samedi 31 octobre 2015

La bête du Gévaudan (5)


L'animal tué par Antoine et présenté à Versailles était-il bien la Bête meurtrière du Gévaudan ? Rien n'est moins sûr. On observe néanmoins qu'au cours de l'année 1766 :
- le nombre d'attaques va aller en diminuant.
- elles sont rarement attribuées au "monstre" qui a sévi en 1764-1765.
- l'animal ne décapite plus ses victimes.


Pour autant, selon l'auteur François Fabre, le début de l'année 1767 voit "une recrudescence inouïe de désastres nouveaux" : deux enfants tués le 27 mai à Servières de Saugues, trois autres victimes à Grèzes entre avril et mai, trois autres enfants entre mars et mai à la Besseyre... en tout, treize personnes dévorées en deux mois.

Les 18 et 19 juin 1767, le marquis d'Apcher organise de nouvelles battues "dans les alentours de Montmouchet" (voir carte ci-dessus). Dans sa notice historique, Auguste André rapporte la scène :
"Parmi les chasseurs était le nommé Jean Chastel, dit le Masque, paysan marié au chef lieu de la paroisse de la Bessière Sainte Marie, excellent chasseur encore, quoique âgé de soixante ans.
Ce Chastel eut l'avantage de voir passer la Bête devant lui, il la tomba d'un coup de fusil qui la blessa à l'épaule; elle ne bougea guère, et d'ailleurs fut assaillie tout de suite d'une troupe de bons chiens de chasse de M. d'Apchier.
Dès qu'on vit l'animal hors d'état de faire des victimes, il fut chargé sur un cheval, et porté au château de Besque, paroisse de Charais, dans l'Auvergne, près des frontières du Gévaudan.
M. d'Apchier, conducteur de la chasse, voulut s'en faire honneur; il envoya de suite chercher à Saugues Boulanger, dit la Peyranie, sans doute par dérision, car c'était un mauvais chirurgien apothicaire, et lui dit d'embaumer la Bête pour qu'elle pût se conserver saine jusqu'à Paris, où il voulait la faire présenter au roi.
Ce chirurgien ignorant se contenta d'en sortir les entrailles et de les remplacer par de la paille. On la garda ainsi maladroitement à Besque une douzaine de jours pour contenter la curiosité d'une infinité de personnes du voisinage qui venaient la voir. Ce qui occasionna beaucoup de dépense à M. d'Apchier qui se faisait une fête d'inviter tous les gentilhommes, bourgeois et prêtres accourus pour le féliciter et le remercier d'avoir ordonné et conduit une chasse aussi heureuse.
La curiosité des gens une fois satisfaite, la Bête fut mise dans une caisse pour être transportée à Paris par le sieur Gilbert, domestique du marquis d'Apchier et être montrée au roi; mais soit à cause des chaleurs, soit à cause de la lenteur du trajet, l'animal ne tarda pas à se putréfier; Gilbert arriva cependant à Paris, à l'hôtel de M. de la Rochefoucauld qui informa aussitôt le roi de l'heureuse destruction de l'animal.
M. de Buffon, chargé de l’examiner, reconnut que c'était un loup énorme; mais il était arrivé à un tel point de putréfaction que Gilbert le fit enterrer"
Dans son procès verbal, le notaire fera état d' un "animal qui nous a paru être un loup, mais extraordinaire et bien différent par sa figure et ses proportions des loups qu’on voit dans ce pays. Comme nous le font remarquer plusieurs chasseurs et personnes connaisseuses, il ne ressemble vraiment au loup que par la queue et par le derrière. Sa tête est monstrueuse, l’ouverture de sa gueule est de 7 pouces [19cm.], la mâchoire est longue de 6 pouces [16cm.] (...) Ses pattes à 4 doigts sont armées de gros ongles beaucoup plus longs que ceux des loups ordinaires. Ses jambes sont fort grosses,surtout celles de devant, et ont la couleur de celles du chevreuil [rousses]. Tout cela nous a paru une observation remarquable parce que, de l’avis de tous les chasseurs, on n’a jamais vu de loup aux pareilles couleurs."
Jean Chastel

Les massacres perpétrés par la Bête ayant définitivement cessé après ce mois de juin 1767, l'Histoire retiendra donc que le Monstre du Gévaudan fut tué par Jean Chastel, un paysan de la Besseyre surnommé le masque (la sorcière)....

(à suivre) 

jeudi 29 octobre 2015

La bête du Gévaudan (4)


Au cours de cette période particulièrement meurtrière (d'avril à septembre 1765), deux chasseurs émérites vont venir seconder (puis remplacer) le capitaine Duhamel. 
D'abord le grand louvetier d'Enneval (de février à juillet), puis François Antoine, le lieutenant des chasses du roi (à partir de juin).
d'Enneval
Au mois d'avril, la Gazette de France évoque avec beaucoup d'optimisme l'arrivée dans le Gévaudan du premier d'entre eux :
Le sieur d’Enneval, gentilhomme de Normandie, très exercé à la chasse du loup, est parti il y a quelque temps, avec des chiens dressés à cette chasse, pour se rendre dans le Gévaudan. On a eu avis qu’il avait vu la bête féroce et l’avait suivie plusieurs fois; ses chiens ont donné dessus avec beaucoup d’ardeur, mais il n’a pu encore l’approcher d’assez près pour l’attaquer. Cet animal marche sans cesse, n’a point de retraite connue et disparaît quelque fois pendant 8 ou 10 jours sans qu’on en entende parler; ces circonstances, jointes au mauvais temps et aux difficultés des chemins, en rendent la chasse difficile ; cependant, il y a tout lieu de croire que le sieur d’Enneval, secondé par tous les gentilshommes du voisinage, parviendra enfin à délivrer le pays de ce fléau redoutable. On n’a cessé de faire des chasses particulières : plusieurs étrangers se sont rendus dans le Gévaudan et ont joint leurs efforts à ceux des habitants de la province pour concourir à cette expédition
Hélas, en dépit des innombrables battues effectuées sur le nouveau territoire de la Bête (voir ci-dessous), d'Enneval ne parviendra jamais à l'abattre.
 Au cours de cette même période, plusieurs témoignages font pourtant état de blessures par balles infligées à l'animal, mais celui-ci continue de sévir, multipliant les décapitations, si bien qu'à l'été 1765, Versailles décide d'envoyer sur place le célèbre porte-arquebuse Antoine :
(lettre du ministre St Florentin à l'intendant Balainvilliers)
Sur le compte, M., que j'ai rendu au Roi des nouveaux dégâts causés par la Bête qui infeste votre département et le Gévaudan, Sa Majesté a pris le parti d'y envoyer le sieur Antoine, son porte-arquebuse, avec 6 autres bons tireurs et de bons chiens. J'espère que vous ne tarderez pas à les voir arriver. Je vous prie de leur procurer tous les secours et toutes les facilités qui dépendront de vous pour les mettre en état de venir bientôt à bout d'une entreprise aussi intéressante pour les peuples de ces 2 provinces. Accompagné de ses hommes, le chasseur ne va pas tarder à offrir aux autorités ce qu'on attend de lui, à savoir un très grand loup. Voici ce qu'il rapporte dans le procès verbal annonçant le succès de sa battue (fin septembre 1765).

