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mercredi 12 avril 2017

Discours sur le bonheur, Emilie du Châtelet (2)

En la soustrayant au couvent, en lui offrant une instruction digne de ce nom (la découverte des sciences ainsi que des langues anciennes), le baron de Breteuil a rendu possible l'émancipation intellectuelle de sa fille Emilie.
Dans son Discours sur le bonheur, cette dernière fait de l'assouvissement de ses passions une des conditions du bonheur.
 
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Il est certain que l'amour de l'étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu'à celui des femmes. Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d'autres moyens d'arriver à la gloire, et il est sûr que l'ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l'art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au dessus de [celle] qu'on peut se proposer pour l'étude; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s'en trouve quelqu'une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l'étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état.

L'amour de la gloire, qui est la source de tant de plaisirs et de tant d'efforts en tout genre qui contribuent au bonheur, à l'instruction et à la perfection de la société, est entièrement fondé sur l'illusion; rien n'est si aisé que de faire disparaître le fantôme après lequel courent toutes les âmes élevées; mais qu'il y aurait à perdre pour elles et pour les autres! Je sais qu'il est quelque réalité dans l'amour de la gloire dont on peut jouir de son vivant; mais il n'y a guère de héros, en quelque genre que ce soit, qui voulût se détacher entièrement des applaudissements de la postérité, dont on attend même plus de justice que de ses contemporains. On ne savoure pas toujours le désir vague de faire parler de soi quand on ne sera plus; mais il reste toujours au fond de notre cœur. La philosophie en voudrait faire sentir la vanité; mais le sentiment prend le dessus, et ce plaisir n'est point une illusion: car il nous prouve le bien réel de jouir de notre réputation future; si le présent était notre unique bien, nos plaisirs seraient bien plus bornés qu'ils ne le sont. Nous sommes heureux dans le moment présent, non seulement par nos jouissances actuelles, mais par nos espérances, par nos réminiscences. Le présent s'enrichit du passé et de l'avenir. Qui travaillerait pour ses enfants, pour la grandeur de sa maison, si on ne jouissait pas de l'avenir? Nous avons beau faire, l'amour-propre est toujours le mobile plus ou moins caché de nos actions; c'est le vent qui enfle les voiles, sans lequel le vaisseau n'irait point.(...)

la passion d'Emilie

 

Tâchons donc de nous bien porter, de n'avoir point de préjugés, d'avoir des passions, de les faire servir à notre bonheur, de remplacer nos passions par des goûts, de conserver précieusement nos illusions, d'être vertueux, de ne jamais nous repentir, d'éloigner de nous les idées tristes, et de ne jamais permettre à notre cœur de conserver une étincelle de goût pour quelqu'un dont le goût diminue et qui cesse de nous aimer. Il faut bien quitter l'amour un jour, pour peu qu'on vieillisse, et ce jour doit être celui où il cesse de nous rendre heureux. Enfin, songeons à cultiver le goût de l'étude, ce goût qui ne fait dépendre notre bonheur que de nous-mêmes. Préservons-nous de l'ambition, et surtout sachons bien ce que nous voulons être; décidons-nous sur la route que nous voulons prendre pour passer notre vie, et tâchons de la semer de fleurs.

dimanche 9 avril 2017

Discours sur le bonheur, Emilie du Châtelet (1)

En la soustrayant au couvent, en lui offrant une instruction digne de ce nom (la découverte des sciences ainsi que des langues anciennes), le baron de Breteuil a rendu possible l'émancipation intellectuelle de sa fille Emilie.
Dans son Discours sur le bonheur, cette dernière fait de l'assouvissement de ses passions une des conditions du bonheur.
 
 
Emilie du Châtelet
On croit communément qu'il est difficile d'être heureux, et on n'a que trop de raison de le croire; mais il serait plus aisé de le devenir, si chez les hommes les réflexions et le plan de conduite en précédaient les actions. (...)
Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions, car nous devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, et malheureux est celui qui la perd. Loin donc de chercher à la faire disparaître par le flambeau de la raison, tâchons d'épaissir le vernis qu'elle met sur la plupart des objets; il leur est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure.
Il faut commencer par se bien dire à soi-même et par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. Les moralistes qui disent aux hommes: réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. On n'est heureux que par des goûts et des passions satisfaites; [je dis des goûts], parce qu'on n'est pas toujours assez heureux pour avoir des passions, et qu'au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts. Ce serait donc des passions qu'il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose (...)


Mais, me dira-t-on, les passions ne font-elles pas plus de malheureux que d'heureux? Je n'ai pas la balance nécessaire pour peser en général le bien et le mal qu'elles ont faits aux hommes; mais il faut remarquer que les malheureux sont connus parce qu'ils ont besoin des autres, qu'ils aiment à raconter leurs malheurs, qu'ils y cherchent des remèdes et du soulagement. Les gens heureux ne cherchent rien, et ne vont point avertir les autres de leur bonheur; les malheureux sont intéressants, les gens heureux sont inconnus.
(...) Mais supposons pour un moment, que les passions fassent plus de malheureux que d'heureux, je dis qu'elles seraient encore à désirer, parce que c'est la condition sans laquelle on ne peut avoir de grands plaisirs; or, ce n'est la peine de vivre que pour avoir des sensations et des sentiments agréables; et plus les sentiments agréables sont vifs, plus on est heureux. Il est donc à désirer d'être susceptible de passions, à je le répète encore: n'en a pas qui veut.
C'est à nous à les faire servir à notre bonheur, et cela dépend souvent de nous. Quiconque a su si bien économiser son état et les circonstances où la fortune l'a placé, qu'il soit parvenu à mettre son esprit et son cœur dans une assiette tranquille, qu'il soit susceptible de tous les sentiments, de toutes les sensations agréables que cet état peut comporter, est assurément un excellent philosophe, et doit bien remercier la nature.
Je dis son état et les circonstances où la fortune l'a placé, parce que je crois qu'une des choses qui contribuent le plus au bonheur, c'est de se contenter de son état, et de songer plutôt à le rendre heureux qu'à en changer.
le baron de Breteuil, père d'Emilie
Mon but n'est pas d'écrire pour toutes sortes de conditions et pour toutes sortes de personnes; tous les états ne sont pas susceptibles de la même espèce de bonheur. Je n'écris que pour ce qu'on appelle les gens du monde, c'est-à-dire, pour ceux qui sont nés avec une fortune toute faite, plus ou moins brillante, plus ou moins opulente, mais enfin tels qu'ils peuvent rester dans leur état sans en rougir, et ce ne sont peut-être pas les plus aisés à rendre heureux.
Mais pour avoir des passions, pour pouvoir les satisfaire, il faut sans doute se bien porter; c'est là le premier bien : or, ce bien n'est pas si indépendant de nous qu'on le pense. Comme nous sommes tous nés sains (je dis en général) et faits pour durer un certain temps, il est sûr que si nous ne détruisions pas notre tempérament par la gourmandise, par les veilles, par les excès enfin, nous vivrions tous à peu près ce qu'on appelle âge d'homme. J'en excepte les morts violentes qu'on ne peut prévoir, et dont, par conséquent, il est inutile de s'occuper. 
(à suivre ici)

vendredi 30 janvier 2015

Des femmes dans l’espace public en France au XVIIIe siècle

  

L'historienne Annie Duprat nous propose une réflexion intéressante sur la condition féminine au XVIIIè siècle. 
Détail amusant pour moi qui ai consacré ces deux dernières années à la trop méconnue Louise d'Epinay : lorsque l'historienne mentionne Emilie, Emilie, elle précise que l'ouvrage d'Elisabeth Badinter est consacré à Emilie du Châtelet et Emilie (???) de Condorcet...

