, rien que les faits...

Mais sans effet de manche pour ma part !

 

Concernant Maupertuis 

Maupertuis

 

Concernant Lefranc de Pompignan 

Lefranc de Pompignan

 

Concernant Fréron et sa haine des Encyclopédistes 

Fréron

 

samedi 1 mai 2021

La police de Paris au XVIIIè siècle (2)

 (lire ce qui précède)

 

Les ouvrages récents de Robert Muchembled (Les ripoux des Lumières) et Hervé Bennezon (Un inspecteur de police parisien sur le terrain) dressent le portrait de deux inspecteurs ayant notamment officié sous la lieutenance de Nicolas-René Berryer.

D'origine modeste, Jean Poussot est d'abord exempt de police avant de devenir inspecteur (en 1738) et de se voir confier quelques années plus tard les quatre départements de la Sûreté (donc le maintien de l'ordre), des juifs, des francs-maçons et de la Librairie. 

Entre 1748 et 1750, alors que Berryer a entrepris de rajeunir le corps des inspecteurs, Poussot impose progressivement son emprise sur les nouvelles recrues que sont Meusnier, Roulier et Chassaigne (ce dernier ayant été conseillé par lui au Lieutenant de Police). Fort de son influence, il obtient en 1754 la responsabilité de l'approvisionnement en céréales de la Halle aux grains, fonction qu'il occupera jusqu'en 1767.


Afin d'améliorer la surveillance des marchands mais également la qualité des marchandises, Poussot constitue plusieurs bandes d'informateurs (de 15 à 20 hommes à chaque fois) qui lui rapportent inlassablement tout ce qui se passe dans le quartier névralgique des Halles.

Membre éminent d'un corps gangrené par la corruption, Poussot ne s'est pas montré en reste pour assurer au mieux ses vieux jours. Ainsi, malgré la modestie de ses revenus officiels (environ un millier de livres / an), il se retrouve en fin de carrière à la tête d'une fortune de 130000 livres, sans compter le château qu'il possède dans l'Orléanais.

C'est en 1782 qu'il quitte définitivement Paris pour s'installer à Mardié en compagnie de son épouse. 

Ci-dessous la recension de l'ouvrage par Marie Houllemare (maître de conférences en Histoire Moderne), parue dans Criminocorpus.

 

Marie Houllemare

 

 

Cette monographie, issue d’un mémoire d’habilitation à diriger les recherches, porte sur un personnage méconnu, important agent de la police parisienne au XVIIIe siècle. Elle s’inscrit dans un courant historiographique dynamique, qui explore le fonctionnement concret de la police parisienne, véritable modèle depuis la mise en place de la lieutenance de police en 1667. Cette étude de cas, qui se revendique de la tradition de l’histoire « vue d’en bas » (par contraste avec des travaux dont le caractère surplombant est un peu exagéré), procède en réalité à une histoire du terrain policier, envisagé au prisme de l’expérience pratique d’un inspecteur. Fourmillant de détails concrets sur le métier, l’auteur donne à voir, en six chapitres foisonnants, un agent de l’État participer au quotidien au renforcement des pratiques de surveillance publique de tous les milieux sociaux de la capitale. Le plan adopté reflète d’ailleurs la difficulté à rendre compte de l’ampleur et de la variété des domaines d’intervention de Poussot, qui agit au contact d’une population extrêmement diverse.

Le premier chapitre replace sa carrière d’inspecteur, dans le contexte des différentes institutions policières parisiennes : la fonction, créée en 1708, est placée sous la double autorité du lieutenant de police et des commissaires de quartier. Recruté en 1738, après un passage dans la maréchaussée de Senlis, Poussot bénéficie de la réforme de mars 1740 qui élargit le corps et les attributions des inspecteurs, tout en les enrichissant, entre autres grâce à la perception de droits sur les hôteliers. Le second chapitre présente sa famille, des marchands de vin bourguignon, et ses deux frères policiers, ainsi que sa formation de terrain. L’auteur en vient ensuite au cœur du sujet, avec un développement (chap. 3) consacré aux espaces parcourus par l’inspecteur : il arpente tous les quartiers et même les campagnes (et surtout les cabarets) autour de Paris (environ 10% des déplacements). Il se charge, entre autres, de répartir les 2742 individus qu’il arrête entre 1738 et 1754 dans les différentes prisons parisiennes : la moitié vont au Grand Châtelet, un cinquième à For-L’Évêque, mais il mène les autres dans plus d’une vingtaine de prisons. Les ressorts juridictionnels parisiens sont ainsi éclairés d’un jour très concret.

Ses missions sont analysées plus avant dans le quatrième chapitre, construit autour des « déclarations », par lesquelles il enregistre les demandes qui lui sont faites, environ une par jour (dont la moitié pour des vols). Les patrouilles auxquelles il participe quotidiennement sont fondamentales dans le dispositif policier de surveillance de la capitale. Homme de la nuit, il parcourt Paris pour montrer le pouvoir public en action : circulant en carrosse, vêtu de son uniforme bleu, doté d’une épée et d’un bâton d’ébène dont le pommeau est gravé des armes royales, il incarne pleinement l’ordre public. La moitié de ses déplacements environ vise à des arrestations, parfois difficiles. Le cinquième chapitre dresse la comptabilité de son action, en montrant, entre autres, qu’il surveille les ambassades, poursuit les bandes organisées et rattrape des déserteurs. Enfin, le dernier chapitre aborde le tissu social dans lequel il s’inscrit directement, entre protecteurs et informateurs. Il traite aussi de sa mission de surveillance des marchés à partir de 1754, à la fois des prix et du personnel, surtout aux Halles (900 personnes environ). À partir de 1768, il reçoit une pension en tant qu’inspecteur honoraire, puis se retire dans son « Château », une belle demeure près d’Orléans, à Mardié, où il meurt en 1791.

