vendredi 31 décembre 2010

Julie de Lespinasse (3)

Le hasard veut que ce soit chez Claude-Henri Watelet (lointain ancêtre du fondateur des éditions Télémaque) qu'au mois de juin 1772, Julie fait la connaissance du colonel Guibert. Ce dernier vient de publier son Essai général de tactique, futur bréviaire de Napoléon, dans lequel il expose ses thèses sur la stratégie militaire. Beau parleur, séducteur, il est alors l'un des hommes les plus recherchés de Paris. Voltaire dira même de lui : " Des âmes comme celles de Guibert ne sont pas de leur siècle et trouvent à peine chez leurs contemporains quelques âmes de leurs trempes qui les comprennent."
Cette rencontre fait forte impression sur Julie, qui écrit aussitôt à son ami Condorcet : "Il me plaît beaucoup ; son âme se peint dans tout ce qu'il dit ; il a de la force et de l'élévation. Il ne ressemble à personne."
En dépit de ses sentiments pour Mora, et presque malgré elle, Julie entre en correspondance avec Guibert, qui voyage alors en Europe. Ses premiers courriers laissent déjà entrevoir cette jalousie funeste qui grandit en elle, puisque Guibert connait alors une liaison finissante avec Mme de Montsauge : "Vous m'aviez assuré que vous n'étiez plus amoureux de cette femme et que vous aviez l'âme si libre, si dégagée de tout sentiment que votre plus vif désir était de vous marier." Une autre lettre, datée de l'été 1773, montre combien Julie pressent le malheur qui ne va pas tarder à la frapper : " Je me suis trompée, ou vous êtes créé pour faire le bonheur d'une âme vaine et le désespoir d'une âme sensible. Je plaindrais une femme sensible dont vous seriez le premier objet ; sa vie se consumerait en craintes et en regrets." Insensiblement, et comme en réponse à l'indifférence de Guibert, les propos de Julie se font plus intimes : "A peine trouvez-vous dans votre mémoire la trace des affections qui vous animaient les derniers jours que vous avez passés à Paris... Plût au ciel que vous fussiez mon ami ou ne vous avoir jamais connu !" (juillet 73). Ou encore : " Je pense que c'est un malheur dans ma vie que cette journée que j'ai passée il y a un an à Moulin-Joli (chez Watelet). Je déteste, j'abhorre  la fatalité qui m'a poussée à vous écrire ce premier billet."
Julie sent naître en elle ce sentiment qui la perdra bientôt. Comment pourrait-elle aimer deux hommes à la fois, elle qui n'a jamais connu l'amour de sa vie ?
A la fin de l'été 73, Guibert annonce son retour à Paris. Julie le revoit aussitôt, elle ne peut s'en empêcher. Et le militaire va bientôt céder à l'empressement de la salonnière. Début 74, lors d'une soirée qu'ils passent ensemble dans la loge de Julie à l'opéra, Guibert et elle "burent la coupe du délicieux poison." Elle lui écrira peu de temps après ces autres mots magnifiques : " De tous les instants de ma vie, 1774 - Mon ami, je souffre, je vous aime et je vous attends."
Triste coïncidence, car dans le même temps, à quelques centaines de kilomètres de là, Mora connaît une nouvelle attaque de son mal, presque fatale. Jamais Julie ne se pardonnera son comportement. En 1775, elle fera à son amant ce triste aveu : " Ah! Il y a un an qu'à pareille heure M. de Mora fut frappé du coup mortel ; et moi, dans le même instant, à deux centes lieues de lui, j'étais plus cruelle et plus coupable que les ignorants barbares qui l'ont tué. Je meurs de regrets ; mes yeux et mon coeur sont pleins de larmes. Adieu, mon ami, je n'aurais pas dû vous aimer."
Il lui reste alors un an à vivre. Un an à expier... 
Nous y reviendrons une dernière fois.

jeudi 30 décembre 2010

Julie de Lespinasse (2)

