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vendredi 23 mai 2025

Rousseau sur Radio France

 Rousseau sur Radio France

 



Episode 1: Rousseau, trouble-fête au sein des Lumières : Blaise Bachofen, Mai Lequan

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Episode 2 : L'intimité amoureuse, le refuge de Rousseau : Christophe Martin, Quentin Biasiolo

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jeudi 19 décembre 2019

La démocratie, vue par Rousseau


A certaines heures, il devient essentiel de lire Rousseau. Ci-dessous, quelques passages du Contrat Social

 



CHAPITRE IV.
De la Démocratie.


A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l’on voit aisément qu’il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en principes que quand les fonctions du Gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autorité ; ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier les affaires, qui les y amène naturellement.
D’ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement ? Premièrement, un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres : secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et les discussions épineuses : Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité : Enfin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse à la vanité ; il ôte à l’Etat tous ses Citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion. (…)



CHAPITRE XV.
Des Députés ou Représentants.

Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des Citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au Conseil ? ils nomment des Députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des réprésentants pour la vendre.
C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave ; il est inconnu dans la Cité. Dans un Etat vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent : Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.
Mieux l’Etat est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des Citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais Gouvernement nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre ; parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’Etat, que m’importe ? on doit compter que l’Etat est perdu.
L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des Etats, les conquêtes, l’abus du Gouvernement ont fait imaginer la voie des Députés ou Représentants du peuple dans les assemblées de la Nation. C’est ce qu’en certains pays on ose appeler le Tiers-Etat. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang, l’intérêt public n’est qu’au troisième.
La Souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. 

samedi 12 mars 2016

Rousseau vu par Grimm

Décrété de prise de corps en 1762, Rousseau fut contraint de fuir le royaume et de se réfugier en Suisse, puis en Angleterre.
Après huit années d'errance, le Genevois obtint l'autorisation de revenir à Paris.
Au grand dam de ses anciens amis philosophes, effrayés du contenu de ces Confessions que le Genevois venait d'achever. Dans la Correspondance Littéraire, Melchior Grimm reprit aussitôt sa campagne de dénigrement et de calomnie... 

*** 



JUILLET 1770
Retour de J.-J. Rousseau à Paris : son mariage, son changement de costume, inconvénients de sa popularité. 

J.-J. Rousseau (...) est à Paris depuis environ un mois avec sa gouvernante, Mlle Le Vasseur, dont il a enfin fait sa femme. Il a quitté la casaque arménienne et repris l’habit français. 
Rousseau habillé à l'arménienne
On a fait à cette occasion un conte impertinent qui calomnie la vertu de Mme Jean-Jacques, et encore plus le goût de celui qui aurait péché avec elle. On prétend que son mari, l’ayant surprise in flagrante avec un moine, quitta l’habit arménien sur-le-champ, disant qu’il avait voulu se distinguer jusqu’à présent à l’extérieur des autres, ne se croyant pas un homme ordinaire; mais qu’il voyait bien qu’il s’était trompé, et qu’il était dans la classe commune. Je crois que l’espérance de revenir à Paris a eu plus de part à ce changement d’habit que les fredaines de Mme Rousseau. On n’aurait jamais obtenu la permission de reparaître ici pour l’Arménien, mais on a déterminé M. le procureur général à laisser Jean-Jacques en habit français à Paris. La seule condition que ce magistrat ait exigée, c’est de ne plus écrire, ou du moins de ne rien faire imprimer. Le retour de cet homme singulier dans une ville où il a passé la plus grande partie de sa vie, et qui seule lui convient dans l’univers, a fourni pendant quelques jours un sujet de conversation à Paris. Il s’est montré plusieurs fois au café de la Régence, sur la place du Palais-Royal; sa présence y a attiré une foule prodigieuse, et la populace s’est même attroupée sur la place pour le voir passer. On demandait à la moitié de cette populace ce qu’elle faisait là; elle répondait que c’était pour voir Jean-Jacques. On lui demandait ce que c’était que Jean-Jacques; elle répondait qu’elle n’en savait rien, mais qu’il allait passer. On fit cesser cette représentation en exhortant M. Rousseau à ne plus paraître ni à ce café, ni dans aucun autre lieu public; et, depuis ce temps-là, il s’est tenu plus retiré. En effet, il suffirait d’une mauvaise tête parmi nos seigneurs les conseillers des enquêtes et requêtes pour le dénoncer, et obliger le procureur général de poursuivre le décret de prise de corps qui subsiste toujours, ce qui forcerait le pauvre Jean-Jacques à s’éloigner de nouveau; mais, en évitant la trop grande publicité, il ne sera pas dans ce cas-là. Il va d’ailleurs beaucoup dans le monde, chez les belles dames; il a déposé sa peau d’ours avec l’habit arménien, et il est redevenu galant et doucereux. Il va souper aussi chez Sophie Arnould, avec l’élite des petits-maîtres et des talons-rouges, et il paraît que c’est Rulhière qu’il a choisi pour conducteur. 
l'actrice Sophie Arnould
Quant au métier, ayant renoncé à celui des lettres jusqu’à nouvel ordre, il a repris la profession de copiste de musique; il convient qu’il a été mauvais copiste autrefois, parce que, dit-il, il avait alors la manie de composer des livres; mais actuellement qu’il est revenu dans son bon sens, il prétend n’avoir pas son pareil; il lui faut, dit-il encore, gagner quinze cents livres par an avec ses copies pour être à son aise.

mardi 8 mars 2016

Sauvons le musée Jean-Jacques Rousseau

J'ai humé l'air de ces lieux au moment d'écrire la comédie des masques et le voile déchiré.
Je relaie donc la pétition et l'appel à souscription.