(...) sur le champ je lui ai tiré un coup de derrière de ma canardière, chargée de 5 coups de poudre, de 35 postes à loup et d'une balle de calibre dont l'effort du coup m’a fait reculer 2 pas; mais ledit loup est tombé aussitôt ayant reçu la balle dans l'œil droit, et toutes lesdits postes dans le côté droit tout près de l'épaule, et comme je criais hallali, il s'est relevé et est revenu sur moi en tournant et sans me donner le temps de recharger ma dite arme, j'ai appelé à mon secours le sieur Rinchard, placé près de moi, qui l’a trouvé arrêté à 10 pas de moi et lui a tiré dans le derrière un coup de sa carabine, qui l'a fait refuir environ 25 pas dans la plaine où il est tombé raide mort. Nous François Antoine, es dits noms, et nous Jacques de Lafont, avec tous les gardes-chasse ci-dessus déclarés, ayant examiné ce loup avons reconnu qu’il avait 32 pouces de hauteur après sa mort, 5 pieds 7 pouces et demi de longueur, que la grosseur de son corps était de 3 pieds et que les crocs, les dents mâchelières, et les pieds de cet animal nous ont paru des plus extraordinaires; ledit loup pesait 130 livres. Nous déclarons par le présent procès-verbal, signé de notre main n'avoir jamais vu aucun loup qui pût se comparer à cet animal, c'est pourquoi nous avons jugé que ce pourrait bien être la Bête cruelle, ou un loup dévorant, qui a tant fait de ravage et pour en prendre une plus grande connaissance, nous avons fait ouvrir ledit loup par le sieur Boulanger, chirurgien expert de la ville de Saugues qui en a fait son rapport  (...)
le chasseur Antoine en action
 
la Bête présentée à Versailles
Les dimensions rapportées ci-dessus, et confirmées par le chirurgien, font état d'un animal anormalement grand, reconnu par plusieurs témoins qui ont croisé sa route au cours des semaines passées.
La Bête est alors embaumée puis envoyée à Paris. A l'automne 1765, sa tâche accomplie, François Antoine quitte le Gévaudan et retourne à Paris.

(à suivre) 


dimanche 25 octobre 2015

La bête du Gévaudan (3)

 
Le mandement de l'évêque de Mende (envoyé fin 1764 à toutes les paroisses de son diocèse) justifierait à lui-seul tous les déchainements antireligieux dont l'Encyclopédie était friande à l'époque. On y lit notamment que : La justice de Dieu (...) ne peut permettre que l’innocence soit malheureuse, la peine qu’il inflige, suppose toujours la faute qui l’a attirée. De ce principe il vous est aisé de conclure que vos malheurs ne peuvent venir que de vos péchés. C’est là la source funeste qui le produit (...) Pères et mères qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre leur vie, n’avez-vous pas lieu de craindre d’avoir mérité, par vos dérèglements, que Dieu les frappe d’un fléau si terrible ? Souffrez que nous vous demandions ici compte de la manière dont vous les élevez; quelle négligence à les instruire ou faire instruire des principes de la religion et des devoirs du Christianisme ? (...)
A lire de telles abominations, on comprend mieux aujourd'hui les horreurs dont la Révolution se rendra coupable trente ans plus tard... Fermons là cette parenthèse pour revenir à ce début d'année 1765 qui voit la Bête découvrir son nouveau terrain de chasse (voir carte ci-dessous) et reprendre ses massacres en dépit des prières publiques ordonnées par le très avisé évêque...

Début janvier, l'une de ses attaques (relatée ici par le curé de la paroisse de Chanaleilles, voir partie est de la carte), mérite d'être rapportée :
Le 12 de janvier la bête féroce attaqua 5 petits garçons du village de Villeret, paroisse de Chanaleilles; les 3 plus âgés avaient environ 11 ans, les 2 autres n'en avaient que 8 et ils avaient avec eux deux petites filles à peu près du même âge. Ces enfants gardaient du bétail au haut d'une montagne; ils s'étaient armés chacun d'un bâton, au bout duquel ils avaient attaché une lame de fer pointue, de la longueur de 4 doigts. La bête féroce vint les surprendre, et ils ne l'aperçurent que lorsqu'elle fut près d’eux; ils se rassemblèrent au plus vite et se mirent en défense. La bête les tourna 2 ou 3 fois, et enfin s'élança sur un des plus petits garçons; les 3 plus grands fondirent sur elle, la piquèrent à diverses reprises sans pouvoir lui percer la peau. Cependant à force de la tourmenter ils parvinrent à lui faire lâcher prise; elle se retira à 2 pas après avoir arraché une partie de la joue droite du petit garçon dont elle s'était saisie, et elle mangea devant eux ce lambeau de chair. Bientôt après elle revint attaquer ces enfants avec une nouvelle fureur; elle saisit par le bras le plus petit de tous, et l'emporta dans sa gueule; l'un d'eux épouvanté proposa aux autres de s'enfuir pendant qu'elle dévorerait celui qu'elle venait de prendre. Mais le plus grand nommé Portefaix, qui était toujours à la tête des autres, leur cria qu'il fallait délivrer leur camarade ou périr avec lui. Ils se mirent donc à poursuivre la bête, et la poussèrent dans un marais qui était à 50 pas, et où le terrain était si mou qu'elle y enfonçait jusqu'au ventre; ce qui retarda la course et donna à ces enfants le temps de la joindre. Comme ils s'étaient aperçus qu'ils ne pouvaient lui percer la peau avec leur espèces de piques, ils cherchèrent à la blesser à la tête, et surtout aux yeux; ils lui portèrent effectivement plusieurs coups dans la gueule qu'elle avait continuellement ouverte, mais ils ne purent jamais rencontrer les yeux. Pendant ce combat elle tenait toujours le petit garçon sous sa patte; mais elle n'eut pas le temps de le mordre, parce qu'elle était trop occupée à esquiver les coups qu'on lui portait. Enfin ces enfants la harcelèrent avec tant de constance et d'intrépidité qu'ils lui firent lâcher prise une seconde fois, et le petit garçon qu'elle avait emporté n'eut d'autre mal qu'une blessure au bras par lequel elle l'avait saisi, et une légère égratignure au visage. Comme la petite troupe ne cessait de crier de toutes ses forces, un homme accourut et se mit à crier de son côté. La bête entendant un nouvel ennemi se dressa sur ses pattes de derrière, et ayant aperçu l'homme qui venait à elle, elle prit la fuite et alla se jeter dans un ruisseau à une demi-lieue de là. 3 hommes la virent s'y plonger, en sortir et se rouler ensuite quelque temps sur l'herbe; après quoi elle prit la route du Mazel et fut dévorer un garçon âgé de 15 ans de la paroisse de Grèzes en Gévaudan.»
On y apprend ce que d'autres témoignages confirmeront par ailleurs, à savoir que la Bête demeure insensible aux coups de pique comme aux balles de fusil. La peur qui s'empare de la population devient telle que le conseiller du roi, le baron de Ballainvilliers, propose bientôt  "une gratification de 6000 livres, en faveur de celui ou de ceux qui parviendraient à détruire ce cruel animal". Hélas, en dépit des innombrables battues et autres chasses (qui réuniront jusqu'à 4000 personnes), le monstre continue de dévorer et de décapiter les jeunes femmes...
Alléchée par l'événement, la presse parisienne (et bientôt internationale) s'est à son tour emparée de l'affaire. Ainsi, au mois de mars 1765, on lit dans la Gazette de France :"Suivant les nouvelles qu’on a reçues du Gévaudan, les mesures prises jusqu’à présent pour délivrer le pays de la bête féroce qui le ravage n’ont pas eu le succès qu’on en attendait. La première chasse générale qui avait été concertée par le sieur Duhamel, capitaine des volontaires de Clermont, et l’intendant d’Auvergne se fit le 7 comme on l’avait annoncé. 73 paroisses du Gévaudan et 30 de l’Auvergne et du Rouergue formèrent un corps d’environ 20000 chasseurs conduits par les subdélégués, les consuls et les notables habitants. La bête fut lancée par les chasseurs de la paroisse de Prunières; elle passa à gué la rivière de Truyère dont le bord opposé se trouva malheureusement dégarni quoique, suivant les dispositions qui avaient été faites, il dût être gardé par les habitants du Malzieu. Le vicaire de Prunières et 10 de ses paroissiens se jetèrent dans la rivière, en traversèrent une partie à la nage malgré la rigueur de la saison, et chassèrent l’animal pendant fort longtemps, en suivant les traces qu’il avait laissées dans la neige; mais il se déroba à leur poursuite en se jetant dans des bois d’une grande étendue. A une heure après-midi, la bête fut rencontrée par 5 habitants du Malzieu: l’un d’eux lui tira un coup de fusil à balle forcée: elle tomba sur ses 2 jambes de devant en poussant un grand cri; mais elle se releva promptement, et ils la poursuivirent jusqu’à la nuit sans pouvoir l’atteindre d’assez près pour la tirer une seconde fois (...)"Dès lors, ces mêmes gazettes n'hésiteront plus à multiplier les portraits de la Bête, tous plus inquiétants les uns que les autres, et ce dans le seul espoir de maintenir le lecteur en haleine.