La richesse descriptive de l’ouvrage, appuyée sur les archives professionnelles de Poussot, ne peut résoudre tous les secrets de ce personnage ambigu aux multiples facettes. Le premier mystère est celui de son enrichissement, dont l’auteur montre bien qu’il est démesuré en regard de la mince fortune de ses ascendants et des revenus modestes de sa charge (moins de 1000 livres par an net). Il possède en 1783 un patrimoine de 130000 livres, en plus du « Château » de Mardié, mais des dettes d’un montant de 36 000 livres environ. Cet enrichissement semble lié à la frontière floue entre service du public et intérêts privés : Poussot exerce-t-il, de par sa fonction et sa connaissance de nombreux secrets, une forme de chantage sur ses 63 débiteurs ? De l’accumulation d’objets sous scellés, qu’il conserve à son domicile et doit restituer en 1760 (p. 214) aux indélicatesses de son collègue, Dadvenel, Hervé Bennezon suggère à demi-mots que les fonctions d’un inspecteur de police lui offrent des opportunités d’enrichissement rapide.

Une seconde question irrésolue concerne les modalités de travail de Poussot, tout particulièrement les arrestations auxquelles il procède, car il est difficile de saisir la part d’arrestations préparées et spontanées dans son activité. Il est évident que des informateurs réguliers lui permettent d’arrêter 10 colporteurs de nouvelles à la main ou 63 auteurs de libelles interdits (p. 200-201), comme de démanteler plusieurs bandes criminelles. Mais quelle est la part des dénonciations occasionnelles ? Sur quelles indications, arrête-t-il lors d’une patrouille nocturne, le fossoyeur du cimetière des Innocents, transportant dans sa hotte un cadavre d’enfant à vendre pour dissection (p. 186) ? Repère-t-il lui-même les 146 déserteurs qu’il fait enfermer ? Ses réseaux d’information, à peine suggérés, car probablement peu apparents dans ses rapports, lui permettent néanmoins en tout cas de participer à la rédaction des gazetins de la police et de se faire l’interprète de l’opinion parisienne dans des écrits à destination du lieutenant général de police, Berryer, avec le Journal de l’inspecteur Poussot (1747-1748). Sa pratique de l’écrit reste le dernier mystère Poussot : l’inspecteur écrit, beaucoup, consignant dans ses registres (dans les Archives de la Bastille, à la bibliothèque de l’Arsenal), les procès-verbaux de patrouilles et de captures, mais aussi des plaintes, des rapports sur les rumeurs. Pour autant, une partie de ses rapports est « lacérée », nous dit l’auteur ; des feuillets manquent ; aucun relevé de son activité n’est conservé entre février 1750 et septembre 1751. Pendant cette période, l’affaire des enlèvements d’enfants agite Paris et Poussot est lui-même accusé d’être impliqué1. A-t-il fait volontairement disparaître ses notes de travail sur cette période ? ou été mis à pied ? Ces destructions volontaires d’archives (alors même que le lieutenant de police Berryer croule sous la documentation qu’il réunit à la même période), tout autant que les écrits justificatifs du lieutenant de police Lenoir, sont autant de révélateurs de l’enjeu majeur que constitue la mémoire professionnelle des policiers au XVIIIe siècle.

 

(à suivre)

 


dimanche 18 avril 2021

La police de Paris au XVIIIè siècle (1)

 Responsable de la sûreté de Paris, mais également de son approvisionnement, le lieutenant général (office créé en 1667 sous Louis XIV) administre les vingt quartiers de la capitale et dispose en tant que magistrat d'un tribunal au Châtelet.
Dépendant du secrétaire d'Etat à la Maison du Roi, il est amené à se rendre chaque semaine à Versailles pour y rendre compte de ses activités.
Les 48 commissaires du Châtelet placés sous ses ordres gèrent le plus souvent leurs quartiers en binômes.


  

Parmi eux, quelques noms connus, notamment en raison des événements survenus au cours du printemps 1750, lorsque la population parisienne s'est révoltée contre les enleveurs d'enfants.

(voir ici)



On se souvient notamment du commissaire Desnoyers (quartier St Eustache), dont la maison a été prise d'assaut par les émeutiers, et de Delavergée quartier Palais-Royal), pris à partie car il avait donné refuge à l'un des enleveurs.

Conseillers du Roi, les commissaires portent la robe noire, la perruque et un bâton d'ivoire censé représenter leur autorité. Ils habitent dans leur quartier, y reçoivent les plaignants, dressent les procès verbaux et apposent les scellés après un décès.

Pour compléter le tableau, on mentionnera la compagnie des inspecteurs de police, environ une vingtaine placés sous l'autorité d'un commissaire ainsi que du lieutenant de Police, mais également en charge des départements les plus sensibles : prostitution, spectacles, juifs, francs-maçons, Librairie, sûreté, ports... 

Hommes de terrain, les inspecteurs portent l'épée, un uniforme bleu, ainsi qu'un bâton d'ébène. Ils peuvent faire appel aux archers de l'hôpital, à la compagnie du guet (cavalerie et infanterie), voire aux gardes-françaises (plus de 3000 soldats massés aux portes de la ville).

(à suivre ici)

jeudi 11 février 2021

LES AVENTURES DU JEUNE VOLTAIRE

   

"Vous allez encore parler de religion et de politique ? 11 mois à la Bastille ne vous ont pas suffi ?

Cette première contre-vérité, extraite du teaser, ne laisse rien augurer de bon.

Et que dire de l'article ci-dessous, extrait du journal 20 minutes ?

 

 

Comment devient-on Voltaire ? C’est le sujet de la mini-série en quatre épisodes Les Aventures du jeune Voltaire (…) un biopic qui s’intéresse, comme l’indique son titre, à la jeunesse de François-Marie Arouet, dit Voltaire. De quoi rebuter certains qui pourraient craindre une énième fiction historique un peu scolaire dans le cadre de la mission éducative de la chaîne publique. C’est tout le contraire. Comment Les Aventures du jeune Voltaire dépoussièrent le biopic historique sans trahir le philosophe des Lumières ?

« L’angle proposé est un angle complètement nouveau, c’est le jeune Voltaire, un homme parmi les hommes », se réjouit Anne Holmes, directrice de la fiction de France Télévisions, avec qui 20 Minutes s’est entretenue lors d’une table ronde virtuelle organisée par France 2.

