vendredi 13 septembre 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (5e épisode-année 1766)


Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.

Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1766. Il y est notamment question de la "mise à mort" de Rousseau dans l'opinion parisienne, mais également du voyage de Mme Geoffrin à Varsovie.


 
Bachaumont

 Mars.
Enfin l'Encyclopédie paraît tout entière ; il y a dix nouveaux volumes. Par un arrangement assez bizarre, le libraire les a fait venir de Hollande, aux environs de Paris, où ils sont imprimé ; et c'est aux souscripteurs à les faire entrer ici à leurs risques , périls et fortune. Il est à présumer cependant que le gouvernement, sans vouloir prêter son autorité à cette publicité, ferme les yeux là-dessus , et que le tout se fait avec son consentement tacite.

Mai.
Mad. Geoffrin est une femme riche de Paris, qui joint à son opulence un grand goût pour les arts. Sa maison est le rendez-vous des savants, des artistes et des hommes fameux dans tous les genres. Les étrangers surtout croiraient n'avoir rien vu en France s'ils ne s'étaient fait présenter chez cette virtuose célèbre. En un mot, c'est elle qu'a voulu autrefois ridiculiser le sieur Palissot dans sa comédie des Philosophes. Il est question aujourd'hui de son voyage en Pologne, et quoique âgée de près de soixante ans, madame Geoffrin est sur le point de se rendre aux sollicitations du monarque.   
(NDLR : avec ce voyage qu'elle avait sollicité auprès de son ami le roi Stanislas, Mme Geoffrin devenait la plus prestigieuse des salonnières parisiennes)
 
 Mai.
Mad. Geoffrin est partie aujourd'hui (NDLR : le 21 mai) pour Varsovie, au grand regret de ses amis, qui la voient avec peine entreprendre à cet âge un si long voyage. On assure que le Roi de Pologne lui a ménagé une galanterie bien digne d'un monarque délicat ; il lui a fait construire une maison exactement semblable à sa maison de Paris, distribuée et meublée de même : elle croira entrer dans la sienne. (NDLR : j'ignore l'origine de cette rumeur)
 
lecture chez Mme Geoffrin
 Juillet.
 On doit se rappeler que J- J. Rousseau est passé en Angleterre sous les auspices de M. Hume , auteur célèbre de la Grande-Bretagne , et qui y jouit de la réputation la plus flatteuse pour un homme de lettres. On avait imaginé d'abord que l'arrivée de I'ex citoyen de Genève à Londres y ferait sensation , et tout le monde a été trompé sur cette attente. Rousseau s’est retiré à la campagne, où il menait une vie fort ignorée : mais ce à quoi l'on ne s'attendait pas, c'est la lettre qui vient d'être écrite par M. Hume à un homme de ses amis à Paris ( M. le baron d'Holbach). Il n'entre dans aucun détail sur les motifs qui lui donnent lieu de se plaindre du prétendu philosophe Genevois ; mais il marque que c'est un serpent qu'il a porté dans son sein , et un monstre indigne de l'estime des honnêtes gens. On attend avec bien de l'impatience le détail de cette querelle.
 (NDLR : comme on l'a déjà  raconté, le piège venait de se refermer sur le philosophe genevois)

 Juillet.
Si l'on en croit les nouvelles de Londres sur la personne du célèbre Genevois, ses torts sont relatifs à la nature de son caractère , dont l'orgueil et l'amour-propre sont la base. M. Hume, qui l'a conduit en Angleterre, ayant cherché à lui être utile, avait obtenu une pension qui lui assurait un bien-être pour sa vie. M. Hume prétend n'avoir fait des démarches pour obtenir cette grâce, que de l'aveu de M. Rousseau , qui, loin d'en convenir, s'est répandu en invectives sur ce qu'on cherchait à le déshonorer, en lui prêtant une avidité qu'il n'avait pas ; qu'il n'avait besoin des bienfaits de personne ; qu'il n'avait jamais été à charge à qui que ce soit ; qu'il ne prétendait pas qu'on mendiât sous son nom des grâces qu'il dédaignait. M. Hume, justement piqué de ces reproches, a rendu publiques des lettres qui démontrent la fausseté de Rousseau ; ce cynique personnage lui témoignant la reconnaissance des soins qu'il voulait bien se donner pour lui ménager une pension du roi d'Angleterre. Voilà le fond assez bien éclairé de la querelle qui divise ces auteurs, d'après les lettres venues de la Grande-Bretagne.
 (NDLR : entretemps, Rousseau avait découvert que son hôte correspondait régulièrement avec ses anciens amis parisiens)

Août.
Il court trois lettres manuscrites, datées du 6 juillet, sur l'affaire et l'exécution de M. de la Barre, gentilhomme brûlé à Abbeville pour sacrilège. On attribue ces trois épîtres à M. de Voltaire : elles en sont dignes par ce cri de l'humanité qu'il fait entendre partout, et par ce sarcasme fin dont il assaisonne tout ce qu'il dit.  (…)
Le parlement est furieux contre ces lettres, et l'on assure que le premier président en a porté des plaintes au Roi. On y semble rendre compte de tout ce qui s'est passé à Abbeville, ainsi que de la fermeté avec laquelle M. de la Barre a souffert son supplice.
(NDLR : un épisode bien malheureux qu'on a eu l'occasion de commenter

 Septembre.
Par des nouvelles de Varsovie du 16 août 1766, on écrit que Mad. Geoffrin , qui est encore en Pologne, ne pouvant se refuser à l'invitation de l'impératrice de Russie , se dispose à partir pour Pétersbourg.
(NDLR : en fait, elle préparait déjà son voyage de retour)

 Septembre.
Il ne paraît pas qu'on soit parvenu à réunir les esprits de M. Hume et de J. J. Rousseau , quoiqu'on ait fait pour les réconcilier : l'aigreur du dernier a forcé le caractère pacifique de l'autre , et l'on assure qu'ils vont rendre le public juge de leur différend, en faisant imprimer ce qui l'a occasionné. La singularité de Rousseau n'a fait nulle sensation en Angleterre, et ses ouvrages n'y sont pas accueillis avec la même fureur qu'en France. L'énergie de son style, principal mérite de ses ouvrages, ôte beaucoup de leur prix aux gens qui n'entendent pas parfaitement notre langue...
 