(à suivre)



samedi 24 octobre 2015

La bête du Gévaudan (2)


Fin octobre 1764, le capitaine d'infanterie La Barthe s'interroge sur la nature de cet animal qui semble se jouer de tous les chasseurs lancés à ses trousses.
"Dans le vrai, on ignore, en Gévaudan comme à Nîmes, quelle est son espèce. L'hyène s'amuse aux corps morts encore mieux qu'aux vivants: celle-ci est toujours éloignée des cimetières, et n'a constamment mangé que le cœur, le foie, les tétons, quelquefois un bras et bu le sang. D'ailleurs, d'où viendrait-elle sans qu'on eût su sa marche? La vitesse et l'agilité prouvent que ce n'est pas un ours: sa façon de faire la guerre suffit pour le démontrer: elle se cache ventre à terre et fond à 6 toises sur sa proie, il y a des preuves à cet égard. Le tigre attaque tous indifféremment et n'existe guère que dans les pays chauds; la Bête respecte les bœufs, qui la mettent en fuite: leur présence a sauvé plusieurs enfants. Reste le loup-cervier (ndlr : un lynx). Je ne doute pas jusqu'à nouvel ordre que ce n’en soit un. Ce qui me ferait balancer, c'est que plusieurs enfants avec des couteaux l'ont plusieurs fois empêché d'approcher."
De son côté, le subdélégué Lafont avance qu' "elle est bien plus grande qu'un loup, et de la hauteur et presque de la forme d'un gros loup, elle a le museau approchant à celui d'un veau, les soies fort longues, ce qui semblerait caractériser une hyène, du moins elle est ainsi représentée dans une des planches du tome 9e de l'histoire naturelle de Buffon.
    Il pourrait bien se faire que la longueur de ses soies fut un obstacle aux coups de fusil et qu'ils ne pénétrassent que difficilement. D'ailleurs, elle est timide, prenant la fuite dès qu'on lui présente quelque arme, et n'ayant fait aucun coup que par surprise et lorsqu'elle a trouvé des femmes ou de jeunes enfants sans défense. Ce qui me fait croire que ce ne peut être ni un tigre ni un léopard qui marqueraient bien plus de hardiesse"
En mal de sensations depuis la fin de la guerre de 7 ans, les gazettes s'emparent évidemment de cet alléchant fait divers. Ainsi lit-on (décembre 1764) dans le Journal Historique sur les matières du temps :
 Et d'annoncer à quelques jours de là (dans l'Avant-Coureur) :
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L’animal féroce qui a alarmé dernièrement le Gévaudan et qui vient d’être tué a été pris pour un monstre, participant de plusieurs espèces. C’était une hyène, espèce très commune en Afrique qui tient du loup cervier (…) Cet animal était, dit-on échappé d’une loge où on le faisait voir par curiosité à la foire de Beaucaire  .

Durant les trois années que durera l'affaire (1764-67), ces mêmes gazettes feront assaut d'imagination pour tenir le lecteur en haleine. Loin de considérer la Bête comme une créature du diable, les journalistes la considèreront au contraire comme un cadeau de la Providence. Il faut dire que l'animal leur facilite la tâche, multipliant les meurtres les plus horribles (fin 1764, déjà une vingtaine de victimes, dont certaines décapitées) avant de disparaître pendant plusieurs semaines (aucune attaque les quinze premiers jours de novembre). Ainsi, selon Alain Bonet, le Courrier d'Avignon entreprend un véritable roman-feuilleton consacré à l'affaire,  proposant à ses lecteurs près d'une centaines d'articles pour la seule année 1765 !
 (à suivre)

jeudi 22 octobre 2015

La bête du Gévaudan (1)

S'il est un fait divers qui défraya la chronique de la 2nde moitié du XVIIIè siècle, c'est bien celui de la fameuse "bête du Gévaudan", créature monstrueuse qui terrorisa  entre 1764 et 1767 toute une région s'étendant de l'actuelle Lozère jusqu'aux départements voisins d'Ardèche, Haute-Loire, Cantal et Aveyron (voir ci-contre). 
Loin de prétendre à l'exhaustivité, l'article ci-dessous s'inspirera des nombreux récits et études déjà consacrés à l'affaire, notamment l'impressionnante chronologie établie par l'auteur Alain Bonet dans son ouvrage : la Bête du Gévaudan : Chronologie et documentation raisonnées
D'autres sources, tels que les registres paroissiaux, les correspondances ou encore les gazettes de l'époque, permettent elles aussi de rendre compte de cet épisode dont même les romanciers et autres cinéastes se sont emparés au cours du siècle passé. 
Avant d'entamer mon récit, je tiens à présenter mes excuses anticipées à tous les passionnés (ils sont nombreux) pour les erreurs que je serais amené à commettre dans la relation qui va suivre.
le pacte des loups, Christophe Gans (2001)
 ***
 
En dépit de quelques morts suspectes au cours de l'année 1763, la première victime officielle de la Bête est une certaine Jeanne Boulet, âgée de 14 ans, tuée fin juin 1764 aux abords d'un village situé aux confins de la Lozère et de l'Ardèche, et "enterrée... sans sacrement, ayant été tuée par la bête féroce" (signé du curé local).
Début août, un peu plus à l'ouest, est tuée Marianne Hébrard, "étranglée et dévorée en partie par une bête féroce qui s'est établie et qui roule dans le pays depuis quelques mois. Cet accident funeste à l'humanité lui arriva en plein jour" (signé du curé local) ; le surlendemain, 8 août, nouvelle victime dans un vallon situé au sud de Langogne
Au cours des deux mois qui suivent, les attaques vont se multiplier, visant toutes des jeunes femmes ou des enfants.
 