Si l’on connaît le vénérable philosophe des Lumières, l’auteur de Zadig et Candide réfugié à Ferney, le défenseur de l’affaire Calas, on connaît moins la vie, les aspirations, l’énergie et la vivacité d’esprit de François-Marie Arouet. « On a tout de suite été séduit par la vie de ce Voltaire qu’on ne connaissait pas. Le format en 4 épisodes s’est imposé parce qu’il y avait des rebondissements dans sa vie, écrite comme une sorte de polar romanesque », poursuit Anne Holmes.

 

Voltaire, « un rocker, un insurgé »

 

Georges-Marc Benamou, Henri Helman et Alain Tasma, à l’écriture, n’ont pas abordé Voltaire comme un monument, mais comme un jeune homme rebelle en pleine construction. « On a assez vite sympathisé avec ce Voltaire. On a assez vite aimé le bonhomme. On n’était pas dans une position de surplomb », raconte Georges-Marc Benamou, le créateur de la série.

Résultat à l’écran ? On suit les tribulations rocambolesques d’un fils de notaire parisien dans les dernières années du règne de Louis XIV. François-Marie Arouet est tout à la fois, impertinent, doué, libertin, et arrogant. Ce jeune roturier veut tout : la gloire, les femmes et l’argent. « C’est un aventurier, un rocker, un insurgé, d’abord très ambitieux, mais qui, par ses maladresses, ses combats, son engagement, va avoir une vie absolument palpitante », raconte Georges-Marc Benamou. « Ce jeune homme ambitieux, égoïste, va s’ouvrir progressivement au monde avec générosité », renchérit le réalisateur Alain Tasma, à qui l’on doit la mise en scène d’Aux animaux la guerre.

 

Voltaire, un héros moderne

 

L’idée est de « redécouvrir Voltaire, dans sa jeunesse, dans ses passions, et dans ses échecs », poursuit-il. Placé chez les Jésuites du lycée Louis-le-Grand, il sympathise avec les rejetons de la noblesse. « C’est un jeune homme d’aujourd’hui, mais dans un monde d’hier, un monde où les classes sociales sont incroyablement cloisonnées, où la pesanteur religieuse est incroyablement lourde », analyse Georges-Marc Benamou.

François-Marie Arouet va se rebeller contre ce système : en plaquant avec fracas l’école de droit où son père veut le contraindre, en écrivant des pièces de théâtre et des pamphlets… Ces derniers lui vaudront un séjour de onze mois à la Bastille, alors qu’il n’a que 23 ans. « C’est un aventurier de la liberté, c’est le Coluche des Lumières », souligne Georges-Marc Benamou. Et d’insister : « L’idée de sortir de sa classe sociale, de lutter contre les fanatismes religieux, il a inventé la liberté contemporaine, et ce n’est pas sans résonance avec l’époque dans laquelle on vit. »

 

Voltaire, un « féministe incroyable »

 

« Il était un féministe incroyable », lance Alain Tasma. C’est l’un des combats les moins connus de Voltaire, il a pris la défense des femmes dans ses essais. « Voltaire a été un très grand amoureux. Il l’a écrit, il l’a dit et il s’est appuyé sur ses rencontres féminines » pour se construire, rappelle Alain Tasma. Voltaire a « une certaine modernité relationnelle, dans son rapport aux femmes, à la liberté sexuelle, il est assez étonnant pour son époque », confirme Georges-Marc Benamou.

Si la série ne couvre pas sa relation avec Emilie du Châtelet, celle qui le marque le plus, elle dépeint ses premières amours et son rapport aux femmes, dans une époque qui fait peu cas d’elles. « Elle était sa conseillère, son amie, et en même temps son amante. Ils étaient assez libres », résume Christa Theret, au sujet d’Adrienne Le Couvreur, l’une des maîtresses du jeune Voltaire.

Si les idées du jeune Voltaire nous apparaissent résolument modernes, si sa vie semble sulfureuse et rocambolesque, c’est parce que la mise en scène d’Alain Tasma et l’interprétation énergique de Thomas Solivérès lui redonnent toute sa vitalité et son audace. L’idée « était d’essayer de sortir au maximum de l’époque, de réussir à en faire un personnage d’aujourd’hui », considère Thomas Solivérès.

Alain Tasma ne raconte pas la figure historique Voltaire, il nous immerge au cœur de la vie tumultueuse d’un jeune héros fascinant. Sa caméra place le spectateur au cœur de l’action. A l’instar de ce plan audacieux et surprenant qui ouvre la série qui nous propulse dans l’intimité de l’accouchement du héros. Une réalisation résolument moderne, qui bouscule les codes tout autant que son héros.

 

In 20 minutes

mardi 20 octobre 2020

Faut-il punir les blasphémateurs ?

Loi civile, loi morale, loi religieuse... 

Les événements que nous venons de vivre posent une fois encore la question du droit, sujet déjà central à l'époque des Lumières, notamment dans le combat mené par Voltaire contre l'institution judiciaire de son temps.

Car le droit que s'arrogent aujourd'hui certains hommes de "châtier" leurs prochains, notre justice d'Ancien Régime l'appliquait de manière tout aussi implacable.

 

Diot et Lenoir, brûlés en place publique pour "crime de sodomie"


Rappelons pour commencer que la procédure pénale était alors largement réglementée par l'ordonnance royale datant d'août 1670 et dont vous trouverez le texte ici.  Comme l'explique fort bien D. Jousse dans son Traité de justice criminelle (1771), on peut à cette époque différencier trois types de "crimes", selon l'"objet" auquel ils portent atteinte : les crimes de lèse-majesté (divine ou humaine) et ceux qui s'en prennent aux particuliers : la première catégorie comprend les blasphèmes, les impiétés, l'athéisme (...) ; la seconde comprend les attentats contre la personne du roi et son gouvernement ; la dernière catégorie est celle qui fait offense aux personnes (à leur corps, leur honneur, leurs biens...).
Ce préalable posé, expliquons quel fut  le véritable objectif des Lumières (de Voltaire en particulier), à savoir laïciser la justice et la dépouiller de fondements théologiques qui confondent crime et péché.
Cette revendication imposait en parallèle une réflexion sur la proportionnalité des délits et des peines

 Plus tôt dans le siècle (dans l'Esprit des lois, en 1748), Montesquieu avançait déjà de telles propositions, à savoir que le blasphème et l'impiété ne devaient pas relever des hommes, mais uniquement de Dieu. Pour lui comme pour Voltaire, aucun principe religieux n'avait à interférer dans la pratique judiciaire. Le patriarche de Ferney dira avec la malice qui le caractérise : "il est absurde qu'un insecte croie venger l'être suprême. Ni un juge de village, ni un juge de ville, ne sont des Moïse et des Josué" (Commentaire sur le livre Des délits et des peines, 1766). Précisons d’ailleurs avec Benoît Garnot (il enseigne à l'université de Bourgogne) que ledit Voltaire ne s'est véritablement intéressé à la question judiciaire (l'affaire Calas, notamment) que dans le cadre de son combat anticlérical.