Pauvre Louise... 

mardi 26 août 2014

Dernières lettres de Mme du Châtelet à son amant

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En 1748, le roi Stanislas de Pologne accueille Voltaire et Mme du Châtelet à Lunéville. Mme de Boufflers est là, ainsi que le poète Saint-Lambert (en qualité de "grand-maître de sa garde robe"...).
Par malheur pour elle, Emilie tombe éperdument amoureuse de ce bellâtre. Lui ne se fait pas prier pour lui accorder ce qu'elle demande.
A la fin de l'année, Voltaire et Mme du Châtelet repartent pour Cirey. C'est là, alors qu'elle est âgée de 42 ans, qu'Emilie découvre sa grossesse.
Mme du Châtelet

MME DU CHÂTELET A LA MARQUISE DE BOUFFLERS.
Paris, jeudi 3 avril 1749.
Eh bien! il faut donc vous dire mon malheureux secret sans attendre votre réponse sur celui que je vous demandais, je sens que vous me le promettrez que vous le garderez, et vous allez voir qu’il ne pourra pas se garder encore longtemps.
Je suis grosse, et vous imaginez bien l’affliction où je suis, combien je crains pour ma santé, et même pour ma vie, combien je trouve ridicule d’accoucher à quarante ans, après en avoir été dix-sept sans faire d’enfant; combien je suis affligée pour mon fils. Je ne veux pas le dire encore, crainte que cela n’empêche son établissement... Personne ne s’en doute, il y paraît très peu, je compte cependant être dans le quatrième et je n’ai pas encore senti remuer. Ce ne sera qu’à quatre mois et demi; je suis si peu grosse que si je n’avais quelque étourdissement ou quelque incommodité, et si ma gorge n’était pas fort gonflée, je croirais que c’est un dérangement. Vous sentez combien je compte sur votre amitié, et combien j’en ai besoin pour me consoler et pour m’aider à supporter mon état. Il me serait bien dur de passer tant de temps sans vous et d’être privée de vous pendant mes couches. Cependant comment les aller faire à Lunéville et y donner cet embarras-là. Je ne sais si je dois assez compter sur les bontés du roi pour croire qu’il le désirât et qu’il me laissât le petit appartement de la reine que j’occupais, car je ne pourrais coucher dans l’aile à cause de l’odeur du fumier, du bruit et de l’éloignement de M. de Voltaire et de vous. Je crains que le roi ne soit alors à Commercy et qu’il ne voulut pas abréger son voyage. J’accoucherai vraisemblablement à la fin août ou au commencement de septembre au plus tard...

DE MADAME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT
[Paris, avril 1749.]
... Je n’ai point de lettre de vous encore aujourd’hui cela est abominable, cela est d’une dureté et d’une barbarie qui est au-dessus de toute qualification, comme la douleur où je suis est au-dessus de toute expression. Ne soyez pas cependant excédé de mes lettres; Si je n’en reçois pas la première poste, je ne vous écrirai plus...
Saint-Lambert

DE MADAME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT
Trianon, 29 avril 1749.
... Peut-être serai-je assez faible pour vous aimer et pour accoucher à Lunéville, quand même vous n’iriez pas à Nancy, mais je serais malheureuse et tourmentée, et je vous tourmenterais. Il n’y a que ce sacrifice qui puisse remettre le calme dans mon coeur et je ne vois aucune raison de me le refuser...

DE MME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT.
[Paris,] 18 mai 1749.
Non, il n’est pas possible à mon coeur de vous exprimer combien il vous adore, l’impatience extrême où je suis de me rejoindre à vous pour ne vous quitter jamais... Ne me reprochez pas mon Newton, j’en suis assez punie, je n’ai jamais fait de plus grand sacrifice à la raison que de rester ici pour le finir; c’est une besogne affreuse et pour laquelle il faut une tête et une santé de fer. Je ne fais que cela, je vous jure, et je me reproche bien le peu de temps que j’ai donné à la société depuis que je suis ici. Quand je songe que je serais actuellement avec vous...



MME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT.
[Paris, 20] mai 1749.
Mon départ ne dépend pas absolument de moi, mais de Clairaut et de la difficulté de ce que je fais; j’y sacrifie tout, jusqu’à ma figure; je vous prie de vous en souvenir, si vous me trouvez changée. Savez-vous la vie que je mène depuis le départ du roi? Je me lève à neuf heures, quelquefois à huit; je travaille jusqu’à trois, je prends mon café à trois heures, je reprends le travail à quatre, je quitte à dix pour manger un morceau seule. Je cause jusqu’à minuit avec M. de Voltaire, qui assiste à mon souper, et je reprends le travail à minuit, jusqu’à cinq heures. Quelquefois j’attends après M. Clairaut, et j’emploie le temps à mes affaires et à revoir mes épreuves. Madame du Deffand, M. de Voltaire, tout le monde sans exception, est refusé pour souper, et je me suis fait une loi de ne plus souper dehors pour pouvoir finir. Je conviens que si j’avais mené cette vie depuis que je suis à Paris, j’aurais fini à présent, mais j’ai commencé par avoir beaucoup d’affaires: je me suis livrée à la société, le soir; je croyais que la journée me suffirait. J’ai vu qu’il fallait ou renoncer à aller accoucher à Lunéville, ou perdre le fruit de mon travail, au cas que je meure en couches... Ma santé se soutient merveilleusement, je suis sobre et je me noie d’orgeat, cela me soutient, mon enfant remue beaucoup, et se porte à ce que j’espère aussi bien que moi...(...)
Je ne puis rien aimer que ce que je partage avec vous, car je n’aime pas Newton, au moins; je le finis par raison et par honneur, mais je n’aime que vous... Je prie madame de B[oufflers] de garder mon fils, sous prétexte de comédies, il ne ferait que vous embarrasser à Cirey.
 
le château de Lunéville
En août 1749, Emilie revient à Lunéville, toujours accompagnée de Voltaire. L'accouchement est proche. Saint-Lambert se montre pour sa part toujours aussi distant.