Courant septembre, M. (de) Lafont, subdélégué de l'état du Languedoc, offre deux cents livres à qui apportera le corps du monstre à Mende. M. de Moncan, commandant de la même province, charge le capitaine Duhamel (à la tête d'un détachement de dragons) de poursuivre le monstre afin de le détruire :
"…..il est ordonné aux commandants des troupes, des maréchaussées, et aux maires consuls et habitants du Vivarais et de Gévaudan, Velay et des Cévennes de donner à M. Duhamel, capitaine aide major des dragons de Clermont, toute la main forte nécessaire et même de concourir avec lui pour parvenir à détruire le monstre ou léopard qui rôde depuis quelques temps dans les montagnes du Vivarais et du Gévaudan, et qui se tient presque toujours dans le bois du Choisinet. Permettons à cet effet aux maires, consuls, notables et habitants de s’armer, bien entendu M. Duhamel veillera à ce que tout se passe dans le meilleur ordre.
Fait à Montpellier, le 14 octobre 1764."
Entretemps, la bête a semble-t-il quitté le secteur de Langogne pour se déplacer plus à l'ouest, où les massacres reprennent. Mais cette fois, le modus operandi de l'animal a semble-t-il évolué puisque la victime est retrouvée décapitée... Les premiers témoignages, dont celui d'un certain La Barhe rapportent que " cette Bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle d'un veau et terminée en museau de lévrier ; le poil rougeâtre, rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extraordinairement large et touffue et longue. Elle court en bondissant, les oreilles droites ; sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse, elle se couche, ventre à terre et rampe : alors elle ne paraît pas plus grande qu'un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui convient, elle s'élance sur sa proie et l'expédition est faite en un clin d'œil…Sa taille est plus haute que celle d'un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête…revient, lèche la terre s'il y a du sang."
 
 (à suivre)
 

mardi 20 octobre 2015

Le commerce des grains au XVIIIè siècle (3)

 Le passage ci-dessous est extrait de La construction de l'état moderne en Europe, essai de l'historien américain Hilton Root.

 
Hilton Root

Avant de proposer une explication de l'échec des réformes, je voudrais examiner brièvement en quoi les mesures destinées à apaiser les foules d'une ville entraînaient une réduction de la productivité agricole et de l'efficience du marché aux grains.
Comme nous l'avons vu ci-dessus, le haut prix des grains faisait naître chez les responsables autant que dans le peuple le soupçon d'un complot ourdi par les marchands. On était convaincu que les négociants en grains, par des ententes entre eux, pouvaient modifier les prix à leur guise. La vox populi les donnait donc comme moralement responsables, les accusant de conspiration et de manipulation de stocks. Mais les lois économiques de la distribution des grains suggèrent une conclusion différente. Contrairement à ce que pensaient les contemporains, il y avait trop d'acteurs sur ces marchés pour que l'un d'entre eux pût exercer une influence notable sur les prix. Les négociants étaient trop nombreux et trop dispersés géographiquement pour pouvoir agir sur les cours et, tout comme les consommateurs, ils étaient « preneurs », autrement dit ils acceptaient le prix du marché comme il venait. Avec des denrées collectées à de nombreuses sources différentes, des moyens de transport suffisamment bons et de nombreux marchands sur le marché, c'étaient le prix d'équilibre et la quantité disponible qui déterminaient les prix. Quelles qu'aient été les craintes des parlements, aucun groupe de négociants n'a été assez puissant pour constituer un cartel. De plus la présence sur le marché de tant de marchands et intermédiaires qui tentaient de spéculer sur l'abondance ou la pénurie en "accaparant" les grains (i.e. en les stockant) tendait à stabiliser les prix plutôt qu'à les faire monter.

Le stockage

Même si le Nord de la France était la région céréalière la plus riche d'Europe, les extrêmes fluctuations de prix étaient courantes. Il est très étonnant en fait que les capacités de stockage ne se soient pas développées dans une nation qui, en grande partie, ne dépendait que d'une culture, celle du blé, pour son alimentation. On peut attribuer cet état de choses à l'intention politique du gouvernement de se concilier la confiance et la coopération des consommateurs. Les mêmes dispositions qui entravaient la liberté de commerce des intermédiaires entravaient la création d'entrepôts privés. Pour le marchand, stocker impliquait avancer le coût de construction d'un entrepôt à grains, et cela sans être jamais sûr que sa propriété serait protégée. Pour la population, stocker était accaparer et les marchands de grains étaient considérés comme tirant profit de la faiblesse des gens. Ces négociants ne souffraient pas seulement des effets de la censure sociale ou de la médiocrité de leur statut, ils couraient également de réels dangers. Les grains pouvaient être saisis en période de famine et le détenteur poursuivi comme accapareur. L'endettement était la raison de faillite la plus courante chez les marchands et intermédiaires du marché des grains en France. La populace suspectait même les efforts de la royauté pour stocker davantage de grain, y voyant encore un moyen détourné de faire monter les prix. Enfin le gouvernement ne voulait pas donner l'impression qu'il était de mèche avec les marchands. Comme la royauté ne pouvait attendre du stockage aucun bénéfice politique et que tout ce qu'il y avait à y gagner était un supplément de responsabilité, elle ne montrait guère d'empressement à entreprendre ce type de construction.
Ainsi, ce fut le "marché" et non le "principe de marché" tels que les définit Kaplan, qui prédomina en France; il a contribué à y maintenir l'économie agricole dans un état arriéré; il a en particulier détourné les intermédiaires d'investir dans des moyens de stockage qui auraient étalé les crises lorsqu'elles survenaient et qui, à long terme, auraient eu pour effet de mieux stabiliser les prix. L'incapacité de la royauté à créer un climat de confiance pour les investissements des négociants a eu des conséquences que Kaplan présente comme suit;
« Seul un grand banquier ou un prince du commerce aurait pu se livrer à grande échelle à un tel négoce que caractérisent les variations géographiques constantes de l'abondance et de la pénurie, la nécessité de disposer d'un vaste réseau de correspondants, les risques exorbitants encourus et des coûts énormes. Des personnalités de cette stature préféraient investir leur richesse dans d'autres entreprises. La conséquence en fut que le commerce des grains à une échelle vraiment nationale ou internationale fut chose inconnue en France, ou au mieux occasionnelle ... Le plus gros du commerce des grains était abandonné à une multitude de petits marchands dont l'activité commerciale était inefficace, peu fiable et qui opéraient «trop petit» pour répondre aux besoins publics» .