C'est au mois de décembre 1766 que Julie rencontre le marquis de Mora, jeune militaire espagnol, fils de l'ambassadeur d'Espagne fraîchement nommé en France. De douze ans son aînée, Julie n'en est pas moins impressionnée par le jeune homme, puisqu'elle écrit peu de temps après au président Hénault : "Je veux vous parler de ce qui m'affecte en ce moment, d'une nouvelle connaissance dont j'ai la tête pleine et dont je vous dirais que j'ai le coeur plein, si vous ne me niiez pas d'en avoir un."
Si ce premier séjour dure peu, le suivant (hiver 67-printemps 68) va donner lieu à un coup de foudre réciproque et à une courte période d'idylle amoureuse. Julie est à un tournant de sa vie, déjà gagnée par ce mal de vivre que chanteront les poètes romantiques cinquante ans plus tard. Sans idéal, sans foi, elle connaît alors un dégoût de vivre qu'elle tente d'oublier en fréquentant le tourbillon mondain. Son envie d'aimer, jamais encore elle n'a pu la satisfaire. D'Alembert est là, c'est vrai, mais il n'est qu'un ami, même si de ses amis il demeure le meilleur.
Julie dira plus tard que ces quelques mois furent les meilleurs de son existence. A son départ en mai 1768, Mora promet à Julie qu'il va démissionner de l'armée. De fait, il regagne bientôt Paris (en juin ), et Julie d'avouer : " J'étais aimée à un degré que l'imagination ne peut atteindre. Tout ce que j'ai lu était faible et froid en comparaison du sentiment de Monsieur Mora. Il remplissait toute sa vie ; jugez s'il a dû occuper la mienne."
Le malheur commence à s'insinuer début 1771, lorsque Mora tombe malade et que les médecins lui conseillent de regagner l'Espagne pour soigner ses poumons. Pendant son absence, c'est le pauvre d'Alembert en personne qui se rend quotidiennement à la poste pour y chercher les courriers attendus par Julie. Grimm déplorera ce zèle aveugle dans sa Correspondance Littéraire :" Il n'y a point de malheureux Savoyard à Paris qui fasse autant de courses, autant de commissions fatigantes que le premier géomètre de l'Europe, le chef de la société encyclopédique..."
Passant outre les conseils des médecins, Mora regagne Paris en août 1771. Désormais, Julie passe ses matinées seule avec lui, et chaque soir, elle se montre à ses côtés dans son salon et même dans le monde. Une nouvelle atteinte de son mal va pourtant contraindre Mora à quitter une nouvelle fois Paris, en août 1772. 
"Je ne saurais assez vous dire la douleur que me cause ce départ. Je ne pourrais jamais assez m'y réduire si je n'étais assuré de mon retour qui comblera mes voeux et remplira toutes mes espérances", écrit le jeune marquis dans une lettre où perce son inquiétude.
Quelques jours après la séparation, Julie écrira pour sa part : " Toute la nature est morte pour moi, excepté l'objet qui anime et remplit tous les moments de ma vie."
Un amour sincère, passionné et exclusif, dont Julie devra pourtant faire son deuil puisqu'elle ne reverra jamais plus son amant...
Il nous faudra y revenir.

mercredi 29 décembre 2010

Julie de Lespinasse (1)

En découvrant le parcours tourmenté de Julie de Lespinasse, j'ai imaginé cette femme belle, d'une de ces beautés qui échappent miraculeusement au temps.
Ce ne fut pas le cas. Le visage de Julie fut précocement ravagé par la petite vérole. Tant pis. Mon prochain roman réparera cette injustice. Elle en sera l'un des personnages centraux.
Je passerai sous silence les premières années de la jeune femme, née en 1732, pour en arriver plus rapidement à ces instants décisifs, lorsqu'elle quitte l'entourage de Mme du Deffand en 1764 pour ouvrir son propre salon rue de Bellechasse (rive gauche). Elle n'a encore aucun bien, sinon cet esprit unanimement loué qui lui permet d'attirer chez elle bon nombre des habitués du salon de son ancienne protectrice. Un peu plus de 7000 livres par an, auxquels il faut retrancher un loyer annuel de 950 livres, et il lui reste environ 6000 livres à Julie pour créer sa propre société. Un peu moins, en fait, puisqu'elle doit payer les gages de ses quatre domestiques. Son logis est donc modeste : deux étages d'une petite maison située à une centaine de mètres du couvent Saint-Joseph. Au premier de ces étages, on trouve le salon, une chambre à coucher, un cabinet de toilette, et une autre chambre de personnel. Au 2nd, la cuisine, le logement de la femme de chambre, et quelques pièces de débarras.
 En quittant le salon de Mme du Deffand, Julie emporte avec elle l'une de ses pièces maîtresses : d'Alembert. Le géomètre est tombé à ce point amoureux de l'ancienne secrétaire de la marquise qu'il emménage bientôt chez elle. Cet amour fut-il partagé ? Leur relation fut-elle consommée ? On peut en douter, tant d'Alembert trainait derrière lui une triste réputation dans ce domaine. Quant à Julie... Mais il est encore trop tôt pour en parler.
A l'ouverture de son salon, les premiers billets d'invitation de la jeune femme sont des plus spirituels :
"soeur de Lespinasse fait savoir que sa fortune ne lui permet d'offrir ni à dîner ni à souper, et qu'elle n'en a pas moins l'envie de recevoir chez elle les frères qui voudront venir digérer."
Le succès est immédiat, et Julie reçoit bientôt chez elle ce que Paris compte de plus illustre : Turgot, Condorcet, Suard, Grimm, Marmontel, Morellet... C'est dans ce salon qu'aura lieu le fameux conseil de guerre destiné à perdre Rousseau lors de sa célèbre querelle avec Hume.
L'existence de la salonnière est désormais parfaitement ordonnée : elle consacre ses matinées à la lecture et à sa correspondance ; elle fait quelques courses l'après-midi, puis à partir de six heures, son salon s'ouvre aux visiteurs. Le lieu devient en quelque sorte l'un des laboratoires de l'Encyclopédie. La conversation y est libre, parfois légère, et on peut se livrer à des apartés sans craindre le courroux de son hôtesse.
Rien d'exceptionnel jusque-là, me direz-vous. C'est exact. Sauf qu'à l'âge de 34 ans, Julie n'a pas encore connu l'amour. Et en 1766, son destin va irrémédiablement basculer, jusqu'à la mener à la mort dix ans plus tard, en 1776.
Mourir d'aimer...  Difficilement compréhensible pour bon nombre de nos contemporains, davantage habitués aux sentiments légers et aux relations sans lendemain. Il me faudra donc y revenir...