DE MME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT.
[Août 1749.]
Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi quand vous êtes parti m’impatientait! que mon coeur avait de choses à vous dire! Vous m’avez traitée bien cruellement, vous ne m’avez pas regardée une seule fois; je sais bien que je dois encore vous en remercier, que c’est décence, discrétion, mais je n’en ai pas moins senti la privation; je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m’aimez; je les cherche partout, et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble; les miens n’ont plus rien à regarder. Je suis d’une impatience extrême de savoir si vous monterez la garde demain?... Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi, songez qu’un jour est tout pour moi; et je n’ai pas besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne; mais un jour passé avec vous vaut mieux qu’une éternité sans vous. Je ferai mon possible pour n’avoir pas d’humeur ce soir; mais comment ferais-je pour qu’on ne s’aperçoive pas de l’inquiétude et du malaise de mon âme, car c’est le mot qui peut rendre mon état. Ne jugez point de moi par ce que j ai été, je ne voulais pas vous aimer à cet excès, mais à présent que je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer assez. Si vous ne m’aimez pas moins, si mes torts n’ont pas affaibli cet amour charmant, sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien sûre qu’il n’existe personne d’aussi heureuse que moi, mais je vous avoue que je le crains. Rassurez-moi, mon coeur en a besoin; la moindre diminution dans vos sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ç’a été ma faute, que sans Paris vous auriez toujours été le même. Songez que mon amour, que les chagrins que vous m’avez faits en voulant me quitter et par la crainte de ces grenadiers, m’ont assez punie; je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre heureux, si vous pouvez m’aimer encore comme vous m’avez aimée. Je n’ai rien trouvé de mieux à vous envoyer que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les, je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie. 

DE MME DU CHÂTELET AU MARQUIS DE SAINT-LAMBERT.
Samedi 30 août 1749.
Vous me connaissez bien peu; vous rendez bien peu justice aux empressements de mon coeur, si vous croyez que je puisse être deux jours sans avoir de vos lettres, lorsqu’il m’est possible de faire autrement. Vous êtes d’une confiance sur la possibilité de monter vos gardes en arrivant, qui ne s’accorde guère avec l’impatience avec laquelle je supporte votre absence. Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne m’en aperçois souvent pas; mais quand je vous ai perdu, je ne vois plus rien qu’en noir. J’ai encore été aujourd’hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre est si terriblement tombé, j’ai si mal aux reins, je suis si triste ce soir, que je ne serais point étonnée d’accoucher cette nuit, mais j’en serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir. Je vous ai écrit hier huit pages, vous ne les recevrez que lundi. Vous n’articulez point si vous reviendrez mardi, et si vous pourrez éviter d’aller à Nancy au mois de septembre. Ne me laissez pas d’incertitude, je suis d’une affliction et d’un découragement, qui m’effrayeraient si je croyais aux pressentiments. Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n’en connaîtra pas le prix si bien que moi. Dites bien au prince que vous n’irez plus à Haroue avant mes couches, je ne le souffrirais pas. J’ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l’esprit et dans toute ma personne dont mon coeur seul est préservé. Ma lettre qui est à Nancy vous plaira plus que celle-ci; je ne vous aimais pas mieux, mais j’avais plus de force pour vous le dire, il y a moins de temps que je vous avais quitté! Je finis parce que je ne puis plus écrire.

Emilie accouche d'une fille dans la nuit du 4 septembre. Le 9 septembre, elle est prise de fièvre et meurt au cours de la nuit qui suit. Avant de la porter en terre, Mme de Boufflers retire de sa main la bague qui contient le portrait de Saint-Lambert...

lundi 11 août 2014

Mme du Châtelet vue par Sainte-Beuve (2)

Critique littéraire et écrivain, Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a notamment brossé les portraits des grandes salonnières du XVIIIè siècle. 

 

Si vous êtes femme, si vous êtes sage, et si votre coeur, tout en prenant feu, se donne encore le temps de choisir, écoutez un conseil: n’aimez ni Voltaire, ni Jean-Jacques, ni Goethe, ni Chateaubriand ; si par hasard il vous arrive de rencontrer de tels grands hommes sur votre chemin. Aimez... qui donc? Aimez qui bonnement et pleinement vous le rende, aimez qui ait à vous offrir tout un coeur, n’eût-il aucun nom célèbre et ne s’appelât-il que le chevalier Des Grieux. Un Des Grieux honnête et une Manon sage, voilà l’idéal de ceux qui savent être heureux en silence: la gloire en tiers dans le tête-à-tête ne fait que tout gâter. 
Emilie du Châtelet

     Mais, nous autres moralistes, nous en parlons bien aise et les choses de la vie ne se règlent pas en si parfaite mesure. Mme du Châtelet aime Voltaire, et, en se rendant compte de tout à elle-même, elle passe outre, elle est entraînée. Au fond, il aime mieux (et elle le sait bien) donner jour à sa Métaphysique et la produire en lumière, que de la sacrifier sans bruit à l’amour et au bon sens: c’est bien là l’homme de lettres dans sa vérité de nature. Et elle-même qui se plaint, ne l’aime-t-elle pas un peu pour tout cela, pour « ces lauriers qui le suivent partout? » Elle a beau ajouter: « Mais à quoi lui sert tant de gloire? un bonheur obscur vaudrait bien mieux. » S’il avait choisi et embrassé cette obscurité qu’elle lui désire, elle ne l’aurait peut-être pas choisi lui-même, et sans doute elle l’en aimerait moins.
     Laissons donc aller les choses, et contentons-nous de les voir comme elles sont. Ce fut pourtant là le point par où manqua finalement cette liaison de Mme du Châtelet et de Voltaire: celui-ci fut plus homme de lettres qu’amant. Au fond, Voltaire n’était pas et ne pouvait être un véritable amant. Il n’avait que des admirations d’esprit, et était surtout capable d’amitié. Presque dès le début de sa liaison avec Mme du Châtelet, il put lui dire et lui redire ces vers charmants:
 
Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours...


