mercredi 10 octobre 2018

Voltaire vu par... Emile Faguet (1)

Critique littéraire, auteur d'innombrables études littéraires, Emile Faguet (1847-1916) fut également l'un des contempteurs les plus féroces de Voltaire. Jugez-en plutôt...


I.
L’HOMME.

(...) Voltaire est avant tout un bourgeois gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d’origine et d’éducation. — Seulement c’est un bourgeois gentilhomme très spirituel, ce qui fait qu’il n’a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu’il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel: 
(...) Ce qui distingue d’abord le bourgeois, c’est qu’il n’est pas un artiste. Voltaire n’a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le bourgeois, c’est qu’il n’est pas philosophe. Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n’a aucune profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu’il ressemble peu à Platon, et nullement à Malebranche. — Ce qui marque encore, sans doute, le bourgeois, c’est qu’il est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des coups, et n’a rien d’un chevalier d’Assas, ni même d’aucun chevalier. 
Ce qui achève de peindre le bourgeois, c’est qu’il est éminemment pratique. Voltaire est un homme d’affaires de génie, et le sens du réel est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques années, n’a plus besoin que de considération, la cherche dans la littérature parce qu’il sait qu’il écrit bien, n’a point d’idées à lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans, s’il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d’art distinguées selon les formules connues. Ce n’est pas un monument à élever; c’est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l’autre, avec beaucoup de suite, d’ardeur et de décision. 
Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la «canaille »; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une  
«suite enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d’Orléans. On le verra poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit et traqué partout, crier qu’il faut punir capitalement un vil séditieux » (Sentiment des citoyens (1764)), ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d’un adversaire de la peine de mort. 
On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à toute l’Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu’il a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre savant, dans toutes les lettres qu’il écrit à Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l’Évêque contre tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La prison pour qui l’attaque sera toujours tenue par lui comme son droit strict. Jamais l’idée de la liberté de penser contre lui n’a pu entrer dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: « Laissez cela; dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine. . . » Il ne veut rien entendre. Il n’a ni le détachement du philosophe, ni l’élévation du vrai artiste. Il ne songe qu’à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne l’adule pas. 
En revanche, il ne songe qu’à aduler ce qui, à quelque titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, toujours bien reçues. Frédéric l’a traité comme un valet; mais à celui-ci on pardonne, « et la moindre faveur d’un coup d’oeil caressant nous rengage de plus belle. » — « Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples »; mais non point de prévaloir contre les rois. — Richelieu ne lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d’assez mauvais tours. Mais que voulez-vous qu’on dise à « un homme qui parle de vous dans la chambre du roi », si ce n’est merci? — Mme du Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n’en sera que plus galant avec elle. Nul homme n’a reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers des puissances. C’est même alors qu’il est tout à fait charmant, et spirituel. Car « l’esprit est une dignité », — qui supplée à l’autre. 
C’est même alors qu’il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois D'alembert lui écrit: « Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera bonheur de pardonner, et d’accepter. » La raison de sentiment le touchant peu, il redouble de colère. Mais D'alembert s’avise de lui écrire: « Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez s’il est protégé! » Voltaire n’insiste plus. Il n’a point pardonné mais il s’adoucit. Il est des cas ou il sait se vaincre. 
Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, parce que c’est une belle manifestation de la force, et il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les remords qu’il en pourrait avoir: « Qu’avez-vous donc à vous reprocher? . . . Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos Mémoires. . . N’aviez-vous pas des droits très réels? Je trouve Votre Majesté trop bonne. . . » — Sire, dit le renard vous êtes trop bon roi. 
Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent. Il l’est jusqu’à l’anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu’ils ne soient signés de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la Henriade et sauf, j’en suis sûr, le poème de Fontenoy, il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir, c’est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée. Combler Maffei de compliments sur sa Mérope, et cribler la Mérope de Maffei d’épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme de Luxembourg qu’il n’a jamais dénoncé Rousseau; à l’Académie française qu’il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l’univers entier qu’il n’a jamais écrit le Dictionnaire philosophique; conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos: 
« Diderot n’a qu’à répondre qu’il n’a pas écrit les Lettres philosophiques et qu’il est bon catholique; il est si facile d’être catholique! »; ce sont là des jeux pour Voltaire. Ce ne lui sont pas même des jeux. C’est sans effort. Voltaire ment comme l’eau coule. Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu’on lui reproche ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par exemple, d’offrir le pain bénit et de communier solennellement dans son église. Puisque c’est utile; puisqu’il y aurait danger à ne pas le faire; puisqu’on le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l’Europe! Ce n’est qu’un acte de haute philosophie pratique. 
Et il s’admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, troublée quelquefois par le noble souci de plaire au « Trajan » de Versailles ou au « Salomon » de Potsdam, et le désagrément de n’y pas réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit tard. 
Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733: « J’ai perdu Mme de Fontaine-Martel; c’est-à-dire que j’ai perdu une bonne maison dont j’étais le maître et quarante mille livres de rente qu’on dépensait à me divertir. . . Figurez-vous que ce fut moi qui annonçai à la pauvre femme qu’il fallait partir. . . J’étais obligé d’honneur à la faire mourir dans les règles. . . Je lui amenai un prêtre. . . Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu était dans l’Eucharistie, elle répondit: « Ah! oui! » d’un ton qui m’eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres ». — Il voit arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d’artisans qu’il a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville florissante qui est son oeuvre, et son rempart. 
Il fait du bien en s’enrichissant et en criant qu’il se ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera compté par la postérité comme s’il n’avait fait autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est très bien; C’est une conscience qu’il se fait sur le tard, et une estime de soi qu’il se ménage au dernier moment, et certes, c’est la seule chose qui lui manquât encore. Il est complet désormais; le bourgeois s’est épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et le cordon à Versailles. 
Il joue ce rôle, comme tous les rôles, « en excellent acteur », mais un peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son église, c’est par intérêt, c’est par malice et pour faire une niche à l’évêque d’Annecy; c’est aussi pour s’établir dans le personnage de seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c’est son « privilège », ses « vassaux», à l’issue de l’office. 
C’est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu’une solide estime publique: « Je n’ai jamais eu de popularité, s’il vous plaît, disait Royer-Collard, dites un peu de considération ». Pour Voltaire, cela a été l’inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé le monde; il ne s’en est pas fait respecter. Cette « royauté intellectuelle», de Voltaire, n’est qu’une jolie phrase. Ses contemporains l’admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le tient à distance. D'alembert le rudoie durement, à l’occasion, et les occasions sont fréquentes, et d’un ton qui va jusqu’à surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs que pour en prendre le droit de le fouetter, de temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se puisse imaginer. (...)
C’était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction du bien et du mal profondément. C’était le coeur le plus sec qu’on ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu’on ait constatée. Il se relève par d’autres côtés, et nous finirons par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que l’intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant. 

dimanche 30 septembre 2018

Article "philosophe" de L'Encyclopédie



Un bel exemple (que j'exploite de temps à autre avec mes élèves) de toutes les âneries proférées par les historiens du net. Passons rapidement sur l'erreur initiale commise par Marion Sigaut qui attribue la paternité de l'article "philosophe" à Diderot (Quoique... Concernant l'éducation, ce Diderot, dont elle ignore visiblement tout, était d'avis qu'"Il serait aussi cruel qu’absurde de condamner à l’ignorance les conditions subalternes de la société" et de préciser : "C’est des basses ou dernières conditions de la société dont les enfants restent sans aucune sorte d’éducation que sortent toutes les sortes de malfaiteurs. On a voulu à Paris les enlever à leurs parents, et cette violence a causé une révolte ; c'est qu’il fallait les contraindre à se rendre dans les écoles publiques et leur fournir du pain dans ces écoles.")

D'ailleurs, que nous dit Dumarsais dans cet article ? Il oppose tout simplement le philosophe au chrétien : l'un est guidé par "la grâce" (celle que Dieu nous accorde pour notre salut), l'autre par "la raison" (cet outil destiné à distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l'injuste...)

Dumarsais
S'appliquant à commenter cette opposition, Marion Sigaut établit alors un surprenant parallèle entre le "mouvement janséniste et protestant d'un côté" (sic) et le "mouvement catholique de l'autre" (resic !), les philosophes appartenant bien évidemment au premier de ces "mouvement(s)" (appelons-le ainsi...). Sur l'instant, à imaginer Diderot et Voltaire adeptes des théories de Jansénius sur la prédestination, cela m'a valu un bon fou rire ! Et puis j'ai songé à Voltaire, compagnon de route du triste sire Abraham Chaumeix (pauvre Arouet, il a dû se retourner dans sa tombe)...!
Mais l'historienne ne s'en tient pas là ! Quelques instants plus tard, elle conclut son éclatante démonstration par cette formule sentencieuse : "pour les philosophes, les élus, ceux qui pensent, ont la raison, et les autres ne l'ont pas. On est bien dans l'anti-humanisme du jansénisme et du protestantisme de l'époque"
Les "philosophes" seraient donc des "élus" (mais "élus" par qui, on se le demande ?), alliés de circonstance des Jansénistes (donc proches de cette mouvance catholique ?) ainsi que des Protestants ! N'en jetez plus, la cour est pleine !
Bref ... Pour en revenir à mes élèves, après avoir évoqué les idéaux de Diderot, j'enchaîne avec ces autres propos sur l'instruction. Idéal pour nuancer son propos sur les Lumières.

Il ne convient donc pas à un homme qui a de l’éducation de prendre une femme qui n’en ait point, ni par conséquent dans un rang où l’on ne saurait en avoir. Mais j’aimerais encore cent fois mieux une fille simple et grossièrement élevée, qu’une fille savante et bel esprit, qui viendrait établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se ferait la présidente. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. (…) Sa dignité est d’être ignorée ; sa gloire est dans l’estime de son mari : ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteurs, je m’en rapporte à vous-mêmes, soyez de bonne foi : lequel vous donne meilleure opinion d’une femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de son sexe, des soins de son ménage, environnée des hardes de ses enfants, ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes et de petits billets peints de toutes les couleurs ?

Rousseau, Emile ou de l’éducation. (1762)

Le bien de la société demande que les connaissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier ne s’en acquittera jamais avec courage et avec patience. Parmi les gens du peuple il n’est presque nécessaire de savoir lire et écrire qu’à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre. (…) Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de collèges, pourvu qu’ils soient bons et que le cours des études y soit complet, que d’en avoir beaucoup de médiocres.

La Chalotais, Essai d’éducation nationale (1763)

 
Plusieurs personnes ont établi des écoles dans leurs terres, j’en ai établi moi-même, mais je les crains. Je crois convenable que quelques enfants apprennent à lire, à écrire, à chiffrer ; mais que le grand nombre, surtout les enfants des manœuvres, ne sachent que cultiver, parce qu’on n’a besoin que d’une plume pour deux ou trois cents bras. La culture de la terre ne demande qu’une intelligence très commune ; la nature a rendu faciles tous les travaux auxquels elle a destiné l’homme : il faut donc employer le plus d’hommes qu’on peut à ces travaux faciles, et les leur rendre nécessaires.