lundi 27 décembre 2010

Les Confessions (6) : l'accusation de Marion

L'un des temps forts des Confessions se trouve dans le livre II, entièrement consacré à l'année 1728, lorsque Jean-Jacques devient domestique chez Mme de Vercellis à Turin. Un jour, il vole un petit ruban, et comme on découvre le larcin, il accuse la jeune cuisinière Marion de le lui avoir donné. On assiste alors à une véritable scène de procès en présence d'un juge (le comte de la Roque), d'une accusée (Marion) et d'un accusateur (Jean-Jacques). En lisant ce récit, on ne peut s'empêcher d'établir la parallèle avec la scène des peignes cassés (voir article dans ce blog), à cette exception près que les rôles sont désormais inversés. Cette fois, les apparences condamnent la jeune fille, et une nouvelle fois, elles décident du verdict puisque Marion est renvoyée. Pour dramatiser les conséquences de son méfait, Rousseau imagine le triste destin de Marion : "Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter ?" Puis, sans transition, il évoque son propre cas : "l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait". Très vite, enfin, il se fait son propre avocat : "si l'on m'eût laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré." En somme, les véritables responsables, ce sont ceux qui se sont fondés sur les seules apparences pour prendre leur décision ! D'ailleurs, et Rousseau achève le livre II sur ces propos, ce crime aura eu une autre conséquence, plus décisive encore : "Il m'a même fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par l'impression terrible qui m'est restée du seul que j'aie jamais commis."
Ce récit est effectivement décisif dans l'entreprise apologétique de Rousseau : 
-il prouve tout d'abord au lecteur que la promesse du tout dire, annoncée dans le préambule ("voici ce que j'ai fait"), est effectivement respectée par l'auteur. S'il raconte un tel forfait, on peut être sûr qu'il racontera tout...
-s'il s'agit du "seul" crime jamais commis, c'est que l'abandon des enfants n'en est pas un. D'ailleurs, Rousseau n'y consacrera que quelques pages aux livres VII et VIII.

mercredi 22 décembre 2010

Les Confessions (5) : Rousseau et l'injustice

Si Rousseau condamne l'hypocrisie des relations mondaines, c'est parce qu'il a longtemps fréquenté les salons parisiens, qu'il a vu à l'oeuvre les orateurs les plus célèbres du moment, et qu'il connaît le sort réservé à ceux qui se révèlent incapables de briller en société. Dans ces lieux de sociabilité, peu importent votre valeur ou vos qualités, seules comptent l'apparence et l'image que vous offrez de votre personne. Dans le microcosme des hôtels Dupin, Geoffrin ou du Deffand, le paraître l'emporte toujours sur l'être.
Et à son grand désespoir, Rousseau ne parvient jamais à se mettre en valeur. Il n'a ni le sens de la  répartie, ni le talent de l'improvisation indispensable pour se faire valoir aux yeux des autres. Et l'indifférence qu'il suscite alors, Rousseau la vit comme une terrible injustice, convaincu qu'il est de ses qualités personnelles.
Au livre I des Confessions, un épisode illustre parfaitement cette supériorité regrettable du paraître sur l'être.   Jean-Jacques se trouve alors en pension chez les Lambercier. Un matin qu'il étudie seul dans une pièce, les peignes de Mlle Lambercier tombent à terre et se cassent. Comme l'explique Rousseau, "les apparences me condamnaient", et malgré ses dénégations, l'enfant est sévèrement corrigé afin qu'il avoue son forfait.
"Qu'on se figure... un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible..."
Le récit dit des peignes cassés vise un double objectif.
- montrer que la vie sociale corrompt l'innocence originelle, que cette 1ère injustice conduit l'enfant à "mentir", à se "mutiner", à se "cacher". La réussite est à ce prix, puisque l'honnêteté ne paie pas...
- authentifier (une fois encore !) Rousseau, montrer que son combat contre l'injustice sociale trouve sa source dans l'enfance du philosophe et non dans une quelconque posture. Le Genevois trouve là une preuve supplémentaire de la sincérité de son engagement. Il précise d'ailleurs quelques lignes plus bas : "le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l'y avoir pas beaucoup renforcé."