     Elle acceptait toutefois cette situation inégale, et jusqu’à un certain point pénible; durant des années elle s’y montra constante et fidèle. Ce furent les torts de Voltaire, et, si je puis dire, ses infidélités littéraires, qui la dégagèrent insensiblement. Dès le mois de février 1735, durant ce séjour qu’il fait en Hollande, elle a à se plaindre de lui; il a bien plus à coeur de publier ses oeuvres et sa philosophie, coûte que coûte, que de revenir vers l’amie qui l’appelle et qui l’implore:
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     « Il est affreux d’avoir à me plaindre de lui, écrit Mme du Châtelet à d’Argental; c’est un supplice que j’ignorais. S’il vous reste encore quelque pitié pour moi, écrivez-lui; il ne voudra point rougir à vos yeux: je vous le demande à genoux... Si vous aviez vu sa dernière lettre, vous ne me condamneriez pas; elle est signée, et il m’appelle Madame! C’est une disparate si singulière, que la tête m’en a tourné de douleur. »

     Ses torts en ce genre se renouvelèrent quelques années après. En 1738, par exemple, au moment où Mme de Grafigny tomba à Cirey, Voltaire était dans une de ces crises et de ces quintes littéraires qui « altéraient tout à fait la douceur charmante de ses moeurs. » Un libelle de l’abbé Des Fontaines l’avait tellement mis hors de lui, qu’il voulait, à chaque poste où il recevait des lettres, partir pour Paris, voir les ministres, le lieutenant-criminel, présenter requête, porter plainte, que sais-je? poursuivre à extinction sa vengeance. Mme du Châtelet ne pouvait réussir à lui rendre le calme et à lui persuader que le bonheur de deux êtres choisis, qui cultivent ensemble la philosophie et les lettres, ne saurait dépendre de misérables insultes parties de si bas. Le paradis terrestre de Cirey était devenu un enfer de tracasseries et d’inquiétudes: " En vérité il est bien dur, disait-elle, de passer sa vie à batailler dans le sein de la retraite et du bonheur. Mon Dieu, s’il nous croyait tous deux (d’Argental et elle), qu’il serait heureux!"
Mme de Graffigny
     Ce fut bien pis quand, trois ou quatre années plus tard, pendant le séjour qu’ils font à Bruxelles à l’occasion du procès de Mme du Châtelet, Voltaire lui échappe complètement pour la politique. Il s’était avisé de se faire donner une mission secrète de la part du ministère français auprès du roi de Prusse. Je ne sais quelle ambition diplomatique, la tentation d’une autre carrière, peut-être le simple attrait de la nouveauté, le tiennent à ce moment; il part, il court les petites principautés; il va de Berlin à Brunswick, à Baireuth (octobre 1743): « Il est ivre absolument, il est fou des Cours et d’Allemagne. » Le roi de Prusse est évidemment le grand rival de Mme du Châtelet à cette heure; singulier rival, ajoute-t-elle amèrement. Elle reste des semaines entières sans nouvelles de son ami; elle n’apprend plus ses marches et démarches que par les Gazettes; son coeur est froissé:
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     « Que de choses à lui reprocher! et que son coeur est loin du mien!... Avoir à me plaindre de lui est une sorte de supplice que je ne connaissais pas... Tout ce que j’ai éprouvé depuis un mois détacherait peut-être toute autre que moi; mais, s’il peut me rendre malheureuse, il ne peut diminuer ma sensibilité... Son coeur a bien à réparer avec moi, s’il est encore digne du mien. »

     Évidemment, et quoi qu’elle en dise, elle se détache. Ces pénibles impressions purent s’adoucir et se recouvrir durant les années suivantes, quand Voltaire, son premier caprice épuisé, parut être rentré dans le cercle magique de Cirey; mais il en demeura une conviction triste et acquise au fond du coeur de Mme du Châtelet. Nous en retrouvons la trace et le témoignage dans un petit Traité qu’elle écrivit vers ce temps sur le Bonheur.
     Ce petit Traité, qui renferme des réflexions fermes et hautes, des remarques fines, et rendues dans un style net et vif, avec un vrai talent d’expression, a un défaut: il est sec et positif; il a ce cachet de crudité qui déplaît tant au milieu des meilleures pages du XVIIIe siècle, et qui fait que la sagesse qu’on y prêche n’est pas la véritable sagesse. Oh! que le souffle de Platon semble donc loin, et que sa grâce divine est envolée! Pour être heureux, dit Mme du Châtelet, il faut « s’être défait des préjuges, être vertueux, se bien porter; avoir des goûts et des passions, être susceptible d’illusion. » Elle commence par poser en principe « que nous n’avons rien à faire en ce monde qu’à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. » Cela peut être vrai philosophiquement; mais, présentée de cette manière et avec cette crudité, une telle proposition, sous forme de théorème, a un air peu moral et tout physique qui déplaît, et presque qui offense. Mme du Châtelet distingue fort entre les préjugés et les illusions; elle veut supprimer les uns et conserver les autres. L’illusion lui semble nécessaire; elle veut qu’on se la donne; que, loin de la dissiper, « on épaississe le vernis qu’elle met sur la plupart des objets. » Mais le propre de l’illusion, c’est qu’elle est et qu’elle ne se donne pas. L’arc-en-ciel léger qu’elle jette sur les choses ressembla-t-il donc jamais à une couche plus ou moins épaisse de vernis qu’on y met à volonté? Mme du Châtelet croit les passions nécessaires au bonheur; à défaut de passions, elle demande au moins des goûts. Parmi ces passions et ces goûts, dont elle raisonne très bien et en parfaite connaissance de cause, il en est qu’elle introduit à côté des autres presque sur un pied d’égalité, et qui déplaisent, tels que la gourmandise, le jeu. Elle parle de l’amour avec vérité, avec justesse, mais sans ce tact délicat qui le respecte. Elle insiste fort sur la direction positive qu’il faut se tracer et suivre, sans regret, sans repentir, sans plus regarder en arrière une fois qu’on s’est dit d’aller; il faut partir d’où l’on est et vouloir ce qu’on veut: « Décidons-nous, dit-elle en concluant, sur la route que nous voulons prendre pour passer notre vie, et tâchons de la semer de fleurs. » Tâchons, en effet; mais cet effort se marque trop, et ce propos si déterminé de semer des fleurs est tout fait pour les empêcher d’éclore. En général, ce qui manque dans tout ce morceau sur le Bonheur, c’est quelques-unes de ces fleurs mêmes dont parle l’Hippolyte d’Euripide, fleurs encore tout humides de rosée, et qui ont été cueillies dans la prairie qui arrose la pudeur.
   
la traduction de Newton
  Mme du Châtelet met au premier rang des conditions du bonheur, de se bien porter; c’est juste, mais elle le dit en physicienne et sans charme. Simonide le disait mieux dans des vers dont voici le sens: « La santé est le premier des biens pour l’homme mortel; le second, c’est d’être beau de nature; le troisième, c’est d’être riche sans fraude; et le quatrième, c’est d’être dans la fleur de jeunesse entre amis. » Ces traités où la théorie s’évertue à démontrer les machines et les industries de détail du bonheur, et à inventer à grand-peine ce qui naît de soi-même dans la saison, me rappellent encore un joli mot de D’Alembert, et qui ne sent pas trop le géomètre: « La philosophie s’est donné bien de la peine, dit-il, pour faire des Traités de la vieillesse et de l’amitié, parce que la nature fait toute seule les traités de la jeunesse et de l’amour. »
     Il est pourtant des endroits bien sentis dans le Traité de Mme du Châtelet: elle y parle dignement de l’étude, qui « de toutes les passions, est celle qui contribue le plus à notre bonheur; car c’est celle de toutes qui le fait le moins dépendre des autres. » Elle indique avec élévation, et comme dans un lointain où elle aspire, le noble but de la gloire. Elle y parle très bien aussi, nudité à part, et d’une manière vive et sentie, de l’amour; elle le proclame le premier des biens s’il est donné de l’atteindre, le seul qui mérite qu’on lui sacrifie l’étude elle-même. Elle dirait presque ici comme le poète:
Il est, il serait tout, s’il ne devait finir!