 
Voltaire, extrait de l’article « fertilisation », Dictionnaire philosophique (1764)

mardi 18 septembre 2018

L'argumentation au 18e : les valeurs des Lumières - Rions 2 minutes

  

De toute évidence, cette jeune femme (une prof de lettres ?) n'a rien compris à Voltaire, à l'article "autorité politique" de Diderot, et encore moins au Discours de Rousseau.
2 min 20 de fadaises

samedi 15 septembre 2018

UN PEUPLE ET SON ROI - Bande Annonce Officielle (2018)

 

Arlette Farge
 
Sophie Wahnich
Les deux historiennes ont participé à la création du film. Plutôt encourageant !

samedi 1 septembre 2018

La Révolution fut-elle bourgeoise ? par Florence Gauthier

"La tradition marxiste voit dans les révolutions de la liberté et de l’égalité, qui précédèrent la Révolution russe de 1917, des “révolutions bourgeoises”. On sait que Marx a laissé des éléments d’analyse, qui présentent des moments différents et même contradictoires de sa réflexion, correspondant à l’évolution de ses connaissances et de sa compréhension de la Révolution française. Le schéma interprétatif, dont il sera question ici, a été produit par la tradition marxiste et est, lui-même, une interprétation des analyses laissées par Marx.
Toutefois, mon propos n’est pas de reconstituer comment un tel schéma interprétatif a été produit, bien que ce travail reste à faire, il est même urgent, mais, plus précisément de chercher à savoir si ce schéma interprétatif correspond à la réalité historique.
(...) 
l'historienne Florence Gauthier


Le schéma interprétatif de la “révolution bourgeoise” s’est peu à peu constitué en préjugé et, comme tel, sa fonction est d’empêcher de penser. Je voudrais maintenant montrer à travers trois exemples significatifs cette fonction du préjugé.
Je commencerai par le problème de la perte de visibilité d’une conception éthico-politique révolutionnaire de la liberté républicaine, qui s’est pourtant largement exprimé pendant la révolution, et qui a été depuis, recouvert par un libéralisme économique privilégié de façon unilatérale, entre autres par les tenants du schéma interprétatif de la “révolution bourgeoise”.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 a été le produit de trois siècles d’expériences et de réflexions, centrées sur l’idée de droit naturel universel. La philosophie du droit naturel moderne, confrontée aux conquêtes coloniales, à l’extermination des Indiens, à la mise en esclavage des Noirs, aux massacres des guerres de religion, au despotisme de l’Etat, à l’expropriation des petits producteurs, à la prostitution de subsistance, s’affirme, dans un effort cosmopolitique, comme la conscience critique de la “barbarie européenne”.
La Déclaration des droits de 1789 n’a donc pas été l’œuvre de quelques jours. Son objectif était de mettre un terme au despotisme et à la tyrannie. La monarchie de droit divin était de nature despotique. Le roi n’était responsable que devant Dieu. Il devait cependant respecter la “constitution” du royaume, mais son irresponsabilité autorisait le despote à outrepasser ces limites purement morales et à devenir un tyran.
En établissant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la révolution voulait mettre un terme au despotisme qui reposait sur une théorie pratique du pouvoir sans limites autres que morales (le bon prince), donc sans droit. Le principe de souveraineté populaire détruisait celui de droit divin et restituait la souveraineté, comme bien commun, au peuple. Ce faisant, le principe de souveraineté populaire s’accompagnait de la séparation entre politique et théologie : au cœur de la doctrine des droits de l’homme et du citoyen se trouve la liberté de conscience, ce fruit précieux produit par les hérétiques, qui affirmèrent contre tous les dogmatismes doctrinaux, l’existence d’un droit naturel attaché à la personne et qui passe avant tout pouvoir ici-bas et s’impose à toutes les institutions créées par les hommes.
Dans ce sens, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen fondait un contrat social sur la protection des droits personnels et du droit collectif de souveraineté populaire, c’est-à-dire sur des principes traduits concrètement en termes de droit.
S’appuyant sur les expériences hollandaise et anglaise et sur celle des Etats-Unis, la Déclaration des droits établissait le principe lockéen du pouvoir législatif, expression de la conscience sociale, comme pouvoir suprême.
À contrario, le pouvoir exécutif était considéré comme dangereux par nature. En effet, le despotisme se caractérisait, et se caractérise toujours, par une confusion de l’exercice des pouvoirs législatif et exécutif. L’exécutif devait donc être subordonné étroitement au législatif et responsabilisé, c’est-à-dire contraint de rendre des comptes rapidement, de façon à permettre de l’empêcher de nuire dès que possible.
Insistons sur ce point : l’objectif des révolutions de 1789 et de 1792-94 était de déclarer les droits de l’homme et du citoyen, de construire un pouvoir législatif suprême et d’inventer des solutions nouvelles pour parvenir à subordonner l’exécutif, dangereux dès qu’il est autonome, au législatif.
La théorie de la Révolution des droits de l’homme et du citoyen fonde une liberté républicaine : la Déclaration des droits affirme que le but de l’ordre social et politique est la réalisation et la protection des droits de liberté des individus et des peuples, à condition que ces droits soient universels, c’est-à-dire réciproques, et ne soient donc pas transformés en leur contraire, c’est-à-dire en privilèges. Cette théorie de la révolution affirme également possible une société fondée non sur la force, mais sur le droit. Ici, la légitimité du droit devient le problème même de la politique.
Il se produisit un conflit exemplaire pendant la Révolution lorsqu’éclata la contradiction entre la liberté politique fondée sur un droit personnel universel et ce que l’on appelle la liberté économique. Développons ce point.
Le mouvement populaire, et en particulier paysan, remit en question non seulement l’institution de la seigneurie, en se réappropriant les tenures et les biens communaux usurpés par les seigneurs, mais aussi en s’opposant à la concentration de l’exploitation agricole réalisée par les gros fermiers capitalistes.
Par ailleurs, la société était menacée par les transformations de type capitaliste dans le marché des subsistances. La guerre du blé commençait : les gros marchands de grains cherchaient à s’entendre avec les gros producteurs pour substituer aux marchés publics, contrôlés par les pouvoirs publics, un marché de gros privé. Ces marchands devenaient capables, dans certains lieux comme les villes, de contrôler l’approvisionnement du marché et d’imposer les prix. La spéculation à la hausse des prix des subsistances fut un des problèmes majeurs de cette époque, comme l’ont remarquablement montré les travaux d’Edward Palmer Thompson en particulier.
Les économistes dits libéraux de l’époque, en fait d’inspiration physiocratico-turgotine soutenaient, avec beaucoup de conviction, que le droit à l’existence et aux subsistances du peuple n’était qu’un préjugé, que, dans le moyen terme, il serait assuré par la liberté indéfinie du commerce des grains, qui devait résoudre le problème de la production et de la consommation pour tous, par l’harmonie des intérêts individuels en concurrence.
Or, l’Assemblée constituante se rallia à la politique des économistes dits libéraux, proclama la liberté illimitée de la propriété et vota la loi martiale pour réprimer les résistances populaires. La contradiction qui éclata entre le droit de propriété, qui n’est pas universel, et le droit naturel à la vie et à la conservation de l’existence, fut exemplaire. Deux conceptions de la liberté s’affrontèrent. Le libéralisme économique révéla son caractère pseudo libéral en renonçant à l’universalité du droit et en rompant ainsi avec la théorie de la Révolution des droits de l’homme et du citoyen. La Constitution de 1791 viola la Déclaration des droits en imposant un suffrage censitaire, qui restreignait le droit de vote aux chefs de famille mâles et riches, maintint l’esclavage dans les colonies, au nom de la préservation des propriétés, nous l’avons déjà aperçu avec Barnave, et appliqua la loi martiale provoquant une guerre civile en France et dans les colonies : la grande insurrection des esclaves commença à Saint-Domingue en août 1791, et ne s’arrêta plus jusqu’à l’abolition de l’esclavage et l’indépendance de l’île.
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La Révolution du 10 août 1792 renversa cette constitution. Le mouvement démocratique remit la Déclaration des droits à l’ordre du jour et réclama un nouveau droit de l’homme : le droit à l’existence et aux moyens de la conserver. Les droits économiques et sociaux furent une véritable invention de cette période.
La liberté illimitée du droit de propriété et la loi martiale furent abrogées. Un programme d’économie politique populaire, dénommé ainsi à l’époque, s’élabora de 1792 à 1794 : le mouvement paysan réalisa une véritable réforme agraire, en récupérant la moitié des terres cultivées et les biens communaux. La seigneurie juridique et politique fut supprimée et la communauté villageoise lui succéda. La politique du Maximum reforma les marchés publics et créa des greniers communaux, qui permirent de contrôler les prix et de réajuster prix, salaires et profits.
Par ailleurs, la citoyenneté fut pratiquée de façon nouvelle. Le suffrage universel se restreint légalement aux hommes, mais, dans la pratique, de nombreuses assemblées primaires étaient mixtes et offraient le droit de vote aux femmes : les citoyens des deux sexes participaient réellement à la formation de la loi en discutant dans leurs assemblées, en pétitionnant et en manifestant. Citoyens et députés constituaient ensemble le pouvoir législatif, pouvoir suprême, créant une expérience originale d’espace public de réciprocité du droit (11), ce qui était la définition même que l’on donnait alors à la république : un espace public allant s’élargissant et permettant aux citoyens, non pas seulement de communiquer, mais de décider, d’agir et de s’instruire.
Cette économie politique populaire inventa une solution originale en subordonnant l’exercice du droit de propriété des biens matériels au droit à la vie et à l’existence, premier droit de l’homme. Le droit à la vie est une propriété de tout être humain, qui passe avant le droit des choses.
Rien de plus libéral au sens fort et authentique du terme que ce programme d’économie politique subsumé sous le droit naturel : l’exercice de la liberté est en effet lié à la nature universelle de l’homme, c’est une qualité réciproque fondée sur l’égalité en droits pour tous reconnue par la loi, tandis que la liberté économique indéfinie n’est pas une liberté civile, mais une liberté antinomique de la liberté politique républicaine, destructrice de tout pacte social, donc de toute société politique. C’est alors par antiphrase que l’économie classique se veut politique, à moins de considérer le politique comme nécessairement despotique, ce qui était, il est vrai, le cas des économistes physiocrates et turgotins, comme des économistes qui firent appel à la loi martiale.
On aperçoit ici que cette conception éthico-politique révolutionnaire de la liberté est proche des préoccupations de Marx, lorsqu’il commente la loi relative au vol de bois, ainsi que des critiques qu’il formule sur le droit de propriété dans les déclarations des droits de 1789 et de 1793 dans Sur la question juive, et encore dans sa Critique du droit hégélien, à propos du pouvoir législatif.
Pourtant, le schéma interprétatif de la “révolution bourgeoise” se révèle incapable de prendre en considération cette grande lutte entre ces deux conceptions de la liberté que je viens de rappeler, et se limite à une justification unilatérale du libéralisme économique, révélant son impuissance à saisir cette réalité historique.
Je voudrais maintenant rappeler la dimension cosmopolitique de la Révolution des droits de l’homme et du citoyen, qui est restée largement ignorée de l’historiographie et entre autres, de la tradition marxiste de la “révolution bourgeoise”.
Précisons tout d’abord que la Révolution qui eut lieu en France prend place dans un grand cycle de révolutions ouvertes par les indépendances de la Corse (1729) et des Etats-Unis, suivies des Révolutions de l’Europe, de celle d’Haïti, puis à nouveau, au début du XIXe siècle, des colonies portugaises et espagnoles d’Amérique. Autrement dit, la Révolution en France ne fut pas isolée, et prend place au beau milieu d’un mouvement de décolonisation de l’Amérique. La dimension mondiale de ce cycle révolutionnaire mérite d’être prise en considération !
En 1789, le Royaume de France était une puissance conquérante en Europe, et colonialiste hors d’Europe. Des penseurs des Lumières avaient déjà analysé ce système en le reliant aux formes d’économie de domination fondées sur l’échange inégal. Ce système impérialiste avait été désigné par les termes de “ barbarie européenne”, par Las Casas puis repris par Diderot et Mably, par exemple.
Thomas Paine, juste au moment où il allait être élu député à la Convention, publiait Les droits de l’homme, dans lequel il critiqua les fondements anthropologiques du droit public européen. Il réfuta la dénomination “d’état civilisé” que s’attribuait l’Europe, par opposition à ‘’l’état de sauvage”. Paine montra le rapport intime qui existait entre la politique despotique des états européens à l’intérieur et à l’extérieur. Le système économique et la politique coloniale ont provoqué, écrit-il, une crise sociale qui est la honte de l’Europe et ce système n’entretient ni un état civilisé, ni un état sauvage, mais un état de barbarie. Paine espérait que les révolutions en Europe et dans le domaine colonial européen allaient ouvrir un processus de renversement des politiques de puissance. Il formula cette perspective dans les termes suivants : ”Droits de l’homme ou barbarie ” !
Il existait bien à cette époque un courant de pensée et d’action critique de l’impérialisme européen, non européocentrisme, et qui exprima la menace que la barbarie européenne représentait, en Europe même, et pour le monde.
Voici une des dimensions les plus intéressantes de l’histoire de la fin du XVIIIe siècle.
Précisons que la théorie révolutionnaire des droits de l’homme et du citoyen posa le problème, non pas seulement en termes politiques par rapport à une société politique isolée, mais de façon cosmopolitique en intégrant les relations qu’une société particulière entretient avec les autres peuples.
L’objectif de la constitution des droits de l’homme et du citoyen ne fut pas, en effet, de construire une souveraineté nationale étanche aux droits des autres peuples. Ici aussi le droit naturel des peuples à leur souveraineté impliquait le principe de réciprocité du droit universel.
En 1790, l’Assemblée constituante renonça solennellement aux guerres de conquête en Europe. La République démocratique, après s’être libérée de la guerre de conquête, véritable diversion que les Girondins tentèrent de septembre 1792 à mars 1793, alla plus loin en soutenant la révolution des esclaves de Saint-Domingue, en abolissant l’esclavage dans les colonies françaises et en menant une politique commune contre les colons esclavagistes et leurs alliés anglais et espagnols. Une perspective décolonisatrice prenait corps, mais elle fut arrêtée, puis renversée, par le 9 thermidor et ses suites.
La Constitution thermidorienne de 1795 renoua avec une politique de conquête en Europe et coloniale, hors d’Europe. Cette constitution qui supprima les institutions démocratiques et le suffrage universel, prépara le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte. Déjà, lors de l’expédition d’Egypte en 1798, Bonaparte avait des esclaves. En 1802, Bonaparte devenu Consul, lança ses armées dans les Antilles et en Guyane, pour rétablir l’esclavage. Ce qui provoqua l’indépendance de la République haïtienne en 1804.
Malgré les appels réitérés des historiens des révolutions coloniales - pensons en particulier à C.L.R. James et A. Césaire - il faut bien reconnaître, à la suite d’Yves Bénot, les silences étonnants de l’historiographie de la Révolution française sur le problème colonial. Plus troublant est le silence des historiens marxistes, de quelque tendance qu’ils soient d’ailleurs, orthodoxes ou dissidents comme on dit, mais le résultat est le même.
Là encore, le schéma interprétatif de la “révolution bourgeoise” se révèle incapable de saisir la réalité historique. Et nous avons même vu comment on a pu mettre Barnave, l’esclavagiste, dans la filiation intellectuelle de Marx, et ceci au nom de Marx ! Voilà où nous en sommes !

Pour conclure, je voudrais simplement rappeler quelques faits qui s’opposent fortement aux résultats que l’on se plait à attribuer aux “révolutions bourgeoises”. Elles auraient, nous dit-on, permis en même temps que l’avènement du capitalisme, celui de la démocratie et des droits de l’homme.
Tout d’abord, faut-il justifier, comme certains le font sans aucun recul critique, l’avènement du capitalisme ? En ce qui concerne l’avènement parallèle de la démocratie et des droits de l’homme, que l’on me permette de prouver la fausseté de cette affirmation, en ce qui concerne l’histoire française.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 déclarait des droits naturels attachés à la personne et donc universels. Mais la Constitution de 1791 viola la Déclaration des droits et établit un système censitaire, que l’on appela à l’époque l’aristocratie de la richesse : le droit de suffrage n’était pas ici attaché à la personne, mais à la richesse, c’est-à-dire à des choses. La Révolution du 10 août 1792 renversa cette Constitution de 1791 et la Constitution de 1793 renoua avec les principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est-à-dire des droits naturels attachés à la personne. Ce fut entre 1792 et 1794 que des institutions démocratiques apparurent : démocratie communale, députés et agents élus de l’exécutif, décentralisation administrative responsabilisée, apparition d’un espace public s’élargissant. Ce processus fut arrêté et réprimé à la suite du 9 thermidor et la Constitution de 1795 supprima les institutions démocratiques et les communes, et établit à nouveau un système censitaire. Au moment où “la bourgeoisie” prenait le pouvoir, elle supprima les institutions démocratiques.
Mais elle fit plus, elle rompit avec la théorie de la révolution : en effet, la Constitution de 1795 répudia la philosophie du droit naturel moderne et la Déclaration des droits naturels attachés à la personne et réciproques. Voilà qui est important et que l’historiographie affecte encore trop souvent de ne pas comprendre.
Sous le Consulat et l’Empire, Bonaparte, en rétablissant l’esclavage, fit perdre jusqu’au souvenir de la philosophie du droit naturel moderne et de l’idée même d’une déclaration des droits de l’homme et du citoyen. En fait de démocratie, il n’y en eut plus trace en France pendant près d’un siècle. Ce furent les révolutions de 1830, 1848, 1871, qui redéployèrent les idées de démocratie et de droits de l’homme, et imposèrent la stabilisation du suffrage universel masculin avec la IIIe République. Quant à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, répudiée en 1795, elle ne fit sa réapparition qu’en... 1946, avec le droit de vote des femmes, soit plus de 150 ans après sa déclaration et à l’issue d’une guerre mondiale effroyable contre le nazisme.
On ne voit pas que démocratie et droits de l’homme soient advenus avec le capitalisme. Ce serait faire croire que la philosophie du droit naturel moderne, théorie de la révolution des droits de l’homme et du citoyen, aurait été l’idéologie des capitalistes, alors qu’elle était l’expression de la conscience critique de la barbarie européenne."

mercredi 22 août 2018

Marion Sigaut à propos des Lumières

Dans cet extrait d'entretien consacré à ce qu'elle nomme "la pensée des Lumières" (oui, il existait déjà une pensée unique au XVIIIè !), l'historienne Marion Sigaut se réfère à deux articles de l'Encyclopédie, à savoir "Mendiant" et "Dimanche", que j'ai relayés sur ce même blog il y a quelques années de cela. 
(voir ici et )



Une lecture plus attentive lui aurait sans doute permis de nuancer un commentaire quelque peu fallacieux, voire de le compléter. Précisons au préalable qu'elle intervient ici sur Radio Maria, dont elle cherche visiblement à flatter le public comme le montre cette très étrange définition de l'humanisme proposée en début d'entretien : "L'humanisme peut se résumer au débat sur la Grâce... Les anti-humanistes vont être ceux qui vont dire : non, tous les hommes n'ont pas la Grâce ; il y a ceux qui l'ont et ceux qui ne l'ont pas" (sic !)
 

-Mais revenons aux deux articles mentionnés plus haut, à commencer par "mendiant", dont Marion Sigaut relève la définition liminaire (qu'elle attribue à Diderot, alors que Jaucourt en est l'auteur ) :
"MENDIANT (Econom. politiq.) : gueux ou vagabond de profession, qui demande l'aumône par oisiveté et par fainéantise, au lieu de gagner sa vie par le travail."
Avant d'apporter le commentaire qui suit : "Ah bon, un mendiant c'est pas quelqu'un qui a été frappé par le malheur ?"
Si elle avait lu les lignes qui suivent, elle aurait rapporté les précisions données par Jaucourt :
"Les législateurs des nations ont toujours eu soin de publier des lois pour prévenir l'indigence, et pour exercer les devoirs de l'humanité envers ceux qui se trouveraient malheureusement affligés par des embrasements, par des inondations, par la stérilité, ou par les ravages de la guerre"
Jaucourt répond donc positivement à la question rhétorique de notre historienne : oui, il existe bien une mendicité liée au malheur humain et personne ne conteste "les devoirs de l'humanité" rendus par les gouvernants à ces indigents.
C'est donc une autre mendicité qui intéresse l'encyclopédiste, mais également l'ensemble des pouvoirs publics tout au long du siècle : celle qui hante les rues des villes, les coins des rues, souvent en bande, et qui crée ce qu'on appellerait aujourd'hui la petite délinquance. L'enfermement ? Les prisons sont déjà pleines à craquer. La déportation  vers les colonies ? L'expérience était déjà projetée par feu Louis le XIVè...
Car dans cette 2nde moitié du XVIIIè, la question s'avère des plus épineuses. Traditionnellement confiée à des établissements charitables, l'action publique se trouve en effet confrontée à un problème grandissant que relève Alan Forrest dans son excellent ouvrage "La Révolution et les pauvres".
"la perte progressive de la piété...la réduction des aumônes dans les églises paroissiales, la disparition des donations et des legs charitables, tout conspire à rendre la base traditionnelle de l'assistance de plus en plus aléatoire"
La solution des "maisons de travail" proposée par Jaucourt dans ce même article sera mise en oeuvre par le Comité de mendicité après 1790. Elle aboutira à un désastre financier.

-Dans l'article "Dimanche" (que Marion Sigaut attribue une nouvelle fois à Diderot alors qu'il est l'oeuvre de Faiguet de Villeneuve !!!), l'encyclopédiste propose la suppression d'un certain nombre de jours chômés (à Paris, on en comptait une trentaine par an en plus des 52 journées du dimanche !), voire d'inciter les paysans à retourner aux champs la dimanche après-midi.
Et Marion Sigaut de s'indigner en ricanant : "c'est ça, l'humanisme des Lumières !" (par opposition aux humanistes chrétiens, ceux qui bénéficient de la Grâce divine - rappelons-le...)
Hélas pour notre férue d'Histoire, une fois encore, son raisonnement ne résiste guère à une analyse sérieuse des faits.
Car si elle avait approfondi le sujet, peut-être aurait-elle découvert qu'il existait alors un certain consensus sur la question ? Ainsi, à relire les nombreux mandements d'évêques (voire ci-dessous celui d'Auch, celui d'Auxerre) consacrés à cette même question, on apprend avec stupeur que les autorités religieuses préconisaient des mesures quasi identiques à celles des encyclopédistes !



Pour lutter contre la pauvreté et la délinquance, humanistes et anti-humanistes (touchés par la Grâce ou non !) s'entendent donc sur une même politique : 
il faut réhabiliter la valeur travail !

Un jugement qui vaut pour tout le monde, même pour les historien(ne)s...



NB : 
ci-dessous, l'extrait d'un entretien accordé récemment par Mme Sigaut à la revue "Nous sommes partout"


mardi 21 août 2018

Michel Onfray et les ultras des Lumières


S’il arrive souvent à Michel Onfray de se montrer excessif voire agaçant (on se souvient notamment de ses propos sur Rousseau), son ouvrage consacré aux « ultras des Lumières » a constitué une de mes gourmandises de l’été.



Il m’a permis au passage de redécouvrir le baron d’Holbach, qu’Onfray qualifie de « héraut de l’athéologie » et en particulier son « Histoire critique de Jésus-Christ » (dont je n’avais jamais entendu parler…), une formidable « machine de guerre antichrétienne ». 
Et reconnaissons qu’à côté de lui, même les audaces anticléricales d’un Voltaire nous apparaissent soudain bien tièdes !
Rien, absolument rien, n’échappe au feu nourri déclenché par le fermier général, qui vise pêle-mêle les différents épisodes de la vie de Jésus-Christ tels qu’ils sont rapportés dans les Evangiles.
Holbach, par Carmontelle

Prenons l’exemple de l’Annonciation, que d’Holbach analyse avec une ironie féroce :

« Un Ange entre chez Marie, dont l’Epoux était absent. Il la salue, c’est-à-dire, lui fait un compliment dans la langue du pays, qui traduit suivant le génie de la nôtre signifie : Bonjour, ma chère Marie ! Je vous trouve adorable : que d’attraits ! Que de grâces ! Vous êtes de toutes les femmes la plus belle, à mes yeux. Vos charmes vous sont garants de ma sincérité. Couronnez donc mes feux. Ne craignez point les suites de votre complaisance ; votre époux est un sot, à qui par des visions et des songes on peut faire croire ce qu’on voudra. Le bonhomme regardera votre grossesse comme l’effet d’un miracle du Très-Haut ; il adoptera votre Enfant avec joie ; et tout ira le mieux du monde. Marie, rassurée par ces mots, et peu accoutumée à recevoir de pareils compliments de son Epoux, lui répondit : Eh bien, je me rends. Je compte sur votre adresse et sur votre parole : disposez de moi tout comme il vous plaira.
Rien n’est donc plus facile que de dégager le récit de Saint Luc du merveilleux, qui pourrait embarrasser. L’événement de la grossesse de Marie rentre dans l’ordre naturel, et si l’on met un jeune homme à la place d’un Ange, le passage de l’Evangéliste n’aura plus rien d’incroyable  . En effet bien des gens ont dit que l’Ange Gabriel n’était autre qu’un Amant, qui profitant de l’absence de Joseph trouva le secret de déclarer et de satisfaire sa passion.
Nous ne nous arrêterons point à former des conjectures sur le nom véritable et sur la qualité de l’Amant de Marie. Les Juifs, dont le témoignage doit paraître suspect en cette occasion, assurent, comme nous le dirons par la suite, que cet Amant favorisé fut un Soldat ; (les militaires eurent toujours des droits sur les cœurs des belles) ils ajoutent que de son commerce avec la femme de Joseph naquit le Messie des Chrétiens : que l’Epoux mécontent quitta sa femme infidèle pour se retirer à Babylone, et que Jésus, avec sa mère, passa en Egypte, où il apprit le métier de Magicien, qu’il vint par la suite exercer dans la Judée. »

samedi 23 juin 2018

L'histoire de l'Encyclopédie

Grand orateur de l'ordre des francs-maçons, le chevalier de Ramsay invite (dès 1737) les Grands-Maîtres européens à "s'unir pour former les matériaux d'un Dictionnaire Universel des arts libéraux et de toutes les sciences utiles". "On a déjà commencé l'ouvrage à Londres", ajoute-t-il en guise d'encouragement. L'ouvrage auquel il fait référence est le Dictionnaire de Chambers, paru en 1728, dont l'originalité réside dans le ton agressif employé envers le gouvernement et la religion. Réédité dix fois entre 1728 et 1751, ce dictionnaire attire bientôt l'attention du libraire Le Breton, installé à Paris. On ignore si cet homme a appartenu à une loge, mais d'autres personnalités d'envergure telles que le duc d'Antin, Grand-Maître de la franc-maçonnerie française, encourageaient depuis des années le projet d'une traduction de cet ouvrage.


En 1745, Le Breton voit débarquer chez lui un gentilhomme anglais, John Mills, qui lui propose un manuscrit de la traduction de Chambers. Le 25 février 1745, Le Breton obtient le privilège de la Librairie, c'est-à-dire l'approbation des censeurs. Le prospectus publicitaire est aussitôt publié dans le Mercure de France (juillet/août 1745), et la souscription obtient dans la foulée un large succès. A la suite d'une dispute avec Mills, Le Breton décide de poursuivre l'entreprise seul, associé à trois autres libraires parisiens. Il lui faut pourtant un nouveau traducteur, et son choix se porte sur l'abbé de Gua, un géomètre membre de l'Académie des Sciences. Les registres des dépenses de l'Encyclopédie montrent que ce dernier (tout comme d'Alembert) est payé dès le mois de décembre 1745. Diderot, Eidous, Toussaint n'apparaissent sur ces registres qu'en janvier et février 1746.

L'abbé de Gua est placé à la tête du projet le 27 juin 1746. Les libraires s'engagent à lui verser une somme globale de 18000 livres en échange de la livraison de plusieurs volumes.

Cette direction ne durera pourtant que 14 mois.


Car très vite, l'abbé de Gua se révèle incontrôlable. Loin de se contenter d'une simple traduction de Chambers, il entreprend d'enrichir le dictionnaire de nouveaux articles, mais aussi d'en modifier certains autres.

Comme le souligne E. Badinter dans "Les passions intellectuelles", cet abbé aujourd'hui oublié est pourtant "le père originel de l'Encyclopédie".

En août 1747, affolés par les dépenses engagées et agacés par le retard pris, les Libraires décident de rompre leur contrat avec de Gua.

C'est à ce moment que Diderot entre véritablement en scène.

*** 

D'Alembert et Diderot nieront tous deux le rôle joué par l'abbé de Gua dans le projet encyclopédique. En octobre 1747, le registre des délibérations précise que les deux hommes prennent la direction de l'entreprise. Les Libraires versent 3000 livres à d'Alembert. Diderot, quant à lui, est censé percevoir une somme globale de 7200 livres (1200 livres à la sortie du 1er volume, puis 144 livres par mois). Si Voltaire s'indigne de la modicité de ce salaire, Diderot n'en a que faire. Fasciné par les perspectives qui s'offrent à lui, il rêve uniquement de " fouler aux pieds toutes les vieilles puérilités, renverser les lumières que la raison n'aura point posées..."
Les tâches sont clairement réparties entre les deux directeurs. Diderot assurera le travail éditorial mais également le dépassement du projet initial. D'Alembert, de son côté, profitera de sa notoriété pour recruter des collaborateurs, soit dans les salons qu'il fréquente déjà, soit à l'Académie des sciences. Autour de lui se groupent les savants ; autour de Diderot, on trouve de jeunes hommes de lettres et des philosophes souvent inconnus : ainsi, Toussaint se charge de la jurisprudence et Eidous s'occupe de la maréchalerie. Et puisque Rameau ne veut pas collaborer, on propose à Rousseau d'écrire les articles sur la musique. Approché par d'Alembert, l'académicien Lemonnier s'occupera de l'électricité ; puis vient d'Holbach, passionné de chimie. En plus de ces figures souvent connues, de nombreux abbés et autres médecins rejoignent les rangs des encyclopédistes.

Frontispice de l'Encyclopédie

Et quand l'argent vient à manquer, la généreuse Madame Geoffrin ouvre largement sa bourse.

Mais malgré ces très nombreux collaborateurs, Diderot est rapidement submergé par l'immensité du travail à effectuer. Dès qu'il manque quelqu'un pour traiter d'un sujet, c'est lui qui s'en charge. Pour la seule lettre A, il écrira plus de deux cents articles ! Les libraires ont vu juste en choisissant ce jeune philosophe presque inconnu, car même si les dernières années seront difficiles, Diderot poursuivra inlassablement sa tâche pendant 25 ans.
Le 28 juin 1751 paraît le premier tome de l'Encyclopédie. Prévu initialement à 1500 exemplaires, le tirage est finalement porté à 2050 volumes. Un an plus tard, les libraires jubilent : malgré le coût important de la souscription, ils ont déjà réuni plus de 2000 souscripteurs !

***

Le succès du 1er tome, paru au début de l'été 1751, va entraîner une vive réaction de la part des Jésuites. Entre octobre 1751 et mars 1752, le père Berthier (rédacteur au Journal de Trévoux) accuse à plusieurs reprises les maîtres d'oeuvre de l'Encyclopédie d'avoir plagié certains articles du Dictionnaire de Trévoux, publié depuis 1704 par les Jésuites : " on se sert souvent du dictionnaire de Trévoux… il serait à propos de citer ses sources " (oct. 51) ; " ...cet article est fort imité, qu’il est même copié en grande partie..." (déc. 51). En réponse à l'article AIUS LOCUTIUS, dans lequel Diderot réclamait un assouplissement de la censure, notamment pour les articles écrits "dans une langue savante"(comprenez : en latin), Berthier objecte que cette liberté "serait trop grande pour toute société où l'on respecte la Religion."Avant d'ajouter : " en matière de christianisme, la docilité du peuple et la soumission des simples sont des qualités générales qui conviennent à tous, à chacun, dans tous les temps et dans toutes les circonstances ". Et de conclure : "cet article aurait eu besoin d'une censure juridique."
Si dans leur gazette, les Jésuites gardent un ton mesuré, il n'en est pas de même dans les libelles et autres pamphlets qu'ils font pleuvoir sur le clan des encyclopédistes. Pour n'en citer qu'un exemple, découvrons ci-contre la gravure placée en exergue des
Réflexions d'un franciscain, petit ouvrage (paru début 1752) qui s'en prend violemment à Diderot.




On y voit le bras de Saint-François flageller un philosophe, pendant que le commentaire précise : Vous aussi, vous devez craindre la corde de Saint-François. 

La violence du ton est d'autant plus surprenante que, quelques mois plus tôt, Berthier et ses comparses se montraient encore enthousiastes à l'égard du projet encyclopédique. Qu'a-t-il pu se passer entretemps ? Nul besoin d'être grand clerc pour le deviner. Il suffira de rappeler qu'au moment de la sortie du 1er tome, Diderot et d'Alembert avaient déjà réuni 2000 souscriptions. Comment les Jésuites auraient-ils pu accepter un triomphe qui les reléguait brutalement au rang de simples faire-valoir ? L'analyse que propose le marquis d'Argenson dès janvier 1752 me semble une nouvelle fois frappée au coin du bon sens : 
"...les jésuites veulent détruire cet ouvrage...Voilà donc que les jésuites, pour satisfaire leur ambition et pour avancer leur tyrannie, vont se servir d'un beau et noble prétexte d'accuser d'irréligion tout ce qui leur sera contraire ... Il est clair que ce grand dictionnaire va être incessamment supprimé, et je prédis que, les libraires se plaignant de leur ruine, on en donnera le privilège aux jésuites qui se mettront en leur lieu et place, continueront ce livre autant en mauvais et en plat qu'il était en bon; ils obligeront leurs protégés de l'acheter, et voilà comme ces bons pères ne veulent plus souffrir qu'on fasse de livres sans eux." 
(in Journal du marquis d'Argenson).

Et les gazettes de confirmer :

extrait du périodique l'Abeille du Parnasse (1752)
 
Rien ne prouve que les Jésuites aient conçu un tel projet, mais début 1752, plusieurs témoignages (notamment celui de Melchior Grimm) viennent conforter cette hypothèse. Au demeurant, la Compagnie de Jésus peut compter sur plusieurs alliés d'envergure : ainsi, Mgr de Beaumont, archevêque de Paris (et proche des Jésuites) ne cache pas son hostilité à l'égard des nouveaux philosophes ; Jean-François Boyer, ancien évêque de Mirepoix et précepteur du Dauphin est pour sa part considéré comme le chef du parti dévot... Et leur influence politique fait d'eux des ennemis redoutables. D'ailleurs, le clan des Encyclopédistes ne va pas tarder à s'en rendre compte...
 
l'abbé de Prades (1720-1782)



Avec l'affaire de l'abbé de Prades,  l'Encyclopédie va subir une première attaque en règle de la part des Jésuites et des Jansénistes réunis. En novembre 1751, ce jeune théologien soutient  devant les docteurs de la Sorbonne sa thèse de fin d'études. Les huit membres du jury lui accordent leur approbation, et voilà l'abbé promu docteur sans que personne ne trouve à y redire. Pourtant, quelques jours plus tard, deux autres théologiens de la Sorbonne font part de leur indignation auprès des Jésuites. De Prades aurait non seulement remis en cause les miracles de Jésus-Christ, mais il aurait également prétendu que le peuple chinois était présent sur terre bien avant le Déluge !

Aussitôt, Jansénistes et Philosophes sautent sur l'occasion pour accabler de leurs sarcasmes la faculté de théologie. Les uns se moquent de ces querelles qu'ils jugent dépassées, les autres dénoncent le laxisme grandissant de la faculté. Alerté, le pouvoir royal ordonne de soumettre la thèse au Parlement, qui demande aussitôt à la Sorbonne de sévir. En janvier 1752, dix propositions soutenues par l'abbé sont déclarées hérétiques et contraires aux bonnes moeurs. 

De l'impiété de l'abbé de Prades à celle de ses amis Encyclopédistes, il n'y a qu'un pas que Jansénistes et Jésuites s'empressent de franchir pour s'en prendre aussitôt au dictionnaire. Si le périodique jésuite continue de pointer du doigt ses insuffisances (erreurs, plagiat...) et certaines des positions soutenues par les co-directeurs d'Alembert et Diderot, le journal janséniste évoque pour sa part une dangereuse entreprise de subversion.

Sous la pression, le pouvoir royal rend alors un arrêt (février 1752) qui interdit d'imprimer et de vendre de nouveaux exemplaires de l'Encyclopédie sous peine d'une amende de mille livres. L'abbé de Prades est quant à lui décrété de prise de corps. Il trouvera son salut dans la fuite en gagnant la Hollande, puis Berlin, où Frédéric II le nomme aussitôt lecteur.

A Paris, Diderot est effondré. Pendant ce temps, ses adversaires exultent...
 ***
L'arrêt d'interdiction visant les 2 premiers tomes précise que "Sa Majesté a reconnu que dans ces deux volumes on a affecté d'insérer plusieurs maximes tendant à détruire l'autorité royale, à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes obscurs et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de la corruption des moeurs, de l'irréligion et de l'incrédulité" 
( 7 février 1752).


Le 11, on décrète l'arrestation de l'abbé de Prades, auteur de la thèse scandaleuse. Par chance, ce dernier a eu le temps de fuir et de trouver refuge, via la Hollande, chez le "roi philosophe" Frédéric II qui l'accueille à bras ouverts. 

Pour sa part, Diderot joue la prudence, quittant discrètement Paris pour se cacher à Langres, auprès de sa famille, où il demeurera jusqu'au début de l'été. 

A en croire le Journal de Barbier (février 52), "cet arrêt du Conseil n'a été donné que pour apaiser les criailleries des Jésuites, et autres religieux..."

De son côté d'Argenson prétend que "le plus vilain rôle est celui des Jansénistes, qui ne veulent de tolérance que pour eux seuls".

   Avant de préciser :


Tout cela est plus que vraisemblable. Le parti dévot et les Bons Pères disposaient d'appuis à la Cour, le Parlement était sous influence janséniste, tout ce beau monde se haïssait mais savait à l'occasion s'allier contre ces nouveaux impies. 
Comment le Roi aurait-il pu leur résister ?

extrait du Journal de Barbier (fév 52)

Par chance, les Encyclopédistes disposent eux aussi de leur réseau d'influence. La Pompadour et Malesherbes constituent en l'occurrence des soutiens puissants, à défaut d'être toujours fidèles. D'autre part, et on néglige trop souvent ce motif, la suppression de l'Encyclopédie provoquait un sérieux manque à gagner pour les Libraires parisiens, qui jouaient bien évidemment de cet argument pour s'en plaindre auprès du Directeur de la Librairie. Dans le même temps, on fait planer la menace d'une poursuite de l'impression à l'étranger, d'où les propositions affluent. En août 1752, dans une lettre à Voltaire (qui séjourne alors à Potsdam auprès de Frédéric), d'Alembert écrit : "Nous connaissons bien mieux que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu'à Berlin, sous les yeux et avec la protection et les lumières de votre prince philosophe..."
Malesherbes, directeur de la Librairie

Désireux de ménager les deux camps, Malesherbes imagine un projet de réorganisation, qui supprimerait à l'avenir tout risque de scandale. Détaillant son idée, Malesherbes écrit à l'abbé de Bernis, un proche de la favorite : "j'ai pris les mesures que j'ai crues les plus efficaces ; par exemple pour la théologie, l'un des censeurs est chargé de vérifier sur un exemplaire de chaque volume, si toutes les pages ont été vues ou paraphées par lui ou l'un de ses confrères."

Forts de ces arguments (la faillite des Libraires étant mise dans la balance), la Pompadour et ses proches obtiennent du roi qu'il revienne sur sa décision et autorise les Encyclopédistes à reprendre le travail.

En tout et pour tout, l'interdiction aura donc duré trois mois...

***
Le troisième volume de l'Encyclopédie sort en novembre 1753, tiré à 3100 exemplaires. Dans l'avertissement des éditeurs, d'Alembert explique : "Dès que le premier volume de l'Encyclopédie fut public, l'envie qu'on avait eue de lui nuire, même lorsqu'il n'existait pas encore, profita de l'aliment nouveau qu'on lui présentait. Peu satisfaite elle-même des blessures légères que les traits de sa critique faisaient à l'Ouvrage, elle employa la main de la Religion pour les rendre profondes..."

En lisant ces quelques lignes, Jansénistes, Jésuites et autres dévots fulminent. Malgré les puissants appuis dont ils bénéficient, ils viennent en effet de perdre la première bataille. 

Dans le camp opposé, deux arguments ont semble-t-il pesé de tout leur poids : 

- d'abord, les protestations répétées des Libraires auprès de Malesherbes. En perdant l'Encyclopédie, ils courent assurément à la faillite, tant les frais engagés ont été conséquents.

- ensuite, la menace de poursuivre l'impression en Prusse, qui irrite jusque dans les allées de Versailles. Frédéric a déjà attiré à lui Voltaire et Maupertuis : si d'Alembert et Diderot leur emboîtaient le pas, le royaume de France aurait alors perdu ses esprits les plus brillants.

Disons-le tout net : avec cette défaite des clercs, on voit déjà se dessiner un avenir dans lequel l'intérêt religieux sera le plus souvent sacrifié sur l'autel de l'argent...

le journaliste Elie Fréron

Pour autant, les adversaires de l'Encyclopédie ne désarment pas. Lorsque sort le premier numéro du périodique l'Année Littéraire (en février 1754), Diderot et d'Alembert ignorent encore que son fondateur, le dénommé Elie Fréron, est animé d'une haine sans égale pour tous ces nouveaux philosophistes. Les toutes premières lignes du premier numéro se dispensent d'ailleurs de tout commentaire :  " C'est une vérité , Monsieur, que l'amour de la Philosophie , poussé à l'excès , nuit aux beaux Arts et au bon goût. Les Lettres tombèrent chez les Romains , lorsqu'ils se virent assaillis d'un essaim de Philosophes. Le nombre en devint si considérable qu'ils mirent la famine dans Rome , et qu'on fut obligé de les chasser pour faire vivre les bons Citoyens. Nous n'en sommes pas encore là; mais l'étude de la Philosophie commence parmi nous à prévaloir sur la belle Littérature ; le plus mince écrivain veut passer pour Philosophe : c'est la maladie , ou, pour mieux dire, la folie du jour. Elle se répand de proche en proche, et laisse partout des traces d'une orgueilleuse présomption. On se croit né pour donner des leçons à la Terre; on prend un ton de Maître ; on s’érige en Prophète , en Oracle ; on emprunte les paroles de la Divinité même..."


d'Alembert

S'ensuit une interminable diatribe contre Diderot, et contre ses Pensées sur l'interprétation de la Nature. Au cours de cette même année, celui que Jean Orieux qualifie de "serpent" (dans sa biographie sur Voltaire) va distiller des propos tout aussi venimeux à l'encontre de Rousseau et d'Alembert. Lorsque ce dernier est reçu à l'Académie Française (décembre 1754), voici comment le journaliste salue son entrée :


"M. d'Alembert, de l'Académie des Sciences, vient d'être reçu encore de l'Académie Française. Il a pris séance le jeudi dix-neuf de ce mois. Il convient lui-même à la tête de son remerciement, que livré dès son enfance a des études abstraites , il a été obligé depuis de s'y consacrer par l'adoption qu'a daigné faire de lui une Compagnie savante ; qu'ainsi ce n'est point à ses écrits que les Académiciens Français ont accordé leurs suffrages, mais à ses sentiments pour eux, à son zèle pour la gloire des Lettres. Cependant sa Préface de l'Encyclopédie , son Essai sur les gens de Lettres , son extrait de deux Volumes in 4 des Mémoires de Christine Reine de Suède, sa Traduction de quelques morceaux de Tacite , où il y a quelques contresens à la vérité, ses éloges historiques de M.Jean Bernoulli et de feu M. l'Abbé Terrasson, sont des titres qui peuvent passer pour Littéraires, et justifier son élection. (…)"  
Analysant dans le détail le discours de réception, Fréron montre que le grand géomètre est surtout un petit orateur maîtrisant fort mal la langue française. Il conclut son article par ce constat implacable : Presque tout le discours de ce récipiendaire est écrit de ce style contraint, embarrassé… 

Evidemment, Jansénistes et Jésuites saluent avec bienveillance l'entrée en lice de ce nouvel allié. Mais de son côté, Diderot supporte de plus en plus mal les attaques dont lui et ses proches sont victimes. Malgré la sortie des tomes 4 et 5 (octobre 1754, puis novembre 1755), le projet encyclopédique commence en fait à le lasser. 