On retrouve là encore ce lien de cause à conséquence, de l'expérience enfantine aux principes de l'adulte, un raisonnement récurrent dans les six premiers livres de l'autobiographie.

samedi 18 décembre 2010

Les Confessions (4) : Jean-Jacques chez Ducommun

C'est faire fausse route que de chercher les failles de Jean-Jacques dans son enfance. A fortiori, lorsque c'est lui-même qui la raconte dans les Confessions.
A mon sens, tout le personnage de Rousseau (mais aussi ses écrits) s'explique par cette journée décisive de 1749, lorsqu'il rend visite à Diderot en prison de Vincennes et qu'il décide d'écrire son Discours sur les Sciences et les Arts (voir articles de septembre). Le 2nd Discours (celui sur l'Inégalité) ne sera qu'un prolongement de cette première diatribe contre la société policée de Lumières.
Rousseau sera raillé pour ces propos ; ses amis les plus proches (Diderot, Grimm) l'accuseront d'ailleurs publiquement d'hypocrisie et de tartufferie, de jouer le rôle d'un Diogène du XVIIIème siècle. Comme le dira Grimm dans sa Correspondance Littéraire, "le rôle de la singularité réussit toujours à qui a le courage et la patience de le jouer.
Rousseau consacrera près de 20 ans et plusieurs oeuvres à prouver son authenticité.
Prenons l'exemple de son apprentissage chez le graveur Ducommun, raconté au livre I des Confessions. La "tyrannie" de ce jeune maître va très rapidement corrompre la bonté originelle du jeune Jean-Jacques. Il se définit lui-même comme un "enfant perdu" qui apprend "à convoiter en silence", "à dissimuler", "à dérober enfin". "Je ne voyais qu'objets de jouissances pour d'autres et de privations pour moi seul", précise-t-il pour expliquer sa métamorphose. D'un coup d'un seul, il vient d'illustrer la thèse de son Discours sur l'Inégalité. C'est la propriété, l'injustice, et l'inégalité sociale qui sont cause de tous nos maux. D'ailleurs, sa vie en est l'exemple même ! Pour souligner son propos, il ajoute quelques lignes plus bas : "La convoitise et l'impuissance mènent toujours là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons..."
Toujours ce lien de causalité, omniprésent dans les 6 premiers livres des Confessions
Voici quelle fut ma vie, voici ce que cela prouve... 
Et si on inverse la démarche : voici ce que j'affirme ; voici quelle fut ma vie. Voyez à quel point elle illustre la vérité de mes thèses...

lundi 13 décembre 2010

Les Confessions (3) : Rousseau et Paris

Au livre IV des Confessions, Rousseau raconte son entrée à Paris, alors qu'il est âgé de 18 ans à peine : 
" Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avais ! La décoration extérieure que j'avais vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie et l'alignement des maisons me faisaient chercher à Paris autre chose encore. (...) En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux."

Bon, Paris pue ; Paris est sale ; Paris est une ville bruyante et insupportable pour qui aime le calme. Tout cela, depuis Le Parfum de Süskind, nous le savions déjà.

Le souci, c'est que Jean-Jacques va y demeurer plus de vingt ans, sans que personne ne l'y contraigne d'une façon ou d'une autre. Lorsqu'il regagne Genève (en 1754), sa ville natale, malgré ses nombreuses déclarations d'intentions, on sent bien chez lui ce désir de revenir vers la lumière et les fastes parisiens.
Attirance et répulsion, voilà le lien complexe qui unit Rousseau à Paris. Durant ses premières années, il fréquente pourtant les salons en vogue, ceux de Mme du Deffand, de Mlle Quinault... Il est présent tous les soirs, comme les autres, à se montrer, à vouloir se faire remarquer. Hélas pour lui, il ne parvient pas à briller. Il passe même à ce point inaperçu que Mme Dupin, qui l'emploie comme secrétaire, lui donnera systématiquement congé les soirs où elle reçoit ses invités. Voilà les premières années parisiennes de Jean-Jacques : celle d'un parasite comme tant d'autres. Son système de notation musicale n'ayant connu aucun succès, il espère se faire valoir pas la musique (les Muses galantes) ou même la comédie (Narcisse). En vain. Les échecs se multiplient, et à la fin des années 1740, Rousseau se résigne presque à renoncer à ses rêves de gloire. "Je crois m'apercevoir chaque jour que c'est le hasard seul qui règle ma destinée...", écrit-il à Mme de Warens en 1748. Il faudra le succès du Discours sur les Sciences et les Arts (en 1750) pour que Rousseau accède enfin au rang des hommes qui comptent dans l'opinion parisienne.
C'est à partir de cette date, lorsque naissent les polémiques autour de ce même discours, lorsque Jean-Jacques devient célèbre, qu'apparaissent sous la plume les premières critiques sur Paris et la vie qu'on y mène. Dans le même temps, ses amis s'amusent de ce personnage devenu soudainement bourru, sauvage, de ce Diogène qu'ils connaissent trop bien pour le croire authentique. Et toute la question est là : lorsqu'il rompt avec Paris, Rousseau prétend redevenir lui-même. Alors qu'aux yeux des philosophes, s'il quitte Paris, c'est uniquement pour asseoir son nouveau personnage et convaincre l'opinion qu'il ne joue pas un rôle. 
J'achèverai cet article par ces propos de Grimm, extraits de sa Correspondance Littéraire : "Le rôle de la singularité réussit toujours à qui a le courage et la patience de le jouer." Vous l'aurez compris, c'est de son ancien ami Rousseau qu'il parle en ces termes...