     Elle se trace l’idéal de deux personnes « qui seraient faites à tel point l’une pour l’autre, qu’elles ne connussent jamais la satiété ni le refroidissement. » Mais un tel accord de deux êtres si à l’unisson lui semble trop beau: « Un coeur capable d’un tel amour, dit-elle, une âme si tendre et si ferme, semble avoir épuisé le pouvoir de la Divinité; il en naît une en un siècle; il semble que d’en produire deux soit au-dessus de ses forces, ou que, si elle les avait produites, elle serait jalouse de leurs plaisirs si elles se rencontraient. » Et, se rabattant alors à une liaison moins égale et moins haute, elle estime que l’amour peut encore nous rendre heureux à moins de frais; « qu’une âme sensible et tendre est heureuse par le seul plaisir qu’elle trouve à aimer. » Ici, elle pense évidemment à elle-même; elle se flatte d’avoir reçu du Ciel une de ces âmes tendres et immuables (voilà le coin d’illusion), qui savent se contenter d’une seule passion, même quand elle n’est plus partagée, et qui restent à jamais fidèles à un souvenir:
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     « J’ai été heureuse pendant dix ans, avoue-t-elle, par l’amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés tête à tête avec lui, sans aucun moment de dégoût et de langueur. Quand l’âge et les maladies ont diminué son goût, j’ai été longtemps sans m’en apercevoir: j’aimais pour deux; je passais ma vie entière avec lui, et mon coeur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d’aimer et de l’illusion de se croire aimé. Il est vrai que j’ai perdu cet état si heureux, et que ce n’a pas été sans qu’il m’en ait coûté bien des larmes. »

     En écrivant ces pages, elle se flattait encore qu’elle tiendrait bon dans ce qu’elle appelait l’immutabilité de son coeur, et que le sentiment paisible de l’amitié, joint à la passion de l’étude, suffirait à la rendre heureuse. Elle avait quarante ans sonnés, et, stoïcienne, géomètre comme elle l’était, elle pouvait se croire au port, lorsqu’étant allée passer avec Voltaire une partie des années 1747 et 1748 à Commercy et à Lunéville, à la petite Cour de Lorraine, voici en deux mots ce qui arriva.
     Elle y rencontra, dans la société de la marquise de Boufflers, un homme de trente ans, fin, agréable, spirituel, bien que d’un esprit assez sec et aride, connu seulement alors par une Épître à Chloé, assez jolie pièce dans le genre sensuel; c’était M. de Saint-Lambert. Il fut galant près d’elle; elle oublia pour lui ses réflexions philosophiques, ou plutôt elle s’en ressouvint: sentant renaître en elle la passion, elle la prit au mot, et, mettant ses principes en action, elle s’y livra. Les conséquences de cette liaison nouvelle sont assez connues; il s’ensuivit l’aventure à demi grotesque, indécente et funeste, qui occupa tant la société d’alors, et qui amena la mort de Mme du Châtelet, à Lunéville, six jours après son accouchement, le 10 septembre 1749.
St Lambert
     Dans un remarquable travail sur Mme du Châtelet, Mme Louise Colet a publié quelques lettres d’elle à Saint-Lambert, ainsi que des réponses de celui-ci. Ces lettres de Mme du Châtelet, il faut l’avouer, sont charmantes et vraiment tendres; il semble que, sous l’empire d’un sentiment vrai, il se soit fait en elle une sorte de renouvellement de pensée et de rajeunissement. Ce n’est pas qu’elle ne voie au fond à qui elle a affaire en Saint-Lambert; il est jeune, il est léger, elle se méfie:
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     « Vous connaissez les goûts vifs, lui écrit-elle un jour en partant, mais vous ne connaissez point encore l’amour. Je suis sûre que vous serez aujourd’hui plus gai et plus spirituel que jamais à Lunéville, et cette idée m’afflige indépendamment de toute inquiétude. Si vous ne devez m’aimer que faiblement, si votre coeur n’est pas capable de se donner sans réserve, de s’occuper de moi uniquement, de m’aimer enfin sans bornes et sans mesure, que ferez-vous donc du mien?... Vous m’écrirez sans doute, mais vous prendrez sur vous pour m’écrire... J’ai bien peur que votre esprit ne fasse bien plus de cas d’une plaisanterie fine, que votre coeur d’un sentiment tendre; enfin, j’ai bien peur d’avoir tort de vous trop aimer. Je sens bien que je me contredis, et que c’est là me reprocher mon goût pour vous. Mais mes réflexions, mes combats, tout ce que je sens, tout ce que je pense, me prouve que je vous aime plus que je ne dois. »