Jean-Jacques Rousseau a habité Montmorency de 1756 à 1762. Il y a écrit ses œuvres majeures :  Du Contrat Social, La nouvelle Héloïse, Emile ou de l’Education...
La commune de Montmorency n’a jamais cessé d’honorer sa mémoire en édifiant notamment plusieurs monuments et en lui dédiant un musée à la fin du 19e siècle.
En 1952, soutenue financièrement par la Ville de Genève, la commune de Montmorency installe définitivement ce musée dans la maison occupée par le philosophe de 1757 à 1762. Au fil des ans et grâce au soutien d’associations et des Montmorencéens, puis du Département, de la Région et de l’Etat, ce musée est devenu le fleuron culturel de la commune. Sa renommée a largement dépassé les frontières de Montmorency.

Le musée Jean-Jacques Rousseau a reçu en 2004 l’appellation Musée de France. Il a été labellisé Maison des Illustres en 2011.
Pourtant, depuis fin 2013, sous l’impact des mesures coercitives prises par l’administration de la commune sans aucune concertation, la situation de ce musée n’a cessé de se dégrader et son avenir est aujourd’hui menacé. 
Son budget a été divisé par 3, ses effectifs ont été réduits de moitié. Aucun autre service de la commune n’a été impacté à ce niveau, loin s’en faut.
Au stade actuel, le musée n’est plus ouvert aux visiteurs que sur rendez-vous et il ne reçoit plus le public le dimanche. Il n’a désormais plus les moyens de remplir ses missions, et en particulier sa mission éducative. Ses obligations légales ne peuvent plus être respectées.
Sous l‘effet d’intimidations, de menaces de sanction, de mesures non concertées, de déni des métiers, de pressions etc., tous les agents du musée sont désormais en grande souffrance et sont pour leur quasi-totalité en arrêt maladie. Cette souffrance au travail, bien que reconnue par le Maire, n’a fait l’objet d’aucune mesure palliative et ce malgré tous les efforts déployés depuis plus d’un an par le STM-CGT pour y remédier (droit d’alerte, CHS-CT extraordinaires…).
Rien ne peut valablement expliquer ni justifier un tel comportement de l’administration de la commune.
Madame le Maire, nous vous demandons :
-         Que la souffrance des agents du musée soit enfin prise en compte et traitée efficacement ;
-          Que la commune redonne au musée les moyens humains et financiers indispensables à son bon fonctionnement, à son rayonnement, et à un service public de qualité ;
-     Que l’administration de la commune renoue avec la concertation et le dialogue qui ont prévalu jusqu’en 2013 ;
-          Qu’elle gère à nouveau le musée en regard de ses missions et obligations légales, en coordination avec ses personnels, son comité scientifique et les services compétents de l’Etat.
Le STM-CGT Mars 2016
le musée

dimanche 6 mars 2016

Eloge funèbre de Louise d'Epinay


Peu après la mort de Louise d'Epinay en 1783,  la Correspondance Littéraire de Jakob Meister et Melchior Grimm rendit un vibrant hommage à l'égérie des Lumières...
 
Louise d'Epinay
Louise-Florence Pétronille Tardieu d’Esclavelles, veuve de M. Lalive d'Epinay, était la fille d'un homme de condition tué au service du Roi. La fortune qu'il lui avait laissée était fort médiocre. On crut devoir récompenser les services rendus par le père en faisant épouser à sa fille un des plus riches partis qu'il y eût alors dans la finance, et en lui donnant pour dot un bon de fermier général. Elle passa donc les premières années qu'elle vécut dans le monde au sein de la plus grande opulence, entourée de toutes les illusions dont la richesse peut enivrer une jeune personne, et plus à Paris sans doute que partout ailleurs. Ce beau songe ne tarda pas à s'évanouir; les folles dépenses, l'extrême frivolité du caractère et de la conduite de M. d'Epinay eurent bientôt dérangé cette superbe fortune. Son père, pour en sauver les débris, se vit obligé de substituer la plus grande partie de ses biens, et, voulant empêcher aussi que sa belle-fille ne devînt tôt ou tard la victime des extravagances de son mari, ce fut lui-même qui, avant de mourir, exigea qu'elle s'en fit séparer, en prenant toutes les mesures qu'il crut les plus propres à lui assurer une existence convenable.
Ce fut dans les jours brillants de sa jeunesse et de sa fortune que commencèrent ses liaisons avec Jean-Jacques Rousseau. Il en fut très amoureux, comme il n'a jamais manqué de l'être de toutes les femmes qui avaient bien voulu l'admettre dans leur société. Elle le combla de bienfaits non seulement avec toute la délicatesse de l'amitié la plus tendre, mais encore avec cette recherche particulière de soins et d'attentions que semblait exiger la sauvagerie très originale du philosophe. Il en parut d'abord profondément touché; mais peu de temps après, se croyant en droit d'être jaloux de son ami M. de Grimm il paya sa bienfaitrice de la plus noire ingratitude, et l'homme qu'il se crut préféré ne fut plus à ses yeux que le plus injuste et le plus perfide des hommes. C'est avec les traits d'une si odieuse calomnie que, osant les peindre l'un et l'autre dans ses Confessions, il n'a pas craint de laisser sur sa tombe le monument atroce d'une haine inconcevable, ou plutôt celui de la plus cruelle et de la plus sombre de toutes les folies.
Jeune, riche, jolie, intéressante, remplie de grâces et d'esprit, comment madame d'Epinay aurait-elle manqué de la seule perfection qui pût la faire jouir de tous ces avantages? De vains préjugés affecteraient peut-être d'en défendre sa mémoire ; un sentiment plus juste ne désavouera point le souvenir de ce qui honora également son cœur et sa raison. Le moyen peut-être de donner la plus haute idée de son mérite, ce serait de supposer un moment la vérité de tout ce que l'envie et la malignité osèrent reprocher à sa jeunesse. Il en faudrait admirer davantage et la force d'âme avec laquelle ses propres efforts surent réparer si complètement le tort d'une éducation trop frivole, et les rares vertus qui purent l'élever ensuite au degré d'estime et de considération dont elle jouit dans un âge plus avancé. Il est vrai qu'un des traits les plus marqués de son caractère, c'était une constance, une énergie de résolution qui l'emportait sur toutes les faiblesses de l'habitude, sur tous les emportements de la plus vive sensibilité, et suppléait même pour ainsi dire aux forces et au courage épuisés par une longue suite de chagrins et de souffrances.
On l'a vue dix ans de suite accablée des maux les plus douloureux, ne supporter la vie qu'à force d'opium, mourir et ressusciter vingt fois sans cesser de mettre à profit les intervalles où ce cruel état la laissait respirer, pour remplir tous les devoirs de la tendresse maternelle et tous ceux de l'amitié la plus empressée et la plus active. Au milieu des tourments d'une existence aussi frêle que pénible, on l'a vue conduire elle-même ses propres affaires et celles de ses enfants, rendre service à tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, s'intéresser vivement à ce qui se passait autour d'elle dans le monde, dans les arts et dans la littérature, élever sa petite-fille comme si c'eût été l'unique soin de sa vie entière, écrire un des meilleurs ouvrages qui aient encore paru à l'usage de l'enfance, faire de la tapisserie, des nœuds, des chansons, recevoir ses amis, leur écrire, et ne pas manquer encore un seul jour de faire une toilette aussi soignée que son âge et l'état de sa santé pouvaient le permettre. On eût dit que, se sentant mourir tous les jours, elle avait pris à tâche de dérober chaque jour à la mort une partie de sa proie; c'était une étincelle de vie que l'occupation continuelle de ses sentiments et de ses pensées ne cessait d'agiter et de nourrir. Ce qui distinguait particulièrement l'esprit de madame d'Epinay, c'était une droiture de sens fine et profonde. Elle avait peu d'imagination; moins sensible à l'élégance qu'à l'originalité, son goût n'était pas toujours assez sûr, assez difficile ; mais on ne pouvait guère avoir plus de pénétration, un tact plus juste, de meilleures vues avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit. Sa conversation se ressentait un peu de la lenteur et de la timidité naturelle de ses idées; elle avait même une sorte de réserve et de sécheresse, mais qui ne pouvait éloigner ni l'intérêt ni la confiance. Jamais on ne posséda si bien peut-être l'art de faire dire aux autres, sans effort, sans indiscrétion, ce qu'il importe ou ce qu'on désire de savoir. Rien de ce qui se disait en sa présence n'était perdu, et souvent il lui suffisait d'un seul mot pour donner à la conversation le tour qui pouvait l'intéresser davantage. Sa sensibilité était extrême, mais intérieure et profonde; à force d'avoir été réprimée, elle n'éclatait plus que faiblement. Dans les peines, dans les chagrins dont sa santé était le plus sensiblement altérée, son humeur semblait à peine l'être. Au-dessus de tous les préjugés, personne n'avait mieux appris qu'elle ce qu'une femme doit d'égards à l'opinion publique même la plus vaine. Elle avait pour nos vieux usages et pour nos modes nouvelles la complaisance et la considération que leur empire aurait pu attendre d'une femme ordinaire. Quoique toujours malade et toujours renfermée chez elle, on la voyait assez attentive à mettre exactement la robe du jour. Sans croire à d'autres catéchismes qu'à celui du bon sens, elle ne manqua jamais de recevoir ses sacrements de la meilleure grâce du monde, quelque pénible que lui fût cette triste cérémonie, toutes les fois que la décence ou les scrupules de sa famille parurent l'exiger. On s'est permis de soupçonner qu'il pouvait y avoir autant de force d'esprit à les recevoir ainsi qu'à les refuser, comme ont fait tant de grands philosophes.
Grimm et Diderot : l'amant et l'ami de Louise
Madame d'Epinay n'avait aucune espèce de fausse pruderie; mais, trop frappée du danger attaché quelquefois aux plus légères impressions, elle pensait que les premières habitudes d'une jeune personne ne pouvaient être d'une retenue trop austère, et peut-être portait-elle ce principe jusqu'à l'exagération. Voici quelques traits d'un portrait qu'elle fit d'elle-même en 1756; elle avait alors trente ans. « Je ne suis point jolie, je ne suis cependant pas laide. (Elle avait de très beaux yeux et des cheveux parfaitement bien plantés qui donnaient à son front une physionomie fort piquante.) Je suis petite, maigre, très bien faite. J'ai l'air jeune sans fraîcheur, noble, doux, vif, spirituel et intéressant. Mon imagination est tranquille, mon esprit est lent, juste, réfléchi, sans suite. J'ai dans l'âme de la vivacité, du courage, de la fermeté, de l'élévation et une excessive timidité.... Je suis vraie sans être franche. J'ai de la finesse pour arriver à mon but; mais je n'en ai aucune pour pénétrer les projets des autres. (Elle en avait donc beaucoup acquis.) Je suis née tendre et sensible, constante et point coquette. La facilité avec laquelle on m'a vue former des liaisons et les rompre m'a fait passer pour inconstante et capricieuse. L'on a attribué à la légèreté et à l'inconséquence une conduite souvent forcée, dictée par une prudence tardive et quelquefois par l'honneur. Il n'y a qu'un an que je commence à me bien connaître. Mon amour-propre, sans me faire concevoir la folle espérance d'être parfaitement sage, me fait prétendre à devenir un jour une femme d'un grand mérite. » Jamais espérance ne fut mieux remplie, jamais prétention ne fut mieux justifiée. Elle n'a point laissé d'autre ouvrage qu'une suite encore imparfaite des Conversations d'Emilie, beaucoup de Lettres, et l'ébauche d'un long Roman.   ...
le traité pédagogique


mercredi 23 décembre 2015

Correspondance Littéraire : la mort de Rousseau

Périodique manuscrit destiné à l'aristocratie étrangère, la Correspondance Littéraire servit notamment à diffuser les thèses soutenues par le clan des encyclopédistes. 
Voici comment fut racontée la mort de Jean-Jacques Rousseau, le traître à la cause, au mois de juillet 1778
Jean-Jacques et Thérèse, à Ermenonville

La mort de J.-J. Rousseau.

L’opinion généralement établie sur la nature de la mort de J.-J. Rousseau n’a pas été détruite par une lettre que nous aurons l’honneur de vous envoyer sur cet événement, et qui est d’un médecin de Paris, M. Le Bègue de Presle, son ami. On persiste à croire que notre philosophe s’est empoisonné lui-même. Ce que nous savons de très bonne part, c’est qu’il avait eu pendant son séjour en Angleterre, et depuis, des accès de mélancolie très fréquents et accompagnés de convulsions extraordinaires; que, dans cet état, il fut plusieurs fois sur le point de se tuer. L’embarras de sa position, devenue plus fâcheuse qu’elle ne l’avait jamais été, l’inquiétude que lui causait la publication prétendue de ses Mémoires, soit qu’ils lui eussent été dérobés, soit qu’il les eût livrés lui-même, soit qu’il ne fût qu’effrayé des bruits répandus à ce sujet, l’abandon où l’avait réduit son humeur sauvage, tout cela avait altéré sensiblement sa tête. Cette âme naturellement susceptible et défiante, victime d’une persécution peu cruelle à la vérité, mais du moins fort étrange, aigrie par des malheurs qui furent peut-être son propre ouvrage, mais qui n’en étaient pas moins réels, tourmentée par une imagination qui exagérait toutes ses affections comme tous ses principes, plus tourmentée peut-être encore par les tracasseries d’une femme qui, pour demeurer seule maîtresse de son esprit, avait éloigné de lui ses meilleurs amis en les lui rendant suspects; cette âme, à la fois trop forte et trop faible pour porter tranquillement le fardeau de la vie, voyait sans cesse autour d’elle des abîmes et des fantômes attachés à lui nuire. Il n’y a pas loin sans doute de cette disposition d’esprit à la folie, et l’on ne peut guère appeler autrement la persuasion où il était depuis longtemps, et dont il était plus frappé encore depuis quelques mois, que toutes les puissances de l’Europe avaient les yeux sur lui et lui faisaient l’honneur de le regarder comme un monstre fort dangereux et qu’il fallait tâcher d’étouffer. Il s’était mis dans la tête qu’il y avait une ligue très puissante formée contre lui; et les chefs de cette ligue à Paris étaient, selon lui, par un assez bizarre assemblage, M. le duc de Choiseul, M. le docteur Tronchin, M. de Grimm et M. d’Alembert. (...) S'il croyait avoir à se plaindre de tous les souverains et de tous les ministres de l'Europe, il était encore plus mal avec les philosophes, et les prêtres étaient peut-être en dernier lieu ceux dont il attendait le moins de haine. Il était fermement convaincu qu'on avait cherché à soulever la populace de Paris contre lui. Il ne sortait guère de sa maison sans croire rencontrer des gens apostés pour épier ses démarches et pour saisir le moment de le faire lapider. Il soupçonnait l'univers entier et jusqu'aux Savoyards du coin, prétendant que pour l'humilier ils lui refusaient les services qu'ils offrent à tout le monde, Tous ces traits nous ont été rapportés par un homme tendrement attaché à M. Rousseau, et pénétré de l'état où il le voyait sans aucune espérance de le guérir. Sur tout objet étranger à la manie dont nous venons de parler, son esprit conserva jusqu'à la fin toute sa force et toute son énergie. (...)
le tombeau d'Ermenonville

jeudi 10 septembre 2015

Voltaire, par Pierre Milza

Parue en 2007 chez Perrin, cette nouvelle biographie de Voltaire s'est révélée assez décevante. Bien que volumineux (tout de même 900 pages), l'ouvrage devient étrangement allusif et timide, quand ce n'est pas mutique, au moment d'aborder les épisodes les moins glorieux de l'existence du poète. 

Ainsi, pour revenir à une affaire complexe dont on a souvent parlé sur ce blog, la querelle Voltaire/Rousseau est expédiée en une dizaine de pages... Pierre Milza en envisage brièvement les causes ("deux figures opposées et complémentaires des Lumières") avant d'évoquer la tournure que prend ce conflit lors du séjour de Rousseau à Môtiers. Il referme aussitôt le dossier, se hasardant du bout des lèvres à suggérer une possible "jalousie (de Voltaire) à l'égard d'un confrère qui a commencé à mordre sur sa propre notoriété, avec l'immense succès éditorial de sa Nouvelle Héloïse".
Des années qui ont suivi, marquées par l'acharnement de Voltaire à discréditer Rousseau, Pierre Milza ne dit quasiment rien. On découvre bien (p. 684) une allusion à "la paranoïa de Jean-Jacques, toujours à l'affût d'une explication de ses infortunes par l'existence d'un complot contre sa personne", et plus loin l'aveu que "tout cela ne grandit pas le philosophe de Ferney", mais rien de plus...
Rien de ces innombrables injonctions faites aux philosophes parisiens de "s'assembler pour le dégrader" (lettre à d'Alembert de sept. 1766) car "il faut couper un membre gangrené"(lettre à Marmontel de nov. 1766). Rien non plus de ce cri de triomphe une fois l'ennemi à terre : "On peut, sur le fumier où il est couché et où il grince des dents contre le genre humain, lui jeter du pain s'il en a besoin ; mais il a fallu le faire connaître, et mettre ceux qui peuvent le nourrir à l'abri de ses morsures" (Notes sur la Lettre à Hume de déc.1766).
Bien au contraire, Pierre Milza va jusqu'à prétendre : "Sans vouloir disculper à tout prix Voltaire de certaines bassesses, on se doit de rappeler que, dans la guerre qu'il mène contre Rousseau, tous les coups bas ne viennent pas du même côté..." (p.686)
Un combat à armes égales, en somme, puisque les deux assaillants auraient usé des mêmes "coups bas" pour éreinter l'adversaire... 
On connaît déjà ceux de Voltaire : son immense réseau de correspondants à travers l'Europe, une influence demeurée intacte sur l'intelligentsia parisienne, et surtout un art consommé du pamphlet (de la diffamation ?) pour mettre les rieurs de son côté. 
Mais Rousseau ? On compterait sur les doigts d'une main ses derniers soutiens et protecteurs après son séjour en Angleterre. Nul relais, ni dans les gazettes, ni dans l'opinion parisienne. Quant aux brochures et autres libelles anonymes, on n'en trouvera nulle trace dans son oeuvre, et pour cause...
Ce que Pierre Milza qualifie de "guerre" s'apparente en fait à une mise à mort en bonne et due forme...
Etrange mansuétude de la part d'un historien qui en fait par ailleurs des tonnes lorsqu'il s'agit de vanter le combat du patriarche de Ferney contre "l'obscurantisme judiciaire" ou le "fanatisme religieux" (p. 617). Pour séduisants qu'ils soient, ces mots fourre-tout sont trop souvent mis au service d'un prêt-à-penser dont le grand public se satisfera sans doute, mais qui laissera les autres sur leur faim...
Voltaire et Rousseau
  

mardi 8 septembre 2015

Jean-Jacques Rousseau contre Voltaire | Au cœur de l’histoire | Europe 1

  

Franck Ferrand en compagnie de Bernard Cottret et de Catherine Golliau pour parler de Rousseau.
A prendre les Confessions au pied de la lettre, on ne percevra jamais que le masque du Genevois...
 

dimanche 6 septembre 2015

Yves Vargas : la critique du capitalisme par Rousseau




Une approche originale de la pensée du philosophe genevois, mise en parallèle avec celle de Bernard Mandeville (1670-1733), l'un des premiers penseurs du capitalisme.

Mandeville
 


mercredi 6 mai 2015

Rousseau vu par Melchior Grimm (2)


La Correspondance littéraire, philosophique et critique était un périodique français manuscrit destiné à quelques têtes couronnées étrangères. Elle fut publiée de 1747 à 1793. Fondée par Raynal sous le titre Nouvelles littéraires, elle fut reprise en 1753 par Melchior Grimm qui lui donnera son titre de Correspondance littéraire, philosophique et critique.
Longtemps proche de Jean-Jacques Rousseau, Grimm sera l'un des principaux acteurs du "complot" destiné à discréditer le philosophe genevois.
Voici comment il réagit, en 1762, au décret de prise de corps qui frappa Rousseau après la publication de l'Emile.
(les notes en gras sont de moi)
 
Melchior Grimm
M. Rousseau a été malheureux à peu près toute sa vie. Il avait à se plaindre de son sort, et il s’est plaint des hommes. Cette injustice est assez commune, surtout lorsqu’on joint beaucoup d’orgueil à un caractère timide. On souffre de la situation heureuse de son voisin, et l’on ne voit pas que son malheur ne changerait rien à notre infortune. On flatte dans le commerce journalier ceux avec lesquels on vit, et l’on se dédommage de cette gêne en disant des injures au genre humain. J’avoue que je n’ai point trop bonne opinion de ceux qui se plaignent sans cesse des hommes: à coup sur ils sont injustes dans leurs prétentions. Je ne puis me vanter d’un sort très heureux; il me serait même aisé de me faire une assez longue liste de malheurs, dont quelques-uns influeront vraisemblablement sur le reste de ma vie; mais je ne puis me dissimuler qu’ils sont presque tous l’ouvrage du sort, et que la méchanceté des hommes n’y a influé en rien. Je conviens avec une secrète joie que je n’ai éprouvé, de la part des hommes, que de la bonté, de l’intérêt et des bienfaits, et que, si j’ai été en butte à la malveillance de quelques méchants, j’ai à leur opposer un grand nombre d’hommes généreux qui ont pris plaisir à mon bonheur et qui ont mis une partie de leur satisfaction dans l’accomplissement de la mienne. Je suis persuadé que tout homme juste et modeste sera obligé, quant à lui, de rendre cette justice au genre humain. J’ignore si ceux qui sont constitués dans les premières dignités, et exposés aux traits de l’envie et de la jalousie, éprouvent plus que les autres la méchanceté des hommes; mais les hommes ne font pas le mal pour le mal. Eh! quel profit auraient-ils à s’acharner au malheur d’un particulier qui n’a rien à démêler avec eux? 
( Le "monstre", le "faux frère", le "Judas de la confrérie"... C'est ainsi que Diderot et ses amis nommaient Rousseau. Deux ans plus tard, Voltaire faisait paraître l'abominable Sentiment des Citoyens)
le libelle de Voltaire

Un des grands malheurs de M. Rousseau, c’est d’être parvenu à l’âge de quarante ans sans se douter de son talent. Dans son jeune âge, il avait appris pendant quelque temps le métier de graveur. Son père, ayant eu le malheur de tuer un homme, fut obligé de se sauver de Genève, où il travaillait en horlogerie, et abandonna ses enfants. Jean-Jacques fut recueilli par une femme de condition de Savoie, appelée Mme la baronne de Warens. Elle lui fit abjurer la religion protestante et eut soin de son éducation. Cette femme avait la fureur de l’alchimie, qui l’a ruinée; elle vit, je crois, encore dans une grande pauvreté. Le sort ayant, je ne sais comment, conduit M. Rousseau à Paris, il s’attacha à M. de Montaigu, qui, ayant été nommé à l’ambassade de Venise, l’y mena comme son secrétaire. M. l’ambassadeur ne passe pour rien moins qu’un homme d’esprit; il n’en trouva pas à son secrétaire, et il s’étonne encore aujourd’hui, de la meilleure foi du monde, de la réputation que M. Rousseau s’est faite par ses écrits. Ces deux hommes n’avaient aucune sorte d’analogie pour rester ensemble; ils se séparèrent bientôt, fort mécontents l’un de l’autre. M. Rousseau revint à Paris, indigent, inconnu, ignorant ses talents et ses ressources, cherchant, dans un délaissement effrayant, de quoi ne pas mourir de faim. Il ne s’occupait alors que de musique et de vers. Il publia une dissertation sur une manière qu’il avait imaginée de noter la musique avec des chiffres. Cette méthode ne prit point, et sa dissertation ne fut lue de personne. Il composa ensuite les paroles et la musique d’un opéra qu’il intitula les Muses galantes, et qui ne put jamais être exécuté. (Grimm ne dit mot du Devin du Village, joué à Fontainebleau en 1752) Il eut, à cette occasion, beaucoup de démêlés avec Rameau, et il conçut un vrai chagrin de n’avoir pu mettre son opéra au théâtre. Cependant il faisait d’assez mauvais vers, dont plusieurs furent insérés dans le Mercure. Il faisait aussi des comédies, dont la plupart n’ont point vu le jour. L’Amant de lui-même, qu’il a fait jouer et imprimer, prouve qu’il n’avait pas la vocation de Molière. Dans le même temps, il s’occupait d’une machine avec laquelle il comptait apprendre à voler; il s’en tint à des essais qui ne réussirent point; mais il ne fut jamais assez désabusé de son projet pour souffrir de sang-froid qu’on le traitât de chimérique . Ainsi ses amis, avec de la foi, peuvent s’attendre à le voir quelque jour planer dans les airs.
(Encore et toujours ces attaques ad hominem. Pour discréditer les écrits, Grimm choisit de s'en prendre à l'homme.)
Au milieu de tous ces essais, il s’était attaché à la femme d’un fermier général, célèbre autrefois par sa beauté . M. Rousseau fut pendant plusieurs années son homme de lettres et son secrétaire. (Rousseau fut effectivement le secrétaire de Louise Dupin) La gêne et la sorte d’humiliation qu’il éprouva dans cet état ne contribuèrent pas peu à lui aigrir le caractère. Le philosophe Diderot, avec lequel il se lia dans ce temps-là, fut le premier à lui dessiller les yeux sur son vrai talent, et l’Académie de Dijon ayant proposé la fameuse question de l’influence des lettres sur les moeurs, M. Rousseau la traita dans un Discours qui fut l’époque de sa réputation et du rôle de singularité qu’il a pris depuis. Jusque-là il avait été complimenteur, galant et recherché, d’un commerce même mielleux et fatigant à force de tournures; tout à coup il prit le manteau de cynique, et, n’ayant point de naturel dans le caractère, il se livra à l’autre excès.
(Grimm laisse entendre que Diderot serait à l'origine du premier Discours, celui sur les sciences et les arts. Pour asseoir son succès, Rousseau se serait par la suite créé un personnage, celui du Diogène "cynique".)
Mais, en lançant ses sarcasmes, il savait toujours faire des exceptions en faveur de ceux avec lesquels il vivait, et il garda, avec son ton brusque et cynique, beaucoup de ce raffinement et de cet art de faire des compliments recherchés, surtout dans son commerce avec les femmes. En prenant la livrée de philosophe, il quitta aussi Mme Dupin et se fit copiste de musique, prétendant exercer ce métier comme un simple ouvrier et y trouver sa vie et son pain: car une de ses folies était de dire du mal du métier d’auteur, et de n’en pas faire d’autre. Je lui conseillai dans ce temps-là de se faire limonadier, et de tenir une boutique de café sur la place du Palais-Royal. Cette idée nous amusa pendant longtemps; elle n’était pas moins extravagante que les siennes, et elle avait l’avantage d’être d’une folie gaie et de lui promettre une fortune honnête. Tout Paris aurait voulu voir le café de J.-J. Rousseau, qui serait devenu le rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre dans les lettres; mais cette folie, ayant un côté utile, fut trop sensée pour être adoptée par le citoyen de Genève. Il alla faire un tour dans sa patrie, d’où il revint assez mécontent au bout de six semaines. Il réabjura, pendant son séjour à Genève, la religion romaine, et se refit protestant. A son retour, il passa deux ou trois années dans la société de ses amis, aussi heureux qu’il pouvait l’être, faisant des livres et se croyant copiste de musique; mais lorsqu’il sentait son bien-être, il n’était plus en lui de s’y tenir. Mme d’Épinay ayant dans la forêt de Montmorency une petite maison dépendante de sa terre, il la persécuta longtemps pour se la faire prêter, disant qu’il ne lui était plus possible de vivre dans cet horrible Paris, et qu’il ne pouvait désormais avoir d’autre asile contre les hommes que les bois et la solitude. 
(Rousseau donne une tout autre version dans les Confessions : "Mme d'Epinay... devint si pressante, employa tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir... qu'enfin elle triompha de mes résolutions."
l'ermitage de Rousseau

Elle ne convenait à personne moins qu’à une tête aussi chaude et à un tempérament aussi mélancolique et aussi impérieux que le sien. Il y devint absolument sauvage; la solitude échauffa sa tête davantage et raidit son caractère contre lui-même et contre ses amis. Il sortit de sa forêt au bout de dix-huit mois, brouillé avec tout le genre humain. C’est alors qu’il s’établit à Montmorency, où il a vécu jusqu’à présent avec une réputation digne de ses talents et de sa singularité. Voilà les principales époques de la vie de cet écrivain célèbre. Sa vie privée et domestique ne serait pas moins curieuse; mais elle est écrite dans la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis, lesquels se sont respectés en ne l’écrivant nulle part.
( Quel ami fait Grimm ! Voltaire ne s'en privera pas, lui, et il répandra les pires infamies sur Rousseau)
On prétend qu’il a passé les derniers jours dans des convulsions de désespoir et de douleur des suites de son ouvrage. Il se croyait à l’abri de toute persécution, étant lié avec des personnes de la première distinction. Il n’avait pas prévu que le Parlement pût lui faire une affaire sérieuse. Je le connais assez pour savoir qu’il sera toute sa vie inconsolable de n’être plus dans un pays dont il se plaisait à exagérer les maux et les abus. On dit qu’il a pris la route de la Suisse. Il n’ira point à Genève : car une de ses inconséquences était d’élever sa patrie aux nues, en la détestant secrètement, et d’aimer passionnément Paris, en l’accablant d’imprécations et d’injures.
Il est étonnant qu’aucun de ses nouveaux amis n’ait prévu l’effet que ferait la Profession de foi du vicaire savoyard dans un moment où tant d’oisifs et de sots n’ont d’existence et d’occupation que celles que leur donne l’esprit de parti. On a tourmenté M. Helvétius pour quelques lignes éparses dans un gros volume. Un mot équivoque causerait aujourd’hui une tracasserie à un philosophe, et M. Rousseau a cru pouvoir impunément imprimer une bien autre profession de foi.
(Citoyen de Genève, protégé par le maréchal de Luxembourg, Rousseau se croyait effectivement à l'abri du Parlement)
Si vous comparez le réquisitoire de maître Omer Joly de Fleury à la Profession de foi du vicaire savoyard, vous trouverez que ces deux personnages se sont trompés de rôle. Le prêtre est rempli de sens et de force qui siéraient si bien à un avocat général, et le magistrat est rempli d’un esprit de capucin qu’on passerait volontiers à un vicaire de Savoie. On a remarqué cependant que ce réquisitoire était fait sans animosité, au lieu que celui que le même avocat général fit, il y a trois ans contre le livre de l’Esprit, voulant envelopper tous les philosophes sous la même condamnation, devait faire trembler, par son fanatisme, pour les progrès de la raison en France et pour la sûreté de ceux qui osaient la professer.
Joly de Fleury, avocat au Parlement de Paris
 
Le réquisitoire contre M. Rousseau n’est qu’une simple et plate capucinade. On lui reproche de ne pas croire à l’existence de la religion chrétienne! On lui prouve qu’elle existe... Tout le monde, excepté moi, a été révolté de cette belle exclamation: « Que seraient des sujets élevés dans de pareilles maximes, sinon des hommes préoccupés du scepticisme et de la tolérance? » Un magistrat proscrire la tolérance! Autant vaudrait garder des moines soi-disant jésuites, dont c’est l’esprit et la vocation. Quant à moi, je dis, à l’exemple de Jésus-Christ Seigneur, pardonne à Omer Joly de Fleury, car il ne sait ce qu’il dit. En effet, si on lui expliquait quelle abominable doctrine il a avancée dans ce passage, je ne doute pas qu’il ne rougit de surprise et de honte; et cela prouve que nos magistrats feraient mieux, pour leur gloire, de se faire faire leurs réquisitoires par quelque philosophe que d’aller répéter en plein Parlement les leçons sifflées par quelque moine cagot ou par quelque janséniste atrabilaire .
dans le livre IV de l'Emile
Les vingt pages qui précèdent la Profession de foi du Vicaire dans le livre de M. Rousseau sont écrites avec un art infini; l’auteur y a déployé tout son talent. La première partie de la Profession de foi est sèche et aride; ce sont exactement des cahiers de philosophie tels qu’on nous les a dictés à l’école, mais à croire que M. Rousseau n’avait que les transcrire, c’est une plate et pauvre philosophie. Il devient intéressant lorsqu’il en vient au christianisme et à la révélation; seulement le naturel et la vérité ne se font jamais sentir dans les ouvrages du citoyen de Genève. Quelle vraisemblance, par exemple, qu’un homme de sens comme le vicaire de Savoie fasse cette longue profession de foi à un petit écolier libertin qui ne saurait avoir assez de curiosité et de patience pour l’écouter, et qui n’est certainement pas en état de le comprendre! Les anciens ne tombent jamais dans ces incongruités, et voilà en grande partie la cause de ce charme qui vous, attache secrètement à la lecture de leurs livres les plus profonds: votre imagination est toujours intéressée.
Il y a encore dans ce troisième volume un beau discours du gouverneur à l’élève au moment de la puberté. Les écarts qui sont tout autour de ce morceau sont aussi fort beaux; mais il faudra vous parler plus au long de ce singulier livre de l’Éducation, et c’est ce que je me propose de faire dans les feuilles suivantes.

mardi 5 mai 2015

Rousseau vu par Melchior Grimm (1)

La Correspondance littéraire, philosophique et critique était un périodique français manuscrit destiné à quelques têtes couronnées étrangères. Elle fut publiée de 1747 à 1793. Fondée par Raynal sous le titre Nouvelles littéraires, elle fut reprise en 1753 par Melchior Grimm qui lui donnera son titre de Correspondance littéraire, philosophique et critique.
Longtemps proche de Jean-Jacques Rousseau, Grimm sera l'un des principaux acteurs du "complot" destiné à discréditer le philosophe genevois.
Voici comment il réagit, en 1762, au décret de prise de corps qui frappa Rousseau après la publication de l'Emile.
(les notes en gras sont de moi)


15 juin 1762.

SUR ROUSSEAU A PROPOS D’EMILE. 

L’orage qui s’est formé à l’apparition du livre de M. Rousseau sur l’éducation n’a pas tardé à éclater. Sur le réquisitoire de M. l’avocat général, le Parlement a décrété l’auteur de prise de corps, en condamnant l’ouvrage au feu. Cet arrêt est du 9 de ce mois, et M. Rousseau s’est sauvé dans la nuit du 8 au 9. On prétend qu’il a pris la route de la Suisse.

Cet écrivain, célèbre par son éloquence et sa singularité, vivait à trois lieues de Paris, dans une petite ville appelée autrefois Montmorency, et aujourd’hui Enghien, parce que c’est la capitale du duché de ce nom, appartenant à la maison de Condé (Rousseau emménagea chez Louise d'Epinay en avril 1756 ; après leur brouille, il s'installera au Petit-Montlouis, puis chez le duc de Luxembourg en mai 1759). La vallée qui s’étend depuis le coteau de cette petite ville jusqu’à la rivière de Seine est une des plus agréables contrées des environs de Paris. Elle est fameuse pour les cerises et d’autres fruits; c’est un jardin de l’étendue de plusieurs lieues, rempli d’habitations délicieuses. A côté de la petite ville de Montmorency est un château qui appartient, je crois, à Mme la duchesse de Choiseul, mais dont la possession à vie a été achetée par M. le maréchal duc de Luxembourg. Depuis plus de quatre ans que J.-J. Rousseau s’était fixé dans ce pays-là, il occupait tantôt sa petite maison de la ville, tantôt un appartement du château.


Il avait quitté tous ses anciens amis, entre lesquels je partageais son intimité avec le philosophe Diderot; il nous avait remplacés par des gens du premier rang (En peu de mots, voilà Rousseau relégué au rang de flagorneur en quête de protecteurs fortunés. Tout l'inverse d'un philosophe indépendant et libre, en somme...). Je ne décide pas s’il a perdu ou gagné au change; mais je crois qu’il a été aussi heureux à Montmorency qu’un homme, avec autant de bile et de vanité, pouvait se promettre de l’être. Dans la société de ses amis, il trouvait de l’amitié et de l’estime; mais la réputation, et plus encore la supériorité de talent qu’il était lui-même obligé de reconnaître à quelques-uns d’entre eux, pouvaient lui rendre leur commerce pénible, au lieu qu’à Montmorency, sans aucune rivalité, il jouissait de l’encens de ce qu’il y a de plus grand et de plus distingué dans le royaume, sans compter une foule de femmes aimables qui s’empressaient autour de lui. Le rôle de la singularité réussit toujours à qui a le courage et la patience de le jouer. J.-J. Rousseau a passé sa vie à décrier les grands; ensuite il a dit qu’il n’avait trouvé des vertus et de l’amitié que parmi eux. Ces deux extrêmes étaient également philosophiques: en m’amusant de ses préventions, je me moquais souvent de lui ("le rôle de la singularité"... Selon Grimm, Rousseau jouait à l'ermite dans l'espoir de faire parler de lui. On retrouvera la même accusation sous la plume de Voltaire, qui nommait son ennemi Diogène) .

Il avait un vilain chien qu’il avait appelé Duc, parce que, disait-il, il était hargneux et petit comme un duc. Lorsqu’il fut au château de Montmorency, il changea le nom de Duc en Turc. Ce déguisement avait quelque chose de lâche; il était plus digne du rôle que le citoyen genevois avait pris de laisser au chien son nom, comme un monument d’un injuste préjugé de son maître. Il pouvait même en faire une sorte d’hommage à M. le duc de Luxembourg, en lui disant: « C’est vous qui m’avez appris à savoir ce que c’est qu’un duc et à rectifier mes idées sur les gens de la cour. » Il est difficile qu’on soit sincèrement indifférent sur les grands, lorsqu’on s’en occupe sans cesse. Le vrai philosophe, en respectant leur rang, les oublie. L’estime est due aux qualités personnelles, et, quoi qu’en dise J.-J. Rousseau, il n’est pas incompatible qu’on soit prince et qu’on ait de grandes vertus. Je me plaisais à le combattre quelquefois avec ses propres armes. 
l'ermitage de Louise d'Epinay, où Rousseau vécut jusqu'en décembre 1757

Un jour il nous conta avec un air de triomphe qu’en sortant de l’opéra, le jour de la première représentation du Devin du village, M. le duc des Deux-Ponts l’avait abordé, en lui disant avec beaucoup de politesse: « Me permettez-vous, monsieur, de vous faire mon compliment? » et qu’il lui avait répondu: « A la bonne heure, pourvu qu’il soit court. » Tout le monde se tut à ce récit. A la fin je pris la parole, et je lui dis en riant: « Illustre citoyen et consouverain de Genève, puisqu’il réside en vous une partie de la souveraineté de la république, me permettez-vous de vous représenter que, malgré la sévérité de vos principes, vous ne sauriez trop refuser à un prince souverain les égards dus à un porteur d’eau, et que si vous aviez opposé à un mot de bienveillance de ce dernier une réponse aussi brusque, aussi brutale, vous auriez à vous reprocher une impertinence des plus déplacées? » Depuis il a dit, au château de Montmorency, des philosophes le mal qu’il disait autrefois des grands; mais je ne sais si ceux-ci défendaient les philosophes comme les philosophes les avaient défendus.(...) à suivre

samedi 31 janvier 2015

Grands textes du XVIIIè siècle (1)

 Rousseau, le Contrat Social (1762)

 Pour Rousseau, la souveraineté est l'exercice de la volonté générale, d'une volonté citoyenne consciente de l'intérêt général. Cette souveraineté est inaliénable. Elle ne saurait donc être confiée à des représentants. Les révolutionnaires passeront cette précision sous silence...



Diderot, article "autorité politique", Encyclopédie (1751)

D'où vient l'autorité du roi ? Depuis Louis XIV, il était entendu qu'elle était d'origine divine. Se référant au droit naturel, Diderot envisage pour sa part une autre hypothèse.



Voltaire, article "guerre", Dictionnaire philosophique (1764)
Voltaire met son talent de rhéteur au service d'une dénonciation de la guerre (celle dite de 7 ans vient de s'achever) et condamne au passage l'attitude de l'Eglise ainsi que celle des philosophes métaphysiciens.