 

Condamné pour blasphème et impiété

 

Il n’appartient à personne de condamner le fonctionnement de la justice pénale du XVIIIè siècle. Pour donner sens au combat mené par les intellectuels des Lumières, je me contenterai donc de rappeler quelques cas de condamnation (j'ai volontairement souligné la nature du crime commis) :

- Arrêt du 4 décembre 1719 par lequel le nommé Claude Detence de Ville-aux-bois, pour blasphèmes, a été condamné à faire amende honorable in figuris, à avoir la langue percée, et aux galères à perpétuité.
- Autre arrêt de la Cour du 29 juillet 1748... par lequel Nicolas Dufour, pour avoir proféré plusieurs horribles et exécrables blasphèmes contre le Saint nom de Dieu, la Sainte Eucharistie et la Sainte Vierge, a été condamné à faire amende honorable nu en chemise et la corde au col, ayant écriteaux devant et derrière, portant ces mots, blasphémateur du Saint Nom de Dieu..., et ensuite à avoir la langue coupée et à être pendu, et son corps brûlé et réduit en cendres.
- Autre arrêt du 13 mars 1724... par lequel Charles Lherbé, nourricier de bestiaux, pour blasphèmes et impiétés exécrables a été condamné... à avoir la langue coupée et à être brûlé vif.
Vous trouverez ces cas mentionnés dans le Traité de justice criminelle (1771) (à partir de la page 266, ici)

mardi 22 septembre 2020

Les Etats Généraux vus par Jean-Christian Petitfils (3)

 Les extraits qui suivent proviennent d'une contribution de l'écrivain Jean-Christian Petitfils au Livre Noir de la Révolution Française (2008). 

Il propose ici une relecture très personnelle de la convocation des Etats Généraux.

 

(pour lire ce qui précède)

L'élément déclenchant fut, comme l'a montré l'historien Timothy Tackett, le refus des députés de la noblesse de vérifier leurs pouvoirs en présence de ceux du tiers. En réaction, ceux-ci se constituèrent en assemblée autonome le 12 juin. Il fallait « couper le câble», comme disait l'abbé Sieyès. Le 17, cette assemblée à laquelle s'étaient joints quelques membres du clergé, dont l'abbé Grégoire, se proclama «Assemblée nationale ». «Ce décret, dira avec pertinence Mme de Staël, était la Révolution même. » Le 19, les délégués du clergé décidèrent de rejoindre le tiers. Le 20, redoutant la dissolution des états généraux, les membres de la nouvelle assemblée prononcèrent le fameux serment du Jeu de Paume, jurant de ne pas se séparer tant qu'une constitution du royaume n'aurait pas été rédigée.

Au regard de l'ancien droit et des institutions monarchiques, c'était un coup d'État sans précédent, un gigantesque déplacement de pouvoir mettant à bas tout l'édifice séculaire du mystère capétien, auréolé du sacre de Reims. L'assemblée s'était emparée du pouvoir constituant au nom de la souveraineté nationale, telle que l'avait définie Sieyès dans sa fameuse brochure, et elle entendait l'exercer en plénitude, dépouillant le roi de sa propre souveraineté.

Le moment était capital, décisif, même si les députés mirent un certain temps à en tirer toutes les conséquences. On passait d'une représentation de la nation à l'ancienne, assise sur la juxtaposition des intérêts sociaux, à celle d'une nation moderne, fondée sur un corps politique unifié, englobant l'ensemble des citoyens, dans laquelle en définitive le roi n'avait plus sa place, sinon comme un simple fonctionnaire. À l'absolutisme monarchique, qui dans la réalité n'était qu'une fiction, compte tenu de la multitude des corps intermédiaires de l'Ancien Régime, se substituait l'absolutisme populaire, pouvoir fort, redoutable, détenteur de toute autorité, exécutive, législative et judiciaire, enclin par son origine comme par sa nature à la toute-puissance. Le rejet du bicaméralisme en septembre ne fit qu'aggraver le mouvement. Ce concept d'une souveraineté unique, appartenant à la nation et s'incarnant dans une assemblée omnipotente, allait peser lourd sur la suite de la tragédie révolutionnaire. Bientôt, on verra l'assemblée réduire les pouvoirs du roi telle une peau de chagrin, voulant légiférer jusque dans le domaine religieux, au point de se prendre parfois pour un concile œcuménique! «Nous sommes une convention nationale, dira le député Camus le 3 mai 1790. Nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas» ! Cette appropriation sans partage de la souveraineté par une assemblée élue rendait impraticable toute monarchie constitutionnelle, malgré la bonne volonté de Louis XVI, prêt pourtant, pour le bonheur de son peuple, à tenter l'expérience. Roi réformateur, ayant accepté la fin de la société d'ordres, les droits de l'homme et à peu près toutes les transformations de la société civile, il aurait pu être le meilleur roi possible pour la Révolution naissante, mais c'est elle finalement qui, par son intransigeance dogmatique, n'a pas voulu de lui.

Il est permis de penser que tous les maux ultérieurs de la Révolution, l'emballement des événements, les désordres, le déchirement des factions, le déchaînement des violences, la Terreur elle-même,trouvent leur origine dans cet acte fondateur. Une si brutale et si violente révolution juridique permet aussi de comprendre pourquoi la démocratie française sera fort différente des démocraties britannique ou américaine, sagement hérissées de contre-pouvoirs, respectueuses du droit des minorités et qui, elles, n'ont pas eu l'audace prométhéenne de placer au centre de leur réflexion politique la question quasi métaphysique de la souveraineté originelle.