Rousseau et Hume
 Octobre.
On vient enfin de publier l'exposé de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les pièces justificatives. Cette brochure de plus de cent pages ne Iaisse aucun doute sur le fond de la guerre. Il paraît que la première cause est la lettre supposée du roi de Prusse à Rousseau, écrite et avouée par M. Horace Walpole, imprimée dans tous les journaux, et particulièrement clans les papiers anglais. M. Rousseau , d'un caractère inquiet et peu commun par sa bizarrerie, a cru voir l'auteur de cette plaisanterie dans la personne de M. Hume , et dès lors l'a regardé comme un traître et le plus méchant des hommes. II lui a écrit dans cette idée avec toute la chaleur qu'on connaît au Démosthène moderne. Vainement M. Hume lui a opposé le sang-froid que donne la défense d'une bonne cause, et cherché à la ramener par la douceur et les bons procédés : M. Rousseau n'y a répondu que par une réponse encore plus outrageante ; il a forcé le caractère de M. Hume et celui-ci s'est cru obligé de rendre publique la nature de ses liaisons avec Rousseau, les motifs qui l'ont porté à l'obliger, et l'injustice, pour ne rien dire de plus, de J. J. Rousseau.
(NDLR : c'est le 21 juillet, chez Julie de Lespinasse, que s'est déroulé le fameux "conseil de guerre" destiné à discréditer Rousseau. Il réunissait notamment d'Alembert, Turgot, Marmontel et Morellet)

 Octobre.
L'exposé succinct publié par M. Hume contre Jean-Jacques Rousseau, n'a pas le suffrage général. On reproche à M. Hume de n'avoir pas conservé le noble dédain qu'il avait témoigné d'abord, et qu'une âme plus philosophique eût montré jusqu'au bout. On y lit des reproches sur des objets de reconnaissance qu'il eût été plus honnête de taire. M. d'Alembert y figure par une lettre de sa façon, qui lui fait honneur. Rousseau l'inculpait dans cette querelle comme un des coopérateurs de la lettre. Il se justifie, ou plutôt il s'explique avec tout le flegme du vrai philosophe. La lettre de M. Walpole est ce qu'il y a de plus remarquable pour la fierté, et peut-être l'insolence avec laquelle il traite Rousseau
(NDLR : Le fourbe d'Alembert s'inquiétera de voir son nom associé à cette histoire)

 Novembre.
Madame Geoffrin, cette femme rare , dont on a eu occasion de parler lors de son voyage en Pologne, est de retour depuis quelques jours à Paris. En passant par Vienne, elle a reçu de la part de l'impératrice reine et de l'empereur toutes les marques de bonté, auxquelles des particuliers ne doivent point s'attendre. On y a fait trêve d'étiquette, et elle a eu l'honneur de voir ces têtes couronnées avec les distinctions les plus flatteuses. Quant au roi de Pologne, le motif et l'objet de ce voyage, on ne peut rendre jusqu'où ce monarque a porté les attentions et les petits soins.

 Décembre.
La protection que l'impératrice de Russie accorde aux lettres et aux gens qui les cultivent, n'est point une protection stérile; elle s'étend jusques sur ceux mêmes qui ne sont pas nés ses sujets. On a vu avec quelle générosité elle saisit, il y a quelque temps, la circonstance où M. Diderot s'est trouvé forcé, par des raisons domestiques, à faire le sacrifice de fa bibliothèque : aujourd'hui ayant appris qu'on avait négligé de lui payer la pension qu'elle y a attachée , elle a ordonné que pour prévenir désormais cet obstacle, il lui fût payé 6o années d'avance, ce qui fait un objet de 25000 livres.
(NDLR : joli coup double de l'impératrice ! Tout en adressant un pied-de-nez au roi de France, elle s'assurait ainsi l'opinion de l'intelligentsia parisienne. Lors de l'affaire Rulhière, Diderot saura lui renvoyer l'ascenseur...)

A suivre 

jeudi 29 août 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (4e épisode-année 1765)


Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.

Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1765. Il y est question des persécutions subies par Rousseau, mais également du triomphe du clan encyclopédique.


Janvier.

Nous venons de lire les lettres écrites de la Montagne par J. J. Rousseau, avec cette devise: Vitam impendere vero. L'ouvrage est divisé en neuf lettres ; les six premières roulent sur les procédures faites contre son ouvrage : l'importance de l'auteur forme tout l'intérêt du livre : la troisième lettre est plus curieuse que les autres , elle roule sur les miracles ; et l'on voit dans une note singulière , que Rousseau se regarde comme aussi sorcier que J. C. (…)

  
 Janvier.

On a publié à Genève une Réponse aux Lettres de la Montagne, sous le titre de Sentiments de Citoyens. Cet écrit est un libelle infâme contre J. J. Rousseau , et si digne de mépris , que ce célèbre proscrit n'a pas cru devoir mieux s'en venger qu'en invitant son libraire, par une lettre du 6 de ce mois, à le réimprimer avec quelques notes  qui en démontrent l'atrocité et la calomnie. II pense que l'auteur de cette brochure est M. Vernet, ministre du St. Evangile , et pasteur à Seligny. II reproche à Rousseau les maladies les plus infâmes et les débauches les plus honteuses. A la fin est un Postscriptum, où l'on annonce le désaveu des citoyens de Genève, et que ce pamphlet a été jeté au feu comme un libelle.

 (NDLR : En réalité, Voltaire était l'auteur de cet infâme libelle)



Mars.

II paraît une nouvelle lettre de M. de Voltaire à M. Damilaville, où il rend compte, d'une façon très intéressante, de la manière dont il a pris en main la défense des Calas, de toutes les ressources dont il a eu besoin pour se garantir de toute surprise , et pour mettre en mouvement cette grande affaire ; il en annonce une nouvelle du même génie, à l'égard des Sirven. On ne peut assez applaudir au style touchant et plein d'humanité dont cette lettre est écrite , et que M. de Voltaire sait si bien employer.