     Ces lettres à Saint-Lambert sont évidemment d’un coeur plus jeune que celles que nous avons vues, et où elle s’inquiétait si activement de Voltaire. Au souffle d’une passion imprévue, on dirait que cette âme, longtemps contrainte, renaît tout à coup et se réjouit; elle recommence. Il y a des sentiments exprimés avec une extrême délicatesse: « Ma lettre qui est à Nancy vous plaira plus que celle-ci; je ne vous aimais pas mieux, mais j’avais plus de force pour vous le dire: il y avait moins de temps que je vous avais quitté! » La mémoire de Mme du Châtelet avait besoin de la publication de ces Lettres pour se réhabiliter un peu du tort célèbre de cette infidélité dernière.
     Quant aux lettres de Saint-Lambert, elles sont plutôt propres à faire valoir celles de la femme passionnée, mais non pas à justifier son goût pour lui. Il est sec et leste en lui parlant, et sans vraie tendresse; c’est partout un ton pimpant et fringant, un ton de dragon ou de garde française bel-esprit. Il l’appelle mon cher Coeur, il la tutoie perpétuellement; il parle de sa propre mélancolie avec prétention. Enfin c’est la femme, ici, qui se trouve supérieure, comme il arrive si souvent, et elle ne marque son infériorité qu’en se méprenant dans l’objet de son choix.
     L’éclat de l’accident de Mme du Châtelet commença la réputation de Saint-Lambert et le lança brillamment dans le monde. L’impression de cette mort sur Voltaire fut vive et fait honneur à sa sensibilité. Son secrétaire Longchamp nous a raconté dans le plus grand détail la manière dont il prit dès l’origine toute cette aventure, sa colère dès l’abord, et sa fureur de se voir trompé, puis sa résignation à demi risible, à demi touchante. La perte de Mme du Châtelet lui arracha de vraies larmes, interrompues bientôt par quelques-uns de ces mots vifs, pétulants et sensés, comme il ne pouvait s’empêcher d’en dire, et qui donneraient envie de lui appliquer, en le parodiant, un mot d’Homère: il pleurait tout en éclatant de rire. Ainsi, deux ou trois jours après cette mort, comme il s’inquiétait fort d’une bague que portait la marquise, et où devait se trouver son portrait sous le chaton, Longchamp lui dit qu’il avait eu la précaution, en effet, de retirer cette bague, mais que le portrait qu’elle renfermait était celui de M. de Saint-Lambert: « O ciel! s’écrie Voltaire en levant et joignant les deux mains, voilà bien les femmes! J’en avais ôté Richelieu, Saint-Lambert m’en a chassé; cela est dans l’ordre; un clou chasse l’autre: ainsi vont les choses de ce monde. »
     Mme du Châtelet avait à peine fermé les yeux, que Voltaire écrivait à Mme du Deffand, avant toute autre personne, pour lui annoncer cette mort: « C’est à la sensibilité de votre coeur que j’ai recours dans le désespoir où je suis. » Rappelons-nous le portrait satirique; en vérité, l’ami au désespoir s’adressait bien!
     La mort de Mme du Châtelet brisa l’existence de Voltaire et la remit en question. Privé de l’amie qui le fixait et qui tenait pour lui le gouvernail, il ne savait plus que devenir ni à quoi se rattacher. Il fut près de faire un coup de tête. Sa première idée était de se retirer à l’abbaye de Sénones, auprès de dom Calmet, pour s’enfoncer dans l’étude; sa seconde idée fut d’aller en Angleterre auprès de lord Bolingbroke, pour se livrer à la philosophie. Il prit d’abord un parti plus sage, qui était de venir à Paris causer de Mme du Châtelet avec Argental et le duc de Richelieu, et de se distraire en faisant jouer devant lui ses tragédies dans sa propre maison. Mais les cajoleries du roi de Prusse, que Mme du Châtelet avait conjurées de son mieux tant qu’elle avait vécu, revinrent le tenter; il n’y résista plus, et il alla faire, à l’âge de cinquante-six ans, cette triste et dernière école de Prusse, après laquelle seulement il reparut moins agité et, en apparence, un peu plus sage.

samedi 9 août 2014

Mme du Châtelet vue par Sainte-Beuve (1)

Critique littéraire et écrivain, Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a notamment brossé les portraits des grandes salonnières du XVIIIè siècle. 
 
Sainte Beuve
Aujourd’hui, je continuerai de parler de Voltaire et de son amie Mme du Châtelet, qui s’offre à nous comme inséparable de lui durant quinze ans. Je n’ai pu que la montrer en passant dans le récit de Mme de Grafigny, et par les côtés les moins avantageux. Mme du Châtelet n’était pas une personne vulgaire; elle occupe dans la haute littérature et dans la philosophie un rang dont il était plus aisé aux femmes de son temps de sourire que de le lui disputer. L’amour, l’amitié que Voltaire eut pour elle était fondé sur l’admiration même, sur une admiration qui ne s’est démentie à aucune époque; et un homme comme Voltaire n’était jamais assez amoureux pour que l’esprit chez lui pût être longtemps la dupe du coeur. Il fallait donc que Mme du Châtelet eût de vrais titres à cette admiration d’un juge excellent, et c’est un premier titre déjà que de l’avoir su à ce point retenir et charmer.
Emilie du Châtelet
     Elle était de son nom Mlle de Breteuil, née en 1706. de douze ans plus jeune que Voltaire. Elle eut une éducation forte, et apprit le latin dès l’enfance. Mariée au marquis du Châtelet, elle vécut d’abord de la vie de son temps, de la vie de Régence, et le duc de Richelieu put l’inscrire sur la liste de ses brillantes conquêtes. Voltaire, qui l’avait rencontrée de tout temps, ne se lia étroitement avec elle qu’après son retour d’Angleterre vers 1733. Il avait trente-neuf ans, et Mme du Châtelet vingt-sept. Leurs esprits se convinrent et s’éprirent. La mission de Voltaire, à ce moment, était de naturaliser en France les idées anglaises, les principes philosophiques qu’il avait puisés dans la lecture de Locke, dans la société de Bolingbroke; mais surtout, ayant apprécié la solidité et l’immensité de la découverte de Newton, et rougissant de voir la France encore amusée à de vains systèmes, tandis que la pleine lumière régnait ailleurs, il s’attacha à propager la vraie doctrine de la connaissance du monde, à laquelle il mêlait des idées de déisme philosophique. Mme du Châtelet était femme à le seconder, que dis-je ? à le précéder dans cette voie.
     Elle aimait les sciences exactes et s’y sentait poussée par une véritable vocation. S’étant mise à étudier les mathématiques, d’abord avec Maupertuis, et ensuite plus à fond avec Clairaut, elle y fit des progrès remarquables et dépassa bientôt Voltaire, qui se contentait de l’admirer sans pouvoir la suivre. Mme du Châtelet publia des Institutions de Physique, où elle s’est plu à exposer les idées particulières de Leibniz; mais son grand titre est d’avoir traduit en français le livre immortel des Principes de Newton; elle y a joint un Commentaire algébrique, auquel Clairaut a mis la main. Ainsi en inscrivant son nom au bas de l’oeuvre de Newton elle semblait appeler déjà la méthode d’exposition de M. de Laplace. Quel honneur pour une femme de pouvoir glisser son nom entre de tels noms!
Maupertuis
 Cet honneur-là, Mme du Châtelet, de son vivant, l’aurait payé un peu cher, si elle avait été sensible aux railleries et aux épigrammes. Autrefois, la belle Hypatie, célèbre mathématicienne et astronome, avait été lapidée à Alexandrie par le peuple. Mme du Châtelet, qui était moins belle, à ce qu’il semble, et qui n’avait pas non plus toutes les vertus d’Hypatie, ne fut point lapidée comme elle, mais elle essuya les fines moqueries de ce monde où elle vivait, le plus spirituel des mondes et le plus méchant. Je ne crois pas qu’il existe en français de page plus sanglante, plus amèrement et plus cruellement satirique, que le Portrait de Mme du Châtelet, de la divine Émilie, tracé par Mme du Deffand (une amie intime), et qui commence par ces mots: « Représentez-vous une femme grande et sèche, sans etc., etc. » (ndlr : pour le portrait complet, voir en bas de page) C’est chez Grimm qu’il faut lire ce Portrait, qui a été mutilé et adouci ailleurs; on n’ose en rien transcrire, de peur de brûler le papier. Il semble avoir été tracé par une Furie à froid, qui sait écrire, et qui grave chaque trait en trempant sa plume dans du fiel ou dans du vitriol. Le mot impitoyable, à chaque ligne, est trouvé. On refuse à la pauvre victime, non seulement le naturel de ses qualités, mais même celui de ses défauts. Le trait final est aussi le plus perfide et le plus humiliant; on l’y montre comme s’attachant à tout prix à la célébrité de M. de Voltaire: « C’est lui qui la rend l’objet de l’attention du public et le sujet des conversations particulières; c’est à lui qu’elle devra de vivre dans les siècles à venir, et, en attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent. »
     Pour compléter la satire, il faut joindre à ce Portrait de Mme du Châtelet, par Mme du Deffand, les Lettres de Mme de Staal (De Launay) à la même Mme du Deffand, où nous est représentée si au naturel, mais si en laid, l’arrivée de Mme du Châtelet et de Voltaire, un soir chez la duchesse du Maine, au château d’Anet: « Ils apparaissent sur le minuit comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés. » Ils défraient la société par leurs airs et leurs ridicules, ils l’irritent par leurs singularités; travaillant tout le jour, lui à l’histoire, elle à Newton, ils ne veulent ni jouer, ni se promener: « Ce sont bien des non-valeurs dans une société où leurs doctes écrits ne sont d’aucun rapport. » Mme du Châtelet surtout ne peut trouver un lieu assez recueilli, une chambre assez silencieuse pour ses méditations:
     « Mme du Châtelet est d’hier à son troisième logement, écrit, Mme de Staal; elle ne pouvait plus supporter celui qu’elle avait choisi; il y avait du bruit, de la fumée sans feu, il me semble que c’est son emblème. Le bruit, ce n’est pas la nuit qu’il l’incommode, à ce qu’elle m’a dit, mais le jour, au fort de son travail; cela dérange ses idées. Elle fait actuellement la revue de ses Principes; c’est un exercice qu’elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s’échapper, et peut-être s’en aller si loin, qu’elle n’en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance; c’est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Elle préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne se montrer qu’à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants qui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée. »
    