La rupture radicale est souvent l'ennemie du bien commun

dimanche 16 août 2020

Les Etats Généraux vus par Jean-Christian Petitfils (2)

Les extraits qui suivent proviennent d'une contribution de l'écrivain Jean-Christian Petitfils au Livre Noir de la Révolution Française (2008). 
Il propose ici une relecture très personnelle de la convocation des Etats Généraux. 




À l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789, le monarque avait donc récupéré une large capacité de manœuvre. Sans doute la situation sociale était-elle devenue délicate au fil des mois. En avril, la troupe avait dû réprimer durement l'émeute Réveillon, qui avait fait tache d'huile aux faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel. On avait dénombré au moins 300 morts. On peut néanmoins penser qu'en dépit de ces troubles liés à des difficultés économiques que l'Ancien Régime connaissait régulièrement, la France, à ce moment-là, aurait pu évoluer en douceur vers un nouveau régime, conduisant à la disparition de la société d'ordres. Au vieil absolutisme monarchique se serait substituée une monarchie constitutionnelle dotée d'une représentation permanente des peuples. De là sans doute serait née progressivement une monarchie parlementaire, qui aurait maintenu dans son principe - et c'est ce qui était important pour la stabilité de l'ordre public - la souveraineté royale. C'est ce qui était advenu à l'Angleterre après sa Glorious Revolution de 1688. L'évolution vers la « modernité» s'était faite en douceur au cours du XVIIIe siècle. 
Aujourd'hui encore, en Grande-Bretagne, la reine est, en son Parlement, la « fontaine des pouvoirs ». Elle est pleinement souveraine, ce qui n'empêche pas la nation britannique d'être l'une des plus démocratiques du monde.

Pourquoi donc et comment cette marge de manœuvre dont Louis XVI disposait à l'ouverture des états généraux a-t-elle été gâchée?

Trois facteurs principaux au moins expliquent le déclenchement de la crise révolutionnaire de juin, «tragédie centrale du règne », comme l'a bien vu l'historien britannique John Hardman.

Le premier fut la singulière division du Conseil du roi et de la cour. Une large partie de l'entourage royal rejoignit le clan des partisans de l'absolutisme animé par le comte d'Artois: le groupe des Polignac, favorable au début à la modernisation de la monarchie administrative, et la reine elle-même, qui allait exercer sur son mari une influence néfaste. Tous estimaient qu'il fallait mettre un coup d'arrêt à la fermentation de l'opinion. Artois avait dit à son frère que «sa couronne était en danger, que Necker était un second Cromwell ».

Le second facteur fut le refus de Necker, à qui incombait la conduite des affaires intérieures, de proposer aux états généraux un programme détaillé de réformes. L'assemblée des députés, forte de 1 154 membres, réunie à l'hôtel des Menus-Plaisirs, se trouva ainsi livrée à elle-même, après une séance d'ouverture le 5 mai, magnifique quant au déploiement du faste monarchique, mais atone sur le plan politique et qui laissait sur leur faim les éléments les plus réformateurs. Le discours de Necker, en particulier, faisait étalage de chiffres, de technique financière, au milieu d'un flot de lieux communs, évoquait longuement la dette et le déficit, sans proposer le moindre remède. Personne ne comprit où il voulait en venir. Et ce fut tout. Des semaines furent perdues ensuite à vérifier les pouvoirs des élus, dans une vive atmosphère de tension entre les trois ordres. L'inaction engendra l'exaspération.

Le dernier facteur fut la maladie du petit dauphin, Louis Joseph Xavier, qui mourut de tuberculose à sept ans, le 4 juin. Louis et Marie-Antoinette furent accablés par ce décès, qui ne souleva pas la moindre émotion dans l'opinion. «À partir de ce jour-là, écrira la reine à son frère Léopold, le peuple est en délire et je ne cesse de dévorer mes larmes. » Les députés du tiers, qui avaient élu Bailly comme doyen - Bailly qui déclarait: «Vos fidèles communes (ainsi désignait-il, à l'image de l'Angleterre, l'assemblée particulière du tiers état) n'oublieront jamais cette alliance du trône et du peuple contre les aristocraties» -, insistèrent pour être reçus par le roi, comme l'avaient été les nobles. Sans succès. Louis, tout à sa douleur, refusa, en s'interrogeant: «N'y a-t-il pas un père parmi ces gens-là? » Les députés bretons du tiers, particulièrement hostiles à la noblesse, tous membres du club Breton, ancêtre du club des Jacobins, allèrent trouver l'ancien intendant de Bretagne, Bertrand de Molleville, et lui demandèrent eux aussi comment approcher le roi et le soutenir dans sa volonté de réformes. La délégation, une fois de plus, fut éconduite. Le garde des Sceaux Barentin, acquis à la faction du comte d'Artois, faisait barrage devant le roi, de plus en plus isolé et enfermé dans un impénétrable silence. L'autisme apathique du pouvoir, incapable de communiquer, l'irritante aboulie du roi, l'attentisme prudent de Necker créèrent un climat de malaise, d'incertitude et d'incompréhension qui allait vite dégénérer. L'image débonnaire et paternelle du monarque se brouilla sans doute dès ce moment-là. Ce fut en tout cas la vacuité du gouvernement royal qui déclencha le mouvement de 1789. Les députés des états généraux n'étaient pas à l'origine des révolutionnaires, ils allaient le devenir.

(à suivre ici)

mardi 7 juillet 2020

Les Etats Généraux vus par Jean-Christian Petitfils (1)


Les extraits qui suivent proviennent d'une contribution de l'écrivain Jean-Christian Petitfils au Livre Noir de la Révolution Françaisen (2008). 
Il propose ici une relecture très personnelle de la convocation des Etats Généraux.
 