 (NDLR : grâce à Voltaire, l'opinion parisienne avait depuis fort longtemps pris fait et cause pour les Calas)

Mars.

Le parlement avant-hier a enfin accordé au Dictionnaire philosophique et aux Lettres de la montagne, les honneurs de la brûlure (…)


 Avril.

M. Diderot s’étant trouvé obligé de vendre sa bibliothèque pour des dispositions de famille, cette nouvelle s'est répandue chez les étrangers. On en a parlé à l'impératrice des Russies ; et cette princesse vient de faire écrire une lettre très flatteuse à notre philosophe ; elle lui marque qu'instruite des raisons qui le font défaire de ses livres et du prix qu'ils valent, elle désire les acheter; qu'en conséquence elle a donné ordre qu'on lui comptât une somme de 15000 livres, qu'on lui a assuré valoir cette acquisition , et 1000 liv. en outre en forme de gratification, dont elle prétend qu'il jouisse tous les ans : S. M. Imp. ajoute qu'elle ne veut point le priver d'un dépôt aussi précieux et aussi utile, qu'elle le prie de garder cette bibliothèque jusqu'à ce qu'elle la lui fasse demander.

 (NDLR : Extraordinaire pied de nez de Catherine au roi de France...)
 

 Août.

Souscription pour une estampe tragique et morale. Elle roule sur la malheureuse affaire des Calas. M. de Carmontel, lecteur de M. le duc de Chartres, connu par ses dessins pleins d'esprit et de facilité, a composé un tableau que le sieur de la Fosse grave actuellement. II représentera six portraits de la plus exacte ressemblance. Celui de la veuve Calas, ceux de ses deux filles et de son fils , celui de M. Lavaysse , celui de la courageuse servante qui a partagé toutes les disgrâces de ses maîtres. Le fond du tableau est la prison même où s'est rendue la veuve Calas pour attendre le jugement du 9 mars 1766.   (…)

 
l'oeuvre de Carmontelle
 Septembre.

Actes de l'assemblée du clergé du... août 1766. Ils commencent par une condamnation de quantité d'ouvrages, au nombre desquels est le Dictionnaire Encyclopédique. On a trouvé cette censure d'autant plus extraordinaire, que c'est proscrire en quelque sorte d'un coup de plume toute la France littéraire et flétrir quantité d'hommes d'un mérite rare, de théologiens habiles, de savants très religieux, qui tous ont concouru à l'édification de ce grand monument.

Ils procèdent ensuite à établir la distinction et l'indépendance des deux puissances, l'incompétence des tribunaux en matière de sacrements, ainsi que pour la dissolution des vœux religieux.

Enfin , on remet en lumière cette bulle, l'objet de tant de scandales et de sarcasmes, et on l'élève au rang des objets de notre croyance.

 (NDLR : l'expulsion des Jésuites avait sonné le glas des prérogatives cléricales. On voit comment ces actes sont accueillis par Bachaumont et ses secrétaires)

Octobre.

Rousseau , retiré à Motiers-Travers près de Neuchâtel , pour se soustraire aux décrets prononcés contre lui, tant en France qu'à Genève, ne s'y est point encore trouvé a l'abri de ses ennemis ; on apprend que la persécution suscitée contre lui par les ministres du St. Evangile, a poussé quelques fanatiques à tenter de violer l'asile de sa retraite : ils sont venus pour l'accabler d'injures et de pierres; ils ont voulu enfoncer la porte et massacrer M. Rousseau. Eveillé en sursaut, il a crié au secours ; le châtelain , qui logeait à quelques pas de là, est accouru, accompagné de beaucoup d'honnêtes gens. Les coquins avaient disparu. Ils ont cherché à engager Rousseau à fuir. Ce philosophe a paru décidé à tout événement. Le gouvernement de Neuchâtel a pris des précautions pour prévenir de nouvelles insultes, et mettre ordre au zèle dangereux des enthousiastes.



 Décembre.  
On trouve dans le Journal Encyclopédique du premier de ce mois, des anecdotes et lettres de M. J. J. Rousseau au sujet de son émigration de la Suisse. On y retrace le détail de ses aventures à Motiers-Travers, telles à peu près que nous les avons déjà racontées. Quant aux lettres, au nombre de trois , elles sont datées de l'île St. Pierre, les 17, 20 et 22 octobre : elles paraissent adressées à une espèce de médiateur entre les excellences du canton de Berne et le malheureux .


Décembre.  
Le fameux J. J. Rousseau de Genève est à Paris depuis quelque jours : il a d'abord logé dans la rue de Richelieu, et s'est ensuite retiré au Temple a l'hôtel St. Simon, sous la protection du prince de Conti. II est habillé en Arménien, et doit passer à Londres avec M. Hume. II paraît que le parlement veut bien fermer les yeux sur son séjour ici.
(NDLR : en acceptant ce voyage vers Londres, Rousseau venait de tomber dans le piège de ses ennemis. Mais il n'en savait encore rien...


(à suivre ici)
 

mardi 27 août 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (3e épisode-année 1764)


Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.
Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1764. Il y est question de la mort de la Pompadour, mais ce sont deux grands absents, Voltaire et Rousseau, qui continuent d'occuper le devant de la scène.


 Avril 1764
L'éclipse tant annoncée pour aujourd'hui, et qui avait attiré l'attention de tout Paris, n'a pas sait une sensation considérable : l'obscurité a été de peu de durée , et très médiocre , à peu près comme lorsqu'il va pleuvoir. Toute la cour était à l'observatoire. M. de Cassiny s'était persuadé que la nuit serait épaisse; en conséquence, l'heure venue , et le jour pâlissant un peu , il a demandé des bougies , sous prétexte qu'on ne voyait plus clair. Tous les spectateurs l'ont assuré qu'on voyait très bien : lui d'insister et d'assurer qu'il ne voyait goutte ; et le monde de rire , et l'astronome d'être hué...