samedi 11 décembre 2010

Les Confessions (2) : l'idylle des cerises

Dans le livre IV des Confessions, Rousseau raconte avec force détails cet épisode amoureux en compagnie des jeunes demoiselles Galley et  Graffenried.

"Après le dîner nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés ; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois, Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disais en moi-même : "Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! Comme je les leur jetterais ainsi de bon coeur."
La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée ; et cette décence, nous ne l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos coeurs."

Imaginaire ou réel, dans l'esprit de Rousseau, cet épisode mérite d'être raconté aux lecteurs de son temps. Et une nouvelle fois, le Genevois donne à ce récit une valeur démonstrative. Notons tout d'abord cette volonté des jeunes gens de ne pas satisfaire immédiatement leur appétit. Ils retardent le moment de prendre "le café" et "les gâteaux". Chez Rousseau, le plaisir se situe davantage dans l'attente que dans l'acte lui-même. Ce n'est pas l'assouvissement du désir qui compte véritablement, c'est davantage le moment qui précède. Quelle leçon il donne là à tous ces mondains parisiens adeptes des plaisirs raffinés de la table et des repas gargantuesques ! Ici, on se contente de "cerises", et pourtant, ce modeste goûter donne lieu à une scène d'une sensualité inégalée. Rousseau prend d'ailleurs soin de préciser : "Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas... pour la sensualité."
Visiblement, certains traumatismes restent profonds, et Rousseau conserve en lui le souvenir de ses mésaventures et de ses maladresses dans ces salons mondains qu'il a tant fréquentés par le passé. D'ailleurs, on peut noter que toute cette scène demeure silencieuse. Les trois jeunes gens n'ont pas besoin de parler, ils se comprennent immédiatement, ayant su spontanément s'ouvrir l'un à l'autre. Rousseau précise encore : 
"nous prenions le ton que nous donnaient nos coeurs." Voilà, tout est dit. Dans ce cadre naturel, loin des artifices parisiens, on peut redevenir soi-même, ne plus mentir, ne plus avoir à paraître... 

Il y aurait encore bien des choses à dire sur cette conception du plaisir, très inspirée selon moi de la culture protestante. J'en suis d'ailleurs à chercher des textes qui pourraient me renseigner en cela.


vendredi 10 décembre 2010

Les Confessions (1) : le plaisir de la fessée...

Pour mon grand malheur, je n'ai jamais pu prêter foi au récit d'enfance proposé par Rousseau dans les premiers livres des Confessions. Contrairement à certains biographes, je n'ai d'ailleurs jamais cherché à prendre appui sur cette autobiographie pour retracer le parcours du philosophe genevois. Car comment un écrivain âgé de plus de cinquante ans pourrait-il se remémorer les faits marquants de ses jeunes années, alors qu'il ne dispose d'aucune pièce, d'aucun document, en dehors de ses quelques souvenirs ?

Prenons un exemple, peut-être l'un des plus célèbres du livre premier des Confessions : la fessée administrée par Mlle Lambercier au petit Jean-Jacques. Que nous dit Rousseau ? 

"Qui croirait que ce châtiment d'enfant reçu à huit ans... a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie?... En même temps que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j'avais éprouvé, ils ne s'avisèrent point de trouver autre chose... Même après l'âge nubile, ce goût bizarre...m'a conservé les moeurs honnêtes... Dans mes érotiques fureurs...j'empruntais imaginairement le secours de l'autre sexe, sans penser jamais qu'il fût propre à nul autre usage qu'à celui que je brûlais d'en tirer... Mon ancien goût d'enfant...m'a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes... N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient l'idée. Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres... étaient pour moi de très douces jouissances..."