Mme de Staal-Delaunay
On a le ton de cette satire sous la plus fine et la plus spirituelle des plumes féminines. En lisant ces Lettres de Mme de Staal à Mme du Deffand, on ne peut s’empêcher pourtant de remarquer, au milieu de cette société la plus civilisée et la plus douce en apparence, de quelle nature triste est cette gaieté dénigrante de deux femmes qui s’ennuient, quel vide intellectuel et moral suppose une telle médisance plus désoeuvrée encore que méchante, quelle sécheresse amère et stérile! Il était temps, à la fin, que le feu du ciel tombât et prît à toute cette paille sèche pour renouveler la terre.
     Mme du Châtelet échappait du moins à ces misères du dehors, et ses nobles études, ses hautes distractions mêmes, la mettaient à l’abri des petites vues où se consumaient autour d’elle des esprits si distingués. Voltaire se trompait peut-être et avait le bandeau sur les yeux quand il écrivait: « Jamais personne ne fut si savante qu’elle, et jamais personne ne mérita moins qu’on dît d’elle: C’est une femme savante... Les dames qui jouaient avec elle chez la reine étaient bien loin de se douter qu’elles fussent à côté du Commentateur de Newton: on la prenait pour une personne ordinaire. » Mais il a raison quand il ajoute: « Tout ce qui occupe la société était de son ressort, hors la médisance. Jamais on ne l’entendit relever un ridicule. Elle n’avait ni le temps ni la volonté de s’en apercevoir; et quand on lui disait que quelques personnes ne lui avaient pas rendu justice, elle répondait qu’elle voulait l’ignorer. » Quand les mathématiques de Mme du Châtelet n’auraient servi qu’à lui donner cette supériorité morale, c’était quelque chose.
     Nous pouvons la juger directement par des lettres d’elle, par des écrits de morale où elle se peint. Laissons donc les anecdotes, renvoyons-y les curieux, et écoutons ses paroles. Dès les premiers temps de l’étroite liaison de Mme du Châtelet et de Voltaire (1734), celui-ci, ayant pris l’alarme sur un avis qui lui était venu, avait cru devoir partir de Cirey en plein hiver, et était passé pour plus de sûreté en Hollande. Mme du Châtelet, dans l’ardeur de son inquiétude, écrit au tendre ami de son ami, à M. d’Argental, pour qu’il éclaircisse l’affaire et qu’il ménage le retour de celui sans qui elle ne peut vivre. Ces Lettres, publiées en 1806 par M. Hochet, sont touchantes et parfois admirables de ton et de passion; on y sent, dès les premiers mots, la femme qui aime:
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    « Je suis à cent cinquante lieues de votre ami, et il y a douze jours que je n’ai eu de ses nouvelles. Pardon, pardon; mais mon état est horrible...
     « Il y a quinze jours que je ne passais point sans peine deux heures loin de lui; je lui écrivais alors de ma chambre à la sienne; et il y a quinze jours que j’ignore où il est, ce qu’il fait; je ne puis pas même jouir de la triste consolation de partager ses malheurs. Pardonnez-moi de vous étourdir de mes plaintes; mais je suis trop malheureuse. »
     On craint un danger, mais on ne sait pas bien lequel. Mme du Châtelet soupçonne que cette menace pourrait bien avoir été un coup monté contre elle, pour effrayer Voltaire, pour l’éloigner et déconcerter leur bonheur. On voit dans chacune de ses lettres combien elle se méfie de la sagesse du poète quand il est loin d’elle, abandonné sans conseil à toutes ses irritations, à ses premiers mouvements et à ses pétulances: « Croyez-moi, dit-elle à d’Argental, ne le laissez pas longtemps en Hollande; il sera sage les premiers temps, mais souvenez-vous qu’il est peu de vertus qui résistent sans cesse. »
     Si elle avait lu La Fontaine autant que Newton, elle citerait, pour le coup, ces vers charmants du bonhomme qui vont si bien à Voltaire et à toute la race:
 
Puis fiez-vous à rimeur qui répond
D’un seul moment! Dieu ne fit la sagesse
Pour les cerveaux qui hantent les neuf Soeurs;
Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire,
Quelque jargon plein d’assez de douceurs, 
Mais d’être sûrs ce n’est là leur affaire.
     