Avril 1764.  
Depuis quelque temps la fureur d'écrire sur les matières de finance avait passé comme une maladie épidémique : une Déclaration du Roi du 28 mars, enregistrée le 31  du même mois par la grand'chambre, semble chercher à ranimer cette rage, par les défenses de rien publier sur cet objet. On ne peut rien dire d'une autorité aussi mal employée. On motive cette démarche sur la nécessité de réprimer les auteurs obscurs qui se servent d'un pareil prétexte pour répandre des calomnies et jeter l'alarme dans les esprits. La police, chargée de tout .temps de veiller sur la librairie, suffisait pour arrêter Ies ouvrages imprimés avec permission, .Quant aux autres, que peut y faire une défense aussi absurde ? On voit avec peine cette déclaration signée Laverdy. On croit y entrevoir l'empreinte d'un génie petit, étroit, minutieux et tendant au despotisme.

 
une déclaration qui ne fut suivie d'aucun effet


Avril 1764.  
Ce soir est morte madame la marquise de Pompadour. La protection éclatante, dont elle avait honoré les lettres, le goût qu'elle avait pour les arts, ne permettent point de passer sous silence un si triste événement. Cette femme philosophe a vu approcher ce dernier terme avec la constance d'une héroïne. Peu d'heures avant sa mort, le curé de la Magdelaine, sa paroisse à Paris, étant venu la voir , comme il prenait congé d'elle : un moment, lui dit la moribonde, nous nous en irons ensemble.


Avril 1764.  
On a fait sur madame de Pompadour une épitaphe bien différente de la première, elle est simple et contient l'historique de sa vie :
    Ci-gît qui fut vingt ans pucelle,
    Quinze ans catin, et sept ans maquerelle
Elle a été mariée à vingt ans, et est morte dans la quarante-troisième année de son âge.


Juin 1764.  
II paraît un Mémoire fur l'exportation libre des grains hors du royaume, qui fait grand bruit. II est plein de vues profondes, philosophiques et très propres à l'encouragement de l'agriculture, à l'accroissement de la population, à remonter la marine, enfin à la prospérité insensible et permanente de l'état. II est d'ailleurs écrit fortement. On l'attribue à M. de Belle-Isle, attaché à M. le duc d'Orléans.


 
Né d'une bonne intention, le projet fut loin d'obtenir les effets escomptés

Juillet 1764. On parle depuis quelques jours d'un ouvrage qu'on attribue à M. de Voltaire ; il a pour titre Dictionnaire Philosophique  vol, in-8 de 3o pages. La liberté qui règne dans cet écrit et le nom imposant de son auteur, le font rechercher avec autant de soin qu'on en prendra surement pour en empêcher la distribution.

Septembre 1764. La faculté de médecine s'est assemblée ce matin pour entendre la lecture du mémoire favorable à l'inoculation. II a été lu par M. Petit, qu'on appelle communément l’Anatomiste. MM. Geofroy, Lorry, Thiery et Malonart, l'avaient signé. La matière mise en délibération, il a été arrêté la tolérance de l'inoculation. Cet avis a passé à la pluralité de cinquante-deux voix contre vingt-cinq.

Septembre 1764.  
 Nous venons de lire le Dictionnaire Philosophique de M. de Voltaire. C'est un réchauffé de tout ce qu'on a écrit contre la religion. Quelques articles sont raisonnés et soutenus d'arguments forts et difficiles à résoudre, mais empruntés de différents philosophes dans plusieurs endroits. Le controversiste s'est servi du ridicule, et l'on sait que ce sont les armes que manie le plus adroitement M. de Voltaire. Cet ouvrage fait encore plus d'honneur à sa mémoire qu'à son jugement.

 Octobre 1764.  
 M. de la Condamine ne cesse de militer en saveur de l'inoculation : de temps en temps il ranime le courage des combattants par des lettres calculées sur cette matière. II en paraît deux nouvelles de cet illustre défenseur : son grand argument est que plus de 30000 personnes en France sont tous les ans victimes de la petite vérole naturelle , et qu'elle en mutile , estropie ou défigure un plus grand nombre. Au contraire, cent personnes au plus succomberaient à la nouvelle pratique , en supposant un accident sur 300. II ne doute point que ce raisonnement ne fasse une grande impression. Ces deux lettres doivent incessamment être suivies de deux autres du même auteur, où il rend compte des ouvrages qui ont paru pour et contre l'inoculation.

 Octobre 1764.  
 M. de Voltaire ne s'est point  borné à écrire à ses amis en particulier, à ses connaissances, à ses protecteurs mêmes, pour tâcher de leur persuader qu'il n'avait aucune part au dictionnaire philosophique ; il a encore écrit à I'Académie française et l'on a fait hier lecture de sa lettre au comité pour désavouer cet ouvrage, que ses ennemis, suivant lui, cherchent à lui attribuer. On ne peut assez s'étonner de la constance de ce célèbre écrivain, à croire qu'il fera prendre le change sur sa parole, comme si chaque ligne de cette œuvre philosophique, ne portait pas le caractère de son style et de son esprit.

 Novembre 1764
 Les noms de Jean-Jacques Rousseau et de Diderot sont si connus dans le monde, qu'il n'est pas besoin de rappeler leur célébrité : il vient de se passer un fait trop singulier pour ne le pas rapporter. Les rebelles de Corse leur ont député pour les engager à leur dresser un code qui puisse fixer leur gouvernement, ayant en horreur tout ce qui leur est venu de la part des Génois. Jean-Jacques leur a répondu que l'ouvrage était au-dessus de ses forces, mais non pas de son zèle, et qu'il y travaillerait. Quant à Diderot, il s'en est défendu sur son impuissance à répondre à cette invitation, n'ayant point assez étudié ces matières pour pouvoir les traiter relativement aux moeurs du pays, à l'esprit des habitants et au climat, qui doivent entrer pour beaucoup dans l'esprit de législation propre à la confection d'un code de lois.
II ne paraît pas étonnant que les Corses se soient adressés à Rousseau, auteur du Contrat Social, où dans une note très avantageuse il prédit la grandeur inévitable de cette république : mais à l'égard de Diderot, on ne voit pas en quoi il a pu mériter une distinction aussi flatteuse.

Pascal Paoli
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jeudi 22 août 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (2e épisode-année 1763)


Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.

Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1763. Il y est toujours question de Rousseau, mais également de l'incendie de l'Opéra.

(Pour lire depuis le 1er épisode)

 
Bachaumont

Janvier 1763
Il court dans le monde une épigramme sur Fréron, qu'on dit être de M. de Voltaire : elle est tapée, mais mal digérée. 0n en jugera.

Un jour loin du sacré Vallon,
Un serpent mordit Jean Fréron.
Savez-vous ce qu'il arriva?
Ce sut le serpent qui creva
.


(NDLR : cette épigramme est effectivement de Voltaire)

Février 1763.  
M. d'Alembert s'est décidément refusé aux instances de l'impératrice des Russies. Bien des gens croient qu'il aurait dû accepter , et que le gouvernement même aurait dû lui insinuer l'utilité dont il nous aurait été dans cette cour. Mais M. d'Alembert a-t-il les talents nécessaires pour l'éducation d'un prince? est-ce un politique , un homme fait pour vivre auprès des rois ? C'est un Diogène, qu'il faut laisser dans son tonneau.
(NDLR : Sollicité par Catherine, d'Alembert refusera pourtant l'invitation. Durant l'été 1763, il séjournera auprès de Frédéric. Catherine ne lui pardonnera jamais cette dérobade.)


Avril 1763
Entre 11 heures et midi le feu s'est déclaré dans la salle de l'opéra , et a communiqué avec beaucoup de violence à la partie qui la lie au Palais-Royal. En très peu de temps l’'incendie a été terrible : avant que les secours aient pu être apportés, toute la salle et l'aile de la première cour ont été embrasées Il n'est plus question d'opéra. Le feu a pris par la faute des ouvriers, et s'est perpétué par leur négligence à appeler du secours; il avait pris dès huit heures du matin : ils ont voulu l'éteindre seuls, et n'y ont pu réussir. Les portiers qui ne doivent jamais quitter, étaient absents.

Si le fait est vrai, c'est la ville qui doit en répondre et réparer tout le mal qui en a résulté,





Mai 1761

 Plan d'éducation nationale par La Chalotais. Ce magistrat infatigable, après avoir fait voir la nécessité de profiter de la crise actuelle pour réformer les études très mauvaises aujourd'hui, vient de déposer au parlement de Bretagne un ouvrage sur cette matière (…) sans doute que les yeux se dessilleront enfin , et qu'on opérera un changement si nécessaire. On ne saurait qu'applaudir surtout, à la guerre constante et raisonnée que M. de la Chalotais ne cesse d'exercer contre la gent monacale.



Mai 1763.

Il faut se rappeler ce qui s'est passé à Genève touchant l’Emile de J. J. Rousseau. Voici la lettre que ce moderne Diogène a écrite au premier syndic, pour abdiquer le titre et la qualité qu'il a toujours affecté de prendre, de citoyen de cette république.

« Revenu du long étonnement où m'a jeté de la part du magnifique conseil le procédé que j'en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l'honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu'il en coûte à mon cœur.

Je vous déclare donc, Monsieur, et je vous prie de déclarer au magnifique conseil, que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité de la ville et république de Genève :

( ) J'ai tâché d'honorer le nom de Genevois: j'ai tendrement aimé mes compatriotes; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux. On ne saurait plus mal réussir. Je veux leur complaire jusques dans leur haine : le dernier sacrifice qui me reste à faire, est celui d'un nom qui me fut cher. Mais, Monsieur, ma patrie en me devenant étrangère, ne peut me devenir indifférente : je lui reste attaché par un tendre souvenir , et je n'oublie d'elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours et voir augmenter sa gloire! puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi! Recevez , Monsieur, je vous supplie, les assurances de mon profond respect. »

(NDLR : ce billet est daté du 24 mai, soit 12 jours après les faits survenus à Genève. On ignore qui informait les habitués du salon de Mme Doublet)


Juin 1763.

On continue a s'entretenir de la lettre de J. J Rousseau : en rendant justice à la force du raisonnement , à l'énergie du style de l'auteur , on ne le trouve pas ici plus exempt de contradiction que dans ses autres ouvrages. En discutant exactement celui-ci, on y sent des paralogismes, qui induisent à juger qu'il n'est pas intimement convaincu de tout ce qu'il dit pour conserver son système de singularité : il veut allier à sa façon de penser, la plus libre et la plus indépendante une forte de religion incompatible ; il se dit chrétien et il ne croit pas au péché originel : il rit de nos dogmes et de nos mystères, il les appelle un vrai galimatias ; il n'adopte que notre morale : mais les, déistes, les athées même en font autant. On entrevoit que la fermeté du ci-devant citoyen de Genève se dément en quelque chose; tout courageux qu'il veut paraître , il n’a osé donner sa profession de foi, purement socratique. II est plus hardi et plus sincère dans son Contrat Social.  (…)



Juin 1763
L'inoculation, sur laquelle on a tant écrit, est à la veille d'être proscrite. Le 3 de ce mois le parlement a rendu un arrêt provisoire qui, sans suivre à la lettre les conclusions des gens du roi , ordonne les précautions les plus sévères pour employer certe pratique. Il est question d'avoir l'avis des facultés de médecine et de théologie , avant de statuer définitivement. On regarde cette marche, comme tendant d'une façon sûre, quoique plus éloignée , à la destruction du système des inoculateurs. On prétend que des médecins ont excité le parlement en certe occasion ; ainsi il n'est aucun doute que leur avis fera très contraire à l'introduction de la nouvelle méthode. Quant à la faculté de théologie , il suffit que ce soit une nouveauté pour être réputée condamnable: (…)
(NDLR : il faudra attendre 1774 pour que cette pratique soit acceptée en France)