JC Petitfils

Qu'allait faire Louis XVI? À un Conseil élargi, tenu le 27 décembre, les discussions furent particulièrement vives. Les avis divergeaient parmi les ministres et secrétaires d'État. En définitive, Louis se prononça en faveur de la double représentation du tiers. La reine, exceptionnellement conviée au Conseil, qui s'était exclamée au cours de la crise de mai: « Je suis la reine du tiers, moi! », approuva. Une question subsistait, celle du vote.
Devait-il se faire par tête ou par ordre? Il fut décidé que les ordres régleraient eux-mêmes la question. C'était déjà un progrès, même si les fondements de la société d'ordres n'étaient pas remis en cause, pas plus, bien entendu, que la souveraineté royale. Plus importante était l'acceptation par le monarque de la tenue d'états généraux périodiques, chargés de voter les nouveaux impôts notamment, première étape d'un système de monarchie constitutionnelle. Pour tenir compte de la volonté populaire, Louis XVI bousculait jusqu'à la sacro-sainte constitution coutumière de son royaume, défendue par ses prédécesseurs! Osera-t-on encore dire qu'il n'était pas un roi réformateur?
Cependant, la situation économique s'était aggravée. En raison d'un automne et d'un hiver très rigoureux (le gel avait partiellement paralysé l'économie du royaume), la misère avait gagné les campagnes, jetant sur les routes des milliers de désœuvrés et de chômeurs. La disette, voire dans certaines zones la famine, menaçait. La question du ravitaillement des villes devenait épineuse, malgré le retour au contrôle des approvisionnements (la « police des grains») dès septembre 1788 et les achats de farine à l'étranger. Le prix du pain atteindra le 14 juillet 1789 un record, jamais égalé depuis la mort de Louis XIV. Le climat social s'alourdissait. Un climat pré-insurrectionnel s'installait, encouragé par l'attente des états généraux. On ne comptait plus les pillages de boulangeries, de greniers à sel ou de granges dîmières. Des émeutes de la misère éclataient un peu partout en province, jusque dans les grandes villes.
La bataille électorale pour la désignation des députés aux états généraux se déroula cependant dans une totale liberté d'opinion. Journaux, pamphlets, libelles, brochures proliférèrent. Les autorités se montrèrent fort libérales, supprimant la censure et autorisant la réouverture des clubs. Les sociétés de pensée, les loges franc-maçonnes, les comités mesmériens, sans leur attribuer le rôle primordial que certains ont cru leur assigner, contribuèrent grandement à la mise en forme des cahiers de doléances et à la diffusion de modèles pré-rédigés. L'historien Augustin Cochin l'a fort bien montré. La plus importante des associations politiques était la « Société des Trente », fer de lance du parti national, qui comptait dans ses rangs les ducs de La Rochefoucauld, de Luynes, de Montmorency-Luxembourg, le marquis de La Fayette, Mgr de Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le vicomte de Mirabeau, Condorcet, les frères Lameth, le président Le Peletier de Saint-Fargeau, l'avocat général Hérault de Séchelles, le conseiller Du Port ...
Dans la foisonnante littérature politique qui circulait à cette époque, deux ouvrages connurent un franc succès : les Mémoires sur les états généraux du comte d'Antraigues, rousseauiste et violemment anti-absolutiste, qui représentait le courant aristocratique et réactionnaire, nostalgique de la féodalité, et Qu'est-ce que le tiers état?, paru anonymement au début de 1789 et dont l'auteur était l'abbé Sieyès. Ce dernier brûlot occupe une place capitale dans l'histoire de la pensée politique en ce qu'il énonce avec une clarté inégalée le principe de la souveraineté nationale. On connaît la formule lapidaire par laquelle il commence:
 « Qu'est-ce que le tiers état? Tout.
Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien.
Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose. »
Formule percutante, mais inexacte si l'on poursuit la lecture de l'opuscule: Sieyès, en réalité, déniait toute représentativité aux deux autres ordres constitutifs de la nation, le clergé et la noblesse.
« Le tiers est la nation tout entière », martelait-il. Ce sera donc à lui d'être le « tout ». « Le tiers seul, dira-t-on, ne peut pas former les états généraux. Eh bien, tant mieux ! Il composera une assemblée nationale. » L'abbé posait ainsi la question de la souveraineté nationale, détentrice non seulement du pouvoir législatif, mais aussi du pouvoir constituant, ce qui signifiait implicitement la subordination totale du monarque à la volonté politique exprimée par l'«assemblée nationale» à venir. Jusque-là, la souveraineté royale tirait sa puissance et sa justification - en dehors, bien sûr, de l'affirmation de son origine divine - du monopole du pouvoir politique qu'il assumait face à la diversité des corps et des ordres. La souveraineté nationale, exprimée par Sieyès, était exclusive de la souveraineté monarchique.
Louis XVI, évidemment, ne pouvait faire sienne cette théorie.
Il considérait que les états généraux représentaient la diversité des intérêts du pays et non les opinions ou les idées politiques. En aucune manière, même s'il acceptait désormais leur consultation périodique, il ne pouvait voir en eux autre chose qu'un organe consultatif destiné à éclairer ses décisions. Selon la bonne tradition monarchique, la plénitude des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire lui revenait. Lui seul faisait corps avec la nation.
Il escomptait donc que cette diversité des intérêts à représenter apparaîtrait au cours de la campagne électorale. C'est la raison pour laquelle, contrairement à Marie de Médicis au moment des états de 1614, il n'intervint pas dans la bataille des candidats ou l'élaboration d'un programme. Il ne s'était évidemment pas rendu compte qu'il avait perdu le monopole du politique et que la bataille avait changé de front. « Il ne s'agit plus que très secondairement du roi, du despotisme et de la Constitution ; c'est une guerre entre le tiers et les deux autres ordres », observait le journaliste Mallet du Pan en janvier 1789.
Pourtant, la situation ne paraissait nullement alarmante. La brochure de l'abbé Sieyès n'énonçait qu'un point de vue minoritaire et fort radical que les autres membres du parti national ne reprenaient pas encore à leur compte. Des quelque 60 000 cahiers de doléances ressortait une aspiration générale à la liberté et au respect de la propriété. Beaucoup souhaitaient la suppression des lettres de cachet, la réunion périodique des états généraux, le consentement de l'impôt et de l'emprunt par la représentation nationale ... Tout cela était d'ailleurs plus ou moins acquis, hormis peut-être la disparition pure et simple de la justice retenue du roi (les lettres de cachet), qui permettait de régler sans publicité ni retard des questions délicates, touchant parfois à l'honneur des familles. En revanche, personne ne remettait en cause le caractère monarchique du régime. Nombre de cahiers qualifiaient Louis XVI de « roi sauveur », « père du peuple, régénérateur de la France », «monarque libérateur », «meilleur des rois» vers qui convergeait un « transport d'amour et de reconnaissance». .. Globalement, le peuple souhaitait ardemment une alliance entre la Couronne et le tiers, contre les aristocraties.

(à suivre)

lundi 22 juin 2020

L'inspecteur Jean Poussot, raconté par Hervé Bennezon

Dans cet ouvrage, l'historien Hervé Bennezon retrace le parcours d'un des plus efficaces inspecteurs parisiens du XVIIIè siècle.

Un travail de fourmi remarquablement documenté.


Dans sa préface, Robert Muchembled précise que Hervé Bennezon est "le premier historien à décrire l'existence et les actions d'un représentant de base de l'autorité, qui arpente inlassablement les rues de Paris... Il reste au lecteur à découvrir ce bel essai d'histoire vue d'en bas, écrit avec autant de talent que de modestie."

jeudi 11 juin 2020

A mort, les Lumières !

Article intéressant trouvé sur le blog de Médiapart


A MORT LES LUMIERES ! 

 

La philosophie des Lumières est aujourd’hui violemment prise à partie. Ennemie de toujours pour le courant réactionnaire ou l’extrême-droite, elle est désormais également dénoncée par une partie de la Gauche. Certes, le fait, historiquement, n’est pas tout à fait nouveau mais il prend de l’ampleur. En effet, c’est maintenant sans aucune pudeur ni scrupule que l’idéal du Progrès, le règne de la Raison et l’Universalisme sont dénoncés. Les Lumières, dès lors, apparaissent comme étant, au mieux, obsolètes, au pire, néfastes. Le discours anti-Lumières, circonscrit à des sphères politiques connues et identifiées, n’est pas une nouveauté mais il se trouve qu’aujourd’hui il déborde largement de ces champs et se diffuse également au sein de la population où il se révèle être un dissolvant de la démocratie. Il y a donc danger. Philippe Val, qui fut rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, avait en son temps tiré le signal d’alarme (Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous, Grasset, 2008). Mais Val n’est pas, n’est plus, une référence en ces temps de Zemmour et consorts.
Kant et Voltaire ? Diderot et Montesquieu ? Aux orties ! La philosophie des Lumières et son corollaire, les droits de l’homme, seraient devenus une sorte d’intégrisme, la face cachée d’une dictature morale (la bien-pensance), contre lesquels il est de bon ton de lutter au nom de… la liberté d’expression ! Voilà exactement ce que promeut Marion Maréchal-Le Pen dans sa nouvelle école (ISSEP, Lyon). Là, il convient de réactiver les penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle (de Bonald, de Maistre) ou, plus proches de nous, les « identitaires »,  les « décadentistes » ou autres « déclinistes ». Voilà qui ne pourra que satisfaire Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et ex patron de la chaîne Histoire (sic) qui a clairement condamné les mythes du progrès et de l’égalité dans son ouvrage La Cause du peuple (Perrin, 2016). On pourrait s’étonner que M. Buisson défende la cause du peuple mais il n’en est rien, c’est une longue tradition à l’extrême-droite aujourd’hui largement réactivée et qui s’étend. De plus, dans certaines circonstances historiques le peuple peut être contre la démocratie (on pourra lire Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie, Editions de l’Observatoire, 2018).
Un numéro de Charlie-Hebdo (janvier 2019), qu’il convient de souligner puisque depuis 2015 « On est tous Charlie » ( !), se demandait qui voulait éteindre les Lumières. Et le danger est bien plus grand que celui représenté par les seuls frères Karachouaki… Ainsi, pour les contempteurs, nous serions tous aveuglés par les Lumières. Ce qui, en un sens, semble logique et souhaitable… La critique des Lumières, longtemps cantonnée à des cercles politiques précis ou à des positions littéraires et esthétiques somme toute marginales, devient aujourd’hui monnaie courante et semble même constituer, par une inversion sémantique originale, un espoir d’émancipation. Ces pauvres philosophes du XVIIIe siècle, qui ne demandaient qu’émancipation des tutelles morales, religieuses et politiques de leur temps, les voilà pourvoyeurs d’un conservatisme obsolète, voire, et plutôt, d’une forme de tyrannie intellectuelle et morale. C’est le comble ! Si l’on s’intéresse à la situation actuelle, Voltaire, Diderot, pour ne citer qu’eux, promoteurs d’une Europe des Lettres, se voient aujourd’hui dénoncés par une Europe des populismes, et non pas, comme l’adjectif pourrait le laisser croire, par une Europe des Peuples.
Face au retour du religieux, aux philosophies antirationalistes, aux replis nationaux ou communautaires et au règne du complotisme, des fake-news et de la post-vérité, la philosophie des Lumières semble bien démunie. Ainsi, les démocraties libérales, filles des Lumières et modèles qui semblaient indépassables durant des décennies dans le monde occidental, paraissent aujourd’hui, sinon proches de l’agonie, à tout le moins très souffrantes. L’Europe démocratique est actuellement bien malmenée et voit éclore en son sein des courants autoritaires et « illibéraux », donc, par définition, anti-Lumières. Sous couvert d’anti-élitisme une vague nauséabonde déferle sur l’Europe. De l’Italie à la Scandinavie, en passant par la Hongrie, l’Espagne et la Pologne, et peut-être bientôt la France, voilà un flux clairement ennemi de la philosophie des Lumières. Si le Président Macron s’est, dès le soir de son élection, érigé en défenseur des Lumières, qu’il associe au projet européen, sa politique sociale désastreuse n’est pas faite pour servir ce combat. Elle créé, dans l’opinion générale, une association douloureuse entre Lumières et « gagnants de la mondialisation ». Ainsi, ceux « qui sont tout » seraient aussi les garants de l’esprit des Lumières. Il est alors aisé de comprendre que celui-ci soit ouvertement critiqué. A ce jeu l’esprit des Lumières ne sera pas gagnant et un grand tort lui est fait. Emmanuel Macron a eu certes le mérite de replacer les Lumières dans le discours politique mais cela reste un discours…