Il ignore que le plus dur reste à venir... 

***

L'attentat commis par Damiens sur la personne du roi (voyez ici) va porter un coup terrible au projet encyclopédique. Au cours des premières semaines de l'instruction, ce sont tout d'abord les Jansénistes puis les Jésuites qui sont montrés du doigt. Dans son opuscule "Lettre d'un patriote", paru peu après l'attentat, l'avocat Pierre-Jean Grosley écrit à ce sujet : "dans cette affaire, on trouve les Jésuites partout et cependant, à peine sont-ils nommés dans la procédure."

Pierre-Jean Grosley

Se sentant menacés, ces derniers vont aussitôt trouver un terrain d'entente avec les Jansénistes pour dénoncer les Encyclopédistes, ces séditieux ! 
Les réactions ne se font pas attendre. Trois mois après les faits, en avril 1757, paraît une déclaration royale concernant la Librairie : elle prévoit que toute personne convaincue d'avoir, sans permission, composé ou fait composer, imprimer, colporter un ouvrage tendancieux, sera punie de mort. Ceux qui n'auront pas dénoncé la présence d'imprimerie dans leur immeuble seront affligés d'une amende de 6000 livres.






On imagine la panique qui s'empare des Libraires associés ! Face à des censeurs souvent tatillons, c'est prendre un risque inconsidéré que de poursuivre la parution. D'ailleurs, comme toujours quand le vent devient contraire, d'Alembert envisage une nouvelle fois d'abandonner l'entreprise.

Profitant de cette occasion inespérée, les adversaires des philosophes prennent leur plume et inondent Paris d'une pluie de pamphlets. Dans son périodique l'Année Littéraire, le venimeux Fréron (soutenu par la Cour) s'emploie à ramasser dans le caniveau les plus vils libelles, désignant ainsi le coupable du doigt.

Extrait de l'ode sur l'attentat du 5 janvier, parue dans l'Année Littéraire

  Les circonstances s'y prêtant, les dévots, les Jésuites et autres Jansénistes acceptent de taire leurs querelles pour se liguer contre l'ennemi commun. Ainsi, les auteurs du Journal de Trévoux, de la Religion Vengée (ou réfutation des auteurs impies) et des Nouvelles Ecclésiastiques vont faire feu de tout bois tout au long de l'année 1757.

Dans le Mercure d'octobre paraît sous le titre Avis Utile une petite fantaisie décrivant les nouveaux philosophes sous les traits d'une tribu sauvage : les Cacouacs. L'auteur en est l'abbé Odet Giry de Saint-Cyr, un jésuite sous-précepteur des Enfants de France et confesseur du Dauphin. En voici les premières lignes :

Extrait de l'Avis Utile

"Ce sont peut-être les seuls êtres dans la nature qui fassent le mal pour le plaisir, précisément, de faire du mal" ironise même le brave Jésuite dans l'une de ses pointes assassines. Et ses bons mots sont repris dans le Tout-Paris, que ce nom de Cacouacs amuse fort ! D'autant que, dans la foulée, paraît un second ouvrage, encore plus acide que le précédent !


Le sérieux de l'entreprise encyclopédique s'accommode mal de ce persiflage permanent. D'autant que commentant cet ouvrage qui se moque pêle-mêle de Voltaire, de Montesquieu et de la jeune génération des philosophes, Fréron écrit : "J'aurais souhaité que l'auteur n'ait point parlé de M. de Voltaire et de M. de Voltaire. Ils peuvent être Cacouacs, mais ils sont d'un ordre si élevé qu'on les dégrade en les confondant avec deux ou trois petits philosophes. C'est allier les aigles avec les roitelets..."

Pour d'Alembert, la coupe est pleine. Il a beau se plaindre de ces insultes au directeur de la Librairie (Malesherbes), rien n'y fait. "Ils ne seront jamais que d'insolents médiocres" répond Fréron, lorsque Malesherbes tente de calmer le jeu. Cette fois, c'en est trop ! Dans une lettre adressée à un contributeur, le codirecteur de l'Encyclopédie annonce sa décision :


l'attentat de Damiens (janvier 1757)
 ***
L'année 1758 sera un long chemin de croix pour Diderot.
Comme on l'a vu, la désertion de d'Alembert porte un rude coup à l'Encyclopédie.  Mais à relire la correspondance du géomètre, on se demande si cette défection est liée aux attaques subies (celles de Palissot et Fréron, notamment) ou bien aux nouvelles exigences financières du codirecteur de l'ouvrage. Celui qui, quelques années plus tôt, avait lancé son fameux mot d'ordre "liberté, vérité, pauvreté" est entretemps devenu membre prestigieux de toutes les académies d'Europe et pensionné par plusieurs mécènes. Et l'idéal des premiers temps à cédé la place à d'autres motivations plus vénales, comme le prouvent ses demandes de rallonge auprès des libraires.

Diderot en est d'ailleurs conscient, d'autant qu'il réclamera lui aussi une réévaluation de son salaire.

lettre à Sophie Volland, juillet 1762

Ce qui lui pèse, c'est de se retrouver seul face à ses adversaires et confronté à un immense ouvrage à achever. Surtout qu'après d'Alembert, ce sont Duclos et Marmontel qui quittent à leur tour l'entreprise.

Et dans le même temps, depuis Genève, l'agaçant Voltaire multiplie les appels du pied pour poursuivre l'impression à l'étranger.



"Que je vous plains de ne pas faire l’Encyclopédie dans un pays libre! Faut-il que ce dictionnaire, cent fois plus utile que celui de Bayle, soit gêné par la superstition, qu’il devrait anéantir; qu’on ménage encore des coquins qui ne ménagent rien; que les ennemis de la raison, les persécuteurs des philosophes, les assassins de nos rois, osent encore parler dans un siècle tel que le nôtre! "  
(lettre à Diderot, janvier 1758)



Diderot

Excédé que le patriarche de Ferney donne raison à d'Alembert, Diderot finit par lui répondre :


"Votre avis serait que nous quittassions tout à fait l’Encyclopédie ou que nous allassions la conti­nuer en pays étranger, ou que nous obtinssions justice et liberté dans celui-ci. Voilà qui est à merveille; mais le projet d’achever en pays étranger est une chimère. (...) Abandonner l’ou­vrage, c’est tourner la dos sur la brèche, et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent. Si vous saviez avec quelle joie ils ont appris la déser­tion de d’Alembert, et toutes las manoeuvres qu’ils emploient pour l’empêcher de revenir! Il ne faut pas s’attendre qu’on fasse justice des brigands auxquels on nous a abandonnés; et il ne nous convient guère de le deman­der. Ne sont-ils pas an possession d’insulter qui il leur plaît, sans que personne s’en offense? Est-ce à nous à nous plaindre lorsqu’ils nous associent dans leurs injures avec des hommes que nous ne vaudrons jamais? Que faire donc? ce qui convient à des gens de courage: mépriser nos ennemis, les poursuivre, et profiter, comme nous avons fait, de l’imbécillité de nos censeurs. (...) Est-il honnête de tromper l’espérance de quatre mille souscripteurs, et n’avons-nous aucun engagement avec les libraires? si d’Alembert reprend, et que nous finissions, ne sommes-nous pas vengés? Ah! mon cher maître, où est le philosophe? (...). Mais, pour Dieu, ne me croisez pas. Je sais tout ce que vous pouvez sur lui, et c’est inutilement que je lui prouverai qu’il a tort si vous lui dites qu’il a raison. D’après tout cela, vous croirez que je tiens beaucoup à l’Encyclopédie, et vous vous tromperez. Mon cher maître, j’ai la quarantaine passée; je suis las de tracasseries. Je crie depuis le matin jusqu’au soir: Le repos, le repos! Et il n’y a guère de jour que je ne sois tenté d’aller vivre obscur et mourir tranquille au fond de ma province. Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées; alors que m’importera d’avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soit vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent? Il faut travailler; il faut être utile. On doit compte de ses talents. Être utile aux hommes! Est-il bien sûr qu’on fasse antre chose que les amuser, et qu’il y ait grande différence entre le philosophe et le joueur de flûte? " 
(lettre à Voltaire, février 1758)




A ces tracasseries viennent bientôt s'ajouter la rupture avec Rousseau, puis la tempête provoquée par la sortie de l'ouvrage De l'esprit d'Helvétius. Pour les dévots, qui jettent aussitôt les hauts cris, les thèses soutenues par ce proche de Diderot fournissent un nouveau prétexte pour attaquer violemment l'Encyclopédie.

Rendons cet honneur à Diderot : malgré le découragement qui l'envahit alors, il continue de faire face envers et contre tous. Au mois de juin 1758, en pleine tourmente, il se résigne enfin au départ de d'Alembert, mais réaffirme auprès de Voltaire sa volonté d'achever son grand ouvrage



"...mon arrangement avec les libraires est à peine conclu. Nous avons fait ensemble un beau traité, comme celui du diable et du paysan de La Fontaine: les feuilles sont pour moi, le grain est pour eux; mais au moins ces feuilles me seront assurées. Voilà ce que j’ai gagné à la désertion de mon collègue. Vous savez sans doute qu’il continuera de donner sa partie mathématique. Il n’a pas dépendu de moi qu’il ne fit mieux. Je croyais l’avoir ébranlé; mais il faut qu’il se promène. Il est tourmenté du désir de voir l’Italie. Qu’il aille donc en Italie; je serai content de lui s’il revient heureux, etc."
***
La sortie de De l'esprit (juillet 1758), de Claude-Adrien Helvétius, va fournir aux dévots l'occasion inespérée de porter le coup de grâce à l'ennemi commun. Dans cet ouvrage, l'ancien fermier général s’en prend à l'archaïsme des structures sociales de l'ancien régime et plaide notamment en faveur d'une laïcisation de l'enseignement. Dans un numéro de la Correspondance Littéraire de l'été 1758, Diderot manifeste son enthousiasme auprès des lecteurs : "Tout considéré, c'est un furieux coup de massue porté sur les préjugés en tout genre. Cet ouvrage sera donc utile aux hommes...il sera pourtant compté parmi les grands livres du siècle."