Juillet 1763
On a imprimé depuis quelques jours une lettre de J. J. Rousseau de Genève, qui contient sa renonciation à la société civile, et ses adieux aux hommes. C'est une déclamation des plus vives contre l'espèce humaine, qu'il taxe de tous les vices , et qu'il abandonne à ses mœurs corrompues. Libre par la proscription qu'on a faite de sa personne, il se regarde comme sans maître et sans patrie; il y déclare qu'il préfère les forêts aux villes infectées d'hommes cruels, barbares, méchants par principes , inhumains par éducation, injustes par des lois qu'ont dicté la tyrannie. On serait presque tenté de croire que cette lettre n'est point de Rousseau, tant elle est extraordinaire.
 (NDLR : L'auteur émet des doutes à juste titre. Il s'agit d'un faux, écrit par un dénommé Pierre-Firmin de Lacroix, un avocat toulousain)


(à suivre ici)
 

mardi 20 août 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (1er épisode-année 1762)


Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.
Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1762. Il y est question de Rousseau, de Calas, ainsi que de l'expulsion des Jésuites.





janvier 1762. Les muses et les arts pleurent la disgrâce de deux de leurs plus illustres protecteurs : Mrs. Le Riche de la Poupelinière et La Live d’Épinay viennent d’être rayés de la liste des Plutus de France. La gloire les dédommagera de cette disgrâce ; leurs noms, plus durables, seront à jamais écrits dans les fastes du Parnasse. Le premier, outre la munificence royale avec laquelle il encourageait les artistes et les gens de lettres, possédait lui-même des talents précieux ; il a fait un roman, des comédies. Ses bons mots qu’on pourrait recueillir, seraient seuls un titre au bel esprit. Le second tient sa maison ouverte à toute l’Encyclopédie ; c’est un lycée, un portique, une académie. Sa digne épouse a vu longtemps enchaîné à ses pieds le sauvage citoyen de Genève (ndlr : vous aurez reconnu Rousseau, que Louise d'Epinay a recueilli entre 1756 et 1757 dans l'ermitage du château de la Chevrette); et tandis que son mari verse ses richesses dans le sein du mérite indigent, elle l’anime de ses regards, elle enflamme le génie, et lui fait enfanter des chefs d’œuvre.



janvier 1762. On parle beaucoup de la reprise de l’Encyclopédie. (En 1759, un arrêt du conseil du roi  avait révoqué le privilège accordé en 1746) Les volumes de planches commencent à paraître ; ils réveillent la curiosité publique, et l’on se demande quand on verra finir cet ouvrage, dont la suspension fait gémir l’Europe ? Tout le manuscrit est fait ; on n’attend qu’un regard favorable du gouvernement pour en profiter, et se mettre du moins à l’abri des persécutions de l’ignorance et du fanatisme, en sorte que l’autorité ne pourra plus se prévaloir contre ce dépôt immortel de l’esprit humain.



février 1762. On parle beaucoup du réquisitoire de M. le procureur général [La Chalotais] du parlement de Bretagne, contre les jésuites. Nous n’en ferons mention qu’en ce qui concerne notre objet. Ce savant magistrat prétend que l’éducation donnée par les jésuites n’est point si précieuse. Il propose, en conséquence, de faire un nouveau plan d’études…

Il est certain que ce moment-ci est une crise heureuse dans les lettres, dont il faudrait profiter pour chasser enfin l’ignorance et la superstition de leurs derniers repaires, pour substituer l’esprit philosophique à l’esprit pédantesque qui règne encore dans les collèges, et pour apprendre à la jeunesse des choses qu’elle doive et qu’elle puisse retenir.

les Jésuites terrassés par l'hydre


avril 1762. Voilà une des plus fameuses époques de la république des lettres, les arrêts du parlement seront exécutés aujourd’hui, et les jésuites ferment leurs collèges dans le ressort. Les pensionnaires de Louis le Grand sont tous sortis, et ceux qui sont connus sous le nom d’Enfants de Langue, ou d’Arméniens pensionnés par le roi, ont été mis, jusqu’à nouvel ordre, dans des maisons voisines du collège.  (…)

avril 1762. L’université, suivant la réquisition du parlement, répand un mémoire, où elle démontre différentes choses par rapport à l’instruction de la jeunesse. Elle établit, 1° que l’éducation publique est infiniment préférable à la particulière ; 2° que les réguliers doivent être exclus de cette éducation, a laquelle doivent être préférablement attachés les grands corps, qui sont en quelque sorte membres de l’état : elle insinue ensuite que ceux qui se trouvent chargés de ces pénibles fonctions, devraient être récompensés d’une façon plus utile et plus honorifique.

 
Bachaumont

mai 1762. Émile, ou de l’Éducation, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Tel est le titre des 4 volumes in-8° qui paraissent depuis quelques jours. Cet ouvrage, annoncé et attendu, pique d’autant plus la curiosité du public, que l’auteur unit à beaucoup d’esprit le talent rare d’écrire avec autant de grâces que d’énergie. On lui reproche de soutenir des paradoxes ; c’est en partie à l’art séduisant qu’il y emploie, qu’il doit peut-être sa grande célébrité ; il ne s’est fait connaître avec distinction que depuis qu’il a pris cette voie. Le typographique de ces quatre volumes est exécuté avec beaucoup de soin, et ils sont décorés des plus jolies estampes.



juin 1762. L’Émile de Rousseau est arrêté par la police. Cette affaire n’en reste pas là.
(L'ouvrage fut dénoncé à la Sorbonne par Jean-Clément Gervaise, syndic de la faculté de théologie)



juin 1762. Rousseau a retiré 7,000 livres de son livre. C’est madame et M. le maréchal de Luxembourg qui se sont mis à la tête de la vente, et qui en procurent un très grand débit.
(Jean-Jacques vivait alors à Montmorency, sous la protection du Maréchal de Luxembourg)

juin 1762. Aujourd’hui (le 11 juin ; Rousseau avait quitté Montmorency 2 jours plus tôt)), suivant le réquisitoire de M. le procureur général, Émile, ou le Traité de l’Éducation, a été brûlé avec les cérémonies accoutumées. L’auteur est décrété de prise de corps. Heureusement qu’il est en fuite.

juin 1762. On ne cesse de parler de Rousseau, et de raconter les circonstances de son évasion. On prétend qu’il ne voulait point absolument partir, qu’il s’obstinait à comparoir ; que M. le prince de Conti lui ayant fait là-dessus les instances les plus pressantes et les plus tendres, cet auteur avait demandé à S. A. ce qu’il lui en pouvait arriver ? en ajoutant qu’il aimait autant vivre à la Bastille ou à Vincennes, que partout ailleurs ; qu’il voulait soutenir la vérité, etc. Que le prince lui ayant fait entendre qu’il y allait non seulement de la prison, mais encore du bûcher, la stoïcité de Rousseau s’était émue. Sur quoi le prince avait repris : « Vous n’êtes point encore assez philosophe, mon ami, pour soutenir une pareille épreuve ; » que là-dessus on l’avait emballé et fait partir.

juin 1762. On écrit de Genève du 12 de ce mois, que ce jour-là même le livre de Jean-Jacques Rousseau avait été arrêté et porté au tribunal de la république, pour y être statué ce qu’il appartiendrait.