Les villes favorisées

Dans ses travaux sur la culture populaire en France au 18ème siècle, Daniel Roche souligne que la sécurité des approvisionnements était un souci prioritaire des autorités de l'Etat. Le problème des grains devenait ainsi, comme il l'écrit, affaire politique, non économique. Aussi longtemps que les denrées arrivaient en abondance, les classes populaires de Paris ne bougeaient pas. Richard Cobb écrit dans le même esprit qu'au cours du 18e siècle les subsistances étaient devenues
« avant tout un problème politique comme elles l'avaient peut-être toujours été, exigeant des solutions politiques et engageant la réputation des autorités publiques au plus haut niveau».
D'autres historiens comme Kaplan ou Rudé ont fait ressortir le caractère stratégique de l'approvisionnement des villes, en tant que protection du pouvoir central contre les mouvements populaires. Avant toute chose, la royauté entendait éviter la famine à Paris: le fait que le décret de Turgot sur la liberté de commerce ne s'appliquât pas à la région de Paris l'illustre bien. Les fonctionnaires royaux craignaient de voir les troubles à Paris s'étendre aux autres villes, ils savaient aussi qu'il était plus facile de contenir l'agitation dans les villes de province si Paris restait calme. Cette crainte de l'agitation dans les villes incita le gouvernement à intervenir de mille façons et à contrôler le marché des grains. Pour assurer un flux constant de subsistances, le gouvernement disposait de ces ingrédients classiques de toute politique gouvernementale en la matière: restrictions à l'exportation, promulgation d'un lieu et d'une heure pour la vente des grains, fixation d'un prix maximum, évaluation des stocks et réquisition appuyée, si nécessaire, par la force .
Le recours à la force était de toute façon nécessaire, aussi bien pour contrôler les approvisionnements que pour assurer la liberté du commerce. Mais elle s'employait avec une bien plus grande économie de moyens contre quelques grands exploitants que contre une population entière de consommateurs. Si les concessions faites à ceux-ci lors de leurs mouvements de protestation avaient pour conséquence des mesures qui décourageaient les fermiers de produire pour le marché (ils pouvaient, comme en l'an II, renoncer à cultiver leurs terres, ou encore nourrir leurs bêtes avec le surplus de leurs grains), le coût immédiat des mesures nécessaires pour s'assurer la coopération forcée des fermiers était bien moins élevé que celui d'un déploiement de troupes contre les consommateurs des villes et des campagnes. Autrement dit, il fallait plus d'énergie pour contrôler les masses urbaines que pour amener à composition de grands exploitants qui manquaient d'organisation et qui ne savaient à qui s'en prendre pour exprimer leur mécontentement. C'est pourquoi le gouvernement répugnait à sanctionner des foules dont il craignait que le contrôle ne lui échappât, et au contraire mettait en oeuvre une politique de contrôle des prix, de réquisitions et de subvention aux importations.
guerre des farines (printemps 1775)
En France comme en Angleterre, employés et employeurs avaient en commun un même intérêt dès qu'il s'agissait de demander des denrées à bon marché. Les deux parties ne pouvaient que donner leur agrément à une politique qui garantirait un approvisionnement suffisant à prix modique; elles donnaient leur préférence à un contrôle des exportations de grains, à cause des bas prix qui en étaient localement la conséquence. Ainsi les disettes pouvaient-elles induire une alliance entre les travailleurs des villes et leurs employeurs. Mais c'est seulement en France que, par crainte de cette coalition urbaine, la royauté adopta une politique qui, sans en avoir le dessein, accordait aux villes une bonne partie du revenu de la nation et qui, en créant des distorsions dans le marché, réduisit la capacité globale de production nationale.
La structure des impôts en France avait aussi pour conséquence une redistribution du revenu aux villes, beaucoup de citadins étant exemptés d'impôt. Les redevances féodales jouaient un rôle similaire, leurs bénéficiaires de principe vivant en ville ou au moins y entretenant une résidence. Et comme les élites politiques et sociales vivaient à la ville, il y avait encore là une bonne raison de persévérer dans une politique qui favorisait les intérêts urbains aux dépens de ceux de la campagne. Le gouvernement protégeait donc les manufactures urbaines de la concurrence de l'étranger et accordait des monopoles à de nombreuses industries-clef orientées vers l'exportation. Les plus protégées étaient celles des produits de luxe, donc des activités urbaines. La disposition qu'avait ainsi la royauté à protéger l'industrie de la concurrence favorisait encore le développement urbain. Mais le bénéfice qu'elle tirait de cette politique n'allait pas être durable car celle-ci se soldait par une perte pour l'ensemble de la nation.
Samuel Dupont de Nemours avait bien vu ce trait de société français:
"Malgré trente ans d'efforts de la raison, de l'arithmétique et de la Philosophie, malgré les principes de la liberté et de l'égalité, les citoyens des municipalités urbaines sont plus disposés que jamais à traiter leurs concitoyens des municipalités rustiques comme des serfs de la glèbe, et à disposer arbitrairement de leur travail, de leur temps, de leurs récoltes et de leurs voitures. Le penchant vers cet abus injuste et funeste de la puissance semble même accru dans les villes par l'opinion de la Souveraineté que les Citoyens de chaque municipalité populeuse se veulent exercer, comme s'ils représentaient la totalité de la République dont ils ne sont que des parties intégrantes, et à qui seule appartient l'emploi de l'autorité souveraine".
Du Pont de Nemours
Ce trait de société a sa raison profonde: le gouvernement était concentré près de Paris - ce qui est, comme je l'ai souligné, une conséquence de l'organisation politique de l'absolutisme -; là il pouvait devenir l'otage de populations urbaines qui exigeaient des denrées à bon marché ainsi qu'une protection contre les fluctuations abruptes du prix des grains. Les intendants et autres représentants du pouvoir central résidaient aussi dans les villes et, pour éviter les émeutes, étaient disposés à transiger avec leurs convictions idéologiques pour pacifier les foules. Les intendants répugnaient à employer la force parce qu'on en aurait conclu à l'échec de leur administration et aussi parce que leurs relations ultérieures avec la population n'en seraient devenues que plus difficiles. Les émeutiers ont connu des succès en France à cause de la proximité des intérêts urbains et du centre du pouvoir politique. Cette proximité explique aussi la nette faveur politique qui s'est étendue aux groupes d'influence urbains.
La vulnérabilité du gouvernement au mécontentement des villes a été une des conséquences de la centralisation du pouvoir politique en France. Des émeutes dans la capitale pouvaient paralyser le gouvernement, tout comme des émeutes dans les nations hautement centralisées et bureaucratiques du tiers-monde sont aujourd'hui des menaces pour leur gouvernement et forcent ceux-ci en fin de compte à des concessions au détriment des campagnes. Confrontés au mécontentement populaire, les responsables, au gouvernement français, abandonnaient immanquablement leur engagement en faveur du libre commerce parce qu'ils entendaient enlever au maximum son caractère politique au commerce des grains. Le gouvernement ne voulait pas que son action fût perçue comme une politique du laissez-faire et donc jugée comme responsable des disettes. En reniant leur engagement déclaré en faveur du laissez-faire, les pouvoirs publics faisaient des marchands les cibles de la colère populaire.
On n'observe pas en Angleterre un tel parti-pris en faveur des villes: les centres de pouvoir y étaient les demeures seigneuriales et les districts des parlementaires. Aussi, nous l'avons vu, le développement, dans l'Angleterre du 18e siècle, fut-il orienté par un parti-pris rural plutôt qu'urbain. Les élites agraires dominaient les institutions politiques de base et entretenaient des alliances avec les grands commerçants des villes. L'accès lui étant ouvert au pouvoir politique, la classe des propriétaires terriens était en mesure d'obtenir du gouvernement des décisions qui altéraient en sa faveur les termes de l'échange. Les intérêts des fabricants n'avaient pas de poids en face de l'alliance entre marchands et propriétaires. Les émeutes à Londres ne préoccupaient pas excessivement les membres du Parlement parce que leur base de pouvoir était en zone rurale. Il n'y avait donc pas de lien entre l'expansion du pouvoir de l'Etat et la croissance démographique de Londres. Le pouvoir politique demeurait aux mains des représentants des circonscriptions rurales.
Dans ce chapitre, j'ai essayé de montrer pourquoi, en Angleterre, ni la crainte d'émeutes ni les émeutes elles-mêmes n'ont entravé le développement d'un marché national des grains relativement libre, pourquoi les émeutes n'ont rien pu contre l'abandon du contrôle traditionnel des approvisionnements ou contre la manipulation des prix dans l'intérêt des producteurs à travers des subventions à l'exportation. Au contraire, en France, la crainte de l'émeute influençait le gouvernement au point qu'il maintenait en vigueur une réglementation paternaliste et renonçait à son intention de créer un libre marché des grains d'échelle interrégionale ou nationale. J'ai suggéré que ce succès des émeutiers tenait à la vulnérabilité à l'action des foules de l'appareil bureaucratique sis dans les villes, tel qu'il avait été forgé par les rois de France pour administrer le royaume. Le mécontentement rural était loin d'être aussi menaçant pour le régime que l'action des foules dans les villes. C'est la menace que la violence populaire faisait peser sur le réseau de capitales provinciales mis en place par la royauté qui a déterminé la réaction de celle-ci, non la composition sociale des foules en cause. Les émeutes dans les villes n'étaient pas tributaires d'une participation paysanne, elles étaient un facteur caractéristique de toute politique urbaine. Même si on trouve des paysans dans les mouvements urbains, les décisions politiques qu'ils demandaient étaient dommageables aux intérêts ruraux dans leur ensemble.

lundi 19 octobre 2015

Le commerce des grains au XVIIIè siècle (2)

 Le passage ci-dessous est extrait de La construction de l'état moderne en Europe, essai de l'historien américain Hilton Root.

Hilton Root

 

Si le point de vue des consommateurs prévaut largement dans la présentation que font les historiens des émeutes frumentaires, la correspondance des intendants de Bourgogne avec le pouvoir central, en particulier celle qui fut échangée avec Turgot entre 1774 et 1776, nous éclaire sur les impératifs qui ont déterminé le comportement des producteurs et des marchands en période de crise régionale. De plus, l'exemple de la Bourgogne nous aidera à comprendre pourquoi les interventions régionales du type habituel ont contribué à long terme à perpétuer une économie de crise.
Au printemps 1759, la rumeur d'une éventuelle disette de grains circule à Dijon, capitale de la Généralité de Bourgogne. Dans un mémoire adressé au Contrôleur général à Paris, l'intendant de Bourgogne expose que les gens s'agitent à mesure que le prix des grains monte et qu'il y a eu des soulèvements dans quelques villes. Le parlement avait réagi en prohibant toute exportation de grain hors de la province et même en demandant l'interception d'un convoi sur la Saône. Joly de Fleury, l'intendant (1749-1761), rapporte que
" cette précaution extrême produisit tout le mal qu'on devoit en attendre, les marchés furent dégarnis davantage, les inquiétudes augmentèrent, les provinces voisines s'allarmèrent. Quelques-unes des provinces où les secours par la mer ne seront pas parvenus assez promptement, en reportant l'allarme dans une infinité d'autres, ne rendront pas l'abondance plus grande et les prix moins cher en Bourgogne, elles exposeront au contraire cette province à manquer elle-même si elle n'est pas suffisament approvisionnée jusqu'aux récoltes prochaines et il peut résulter de ces dispositions, qui du moins auroient du être concertées, une fermentation et une chereté excessive dans la plus grande partie du Royaume».
En dépit des efforts de l'intendant pour préserver la liberté du commerce des grains, le parlement de Dijon prit un arrêt interdisant les exportations, comme il l'avait fait lors de la disette de 1747:
« ils ont été touchés des cris de la populace, de la chereté des grains et de l'empressement des marchands qui enharroient de tous cotés à tous prix et avant même que le grain fût battu ".
L'intendant proteste qu'il fait tout en son pouvoir pour que le parlement perçoive le dommage que causeront ses actes :
"Je lui ai remis (au Président du parlement) un exemplaire de l'arrêt du Conseil de 1754 qui ordonne la liberté du commerce des grains de province à province; mes représentations n'ont eu aucun succès ".
Le président invoqua en effet la légitimité de l'arrêt antérieur de 1747, qui fondait en droit l'interdiction des exportations hors province. Dans sa lettre au Contrôleur général, l'intendant se montre préoccupé de l'effet qu'aura sur le plan national cette réaction régionale:
« Le peuple ne se plaint pas seulement de ce qu'il manque de grain, mais de ce que le prix est excessif ... (et le prix ici sera certainement trop élevé si l'interdiction d'exporter est levée). La défense de sortie des grains de Bourgogne fera sans doute une grande sensation à Lyon et en Provence dès que l'arrêt y sera connu, et il y fera considérablement renchérir les grains; il est par conséquent plus nécessaire et plus instant que jamais de faire venir des grains par la méditerranée. Je sais que l'on pourroit casser l'arrêt du Parlement en ce qu'il fait défenses de sortir mais dans la forme je ne crois pas qu'il soit contraire à aucune loy du royaume. L'arrêt du Conseil de 1754 n'a pas été revêtu de lettres patentes n'y adressé aux parlements; le Conseil n'a pas jugé à propos de casser l'arrêt de 1747 rendu dans les mêmes termes », lui aussi après une mauvaise récolte.
Et il ajoute:
" un arrêt qui casseroit celui de la chambre des vacations feroit une grande sensation à Dijon et dans toute la province, et nous aurions de la fermentation qu'il me paroît très à propos d'éviter dans les circonstances présentes. Vous n'ignorés pas, Monsieur, qu'il n'y a aucune troupe en Bourgogne, et que nous n'avons à Dijon que 150 invalides qui gardent le château: je crois qu'il sera nécessaire d'y faire venir un Régiment d'infanterie en quartier d'hiver; je verroi incessament M. le Comte de T avannes qui est a sa campagne pour en conférer avec lui ».
L'armée était ailleurs et avait d'autres priorités; en outre elle aussi avait intérêt à un prix réduit pour les grains.
Turgot, contrôleur général sous Louis XVI

Dans sa réponse, le Contrôleur général insiste pour que les autorités locales prennent en considération le coup qu'elles porteront au commerce entre les régions si elles ferment leur province aux négociants de l'extérieur. En fin de compte, la pression montant, il autorise Joly de Fleury à acheter du grain pour le revendre au-dessous du prix du marché. li lui demande aussi d'extraire en secret autant de grain que possible des régions voisines du Mâconnais, de la Bresse et du Bugey en passant par l'intermédiaire des sous-délégués royaux de façon que les autorités locales ne puissent s'opposer au départ des grains. Et il conclut:
« S'il faut sacrifier quelques dépenses pour indemniser ceux que vous engagerez à porter sur ces marchés et à vendre au dessous du prix courant, je vous autorise à promettre et à faire payer tout ce que vous jugerez nécessaire d'accorder à cet égard ; je m'en rapporte entierrement à vous et je suis bien persuades que vous ne negligerez rien pour calmer très promptement les sensations que ne peut manquer d'occasionner tout ce qui se passe actuellement dans votre département à ce sujet» .
La pénurie menaça à nouveau en 1770 et, à nouveau, le peuple en rendit coupables les marchands et le commerce libre. Quant au parlement, pour se concilier la confiance du peuple, il recommanda des mesures sévères contre les négociants. L'intendant, Jean-Antoine Amelot (1764-1775), écrit alors au Contrôleur général que le maire d'Arnay-Ie-Duc, M. Refort, a été emprisonné sur ordre du parlement pour avoir vendu du grain avec profit:
" Refort a vendu le bled plus cher qu'il ne l'avoit acheté et que dit-on c'est un monopolleur qui mérite les derniers chatimments ; on dit déjà qu'on hésite de le condamner au Pilory, parce qu'il seroit immanquablement assommé par la populace. M. Refort n'est pas le seul prétendu enharreur qui soit poursuivi; on prétend qu'il y est à plus de trente, ce qui infailliblement fera encore monter le prix des grains; mais il faut bien faire croire aux peuples qu'ils (les parlementaires) en sont les pères, de même que les tuteurs des Rois".
Le mois suivant, Amelot écrit à Paris qu'il devrait y avoir assez de grain pour nourrir tout le monde malgré la mauvaise récolte, et il explique que les prix élevés qui avaient suivi la mauvaise récolte pouvaient être attribués à la trop grande liberté dont avaient bénéficié les exportations. n signale que les marchands refusent la vente dans l'attente de prix de panique. Les critiques qu'on sent pointer chez lui contre la liberté de commerce donnent à penser que sa conception du libre-échange et son adhésion à cette politique étaient ambiguës. Nous apprenons que les paysans n'étaient pas très coopératifs eux non plus et qu'ils n'apportaient pas leur grain au marché. li était devenu impossible de trouver des voitures de roulage pour transporter le grain: les rares propriétaires d'attelages qui acceptaient de courir le risque d'être agressés demandaient des prix démesurés. En fait les paysans ne voulaient pas risquer de voir confisquer ou saboter leur marchandise ou leurs tombereaux. L'intendant, lui, croyait que les paysans avaient pour stratégie d'attendre la montée des prix avant de porter leur grain au marché. C'est pourquoi il ordonna une corvée, c'est-à-dire l'obligation d'amener du grain de la campagne; il préconisait aussi la distribution de denrées aux frais du gouvernement. Il croyait que si marchands et fermiers étaient informés à l'avance d'une crise à venir, ils refuseraient de porter leur grain au marché en attente de la hausse de prix prévisible. Il ne semblait pas comprendre que l'inverse était également vrai. Les achats publics décourageaient les négociants de venir sur la place de Dijon parce qu'ils ne voulaient pas ajuster leurs prix à la baisse pour concurrencer ceux qui avaient été fixés par la puissance publique. Quoi qu'il en fût, l'intendant céda aux pressions locales en 1770 exactement comme son prédécesseur l'avait fait en 1759 et les concessions qu'il fit alors aux intérêts locaux ont pu jouer un rôle dans l'émergence d'une crise des subsistances au plan national.
II est significatif que les intendants aient adopté la même politique de clocher que les autorités locales et qu'à de rares exceptions près ils se soient davantage attachés à mettre sous le boisseau les ressources régionales qu'à favoriser la circulation des denrées à l'échelle nationale. De ce point de vue, leur comportement n'était pas très éloigné de celui des parlements. Kaplan note bien qu'il y eut une poignée d'intendants d'inclination libérale, comme il y eut de rares parlements dans les mêmes dispositions. Mais ce furent des exceptions, et seulement pour de brèves périodes.
En 1774, le Conseil du Roi accorda pleine liberté au commerce des grains. Entre autres dispositions, les réquisitions chez les producteurs étaient prohibées, ainsi que les enquêtes à domicile de juges, magistrats municipaux et maréchaussée. Le roi voulait prévenir les désordres dont il pensait qu'ils étaient encouragés par l'intervention des pouvoirs locaux dans le commerce des grains. En conséquence il prohiba toute intervention des magistrats municipaux dans les affaires d'approvisionnement et décréta que ce serait la concurrence qui empêcherait les prix d'atteindre un niveau excessif. Malheureusement pour Turgot, le ministre chargé de l'exécution de cette politique, les récoltes de 1774 et 1775 ne furent pas abondantes et les pouvoirs municipaux, pour prévenir des pénuries locales, choisirent d'ignorer les ordres du roi. La situation à Dijon est exemplaire: le tumulte éclate en 1774, avec le pillage de plusieurs maisons particulières et même la destruction d'un moulin. Turgot envoie une série de lettres aux autorités de la ville, les avertissant que le roi les tenait pour responsables des violences. II informe les Etats de Bourgogne que les magistrats municipaux de Dijon et Beaune sont à blâmer pour les pénuries constatées. Il écrit à un responsable local:
«Je ne suis point étonné, Monsieur, du tumulte arrivé à Dijon. Toutes les fois qu'on partage les terreurs du Peuple, et surtout ses préjugés, il n'y a point d'excès auquel il ne se porte ".
Les magistrats municipaux, Turgot y insiste, "ont précipité le malheur qui s'en suivit par « leurs imprudentes recherches" des réserves des boulangers. II écrit dans la même veine aux Etats de Bourgogne :
« Certainement ce prix (le prix du blé) augmenteroit encore, si les administrateurs s'en laissoient imposer par les terreurs populaires et les partageoient ; il augmenterait encore plus s'ils les fomentoient par une conduite imprudente, par les inquisitions qui effraient et répulsent le commerce".
Turgot estimait qu'il n'y a pas de meilleur moyen de susciter une pénurie que de promulguer des ordonnances publiques destinées à la prévenir:
«J'ai à cet égard plus d'un reproche à faire aux officiers municipaux de Dijon et de Beaune, qui se sont permis des visites et des ordonnances très propres à redoubler les craintes des peuples et à intimider et bannir des marchés les cultivateurs et les négociants desquels seuls les villes peuvent attendre la subsistance ».
Et il ajoute que la taxation du grain les fait fuir.
il donne alors ses consignes pour restaurer l'ordre:
- " 1. il faut avant tout en imposer à la populace et être le plus fort, car si la tranquillité n'est pas rétablie, si la sécurité n'est pas entière pour les marchands, les laboureurs, les meuniers de Dijon n'auront pas de grain de blé. Personne n'a envie d'exposer son bien et soi-même à la fureur de la populace. »
il y avait peu de précédents d'appel à l'armée dans l'histoire des soulèvements frumentaires de Bourgogne. Le contraste avec l'Angleterre de la même époque ne peut pas être plus frappant: la loi anglaise était bien plus dure pour les émeutiers. L'armée était souvent utilisée pour étouffer ces soulèvements et des officiers municipaux n'hésitèrent pas à faire même appel à la Marine. Pour un moulin, une maison endommagés, on risquait la peine de mort. Tous les participants à une action collective risquaient leur tête pour un acte individuel d'effraction et tous étaient collectivement coupables de crime.
Turgot poursuit, dans ses instructions au maire bourguignon:
- " 2. il faut tâcher de procurer quelqu'abondance dans les premiers marchés qui suivront l'émeute. Je crois que si la tranquillité est bien rétablie vous y parviendrez aisément en engageant quelques propriétaires des environs à y faire porter les blés qu'ils ont dans le moment à leur disposition, et à les vendre non pas à perte comme on l'a fait quelquefois imprudement mais au prix du marché qui a précédé l'émeute ».
Turgot était ainsi disposé à établir un autre précédent.
- " 3. il reste un troisième objet à remplir, c'est de ne pas laisser l'émeute impunie, ni ceux qui en ont souffert sans indemnité ... il y a eu en 1770 un assez grand nombre d'émeutes sur lesquelles il n'a été fait aucunes poursuites, ou n'en a été fait que de très légères. C'est un grand encouragement pour les émeutes à venir. D'un autre côté les malheureux qui ont été pillés, battus, insultés, n'obtienent aucune réparation, et ce défaut de protection de la part du gouvernement perpétue la flétrissure qu'imprime l'opinion de la populace à la profession de marchand de blé ».
Et Turgot, en conclusion, demande"
4. de faire arrêter les chefs de l'émeute qu'on peut aisément connaître et découvrir ... il n'est pas moins essentiel de constater sur le champ par un procès verbal exact tous les dommages soufferts par ceux dont les blés ou les meubles ont été exposés au pillage afin de pourvoir à leur dédommagement complet».
Aux Elus des Etats de Bourgogne (un corps permanent chargé de l'administration fiscale), il expose que le prix des grains était élevé partout en Europe à cause de récoltes insuffisantes, non du fait de la cupidité et des dents longues des marchands:
" Quand les bleds sont rares comme ils le sont en effet dans toute l'Europe, la récolte de l'année dernière ayant été généralement mauvaise, il est physiquement impossible qu'ils ne fussent pas chers; la plus grande chereté qui se trouve dans les cantons les moins approvisionnés est un remède amer sans doute, mais le seul qu'il y ait contre la disette, puisque c'est cette chereté dont on se plaint, qui par l'appat du gain fait rechercher les grains dans tous les endroits où ils sont plus abondants et à plus bas prix, et les appelle dans ceux où se manifestent les plus grands besoins.
Etats de Bourgogne
Il blâme sévèrement le maire de Dijon et lui rappelle que les réquisitions et visites des juges, de la police et des magistrats municipaux étaient interdites par l'arrêt du Conseil de juillet 1773 :
« Quelques pures qu'ayent été vos intentions, je ne puis vous dissimuler que les démarches que vous vous êtes permises et que l'émeute a suivi de si près, que les sentimens mêmes que vous anoncez par la Lettre que je reçois de vous, s'écartent des principes que S.M. a jugé nécessaire pour maintenir une bonne police: et je suis obligé de vous rapeller à ces principes dont je compte que vous ne vous éloignerez pas désormais. Je ne puis approuver les visites faites de votre autorité chez tous les Boulangers d'une ville pour connoÎtre la quantité de grains et de farines dont ils sont pourvûs, ni l'usage quelque ancien qu'il puisse être, ni des réglements de police que vous prétendez être aussi sages dans leur motif que salutaires dans leur exécution, quoiqu'ils ayent été jugés préjudiciables et dangereux par S.M. ni des circonstances quelconques toutes critiques qu'elles seroient ne peuvent autoriser de pareilles perquisitions, toute visite des juges de police ou de tous autres magistrats ou officiers : Ces visites sont d'ailleurs inutiles s'il y a chez les Boulangers des provisions suffisantes, et elles sont dangereuses si leurs magasins sont vides. Vous ne pouvez être assurés que leur résultat soit tenu sur et qu'il ne transpire pas dans le public: Elles ne peuvent donc servir qu'à élever des allarmes dans l'esprit du peuple ... Mais pour appeller le commerce, il est important d'empêcher qu'il ne soit repoussé par les préjugés du peuple, c'est à vous à l'en défendre, et c'est encore un devoir important que vous me paraissez avoir négligé ... Une preuve qui démontre que la police est mal faite à Dijon, c'est qu'on y a laissé accoutumer le peuple à traiter d'enharreurs ceux dont il doit attendre des secours dans le moment du besoin ... Il est juste de punir ceux qui l'appliquent ce terme à quelque marchand, à quelque particulier que ce puisse être» .
Quant à des achats de grain par la puissance publique, tels que les propose le Parlement de Dijon, voici sa position:
« Dès qu'il existe seulement le soupçon que quelqu'un se mêle du commerce aux frais et risque du public, tous les vrais commerçants se retirent. Il ne reste d'approvisionnements que ceux que le public pourrait en effet soudoyer».
Les pauvres ne sont pas absents de la pensée de Turgot. Celui-ci se faisait l'avocat de marchés libres à l'échelle nationale afin d'encourager les spécialisations régionales, dans l'espoir que l'avantage de chaque région pour un produit donné engendrerait globalement des surplus pour le consommateur. Les prix, selon Turgot, doivent être aussi proches de la vérité que possible, de sorte que les négociants disposent de toutes les informations nécessaires pour investir et décider de la façon la plus utile socialement. Comme nombre de tenants de la liberté du commerce des grains en France, Turgot s'était rendu compte qu'il faudrait instaurer un système d'assistance publique pour éviter les malnutritions chroniques et la mortalité de famine. Selon lui, les pouvoirs publics devaient faire en sorte qu'une partie des surplus engendrés par les marchés libres fût mise de côté pour assister les pauvres qu'il fallait protéger de la cherté des prix. Turgot en a donné l'exemple, alors qu'il était intendant du Limousin, en fournissant aux pauvres des aides pour qu'ils achètent des denrées au prix du marché. li estimait qu'un commerce libre des grains était capable de fournir les surplus nécessaires pour protéger les pauvres des crises à un coût moins élevé pour la population dans son ensemble que les interventions paternalistes du passé. Selon Turgot, les concessions que les autorités locales étaient amenées à faire aux émeutiers faussaient tout le mécanisme de la prise de décision en matière de distribution de grains. li pensait que ces concessions provoquaient des pertes en bien-être qui réduisaient l'efficience globale de l'économie. Les décisions politiques susceptibles de calmer les foules dans une ville reportaient sur les consommateurs des villes voisines les effets de l'inefficience économique et des interférences extérieures. Cette inefficience provenait en effet de ce que les responsables de chaque ville ne prenaient en considération le coût de leurs décisions que pour leur propre communauté. Selon Turgot encore, c'était la vulnérabilité des responsables au mécontentement des masses urbaines, comme on l'a vu à Dijon, qui les conduisait à adopter une attitude politique porteuse de distorsion des prix, cette distorsion se soldant par un transfert de revenu de la campagne à la ville. Si le commerce des grains s'était développé dans les conditions de la concurrence, les consommateurs français, dans leur ensemble, y auraient gagné davantage de surplus.
Louis XVI et Turgot
Les intendants étaient les grands responsables de la lutte contre ces blocages de l'économie, mais ils étaient aussi responsables de la paix publique dans les villes. C'est pourquoi ils n'étaient pas insensibles, eux non plus, à des motivations qui ne cadraient pas avec le programme national de création d'un marché libre pour les grains. Il y avait un vrai dilemme de l'intendant: s'il oeuvrait à la mise en place de la politique nationale des grains, il risquait d'éveiller des résistances qui rendraient bien délicat l'exercice de sa responsabilité essentielle: coopérer avec les responsables locaux pour faire rentrer les impôts. En outre, l'intendant n'étant pas supposé entretenir de liens personnels ou d'affaires dans les provinces qu'il administrait, il y avait peu de chances qu'il fît alliance, comme un Justice of the Peace anglais, avec les producteurs locaux. Donc les émeutiers, les officiers municipaux et les parlements avaient le dessus; donc l'expérience libérale échouait. C'est Turgot qui fut limogé, non Dupleix qui avait ignoré ses instructions.
(à suivre)