Peu nous importe que cette scène ait réellement eu lieu. Ce qui compte, c'est le lien de causalité qu'établit systématiquement Rousseau (l'écrivain) entre les épisodes de son enfance et l'homme qu'il prétend être devenu. Or, que nous dit-il ici ? Que cette fessée a déterminé sa sexualité à venir, qu'elle lui a conservé des "moeurs honnêtes" jusqu'à un âge avancé. Que, même adulte, il n'a jamais rêvé d'autre chose que d'être dominé et soumis à une femme. Certains psychologues ont voulu y voir du masochisme. Là encore, cela ne présente que peu d'intérêt, dès lors qu'il nous avoue ce penchant. 

Pour ma part, (et c'est là mon "malheur"...), je continue de m'interroger sur les raisons de cet aveu et j'y vois plusieurs explications possibles.
-Rousseau cherche à couper l'herbe sous le pied à ceux de ses contemporains qui l'accusent d'être un "débauché", un "séducteur", voire un propagateur de maladies (relisez le Sentiment des Citoyens, écrit par Voltaire)
-En faisant cet aveu, il prouve au lecteur qu'il est capable de tout dire, même le plus honteux. Dès lors, on ne peut que croire en sa sincérité la plus totale. Pourquoi cacherait-il quelque chose puisqu'il se met à nu ?
-Ce récit bat en brèche une autre rumeur qui court dans Paris à son propos : Rousseau serait impuissant, ce qui expliquerait son peu d'empressement auprès des femmes. Or, ici, cette anecdote expliquerait les véritables raisons de ce comportement peu "viril"...
-Ce récit accrédite enfin la thèse d'un Rousseau différent de ses contemporains, incompréhensible pour eux, mais authentique. Non, il n'a pas jamais joué de rôle, ce n'est pas un de ces bateleurs de foire qui cherchent à se singulariser. D'ailleurs, toutes les facettes de son caractère se trouvent expliquées par son enfance, ce que prouve cet épisode.

Comme vous le constatez, les premiers livres de cette autobiographie offrent une richesse interprétative quasiment inégalée. Et dans le même temps, elle plonge le passionné dans un abîme de perplexité...



vendredi 3 décembre 2010

La Nouvelle Héloïse (1)

"Le roman de Jean-Jacques ! A mon gré, il est sot, bourgeois, impudent, ennuyeux" (Voltaire) ; "prolixe, emphatique, énigmatique, précieux, ignoble, suivant les passages" (Fréron) ; "Tout le monde peut s'apercevoir de l'absurdité de la fable, du défaut du plan et de la pauvreté de l'exécution" (Grimm).


Voici l'accueil que reçoit la Nouvelle Héloïse au moment de sa sortie en 1761. Rousseau y travaille depuis 1756, date où il s'installe à Montmorency, dans l'ermitage de la Chevrette. Cette histoire d'amour impossible entre Saint-Preux et Julie, Rousseau l'imagine au cours de ses longues promenades dans les bois, à une période où, quoi qu'il en dise, l'éloignement de Paris et la solitude commencent certainement à lui peser. Voici comment il parle de la genèse du roman dans les Confessions : "L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon coeur."
Aucune oeuvre du Genevois n'est aussi personnelle, en ce sens qu'elle transcrit ce que son auteur a vécu durant ces quelques mois en compagnie de Sophie d'Houdetot. Comme Sophie, Julie est mariée ; comme Saint-Preux, Rousseau refuse de la corrompre. Comme M. de Wolmar, Saint-Lambert (l'amant de Sophie) encourage sa maîtresse à rencontrer Rousseau pendant son absence. 
Jamais Rousseau n'a été aussi authentique que dans la Nouvelle Héloïse. Certaines des lettres de Saint-Preux à Julie trouvent sans nul doute leur origine dans la correspondance enflammée qu'il eut alors avec Sophie d'Houdetot. Plus encore que dans les Confessions, au caractère éminemment apologétique, Jean-Jacques se livre à coeur ouvert dans ce roman fleuve (six volumes de trois cents pages, au moment de sa sortie).

Et le succès public est immédiat. Certaines lectrices louent même le livre à l'heure pour le dévorer en quelques jours. Rousseau a gardé trace de ces innombrables lettres d'inconnus qui lui parviennent dans les mois qui suivent : "J'ai lu et relu, Monsieur, votre sublime roman ; je l'ai savouré et digéré, pour me servir de vos termes les plus expressifs ; j'en ai senti jusqu'à l'enthousiasme, l'harmonie... Que la vertu vous aura d'obligation !" (lettre d'un fermier général qui garde l'anonymat) ; "Malheur à celui qui lira cet ouvrage sans en avoir une forte envie de devenir meilleur, cet homme-là ne vaut rien du tout." (lettre du lieutenant de chasse Le Roy).