Elle ne cesse de lui faire recommander, par d’Argental, la sagesse et l’incognito. L’incognito à Voltaire, cet homme, cet enfant amoureux de la célébrité! On voit combien elle tient à la vie et au bonheur avec lui, à un bonheur pour toujours. Elle craint qu’il ne s’accoutume là-bas à se passer d’elle; la liberté a de grands charmes, et les libraires hollandais aussi, ces libraires qui vous tentent de tout imprimer et de tout dire. Elle a l’idée fixe qu’il soit sage là-bas, et ne se permette rien de trop dans ses Éditions de Hollande, afin de pouvoir revenir ensuite et de jouir ensemble de la félicité à Cirey: « Surtout qu’il n’y mette pas le Mondain! » (Charmant Mondain! c’était une affaire d’État alors, et l’avenir d’un homme en dépendait.) — « Il faut à tout moment, s’écrie-t-elle, le sauver de lui-même, et j’emploie plus de politique pour le conduire que tout le Vatican n’en emploie pour retenir la Chrétienté dans ses fers. » Ce dernier trait est au moins solennel et peut sembler disproportionné, mais c’est ainsi que raisonne la passion. Tout à côté, Mme du Châtelet parlera de lui comme d’un enfant, avec sollicitude, avec tendresse: « Nous sommes quelquefois bien entêté, dit-elle en souriant, et ce démon d’une réputation que je trouve mal entendue ne nous quitte point. » Dans ces lettres à d’Argental, nous retrouvons la Mme du Châtelet passionnée et tendre, celle que Voltaire nous a si bien peinte en deux mots, un peu philosophe et bergère.
le château de Cirey
     Elle a des accents vrais, et dont l’excès même ne déplaît pas. Dans un moment elle s’exagère les périls; son imagination va jusqu’à se représenter Voltaire peu en sûreté même en Hollande: « Je ne sais, écrit-elle à d’Argental, si vous daignerez me rassurer sur cette crainte, vous penserez que je deviens folle. Je suis un avare à qui l’on a arraché tout son bien, et qui craint à tout moment qu’on ne le jette dans la mer. »
     Voltaire continue en Hollande de faire des imprudences et d’obéir à sa nature; il envoie au Prince royal de Prusse (qui va être le grand Frédéric) un manuscrit sur la Métaphysique, et cette Métaphysique, si elle s’imprime, est de telle sorte qu’elle peut perdre à jamais son homme. Mme du Châtelet sent la faute; elle s’en plaint à d’Argental avec tristesse, avec éloquence:
     Si un ami de vingt ans lui demandait ce manuscrit, il devrait le lui refuser; et il l’envoie à un inconnu et prince! Pourquoi, d’ailleurs faire dépendre sa tranquillité d’un autre, et cela sans nécessité, par la sotte vanité (car je ne puis falsifier le mot propre) de montrer, à quelqu’un qui n’en est pas juge, un ouvrage où il ne verra que de l’imprudence? Qui confie si légèrement son secret, mérite qu’on le trahisse; mais moi, que lui ai-je fait pour qu’il fasse dépendre le bonheur de ma vie du Prince royal? Je vous avoue que je suis outrée. »
     C’est là une plainte d’amante qui est dans son droit; mais, au même moment, elle l’aime; elle l’appelle « une créature si aimable en tout point; » elle ne voit que lui dans l’univers, et le proclame sans trop de prévention « le plus bel ornement de la France. » Il lui échappe quelque part ce mot heureux: « Pour moi, je crois que les gens qui le persécutent ne l’ont jamais lu. » Elle est évidemment séduite et sous le charme: l’amour, pour entrer là, a pris le chemin de l’esprit.
     Une réflexion pourtant se présente, et elle-même n'était pas sans se la faire: quelle témérité d’aller confier son bonheur, sa destinée, tout son avenir comme femme, à un homme de lettres, aussi homme de lettres que Voltaire, à un poète aussi poète, et à la merci, chaque matin, de son tempérament irritable Le sort des deux êtres unis se trouvait ainsi toujours remis au hasard d’une vanité ou d’une pétulance.
Voltaire
     À propos de ces perpétuels dérangements que les incartades de Voltaire apportaient dans l’existence de Mme du Châtelet, les bonnes âmes d’alors ne tarissaient pas; on la plaignait hautement; le président Hénault, un des meilleurs amis, écrivait un jour à Mme du Deffand: « La pauvre du Châtelet devrait faire mettre, dans le bail de toutes les maisons qu’elle loue, la clause de toutes les folies de Voltaire. Véritablement, il est incroyable que l’on soit si inconsidéré. »
     Elle était plus à plaindre que lui en effet, même dans leurs infortunes à tous deux; elle avait moins de quoi se consoler. Il y a un joli mot de Saint-Lambert, autre homme de lettres s’il en fut, et qui s’y connaissait. On plaignait devant lui Jean-Jacques Rousseau qui avait été forcé de fuir: « Ne le plaignez pas trop, dit-il, il voyage avec sa maîtresse la Réputation. » Cette maîtresse-là est toujours la rivale, plus ou moins secrète, de l’autre maîtresse qui croit régner. 
( à suivre)

Voici le portrait qu'a laissé Mme du Deffand d'Emilie du Châtelet (Correspondance Littéraire, 1777)
Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-semées et extrêmement gâtées.  Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir: frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles. Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons ; on est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas.

Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d'être princesse ; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi, mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. On dirait que l'existence de la divine Émilie n'est qu'un prestige ; elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'était pas qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions ; son impolitesse et son inconsidération, à l'état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante ; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être : il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières ; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent.

mardi 20 août 2013

Emilie du Châtelet

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Emilie du Châtelet
A l'âge de 15 ans, la future Emilie du Châtelet traduisait déjà l'Enéide de Virgile ; deux ans plus tard, elle lisait Locke dans le texte. Passionnée par les sciences, notamment par la physique, elle fera paraître sa première publication en 1738, concourant au prix de l'Académie avec un mémoire sur le feu. Ses Institutions de physique, son Analyse de la philosophie de Leibniz et enfin sa traduction des Principes de Newton auraient dû lui attirer l'estime et la reconnaissance des grands esprits de son temps.
Il n'en fut rien...
Comme le rappelle Elisabeth Badinter dans son Emilie, Emilie ou l'ambition féminine, si le XVIIIè siècle accepte la complémentarité de l'homme et de la femme, la nature de celle-ci lui ordonne avant tout d'enfanter et de materner. Doté de la force physique et du pouvoir de la raison, l'homme se chargera pour sa part des choses de l'esprit...
Tout au plus concède-t-on à la femme le droit de s'adonner aux genres littéraires les plus bas, à savoir le roman ou encore les récréations poétiques.
L'ambition scientifique d'Emilie du Châtelet fut quasi unaniment raillée, comme en témoigne ce portrait qu'en fit la Marquise du Deffand dans un numéro de la Correspondance Littéraire (en 1777) 



"Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge; échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir: frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s’est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d’ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons; on est venu à dire qu’elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n’en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d’être princesse; elle l’est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi, mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l’on a presque oublié qu’elle est femme de condition. On dirait que l’existence de la divine Émilie n’est qu’un prestige: elle a tant travaillé à paraître ce qu’elle n’était pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions; son impolitesse et son inconsidération, à l’état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante ; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n’auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu’elle voulait l’être : il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c’est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C’est lui qui la rend l’objet de l’attention du public et le sujet des conversations particulières; c’est à lui qu’elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent."