mercredi 25 novembre 2015

Naissance de la République – Une conférence de Marion Sigaut



Autant son intervention sur la Régence m'avait semblé pertinente (voir ici), autant celle-ci, consacrée à l'avènement de la République, se contente de recycler les vieilles lunes esquissées autrefois par des penseurs contre-révolutionnaires comme Barruel, de Maistre ou encore Talmeyr (voir ici).
Que ceux qui m'ont reproché de ne pas commenter plus largement les précédentes vidéos de Marion Sigaut me pardonnent, je n'ai pas tenu plus de 10 minutes...
En fait, dès lors que l'historienne qualifie de "coups d'état" les événements de juin et d'octobre 1789, il ne me semble guère utile de poursuivre plus avant (on trouve cette même thèse chez les auteurs cités plus haut).
Ite missa est... Et plutôt que de s'échiner à réfuter une énième fois ces inepties, rappelons en quelques lignes ce qui s'est véritablement passé au cours de ces mois de mai et juin 1789.
Au moment de l'ouverture des Etats Généraux s'est immédiatement posée la question fondamentale : allait-on voter par tête (ce que réclamaient les quelques 600 députés du Tiers) ou par ordre (ce que comptait imposer le roi) ?
ouverture des Etats Généraux

Fort des revendications exprimées dans les cahiers de doléances (vote par tête, égalité fiscale, égalité des droits, abolition des droits seigneuriaux...), le Tiers-Etat entend bien imposer au pouvoir royal ce pour quoi il a été mandaté.
Or, dès la première quinzaine de mai, une forte délégation des deux ordres privilégiés (noblesse, clergé) s'est montrée favorable aux projets de réformes du Tiers avant de se rallier définitivement à lui.
A l'appel de Sieyes, "les représentants de la nation" se proclament dès lors "Assemblée Nationale"(17 juin).
Dans la foulée, l'immense majorité du clergé rejoint ladite Assemblée. Un tiers de la noblesse suit le mouvement. 
En somme, le roi a désormais devant lui "la nation assemblée" (selon le mot de Bailly). Comment va-t-il reprendre la main ? Que va-t-il décider ?
La réponse tombe le 23 juin, dans les deux déclarations qu'il fait lire devant la nouvelle Assemblée.
Non, il n'acceptera pas le vote par tête, sinon pour certaines questions mineures.
Non, il n'envisage pas l'admission de tous à tous les emplois.
En refusant d'entendre les demandes de la nation, Louis XVI se voit opposer cette fin de non-recevoir de Mirabeau : "Nous ne quitterons nos places que par la force des baïonnettes."
Quatre jours plus tard, le roi lui-même invite "son fidèle clergé et sa fidèle noblesse" à rallier le Tiers. L'Assemblée Nationale est devenue constituante...




lundi 23 novembre 2015

Obscurantisme à Marseille

On reparle beaucoup, aujourd'hui, du nécessaire combat de la Raison contre l'obscurantisme religieux.
Au moment d'interroger le siècle des Lumières, mes élèves me demandent eux aussi de donner corps à cette notion fourre-tout dont les médias nous ont tant rebattu les oreilles depuis le mois de janvier 2015.
Comment leur répondre sinon en les confrontant à leur tour à l'inacceptable ?
On a déjà évoqué le débat théologique qui a suivi le tremblement de terre de Lisbonne (ici), puis la question de répression de l'homosexualité sous l'Ancien Régime (ici), et encore l'affreuse mise à mort de ce chenapan de La Barre (ici)... 
Intéressons-nous aujourd'hui à un épisode funeste de notre histoire, à cette peste qui ravagea Marseille en 1720 et provoqua la mort de 35 à 40000 de ses habitants.
Intéressons-nous notamment aux premiers mandements et ordonnances de Mgr de Belsunce, l'évêque de la ville, donnés peu après la déclaration de l'état de peste (fin juin- début juillet).


Voici un extrait de la première ordonnance, en date du 15 juillet 1720 : "Nous ordonnons à tous les prêtres de notre diocèse (...) de dire désormais chaque jour à leur messe, et jusqu'à nouvel ordre, l'oraison de St-Roch (...) Nous ordonnons aussi à toutes les religieuses de cette ville (...) de communier jeudi et dimanche prochain (...) Nous recommandons enfin à tous Curés et Prêtres desservant les églises de ce diocèse d'exhorter les fidèles à retourner à Dieu par une prompte et sincère pénitence, et par une entière et parfaite soumission d'esprit et de coeur aux sacrées décisions de l'église ; moyen sûr et unique d'arrêter le bras d'un Dieu irrité, qui nous menace, qui nous châtie depuis longtemps, et qui est peut-être prêt à frapper de nouveaux et plus rudes coups."
  Le 2nd mandement, daté du 30 juillet, apparaît encore plus inconséquent (j'allais dire criminel...).
"... ne faisant point de procession générale dans cette occasion, pour éviter une dangereuse communication, nous avons ordonné et ordonnons que dans toutes les églises de cette ville, immédiatement après la grand'messe, ou après la dernière dans les églises ou on n'en chante pas, on dira pendant neuf jours consécutifs, et à genoux, l'Antienne, Verset et Oraison de St-Roch, pour obtenir du Seigneur, par l'intercession de ce grand Saint, la cessation d'un fléau aussi terrible (...) Nous exhortons tous les fidèles de notre diocèse, de l'un et l'autre sexe,  à se confesser et à communier, accordant quarante jours d'indulgence à toutes les personnes qui le feront (...)"
Et de se montrer plus vindicatif encore trois mois plus tard :
"Malheur à vous et à nous, mes Très Chers Frères, si tout ce que nous voyons, si tout ce que nous éprouvons depuis si longtemps de la colère d'un Dieu vengeur du crime, n'est pas encore capable, dans ces jours de mortalité, de nous faire rentrer en nous-mêmes (...) de nous porter enfin à avoir recours à la miséricorde du Seigneur, dont la main, en s'appesantissant si terriblement sur nous, nous montre en même temps la grâce qu'il ne veut accorder qu'à la sincérité de notre pénitence !(...) Et nous qui ne sommes peut-être pas moins coupables (sic) que ceux de nos Frères sur lesquels le Seigneur vient d'exercer ses plus redoutables vengeances, nous pourrions être tranquille, ne rien craindre pour nous-même, et ne pas faire tous nos efforts, pour tâcher, par une prompte pénitence, d'échapper au glaive de l'Ange exterminateur?"
Des prières, des messes et des processions pour combattre la peste... Voilà, en dépit du bon sens le plus élémentaire, ce que préconisa ce très vénérable évêque... Et que recommandait le bon sens ? L'article Peste de l'Encyclopédie l'exprime en peu de mots.  Hélas, Jaucourt (l'auteur de l'article) n'était pas évêque, et encore moins en charge de l'évêché de Marseille...

 
Rendons toutefois cette justice à Mgr de Belsunce. En cette fin d'année 1720, bon nombre d'hommes d'église choisirent de fuir la ville et d'abandonner la population à son triste sort. Lui, du moins, demeura jusqu'au bout au côté de ses paroissiens.
Quatre siècles plus tard, sa statue orne encore le parvis de la cathédrale de Marseille.


NB : au moment de publier cet article, on m'informe de la réaction du Père Hervé Benoît (prêtre à la Basilique de Foruvière) au massacre du Bataclan. Je reproduis ci-dessous, sans le commenter ni corriger, un large extrait de son hallucinante diatribe.

Je vais allez plus loin. Tant pis pour les lecteurs sensibles. Regardez les photos des spectateurs quelques instants avant le drame. Ces pauvres enfants de la génération bobo, en transe extatique, « jeunes, festifs, ouverts, cosmopolites… » comme dit le “quotidien de révérence”. Mais ce sont des morts-vivants. Leurs assassins, ces zombis-haschishin, sont leurs frères siamois. Mais comment ne pas le voir ? C’est tellement évident ! Même déracinement, même amnésie, même infantilisme, même inculture… Les uns se gavaient de valeurs chrétiennes devenues folles : tolérance, relativisme, universalisme, hédonisme… Les autres, de valeurs musulmanes devenues encore plus folles au contact de la modernité : intolérance, dogmatisme, cosmopolitisme de la haine… Les uns portent le maillot du PSG – « Fly Emirates » en effaçant le berceau de Louis XIV, et les autres profitent du même argent pour se faire offrir un costume en bombes. Une minute avant leur mort, les uns et les autres étaient penchés sur leurs smartphones, comme accrochés au sein de leur nourrice. Ce n’est pas le retour du Moyen Âge, contrairement à ce que disent les crétins, c’est la postmodernité dans toute son absurdité. Le drame de l’humanisme athée, qui aime le diable, la mort, la violence, et qui le dit… et qui en meurt ! Le signe de la mort et du chaos ne flotte pas que sur les rues de Paris, un vendredi soir maudit. 130 morts, c’est affreux ! Et 600 morts, c’est quoi ? C’est le chiffre des avortements en France le même jour (Ministère de la Santé – merci Orwell !). Où est l’horreur, la vraie ?


mardi 17 novembre 2015

L'Encyclopédie (12)


Un jour de novembre 1764, alors qu'il cherche à consulter un de ses articles dans l'un des dix volumes déjà imprimés (mais pas encore distribués),  Diderot découvre avec stupeur que son texte a été retouché. Quelqu'un a repris en main la 1ère épreuve, à laquelle il a donné son "bon à tirer", et y a apporté des modifications ! Après inspection, il constate, la mort dans l'âme, que les autres volumes ont eux aussi été mutilés...
Seul le libraire Lebreton avait accès aux premières épreuves. D'ailleurs, le coupable reconnaît bientôt son crime. C'est lui qui qui s'est improvisé censeur, supprimant certains articles, en caviardant d'autres qui lui semblaient trop hardis. Et qu'on se le dise, il n'est pas question de réimprimer plus de 9000 pages !
Mis devant le fait accompli, Diderot est contraint de se résigner. Mais la lettre qui suit, envoyée au libraire le 12 novembre, montre combien cette trahison l'a meurtri :
 
Diderot
Ne m’en sachez nul gré, monsieur, ce n’est pas pour vous que je reviens ; vous m’avez mis dans le cœur un poignard que votre vue ne peut qu’enfoncer davantage. Ce n’est pas non plus par attachement à l’ouvrage que je ne saurais que dédaigner dans l’état où il est. Vous ne me soupçonnez pas, je crois, de céder à l’intérêt. Quand vous ne m’auriez pas mis de tout temps au-dessus de ce soupçon, ce qui me revient à présent est si peu de chose, qu’il m’est aisé de faire un emploi de mon temps moins pénible et plus avantageux. Je ne cours pas enfin après la gloire de finir une entreprise importante qui m’occupe et fait mon supplice depuis vingt ans ; dans un moment, vous concevrez combien cette gloire est peu sûre. Je me rends à la sollicitation de M. Briasson (libraire associé à l'entreprise). Je ne puis me défendre d’une espèce de commisération pour vos associés qui n’entrent pour rien dans la trahison que vous m’avez faite, et qui en seront peut-être avec vous les victimes. Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite ; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées, et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés. Mais songez bien à ce que je vous prédis : à peine votre livre paraîtra-t-il, qu’ils iront aux articles de leur composition, et que voyant de leurs propres yeux l’injure que vous leur avez faite, ils ne se contiendront pas, ils jetteront les hauts cris. Les cris de MM. Diderot, de Saint-Lambert, Turgot, d’Holbach, de Jaucourt et autres, tous si respectables pour vous et si peu respectés, seront répétés par la multitude. Vos souscripteurs diront qu’ils ont souscrit pour mon ouvrage, et que c’est presque le vôtre que vous leur donnez. Amis, ennemis, associés élèveront leur voix contre vous. On fera passer le livre pour une plate et misérable rapsodie. Voltaire, qui nous cherchera et ne nous trouvera point, ces journalistes, et tous les écrivains périodiques, qui ne demandent pas mieux que de nous décrier, répandront dans la ville, dans la province, en pays étranger, que cette volumineuse compilation, qui doit coûter encore tant d’argent au public, n’est qu’un ramas d’insipides rognures. (...)  

À votre ruine et à celle de vos associés que l’on plaindra, se joindra, mais pour vous seul, une infamie dont vous ne vous laverez jamais. Vous serez traîné dans la boue avec votre livre, et l’on vous citera dans l’avenir comme un homme capable d’une infidélité et d’une hardiesse auxquelles on n’en trouvera point à comparer. C’est alors que vous jugerez sainement de vos terreurs paniques et des lâches conseils des barbares ostrogoths et des stupides vandales qui vous ont secondé dans le ravage que vous avez fait. Pour moi, quoi qu’il en arrive, je serai à couvert. On n’ignorera pas qu’il n’a été en mon pouvoir ni de pressentir ni d’empêcher le mal quand je l’aurais soupçonné ; on n’ignorera pas que j’ai menacé, crié, réclamé. Si, en dépit de vos efforts pour perdre l’ouvrage, il se soutient, comme je le souhaite bien plus que je ne l’espère, vous n’en retirerez pas plus d’honneur, et vous n’en aurez pas fait une action moins perfide et moins basse ; s’il tombe, au contraire, vous serez l’objet des reproches de vos associés et de l’indignation du public auquel vous avez manqué bien plus qu’à moi. Au demeurant, disposez du peu qui reste à exécuter comme il vous plaira ; cela m’est de la dernière indifférence. Lorsque vous me remettrez mon volume de feuilles blanches, je vous donne ma parole d’honneur de ne le pas ouvrir que je n’y sois contraint pour l’application de vos planches. Je m’en suis trop mal trouvé la première fois : j’en ai perdu le boire, le manger et le sommeil. J’en ai pleuré de rage en votre présence ; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé, M. Briasson, et devant ma femme, mon enfant, et mon domestique. J’ai trop souffert, et je souffre trop encore pour m’exposer à recevoir la même peine. Et puis, il n’y a plus de remède. (...)

 Ne vous donnez pas la peine de me répondre ; je ne vous regarderai jamais sans sentir mes sens se retirer, et je ne vous lirai pas sans horreur.

(à suivre ici)

samedi 14 novembre 2015

Article "Fanatisme" du Dictionnaire Philosophique


Voltaire n'a jamais été aussi actuel, hélas... 

unes du 14/11/2015
 

On entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C’est une maladie de l’esprit qui se gagne comme la petite-vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s’échauffe rarement en lisant : car alors on peut avoir le sens rassis. Mais quand un homme ardent et d’une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique ; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie : Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n’est qu’humain ; combattez les combats du Seigneur ; et on va combattre.
Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère.
Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances : il pourra bientôt tuer pour l’amour de Dieu. (…)
Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.
Ah, Voltaire... aujourd'hui, tu pleurerais
(…) Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?
Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés parmi eux ; leurs yeux s’enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits.
(…) Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait...

jeudi 12 novembre 2015

Le tremblement de terre de Lisbonne (3)


La catastrophe de Lisbonne, suivie d'autres secousses qui surviennent peu après en Europe du nord-ouest, va raviver le débat philosophico-théologique autour de la question du mal et de la souffrance humaine. 
Séisme à Lisbonne