Ces dizaines de courriers expriment tous le même enthousiasme, la même reconnaissance, la même émotion : celle de lecteurs qui rencontrent dans ce roman une sensibilité nouvelle qu'ils attendaient depuis trop longtemps, parfois même sans en avoir conscience. Best-seller du XVIIIème siècle, la Nouvelle Héloïse annonce par bien des aspects le roman sentimental des romantiques, cinquante ans plus tard.

A une époque où les Encyclopédistes asséchaient (reproche formulé par de nombreux hommes de lettres) la littérature par leurs traités, leurs opuscules et leurs discours, Rousseau prenait une nouvelle fois son monde à revers, en livrant cette oeuvre à l'origine de sa reconnaissance auprès du grand public.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi Voltaire s'est acharné à longueur de correspondance sur cet ouvrage que pour sa part il n'aurait pu écrire...

vendredi 26 novembre 2010

Le XVIIIème siècle au cinéma.

Avant d'écrire, je dois nécessairement "voir" les scènes, les imaginer en train de se dérouler sous mes yeux. Evidemment, il m'arrive souvent de faire appel aux cinéastes et à certains films dont l'intrigue prend place au XVIIIème siècle.


Au-dessus de tout, je place l'extraordinaire Barry Lyndon de Kubrick. Jamais je n'ai été autant ému que par le destin picaresque et tragique de Redmond Barry, cet aventurier sans foi ni loi, totalement amoral, et pourtant poignant. Avouons-le, la très belle Marisa Berenson (l'épouse de Redmond) n'est pas étrangère à la fascination que j'éprouve pour cette oeuvre. Le film est d'une lenteur calculée, porté par la musique de Haendel et Schubert. Je vous recommande notamment la sublime scène de la terrasse, totalement muette, lorsque Redmond séduit la jeune femme, après avoir quitté la table de jeu (on la trouve sur ce blog). Observez ce mouvement presque irréel, alors qu'elle se retourne pour lui faire face, et vous constaterez à quel degré Kubrik pouvait porter ses exigences de perfection. Et si je n'évoque pas la scène qui précède, tournée sans autre source d'éclairage que les bougies, c'est parce qu'elle est déjà connue de tous.

En ce qui concerne Les Liaisons dangereuses de Frears, je n'ai jamais compris pourquoi les réalisateurs français se montraient incapables d'adapter leurs propres classiques (lisez ce roman de Laclos !). Dans le film de Frears, le trio Malkovich-Close-Pfeiffer fonctionne à merveille. Là encore, tout est dans la nuance et l'implicite, notamment le jeu de Malkovich qui restitue parfaitement la dimension tragique de son personnage. A comparer ce film au Valmont de Forman, on comprend mieux à quel point cette adaptation est réussie.


Achevons avec le Ridicule de Patrice Leconte, que le réalisateur a visiblement pris énormément de plaisir à tourner. Les bons mots et autres piques de ses repas, il les a puisés dans des recueils de citations du XVIIIème siècle. Et ces dialogues font mouche, l'ambiance des salons aristocratiques étant par ailleurs parfaitement restituée. Même le personnage de l'abbé, incarné par le regretté Giraudeau, peut sembler crédible, alors que tout, de son aspect vestimentaire jusqu'à sa coiffure, est totalement fantaisiste ! Et que dire de la très sensuelle et vénéneuse Fanny Ardant, dont décidément je ne parviendrai jamais à me lasser...

J'allais oublier le très beau Amadeus de Forman ! Etrangement, c'est le personnage de Salieri, joué par F Murray Abraham, qui me semble le plus réussi. Quant à la musique, je continue de placer Mozart au-dessus de tous les autres...

En achevant cet article, j'aurais voulu évoquer des films ratés sur le XVIIIème siècle, et il ne m'en vient aucun ... Qu'en ai-je donc fait ?

vendredi 19 novembre 2010

Bibliographie...

On n'écrit pas un roman historique sans avoir réuni au préalable tout un fonds documentaire sur lequel va s'appuyer notre imaginaire.

Les ouvrages de référence, tout d'abord, ceux qui m'ont nourri ces dernières années :
- La transparence et l'obstacle, de Starobinski, déjà évoqué dans un précédent article.
- Rousseau, un intellectuel en rupture, de B Mély, un essayiste brillant et méconnu, qui a su mettre des mots sur certaines de mes intuitions.
- Cette étrange affaire, Un homme, deux ombres, deux ouvrages de H Guillemin, à la fois passionnants, convaincants et excessifs.
- JJ Rousseau, biographie de Raymond Trousson, très documentée, mais qui ne fournit peut-être pas un effort critique suffisant sur les Confessions.
- JJ Rousseau au jour le jour, de Trousson et Eigeldinger : on y suit le parcours de Rousseau depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Indispensable.