Attaquer les Lumières c’est s’en prendre à l’idée de Progrès ou plutôt aujourd’hui, sous la menace écologique, à ce qui est perçu comme l’illusion du Progrès. Il est par conséquent de plus en plus délicat de se définir comme « progressiste » quand le progrès ne peut être assimilé qu’à des risques majeurs ou, socialement, à la réussite des plus nantis. Ainsi, la philosophie des Lumières est identifiée et dénoncée comme la matrice d’un libéralisme dévastateur et donc condamnée à ce titre. Ainsi fait, entre autres, le philosophe Jean-Claude Michéa. La philosophie des Lumières serait mère de l’ultra-libéralisme et se cacherait derrière le paravent bien commode des Droits de l’Homme pour faire accepter toute sa nocivité. Dès lors que les tenants de la nouvelle modernité sont également des libéraux, partisans de réformes d’importance et socialement douloureuses, et, pour certains, se réclamant des Lumières, ils entraînent celles-ci dans un opprobre général. Déjà, en 2006, Régis Debray avait dénoncé les « Aveuglantes Lumières ».
Les coups pleuvent donc sur les Lumières et ils viennent désormais de droite comme de gauche. Quant aux catholiques ultraconservateurs ils voient là comme l’occasion d’une revanche inespérée. L’universalisme des Lumières se retrouve, une nouvelle fois, accusé d’avoir crée une société d’individus atomisés, coupés des racines essentielles (le territoire, la famille et, pour certains, l’Eglise). Ainsi reviennent en force les auteurs contre-révolutionnaires (de Bonald, de Maistre, Burke…) dont on retrouve les livres sur la table de chevet des néo-maurrassiens et qui alimentent la nouvelle pensée réactionnaire dont Zemmour est le parfait exemple. De même assiste-t-on à une convergence entre les nouveaux réactionnaires, les « identitaires » et les défenseurs des racines chrétiennes de la France. Convergence qui s’exprime et se matérialise dans les débats sociétaux : mariage homosexuel, PMA, GPA, remise en cause de la loi de 1905… Pour ne rien dire de l’immigration…
Virginie Vota, une nouvelle venue chez les Anti-Lumières
Or, on l’a dit, une partie de la Gauche est elle aussi touchée par ce mouvement. Si une partie des intellectuels de gauche se replie sur les Lumières au travers d’un néo-républicanisme érigé sur les ruines du marxisme, qui ne rend pas toujours service à la cause, et fait de la philosophie du XVIIIe siècle l’un des fondements de l’identité française, une autre partie, investie notamment dans les études post-coloniales, dénonce les principes abstraits et le rationalisme hérités des Lumières et de la Révolution qui conduiraient, selon eux, à un universalisme républicain ethnocentriste. Cette pensée, d’origine universitaire, est aujourd‘hui récupérée, instrumentalisée et « racisée » par des mouvements communautaristes, ce qui, de toute évidence, est difficilement compatible avec l’universalisme des Lumières. Au cœur de cette sensibilité l’universalisme est réduit à une « affaire de Blancs », ce qui serait, si tel était le cas, pour le moins dangereux. Ainsi, pour les « décoloniaux », par exemple, le pays des Lumières aurait passé par profits et pertes une partie de l’humanité (non « blanche ») dans sa définition de l’universalisme. Ce que peut, hélas, confirmer sans peine le colonialisme. Enfin, du côté des féministes, la philosophie des Lumières est également la cible de critiques car celle-ci aurait fait peu de cas de la condition féminine. Pour être globalement vrai ce reproche oublie le combat d’un Condorcet, certes, à ce sujet, très isolé. Mais, devant tant d’attaques, on reste pensif car au nom de quoi parler du droit des femmes ou des minorités, si ce n’est, in fine, au nom de l’universalisme ? L’impératif moral kantien peut apporter une réponse.
Joseph de Maistre, l'un des maîtres à penser des Anti-Lumières
Dès lors peut-on s’interroger : la post-modernité sera-t-elle destructrice des Lumières ou celles-ci sont-elles solubles dans celle-là ? En ces temps de crispation sociale intense ne serait-il pas opportun, face à la déliquescence des élites et aux exagérations et simplifications excessives populaires de réaffirmer le pouvoir de la Raison ? Pour demeurer dans un cadre strictement hexagonal, le pacte républicain français, historiquement, repose sur la Raison. Certes, en son temps, la philosophie du XVIIIe siècle n’a pas tout mis en lumière (la question sociale par exemple) et la Révolution a, par la suite, fait de la Raison, au nom de la Vertu, un instrument particulièrement redoutable. Ne convient-il pas aujourd’hui de réaffirmer le pacte républicain, fondé sur la Raison, et de faire place également à une nouvelle raison démocratique ?
Une des grandes difficultés actuelles est que le savoir, et sa reconnaissance, sont en crise. Or la Raison s’appuie sur le savoir et sur la reconnaissance de celui-ci. Ainsi, le droit des élites à diriger s’est longtemps adossé au savoir qu’on leur attribuait et à leur capacité à agir en fonction de la Raison. Tout cela semble bien loin. Mais, si le fondement du savoir est sapé, l’édifice est ébranlé et les émotions se substituent à la Raison. Les élites, cachées derrière le paravent du savoir (on dit aujourd’hui le plus souvent « expertise ») et de la Raison, à laquelle elles ne rendent pas service, sont, en grande partie, responsables d’avoir dénaturé ces fondements de l’intelligence, de l’universalisme et, disons le, d’un certain humanisme. Ainsi, leur discours ne passe plus car il masque le plus souvent la justification des inégalités et un mépris de classe, auxquels il faut ajouter une profonde fracture culturelle.
Savoir et Raison sont désormais l’objet de procès. Ce qui, chacun en conviendra, est fort regrettable. La Raison, émancipatrice par nature, est aujourd‘hui bien souvent dénoncée, et ce fort paradoxalement, comme un frein à l’émancipation (est-ce à dire la libération des instincts ?). Pire, elle serait devenue, sous ses oripeaux universalistes et libéraux, quasiment totalitaire. Alors, faut-il, avec Jean M. Goulemot, se résigner à dire Adieu les philosophes (Seuil, 2001) ? Ou redonner sa place pleine et entière à la Raison afin d’éviter que les passions ne soient par trop dévastatrices ?... De quoi devenir comme Jacques, fataliste…
                                                                                              Yanis Laric 
(avril 2020, blog Mediapart)