Grave erreur ! Dès l'automne, le déchaînement est général. Helvétius est sommé de se rétracter et de faire amende honorable.

Les dévots, et plus encore les jansénistes, se jettent aussitôt sur leurs ennemis, multipliant les pamphlets contre les amis encyclopédistes d’Helvétius. Le 23 janvier 1759, la Cour et les Chambres citent à la barre huit ouvrages considérés comme subversifs. Parmi eux figurent De l’Esprit et le Dictionnaire encyclopédique.
Helvétius

Au cours de son très véhément réquisitoire (25 janvier 1759), l'avocat général Joseph Omer Joly de Fleury affirme qu'Helvétius est le bras armé et visible d'"une secte de prétendus philosophes."


 Et l’acte d'accusation qui suit est implacable :


« La société, l'Etat et la religion se présentent aujourd'hui au tribunal de la justice pour lui porter leurs plaintes. Leurs droits sont violés, leurs lois sont méconnues, l'impiété qui marche le front levé paraît, en les offensant, promettre l'impunité à la licence qui s'accrédite de jour en jour.

L'humanité frémit, le citoyen est alarmé; on entend de tous côtés les ministres de l'Eglise gémir à la vue de tant d'ouvrages que l'on ne peut affecter de répandre et de multiplier que pour ébranler, s'il était possible, les fondements de notre religion. (…)

Telle est la philosophie des faux savants de notre siècle. Ils se donnent gratuitement le nom d'esprits forts, et appellent lumière ce qui n'est que ténèbres. (…)

Eh ! quel mal leur a fait cette religion sainte pour exciter leur fureur? Si ses dogmes, ses cérémonies et sa morale les offensent, s'ils ne peuvent en être les disciples, pourquoi troubler l'Etat et vouloir disputer aux autres la liberté de suivre les maximes de la catholicité ?

Ils déchirent le sein de l'Eglise qui Ies a adoptés pour ses enfants ; comme si l'Etat était coupable à leurs yeux, parce qu'il est chrétien, ils conjurent la perte de l’un et de l'autre, et cherchent à les saper par les fondements. (…)

Des hommes qui abusent du nom de philosophe pour se déclarer par leurs systèmes les ennemis de la société, de l'État et de la religion, sont sans doute des écrivains qui méritent que la Cour exerce contre eux toute la sévérité de la puissance que le prince lui confie (…)

Vos prédécesseurs, Messieurs, ont condamné aux supplices les plus affreux, comme criminels du lèse-majesté divine, des auteurs qui avaient composé des vers contre l'honneur de Dieu, son Eglise et l'honnêteté publique (…)


La Cour rend son arrêt le 6 février. L'ouvrage d'Helvétius sera lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais. Quant à l'Encyclopédie, les sept volumes déjà publiés seront relus et révisés par une commission de théologiens et d'avocats.


Un mois plus tard, après intervention du parti de la reine, le Conseil du Roi rend un nouvel arrêt qui révoque le privilège accordé à l'Encyclopédie en 1746. « L’avantage qu’on peut retirer d’un ouvrage de ce genre pour le progrès des sciences et des arts ne peut jamais balancer le tort irréparable qui en résulte pour les mœurs et la religion »


L'encyclique du pape Clément XIII (septembre 1759) étend ensuite la sentence à l'ensemble des fidèles : « nous condamnons et réprouvons ledit ouvrage… comme contenant une doctrine et des propositions fausses, pernicieuses et scandaleuses, induisant à l’incrédulité et au mépris de la Religion, ouvrant la voie à la corruption des mœurs et à l’impiété. Défendons à tous et chacun des Fidèles… de le lire, garder ou copier ; et cela sous peine d’excommunication… » 

Désormais, plus aucun libraire n'a le droit de vendre l'un des 7 volumes déjà parus, « à peine de punition exemplaire ».

En somme, l'arrêt de mort de l'Encyclopédie vient d'être prononcé...
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Décontenancés, Diderot et les Libraires associés en appellent au gouvernement, invoquant le risque de faillite ainsi que les avances déjà versées par les lecteurs. En guise de réponse, l'autorité royale charge Malesherbes de calculer au plus juste les remboursements à faire aux souscripteurs. En juillet 1759, le Conseil d'Etat rend donc un nouvel arrêt, condamnant les Libraires à restituer une somme de 72 livres à chacun d'eux (environ 4000).







Désormais sûrs de leur fait, les dévots paradent ouvertement, trop heureux de voir leur adversaire un genou à terre. Dans une de ses critiques parues dans le Journal Encyclopédique (1759), Chaumeix  laisse même exploser sa joie : "Que l'exemple que nous donnent aujourd'hui les Auteurs d'un dictionnaire foudroyé par toutes les puissances fasse connaître à ceux qui voudraient imiter ces Auteurs à quelle peine ils s'exposent; et que ceux à qui Dieu a fait la grâce de connaître la religion et d'y être attachés se consolent en voyant sur quelle base elle est établie." Les Jésuites exultent eux aussi, comme d'autres rapaces qui ont flairé l'odeur du sang. Le journaliste Fréron et Le Franc de Pompignan, dont nous avons déjà parlé (voir ici), en sont les exemples les plus marquants.   Victimes de ce qu'ils estiment être une injustice, les libraires  multiplient dans le même temps les plaintes auprès de Malesherbes, dont ils connaissent l'esprit de conciliation : "Si le nouvel arrêt était exécuté, nous nous trouverions condamnés à rendre plus qu'il ne nous reste... On ne nous reproche rien et cependant on nous traite, et pour la forme et pour le fond, comme des malfaiteurs... J'en appelle, Monsieur, à la bonté de votre coeur, qui m'est connue. Elle ne peut pas désapprouver la sensibilité aux humiliations accumulées." (lettre du libraire Durand, août 1759)

"L'arrêt du 21 juillet met notre société dans un labyrinthe dont je ne vois pas l'issue. Il est physiquement inexécutable ; et s'il devait avoir lieu pour un seul souscripteur, mille et davantage pourraient se présenter. Il n'y aurait pas alors d'autres moyens de garantir la société d'une ruine certaine que d'abandonner tout..." (lettre du libraire David, août 1759)
Malesherbes
Dans cette période cruciale, il convient d'ailleurs de souligner le rôle essentiel de Malesherbes, sans doute l'un des plus éminents représentants de cette noblesse libérale qui, au détour du siècle, sut s'affranchir des réflexes d'obéissance à l'autorité pour privilégier l'intérêt commun et l'avancée des idées. Au cours de cet été 1759, alors que le matériel de Diderot est sur le point d'être saisi, Malesherbes propose au directeur de l'Encyclopédie de le déménager chez lui afin de le mettre à l'abri. Puis, en évitant d'ébruiter l'arrêt du 21 juillet, il choisit de laisser les souscripteurs dans l'ignorance de la crise. Dans un mémoire adressé au Conseil et datant de 1770, on apprend en l'occurrence qu'"aucun souscripteur ne se présenta pour recevoir le remboursement de 72 livres. Le public désirait et espérait la continuation de l'Encyclopédie."

Par sa décision, Malesherbes évite donc la faillite des Libraires associés. Dans ce moment difficile, et plus tard également (songeons à son sacrifice lors du procès de Louis XVI), Malesherbes a révélé le visage rare d'un honnête homme. Rendons-lui du moins cet hommage...  

 
***
Si les Libraires associés ont perdu une nouvelle bataille, ils n'ont pas encore perdu la guerre. A défaut de publier des textes, ils obtiennent de Malesherbes (8 septembre) l'autorisation de publier un recueil de mille planches réparties en 4 volumes. Les anciens souscripteurs ne paieront que 28 livres par volume (le remboursement exigé étant donc pris en compte). Les nouveaux souscripteurs paieront quant à eux 72 livres pour souscrire, puis 72 livres pour chacun des 4 volumes à venir.
L'autorisation de publier les planches annonce, de manière imminente, celle de publier des textes. D'ailleurs, dans son journal, au mois de février, Barbier annonçait que le VIIIè tome était déjà sous presse : "on met actuellement sous presse le huitième volume de l'Encyclopédie qu'on commence à imprimer."
volume de planches
 
planche d'anatomie (1er volume)
La stratégie adoptée par Diderot est la suivante : pendant que sortiront les volumes de planches (le 1er paraîtra en janvier 1762), on commencera l'impression des volumes de textes.
Evidemment, les dévots enragent. Au moment de la révocation du privilège, Barbier décrivait dans son Journal le "contentement, non seulement des Jansénistes mais aussi des Jésuites, qui ont toujours été jaloux de n'avoir pas été choisis et employés dans quelque partie de cet ouvrage." Ce que rappelle Grimm dans sa Correspondance Littéraire de février 1759 : "les ennemis de l'Encyclopédie, quelque nombreux et quelque puissants qu'il soient, ont échoué dans leur grand projet qui était de retirer de retirer cette entreprise des mains de M. Diderot, et en profitant de ses immenses travaux, de la faire continuer par les Jésuites.
A lire les pamphlets venimeux des uns et des autres, on ne peut que confirmer la perspicacité de ces analyses...
Plus féroce encore, le journaliste Fréron fait dans le même temps écho à la plainte d'un ancien collaborateur de l'Encyclopédie (un dénommé Patte) qui prétend que Diderot a plagié de nombreuses gravures du savant Réaumur. Lassé de ces attaques répétées, Diderot continue pourtant de travailler nuit et jour. Il s'en émeut pourtant auprès de son amie Sophie Volland : "J'ai encore eu de la tracasserie d'auteur, jusques par-dessus les oreilles... Le Breton m'a enlevé pour aller travailler chez lui depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir. C'est toujours la maudite histoire de nos planches. Ces commissaires de l'Académie sont revenus sur leur premier jugement..." Par chance, après examen, l'Académie lavera définitivement Diderot de tout soupçon. Au grand dam de Fréron, comme on l'imagine...
 
Fréron, l'ennemi juré de Voltaire... et des encyclopédistes
Au moment d'achever cet article, une question me brûle les lèvres.
A ausculter les événements jour après jour, on peut se demander comment Diderot a pu assumer, sur une si longue période, une charge de travail aussi considérable ? D'Alembert ayant quitté l'aventure, Voltaire et Rousseau loin de Paris, comment a-t-il résisté, seul, à toutes ces épreuves ?
Ces interrogations resteront sans réponse.
Mais s'il m'est arrivé d'être sévère avec Diderot, force est de reconnaître que son acharnement et son courage suscitent l'admiration...  
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Entre 1760 et 1765, les ennemis de l'Encyclopédie vont tomber les uns après les autres. 