On ne sait point au juste où est cet illustre fugitif. On le dit chez le prince de Conti, on le dit à Bouillon, on le dit en Hollande, on le dit en Angleterre.

juin 1762. On parle beaucoup du livre de Rousseau, qui doit servir de cinquième volume à son Traité de l’Éducation : c’est le Contrat Social. On prétend qu’il y en a des exemplaires dans Paris, mais en très petit nombre. On le dit extrêmement abstrait. (Les 2 ouvrages furent condamnés à Genève dès le 18 juin)

juin 1762. On sait à présent où est retiré Rousseau. Il est chez un de ses amis dans le pays de Vaud en Suisse, Canton de Berne, près Neuchâtel, à Yverdun.

Son Émile a été condamné à être brûlé par la main du bourreau à Genève, et sa personne décrétée de prise de corps.

juin 1762. Actuellement que le livre de Rousseau est fort répandu, puisque tout Paris l’a lu ; on peut former un résultat des jugements sur ce livre, qui ne sont point aussi divers qu’on pourrait le présumer à l’égard d’un ouvrage aussi singulier.

Tout le monde convient que ce traité d’éducation est d’une exécution impossible et l’auteur n’en disconvient pas lui-même. Pourquoi donc faire un livre, sous prétexte d’être utile, lorsqu’on sait qu’il ne servira de rien ? Ensuite, les seules choses judicieuses qui y soient, sont en grande partie des remarques faites généralement, tirées des différents livres écrits sur cette matière, et surtout de celui de Locke, que Rousseau affecte de mépriser. En troisième lieu, l’auteur ne fait dans tout son livre que détruire l’objet pour lequel il écrit. C’est un traité d’éducation, c’est-à-dire, des préceptes pour élever un enfant dans l’état social, lui apprendre ses devoirs vis à vis de Dieu, et de ses semblables ; et dans ce traité on anéantit toute religion, on détruit toute société. Cet élève, orné de toutes les vertus, enrichi de tous les talents, finit par être un misanthrope dégoûté de tous les états, qui n’en remplit aucun, et va planter des choux à la campagne et faire des enfants à sa femme.

Dans le premier volume l’auteur prend son élève ab ovo, Il veut qu’on ne l’emmaillote point, et qu’une mère nourrisse son enfant. Il déclame beaucoup contre la médecine, et fait le médecin à chaque instant ; il ne veut point se charger d’un élève qui serait délicat ; ainsi son traité est à l’usage des enfants bien faits et vigoureux. La plupart des préceptes qu’il débite, sont très bons, mais tirés de toutes les thèses soutenues dans la faculté depuis plusieurs années. Il ne veut pas que l’homme mange de viande, parce qu’il veut traduire un morceau très éloquent prétendu de Plutarque, où il peint la gent carnassière sous l’aspect le plus cruel. Il a oublié d’avoir démontré antérieurement dans son Discours de l’inégalité des conditions, que l’homme était un carnivore par sa construction physique. Enfin, il laisse son élève sans rien faire jusqu’à l’âge de puberté. Il veut qu’il joue, et fasse ses volontés, afin que s’il vient à mourir, il n’ait point à se plaindre de n’avoir vécu que dans les larmes. On sent que ce premier volume pourrait se réduire à peu de chose, si l’on s’en tenait aux simples maximes usuelles qu’il y débite. C’est donc par son talent rare qu’il a le secret d’enchaîner son lecteur, et de l’empêcher de voir le vide de ce livre. Son éloquence mâle, rapide et brûlante, porte de l’intérêt dans les plus grandes minuties. D’ailleurs, l’amertume sublime qui découle continuellement de sa plume, ne peut que lui concilier le plus grand nombre des lecteurs.

Le second volume prend l’élève dans l’état de puberté commencée. Alors Rousseau lui met entre les mains Robinson Crusoé. Il lui apprend un métier, et commence à faire germer chez lui toutes les sciences.

Dans le troisième, il lui permet de choisir une religion, s’il en trouve une qui lui convienne, sinon il n’en aura point. Il admet l’ignorance invincible de la divinité, et son élève peut être un athée, sans que cela le surprenne. Enfin les passions se développent, il le fait sortir de Paris, ville de boue et de fumée, et ils galopent par monts et par vaux pour chercher une compagne.

Le quatrième volume présente une Sophie, lui donne lieu à une dissertation sur la manière d’éduquer les filles. Il faut avouer que celle-ci est un chef d’œuvre, d’autant plus séduisant, qu’il ne paraît point hors de la nature. On est attendri jusqu’aux larmes, dans ce morceau de détails les plus intéressants. Aussi Émile en devient-il amoureux. L’impitoyable gouverneur ne le laisse point à sa passion : il l’arrache ; il veut qu’il cherche avant le domicile où il voudra s’établir. De là l’histoire du droit public, et des assertions très dangereuses contre les puissances. Cet élève, après avoir bien voyagé, bien couru, reconnaît qu’il n’y a point dans le monde un seul coin de la terre où il puisse dire qu’il y a quelque chose à lui : il vient à sa Sophie ; il l’épouse ; et le gouverneur les quitte, après leur avoir donné d’excellents préceptes pour rendre cette union durable.