En effet, comment expliquer qu'un Dieu nécessairement bon et parfait puisse vouloir le malheur de l'homme ?
A cette question, l'homme d'Eglise avance l'idée du châtiment divin. Ainsi, lors de la peste de Marseille (1720), Mgr de Belsunce envisageait déjà auprès de ses fidèles la colère d'un "Dieu justement irrité par nos crimes" avant de les encourager à "une sincère et prompte pénitence, et à une entière soumission aux décisions de l'Eglise". Il appelait ensuite ses ouailles à communier et à pratiquer le jeûne afin de "détourner à jamais de dessus nos têtes le plus redoutable de tous les fléaux."
Dans ses Réflexions sur le désastre de Lisbonne, le janséniste Laurent Rondet (1717-85) évoque quant à lui la responsabilité du Portugal, "théâtre sanglant de cette Inquisition odieuse, mais encore le berceau d'une Société qui a bien dégénéré de l'auguste nom qu'elle s'est attribué" (comprenez : les Jésuites). Le débat sur le désastre de Lisbonne fournit aux Jansénistes le prétexte idéal pour raviver le combat contre leurs ennemis tout en posant la question de la réforme des moeurs religieuses. 
C'est dans ce contexte, et notamment contre la thèse providentialiste, que Voltaire va faire paraître début 1756 son célèbre Poème sur le désastre de Lisbonne. S'interrogeant sur la place des catastrophes dans un monde régi par Dieu, le philosophe va passer en revue, l'une après l'autre, les théories de ses adversaires.  
A la question : Le Mal serait-il un châtiment infligé par le Créateur ?, Voltaire répond :
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices

A cette autre théorie, qui prétend que le Mal absolu ne saurait exister, et qu'il est forcément compensé par un Bien ultérieur, Voltaire répond par l'ironie :
 Ce malheur, dites-vous, est le bien d’un autre être.
De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître ;
Quand la mort met le comble aux maux que j’ai soufferts,
Le beau soulagement d’être mangé des vers !

Voltaire réfute enfin la théorie du Mal rédempteur :
Il (Dieu)visita la terre, et ne l’a point changée!
Un sophiste arrogant nous dit qu’il ne l’a pu ;
« Il le pouvait, dit l’autre, et ne l’a point voulu :
Il le voudra, sans doute » ; et, tandis qu’on raisonne,
Des foudres souterrains engloutissent Lisbonne...

Maigre consolation pour l'Homme, s'il doit attendre l'au-delà pour obtenir sa rédemption !


(à suivre)

lundi 9 novembre 2015

samedi 7 novembre 2015

Le tremblement de terre de Lisbonne (2)


Le tremblement de terre de Lisbonne raconté par deux mémorialistes du XVIIIè siècle.
Lisbonne, novembre 1755

***


Extrait des Mémoires du Marquis d'Argenson
 
d'Argenson
20 novembre— On a eu hier une nouvelle affreuse. La ville de Lisbonne a été abîmée soudainement par un tremblement de terre, et ce qui a échappé à ce météore était en proie aux flammes au départ du courrier. Ainsi brûlèrent jadis Sodome et Gomorrhe ; cela en rappelle l'image. Mais quelle nation est sans péché ? Ceux qui viennent de la fausseté du cœur sont les plus grands. L'hypocrisie, la fourberie, l'orgueil, accablent plus les Espagnes que les autres pays. Encore l'Italie est-elle plus excusable par la servitude. Mais combien déplaît à Dieu cette humeur hautaine des prêtres, leur orgueil et leur avarice, qui les ont portés à tromper ces pauvres chrétiens par l'inquisition et par leur magnificence? Quoi! un Dieu pauvre, un Dieu doux, voilà comme on le sert!
Dans ces pays catholiques, l'amour vénal partout, les pucelages achetés des parents, la vérole sans soin de la guérir, le pauvre livré à la vermine, etc. On peut douter que les trois villes hébraïques du temps de Loth fussent aussi coupables que celle-ci.
Le roi et la reine ont été épargnés; ils étaient à leur maison de Bélem. Les églises abîmées, les palais, les ministères portugais et étrangers, que de richesses perdues! Nous craignons aussi bien des banqueroutes pour nos connaissances. Les Anglais y font de grosses pertes.
— Il y a quelques jours, il passa un globe de feu tout près de Paris, et qui pouvait le brûler. M. Cassini annonça au roi le tremblement de terre du 1er novembre (à Lisbonne), disant qu'il devait v avoir un grand mouvement sur la terre, ce qu'il avait reconnu à l'agitation du pendule de l'Observatoire.
Oh ! que la puissance publique a bien peu de principes philosophiques et politiques ! Quel heureux malheur que la destruction d'une grande ville ! Pourquoi des villes ? Pour la mollesse, pour le luxe, pour l'orgueil, pour l'agio. Que
22 novembre 1755. — La secousse à Madrid a duré sept minutes. Le roi étoit à l'Escurial; il est venu à Madrid, et a passé la nuit aux environs de cette ville sous une tente. L'église de Séville a été fendue en deux.

2 décembre. — Le tremblement de terre de Lisbonne s'est fait sentir en Hollande, et jusqu'au Groenland. Un vaisseau a péri à 150 lieues en mer. La ville de Porto est submergée.

***

Extrait du Journal de Barbier 


 Le 1er de ce mois de novembre, événement terrible dans la nature, embarrassant pour les physiciens et humiliant pour les théologiens. Il y a eu dans la ville même de Lisbonne, capitale de Portugal, bâtie sur le bord du fleuve du Tage, port de mer considérable, un tremblement de terre des plus violents, qui a duré huit ou dix minutes dans toute sa force. Les eaux du fleuve se sont élevées au-dessus des maisons. La terre s'est ouverte, et la belle partie de la ville sur le bord du Tage, le palais du Roi, les hôtels, les maisons des plus gros banquiers ont été renversés, écroulés, engloutis, et il est dit dans la Gazette de France que, pendant ce désastre du côté du port, le feu était dans l'autre partie de la ville, apparemment par un volcan. On ne sait encore des nouvelles de ce malheur que par un courrier qui est parti sur-le-champ. Le Roi et toute la famille royale étoient heureusement aux environs de la ville dans une maison de plaisance, qui ont été, dit-on, vingt-quatre heures sans avoir de quoi manger. On comptait déjà plus de cinquante mille personnes de péries (…). Le Tage a été tellement gonflé et élevé, qu'à cent lieues de là il était grossi de dix pieds. Il se fait un très gros commerce à Lisbonne. Le port est toujours rempli de vaisseaux. Ou dit que les Anglais perdent cinquante millions. La France perd aussi considérablement. Ce n'est pas tout ; cette secousse de la terre s'est fait sentir en même temps en Espagne, à Madrid et dans plusieurs villes principales. Le roi d'Espagne est sorti de sa maison de l'Escurial et a couché dans les champs, sous des tentes, ainsi que le peuple de Madrid ; la ville de Cadix a pensé être submergée. Les eaux ont renversé une chaussée et enlevé plus de deux cents personnes qui passaient dessus en voiture ou autrement. On dit même que ce tremblement s'est fait sentir à Rayonne et à Bordeaux. Ou n'a encore que des nouvelles imparfaites de ce désastre par quelques lettres et par la Gazette de France du 22 de ce mois; il y en aura apparemment une relation circonstanciée, quand on en sera mieux instruit.
Gazette de France du 22 novembre 1755

vendredi 6 novembre 2015

Le tremblement de terre de Lisbonne (1)


Par Grégory Quenet, professeur d’université, auteur  de « Les tremblements de terre en France aux XVIIe et XVIIIe siècles »
 
Grégory Quenet
Le séisme se produit un samedi, jour de la Toussaint, vers 9h40 du matin. En neuf minutes se succèdent quatre secousses, tellement violentes que le ciel est obscurci par la poussière des bâtiments qui s'écroulent et par les vapeurs sulfureuses. Quelques instants plus tard, un tsunami d'une hauteur de 5 à 10 mètres balaie la partie basse et littorale de la ville, le Terreiro do Paço , suivi d'un nouveau tremblement de terre vers 11 heures.
Lisbonne, 1755

Les chutes de cheminées, l'éparpillement des feux domestiques et parfois l'action des pillards déclenchent un gigantesque incendie qui dure cinq ou six jours. Les flammes causent d'ailleurs la plus grande partie des dégâts, notamment parmi les biens mobiliers et les marchandises, et atteignent une telle intensité qu'elles sont visibles à Santarem, à environ 70 kilomètres au nord-est. Les secousses se répéteront : plus de 500 jusqu'en septembre 1756, accentuant la panique et la désorganisation de la société lisbonnine.
(…)Le bilan matériel est impressionnant. Seuls 3000 des 20000 édifices existants demeurent habitables. Sur les 40 églises principales, 35 ont été réduites à l'état de ruine, et les autres plus ou moins endommagées. Sur 65 couvents, 11 seulement sont restés debout. La maison royale perd ses plus beaux fleurons, essentiellement à cause de l'incendie : l'église patriarcale et l'Opéra, une partie de ses collections de bijoux et de tableaux, sa bibliothèque de 70 000 volumes et le trésor gardé dans les magasins des Indes.
Les explications physiques des séismes ne sont pas une nouveauté. Depuis le Moyen Age, il est admis que, si Dieu est cause première, les causes secondes obéissent à des mécanismes physiques. En 1755-1756, la nouveauté réside dans la floraison de nouvelles théories électriques, minéralogistes, anti-newtoniennes... et dans la manière de s'interroger sur l'action humaine. Certains auteurs, comme la marquise de Bricqueville, vont même jusqu'à imputer la multiplication des secousses aux nouvelles machines électriques.
Cette approche ouvre la voie à des questions inédites sur la responsabilité des populations locales, comme sur la possibilité d'utiliser des mesures autoritaires pour protéger les habitants contre leur gré. Les très nombreuses publications qui suivent le désastre de Lisbonne, le concours organisé en 1756 par l'académie de Rouen sur la cause des tremblements de terre résonnent de ces interrogations. Le vainqueur, Isnard, souligne que « si la vie était plus chère au commun des hommes que le soin d'amasser des richesses, on ne volerait pas vers les mêmes écueils où l'on s'était déjà brisé : on ne rebâtirait jamais une ville sur le même rivage, où les tremblements de terre l'ont renversée » .
Ces débats appartiennent bien à la pensée des Lumières. Condorcet souligne que la protection contre le mal physique est un objectif à viser dans le long terme par la mobilisation des institutions académiques et l'éducation. L'inquiétude va de pair avec la tâche exaltante, mais écrasante, de devoir inventer le bonheur ici-bas.
S'impose en effet, à l'époque, l'idée qu'il revient aux hommes de lutter contre le mal. Dans ce contexte, une tragédie telle que le séisme de 1755 prend un sens nouveau. Certes, les explications et les terreurs anciennes n'ont pas disparu d'un seul coup. La plupart des livres et des journaux consacrés à la catastrophe de Lisbonne l'expliquent par la colère divine
 s'abattant sur les pécheurs. Le roi George II décrète un jour de jeûne et de repentance pour le 6 février 1756 en Angleterre et en Irlande en réponse au séisme de Lisbonne.
 Reste que, pour la première fois, le mal apparaît comme un scandale que rien ne peut justifier, ce qui s'exprime dans de nombreux écrits. La plus forte prise de position en ce sens est le Poème sur le désastre de Lisbonne de Voltaire, dont le retentissement est considérable.
 
Lisbonne, 1755
Ces vers sont une réponse cinglante à l'« optimisme ». Dans cette conception, la catastrophe est envisagée comme un détail à l'échelle de la Création, si parfaite et si complexe que l'homme ne peut la percevoir dans son ensemble ; le mal physique, souvent incompréhensible pour l'homme, serait justifié par la Providence. Ces arguments théologiques, qui avaient connu jusque-là un grand succès, ne résistent pas à la mise en scène de la souffrance des innocents, un sentiment de scandale qui transparaît notamment dans le poème de Voltaire. En 1759, Candide ridiculise un peu plus le « tout est bien dans le meilleur des mondes possibles » de Pangloss.