Evidemment, le scandale La Valette qui se conclut par l'expulsion des Jésuites (décidée en août 1762) constitue une immense aubaine pour Diderot et ses amis : " Voilà, mon amie, le billet d'enterrement des Jésuites " écrit-il à Sophie Volland (12 août 1762). "Me voilà délivré d'un grand nombre d'ennemis puissants... Ils se mêlaient de trop d'affaires... Ils brouillaient l'Eglise et l'Etat " Et d'analyser, en une formule aussi concise que brillante : "Ils prêchaient aux peuples la soumission aveugle aux rois ; aux rois l'infaillibilité du pape, afin que, maître d'un seul, ils fussent maîtres de tous." La chute des Jésuites va entraîner celle de Berthier et de son Journal de Trévoux. Le Dauphin le nomme aussitôt garde de la Bibliothèque et le charge de l'éducation de ses enfants, le duc de Berry (futur Louis XVI) et le comte de Provence. Lui, du moins, n'aura pas été chassé très loin...
expulsion des Jésuites
Les deux autres adversaires les plus acharnés, le janséniste Abraham Chaumeix et le journaliste Elie Fréron, vont à leur tour perdre tout crédit auprès de l'opinion parisienne. Mis à mal par plusieurs pamphlets de Voltaire, le premier quitte la France en 1763 (Catherine de Russie l'accueillera à bras ouverts) tandis que le second, toujours plus isolé, voit ses articles régulièrement caviardés par une censure désormais favorable aux Encyclopédistes. Enfin, la mort du Dauphin (décembre 1765) porte le coup de grâce au parti dévot.  Diderot sort donc vainqueur de ce combat qui l'aura opposé pendant près de quinze ans au Parlement, aux Jésuites, aux Jansénistes et au parti dévot...  Preuve que l'horizon s'éclaircit, les Libraires acceptent enfin de l'augmenter, comme en témoigne ce courrier à Sophie Volland : "Les libraires viennent enfin de m'accorder, outre la rente de 1500 livres qu'ils me font, 350 livres par volume de planches, et il y en aura quatre ; 350 livres par volume de discours, et l'on peut compter sur neuf".
D'ailleurs, même si elle n'a pas encore paru, l'oeuvre est désormais achevée. Le 29 septembre 1762, encore prudent, Diderot écrit à Voltaire : " Non, très cher et très illustre frère, nous n'irons ni à Berlin ni à Petersbourg achever l'Encyclopédie ; et la raison, c'est qu'au moment où je vous parle, on l'imprime ici et que j'en ai des épreuves sous mes yeux. Mais chut !" Oui, Diderot jubile... Il lui reste pourtant une dernière épreuve à traverser. Mais cette fois, l'adversaire sera issu de ses propres rangs...
***
Un jour de novembre 1764, alors qu'il cherche à consulter un de ses articles dans l'un des dix volumes déjà imprimés (mais pas encore distribués, rappelons-le),  Diderot découvre avec stupeur que son texte a été retouché. Quelqu'un a repris en main la 1ère épreuve, à laquelle il a donné son "bon à tirer", et y a apporté des modifications ! Après inspection, il constate, la mort dans l'âme, que les autres volumes ont eux aussi été mutilés...

Seul le libraire Lebreton avait accès aux premières épreuves. D'ailleurs, le coupable reconnaît bientôt son crime. C'est lui qui qui s'est improvisé censeur, supprimant certains articles, en caviardant d'autres qui lui semblaient trop hardis. Et qu'on se le dise, il n'est pas question de réimprimer plus de 9000 pages !

Mis devant le fait accompli, Diderot est contraint de se résigner. Mais la lettre qui suit, envoyée au libraire le 12 novembre, montre combien cette trahison l'a meurtri :

 
Diderot

"Ne m’en sachez nul gré, monsieur, ce n’est pas pour vous que je reviens ; vous m’avez mis dans le cœur un poignard que votre vue ne peut qu’enfoncer davantage. Ce n’est pas non plus par attachement à l’ouvrage que je ne saurais que dédaigner dans l’état où il est. Vous ne me soupçonnez pas, je crois, de céder à l’intérêt. Quand vous ne m’auriez pas mis de tout temps au-dessus de ce soupçon, ce qui me revient à présent est si peu de chose, qu’il m’est aisé de faire un emploi de mon temps moins pénible et plus avantageux. Je ne cours pas enfin après la gloire de finir une entreprise importante qui m’occupe et fait mon supplice depuis vingt ans ; dans un moment, vous concevrez combien cette gloire est peu sûre. Je me rends à la sollicitation de M. Briasson (libraire associé à l'entreprise). Je ne puis me défendre d’une espèce de commisération pour vos associés qui n’entrent pour rien dans la trahison que vous m’avez faite, et qui en seront peut-être avec vous les victimes. Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite ; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées, et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés. Mais songez bien à ce que je vous prédis : à peine votre livre paraîtra-t-il, qu’ils iront aux articles de leur composition, et que voyant de leurs propres yeux l’injure que vous leur avez faite, ils ne se contiendront pas, ils jetteront les hauts cris. Les cris de MM. Diderot, de Saint-Lambert, Turgot, d’Holbach, de Jaucourt et autres, tous si respectables pour vous et si peu respectés, seront répétés par la multitude. Vos souscripteurs diront qu’ils ont souscrit pour mon ouvrage, et que c’est presque le vôtre que vous leur donnez. Amis, ennemis, associés élèveront leur voix contre vous. On fera passer le livre pour une plate et misérable rapsodie. Voltaire, qui nous cherchera et ne nous trouvera point, ces journalistes, et tous les écrivains périodiques, qui ne demandent pas mieux que de nous décrier, répandront dans la ville, dans la province, en pays étranger, que cette volumineuse compilation, qui doit coûter encore tant d’argent au public, n’est qu’un ramas d’insipides rognures. (...)  

À votre ruine et à celle de vos associés que l’on plaindra, se joindra, mais pour vous seul, une infamie dont vous ne vous laverez jamais. Vous serez traîné dans la boue avec votre livre, et l’on vous citera dans l’avenir comme un homme capable d’une infidélité et d’une hardiesse auxquelles on n’en trouvera point à comparer. C’est alors que vous jugerez sainement de vos terreurs paniques et des lâches conseils des barbares ostrogoths et des stupides vandales qui vous ont secondé dans le ravage que vous avez fait. Pour moi, quoi qu’il en arrive, je serai à couvert. On n’ignorera pas qu’il n’a été en mon pouvoir ni de pressentir ni d’empêcher le mal quand je l’aurais soupçonné ; on n’ignorera pas que j’ai menacé, crié, réclamé. Si, en dépit de vos efforts pour perdre l’ouvrage, il se soutient, comme je le souhaite bien plus que je ne l’espère, vous n’en retirerez pas plus d’honneur, et vous n’en aurez pas fait une action moins perfide et moins basse ; s’il tombe, au contraire, vous serez l’objet des reproches de vos associés et de l’indignation du public auquel vous avez manqué bien plus qu’à moi. Au demeurant, disposez du peu qui reste à exécuter comme il vous plaira ; cela m’est de la dernière indifférence. Lorsque vous me remettrez mon volume de feuilles blanches, je vous donne ma parole d’honneur de ne le pas ouvrir que je n’y sois contraint pour l’application de vos planches. Je m’en suis trop mal trouvé la première fois : j’en ai perdu le boire, le manger et le sommeil. J’en ai pleuré de rage en votre présence ; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé, M. Briasson, et devant ma femme, mon enfant, et mon domestique. J’ai trop souffert, et je souffre trop encore pour m’exposer à recevoir la même peine. Et puis, il n’y a plus de remède. (...)
 Ne vous donnez pas la peine de me répondre ; je ne vous regarderai jamais sans sentir mes sens se retirer, et je ne vous lirai pas sans horreur. "
***
"Je suis blessé jusqu'au tombeau", écrit Diderot en découvrant la trahison de Le Breton. Il reste pourtant un dernier obstacle à surmonter : comment faire paraître les dix volumes déjà achevés, mais toujours interdits de parution ?

Comme souvent en pareille situation, on a recours à un artifice sur lequel les autorités ferment volontiers les yeux. C'est ainsi qu'en janvier 1766 se répand à Paris l'Avis suivant : "Samuel Fauche, Libraire à Neufchâtel en Suisse, donne avis au public qu'il a achevé d'imprimer la suite de l'Encyclopédie, dont il avait acquis les manuscrits après la publication des sept volumes imprimés à Paris (...) Ceux qui ont les sept premiers volumes de cet ouvrage et qui désireront s'en procurer la suite, sont priés de prendre chez les imprimeurs de Paris un écrit par lequel il soit constaté qu'ils ont souscrit pour cet ouvrage. Et les dix nouveaux volumes seront délivrés en feuilles au porteur de cet écrit, moyennant 200 livres."

En 1ère page, en lieu et place des libraires associés et de Diderot, on trouve désormais la mention  : "Mis en ordre par M***. A Neufchastel chez Samuel Fauche et Compagnie, libraires et imprimeurs". 

A la tête de la Librairie, le censeur Sartine feint de ne rien voir...

De son côté, l'Eglise continue d'éructer, comme le prouve cette nouvelle condamnation prononcée lors de l'Assemblée du Clergé en 1765:





Même si le groupe encyclopédique bénéficie de la perte d'influence du parti dévot, affaibli par la mort du Dauphin en décembre 1765, il convient donc de faire profil bas et de se montrer prudent. Hélas, l'euphorie qui règne alors chez les Libraires leur fait oublier cette règle des plus élémentaires.

Fort de ses appuis à la Cour où il compte plusieurs clients, Le Breton commet l'erreur d'y envoyer (sans autorisation !) quelques exemplaires des derniers volumes imprimés. Mis au courant de cette bravade, le ministre Saint-Florentin ordonne aussitôt de faire arrêter l'impertinent et de le conduire à la Bastille.

Et Sartine de commenter : "Cette punition était indispensable pour donner satisfaction au clergé à son assemblée prochaine".

Accompagné de son domestique, Le Breton ne passera évidemment que quelques nuits sous les verrous... 

Et à compter de ce jour, il ne sera plus jamais inquiété.

Depuis Genève, Voltaire a donc toutes les raisons de se réjouir de cette ultime victoire remportée par les Encyclopédistes.

"Il semble, écrit-il à d'Alembert, que tous ceux qui ont écrit contre les philosophes sont punis en ce monde : les jésuites ont été chassés ; Abraham Chaumeix s'est enfui à Moscou ; Berthier est mort d'un poison froid, et Vernet (un pasteur genevois) sera pilorié infailliblement

(juin 1766)

"Le grand et maudit ouvrage est fini" (lettre à Damilaville), conclut Diderot, 20 ans après s'être lancé dans cette formidable entreprise.