Il suit, de cet exposé, que ce livre, plein de belles et sublimes spéculations, ne sera d’aucun usage dans la pratique. On le lit, et on le lira sans doute avec avidité, parce que l’homme aime mieux le singulier que l’utile. Il faut avouer aussi que l’auteur possède au suprême degré la partie du sentiment. Eh ! que ne pardonne-t-on pas à qui sait émouvoir ?

juillet 1762. On écrit de Neuchâtel que milord Maréchal, gouverneur de cette principauté, a reçu une lettre du roi de Prusse, qui lui marque d’avoir tous les égards possibles pour Rousseau, de l’assurer de sa protection, de lui offrir tous les secours dont il pourrait avait besoin.

Il y a à Genève une fermentation considérable, occasionnée par la condamnation du livre de Rousseau. Les ministres de l’église réformée prétendent que les séculiers ne l’ont condamné que par esprit de parti, à cause qu’il soutient dans le Contrat Social les vrais sentiments de la démocratie, opposés à ceux de l’Aristocratie, qu’on voudrait introduire. A l’égard de la doctrine théologique renfermée dans Émile, ils disent qu’on pourrait la soutenir en bien des points ; que d’ailleurs on ne lui a pas laissé le temps de l’avouer ou de la rétracter. Ils ajoutent que l’on souffre dans l’État un homme (M. de Voltaire) dont les écrits sont bien plus répréhensibles, et que les distinctions qu’on lui accorde sont une preuve de la dépravation des moeurs et des progrès de l’irréligion, qu’il a introduite dans la république depuis son séjour dans son territoire.

juillet 1762. Réfutation du nouvel ouvrage de Jean-Jacques Rousseau, intitulé Émile. C’est un in-octavo qui ne contient encore qu’une lettre, où l’on prétend répondre à l’article du troisième volume, dans lequel l’auteur attaque la révélation, et en général sape la religion par ses fondements. Pour sentir la platitude et l’ineptie du critique, il suffit de dire qu’il appuie ses arguments sur l’écriture sainte. On voit que c’est un ergoteur qui a voulu faire un livre. Louons son zèle, et souhaitons-lui du talent ! Il promet deux autres lettres, dont on le dispense, s’il n’a rien de mieux à dire. Recourons aux grands et solides ouvrages faits en faveur de la religion chrétienne ; c’est dans ce sublime arsenal qu’on trouve des armes toujours prêtes et toujours victorieuses.



août 1762. Il court dans le monde une lettre au sujet d’un nommé Calas, roué à Toulouse, pour avoir assassiné, dit-on, son fils par fanatisme de religion, etc. On prétend que ce père infortuné est innocent. Il est question de travailler à réhabiliter sa mémoire. On attribue à M. de Voltaire cette lettre, qui n’a pas la touche forte et pathétique dont ce sujet était susceptible en de pareilles mains.
(Calas avait été exécuté en mars, et Voltaire informé de son supplice quelques jours plus tard. Dès le mais d'avril, par le biais de Damilaville, il ameutait ses relations parisiennes)

août 1762. Enfin le dernier coup est porté aujourd’hui à la compagnie de Jésus. La société est dissoute : ses membres sont exclus pour jamais de l’éducation de la jeunesse, à moins qu’ils ne prêtent un serment dont on leur donnera le formulaire. Cette époque, on le répète, est d’une grande importance dans la littérature. 

ils seront également chassés d'Espagne

août 1762. M. de Voltaire, animé d’un esprit de charité des plus fervents, ne cesse d’écrire en faveur du roué de Toulouse. Il envoie des mémoires à toutes les personnes de considération, et ces nouvelles tentatives de sa part donnent lieu de croire que la première lettre est de lui. On ajoute qu’il offre d’aider de sa bourse la malheureuse famille de cet innocent.

août 1762. Il se publie dans les rues un long mandement de M. l’archevêque contre le livre de l’Éducation de Rousseau, fort bien fait. Les raisonnements ne sont pas d’une force péremptoire, et de ce côté-là le livre ne reste pas pulvérisé, mais on lance les foudres de l’Église sur quiconque oseroit lire un pareil ouvrage. Cette censure vient un peu tard, Émile étant entre les mains de tout le monde, et ayant produit tout le mal dont le lecteur est susceptible. Au reste, c’est une affaire de forme.



septembre 1762. — Le Contrat Social se répand insensiblement. Il est très important qu'un pareil ouvrage ne fermente pas dans les têtes faciles à s'exalter : il en résulterait de très grands désordres. Heureusement que l'auteur s'est enveloppé dans une obscurité scientifique, qui le rend impénétrable au commun des lecteurs. Au reste, il ne fait que développer des maximes que tout le monde a gravées dans son cœur; il dit des choses ordinaires d'une façon si abstraite, qu'on les croit merveilleuses. (…) Il résulte du Contrat Social que toute autorité quelconque n'est que la représentation collective de toutes les volontés particulières réunies en une seule. De là toute puissance s'écroule, dès que l'unanimité cesse, du moins relativement aux membres de la république qui réclament leur liberté : de là tout citoyen peut , quand il veut, quitter un État, emporter tous ses biens et passer dans un autre, à l'exception près du moment où l'on serait à la veille de combattre.



octobre 1762.—Les amateurs ont dans leurs porte-feuilles deux lettres de Rousseau : l'une adressée au bailli de Motiers Travers, petit endroit près de Neufchâtel où il réside, l'autre au pasteur dudit lieu. Dans la première, il remercie le premier des secours généreux qu'il lui a donnés; dans la seconde, il fait sa profession de foi, et demande à être admis à la cène comme bon protestant.

Ce grand philosophe s'occupe actuellement à faire des lacets. Il proteste qu'il renonce à écrire, puisqu'il ne peut pas prendre la plume sans alarmer toutes les puissances.

novembre 1762

La Faculté de Théologie de Paris vient de rendre publique sa Censure contre le livre d'ÉMILE, OU DE L'ÉDUCATION, par J.-J. Rousseau (en date du 14). Elle est en latin et en français, très détaillée, particulièrement sur le troisième volume. Elle trouve dix-neuf hérésies dans cet auteur. Quelques critiques prétendent que l'article le plus mal traité dans cet ouvrage scientifique est celui de la religion.

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