Voltaire ne renonce pas tout à fait à penser la catastrophe en des termes religieux - ses écrits postérieurs témoignent d'une recherche incessante pour concilier le mal avec l'existence d'une puissance divine. Toutefois, ce qui naît à l'occasion du tremblement de terre de 1755, c'est bien une vision laïcisée de la catastrophe naturelle. Le débat scientifique se développe indépendamment de toute problématique religieuse sur la Providence. Les récits privés sur les séismes se passent des références à Dieu. Les descriptions submergent les remarques générales sur la signification de la catastrophe. C'est dans la nature et dans l'action humaine qu'il faut chercher les explications et les remèdes aux catastrophes naturelles.
Ce hiatus inédit entre Dieu et la nature introduit une figure nouvelle, celle de l' « accident », qui va dominer tout le XIXe siècle. On considérait auparavant la catastrophe naturelle comme inscrite dans un plan divin ; l'accident, lui, est un choc, une rencontre aléatoire et injustifiable. Selon cette définition, le séisme de Lisbonne est le premier « accident » moderne. De mémoire d'homme, aucune ville européenne de la taille de Lisbonne n'avait été détruite dans le passé par un tremblement de terre ; et Lisbonne n'était pas particulièrement menacée. Rien ne pouvait laisser prévoir ce drame. Une épidémie de peste mortelle, un incendie gigantesque auraient assurément moins ébranlé les contemporains.
L'accident, fruit du hasard et non d'une « colère divine », est imprévisible. Ce qui engendre une plus grande inquiétude. Mais également une plus grande liberté. Une tension apparaît entre, d'un côté, la nécessité d'essayer de prévenir les événements funestes, de l'autre, la conscience de ne jamais pouvoir définitivement réduire la part de l'imprévisible.
Ce sont donc à la fois des doutes et une confiance nouvelle dans les capacités des hommes à anticiper et à surmonter les catastrophes naturelles qui s'expriment au lendemain du séisme de Lisbonne. « Il ne serait peut-être [pas] impossible de découvrir quelque signe de l'arrivée des tremblements de terre, mais ce n'est point dans ce siècle qu'on pourrait jouir de cette découverte » , explique un participant au concours de Rouen en 1756. 

(à suivre)
  

mardi 3 novembre 2015

La bête du Gévaudan (6)


Deux cent cinquante ans plus tard, le mystère demeure entier.
Des dizaines de spécialistes ont pourtant tenté d'identifier la Bête. Et les thèses les plus farfelues continuent de courir sur son compte.
la Bête dans le Pacte des loups
Ainsi, en 1910, le docteur Puech avance l'idée qu'en fait de Bête, le Gévaudan a eu affaire à un ou plusieurs meurtriers sadiques. Son mémoire ne prend évidemment pas en compte les innombrables témoins visuels qui attestent tous la présence d'un animal, et jamais celle d'un humain...
Au XIXè siècle, dans son Histoire de la bête du Gévaudan, l'abbé Pourcher qualifie l'animal de "fléau de Dieu", autrement dit un monstre envoyé par le Créateur pour punir les habitants du Gévaudan de leurs péchés...

Toujours au XIXè, l'abbé François Fabre s'interroge au moment de conclure son ouvrage (la Bête du Gévaudan) : "qu'était cette Bête ? Un loup, pas davantage. Et pourquoi pas ? Seulement, ce loup n'était pas seul : il avait un compagnon, et peut-être deux, aussi féroces que lui. (...) Nous l'avons dit, ces loups une fois tombés sous les balles, il n'y eut plus de carnages, plus de méfaits."

D'autres théories, plus crédibles, envisagent l'association homme-animal : ce dernier aurait été une hyène (échappée d'une foire ?), un chien cuirassé, ou encore un animal hybride (croisement entre chien et loup).
Quant à l'homme qui l'aurait dressé à l'attaque, certains soupçonnent Jean Chastel (celui qui a abattu le grand loup), voire Antoine, l'un de ses fils, souvent désigné comme un meneur de bêtes.
Quoi qu'il en soit, si le mystère demeure, c'est que de nombreuses questions restent sans réponse : comment expliquer que la Bête ait pu se jouer pendant près de trois ans des meilleurs chasseurs du royaume ? Comment expliquer son comportement provocateur, notamment ces agressions destinées à tuer et non à se nourrir ? Et les décapitations des victimes ? Et la résistance de l'animal aux balles ?... 
N'ayant pas la prétention de lever le voile  sur cette affaire, je vous laisse avec quelques passionnés (voir liens ci-dessous) qui ont consacré beaucoup de temps et d'énergie à cette Bête devenue mythique.