Les ouvrages plus spécialisés, ensuite :
- Les grandes heures du château de la Chevrette, de Michel Bourlet : à mes yeux, une mine d'or, puisqu'il s'agissait d'y faire évoluer mes personnages. Cartes, histoire, photos, rien ne manque.
- Lexique du parler populaire d'antan, de Massin : indispensable pour certains passages dialogués.
- Bons mots et phrases assassines, recueil de "piques" glanées dans les conversations mondaines du XVIIIème, paru aux éditions du Chêne 
- JJ Rousseau et Paris, de Yamazaki : l'auteur nous fait visiter le Paris qu'a connu Rousseau, rue par rue, quartier par quartier.
- Emilie, Emilie, d'Elisabeth Badinter : j'ai de l'admiration pour la vigilance et la ténacité de la philosophe, même si je ne partage pas son regard sur Louise d'Epinay.
- Madame du Deffand et son monde, de Benedetta Craveri : l'une des plus illustres salonnières du XVIIIème y est dépeinte.
- Histoire de Mme de Montbrillant, de Louise d'Epinay : un autre regard sur l'épisode de l'ermitage et sur Rousseau
- Vivre dans la rue à Paris au XVIIIème, d'Arlette Farge : l'ouvrage fourmille d'anecdotes et de détails recueillis dans les archives de la police parisienne
- Le promeneur à Paris au XVIIIème, de L Turcot : ouvrage consacré aux lieux de promenade parisiens
- Le monde des salons, d'Antoine Lilti : ouvrage très complet, qui décrypte l'univers de la sociabilité parisienne au XVIIIème siècle.

lundi 15 novembre 2010

Pour ouvrir mon roman...

Une citation d'Albert Cohen :
« Combien nous pouvons faire souffrir ceux qui nous aiment et quel affreux pouvoir de mal nous avons sur eux »
 


A mes yeux, rien ne saurait mieux illustrer l'histoire que vous découvrirez peut-être début 2011, une histoire d'amour, de haine et de trahison.

L'amour qui lie Diderot et Rousseau tout d'abord, et qui s'achève sur une rupture brutale. Ces deux hommes étaient-ils faits pour s'entendre ? Peu importe, ils se sont aimés pendant plus de quinze ans. Et puis, ils se sont haïs jusqu'à la fin de leurs jours. Diderot a trahi. Peut-être plus maladroit que malintentionné, mais Rousseau ne le lui a jamais pardonné.

L'union de Thérèse et de Jean-Jacques, ensuite, qui durera jusqu'à la mort du philosophe en 1778. Là, les rôles s'inversent, et si le témoignage de la blanchisseuse nous manque, on imagine combien son compagnon a dû la faire souffrir, notamment lors du séjour à l'ermitage de Montmorency (1756/1757).

L'amitié entre Louise d'Epinay et Rousseau également, que certains contemporains suspectaient d'être davantage que cela. Qu'espérait Louise ? Qu'attendait-elle de Rousseau ? L'a-t-elle aimé ? Il y aurait un roman à écrire sur cette femme. Une piste à creuser, peut-être, lorsque j'en aurai fini avec mon Genevois...

La plus douloureuse, enfin... Cette histoire d'amour brève et intense entre Jean-Jacques et Sophie d'Houdetot. Il a plus de 40 ans lorsqu'il prétend éprouver ce sentiment pour la première fois ("et pour cette fois, ce fut de l'amour", Confessions). Il est en train d'écrire sa Nouvelle Héloïse, et le personnage de Julie d'Etanges va brutalement s'incarner sous les traits de cette jeune femme, comtesse d'Houdetot, dont il s'éprend follement. Avec elle, et c'est un thème essentiel chez Rousseau, il n'éprouve plus le besoin de parler. Leurs âmes s'ouvrent l'une à l'autre, avec la transparence du cristal. Rousseau rêvait depuis toujours d'une telle relation, il la transcrivait déjà dans les plus belles pages de son roman, mais il ne la croyait pas possible.
Et Sophie est apparue...
Ces quelques mois durant lesquels ils se sont aimés, Jean-Jacques ne les a jamais racontés dans le détail. Les courriers les plus passionnés ont malheureusement disparu. Mais il les a vécus avec intensité, échappant au réel, sur les hauteurs de Montmorency où il rencontrait sa Sophie presque quotidiennement.
Au moment de la rupture, il a d'autant plus souffert qu'il croyait cette femme différente des autres, capable d'échapper aux réalités du monde. Mais le monde a brutalement fondu sur eux, impitoyable, et leur a rappelé qu'elle était Comtesse d'Houdetot, déjà liée (à son époux, à son amant), et introduite dans un milieu où de tels écarts ne pouvaient être admis.
En cette fin d'année 1757,  j'imagine avec effroi la souffrance qui a été celle de Jean-Jacques : c'est celle d'un homme qui renonce définitivement à ses illusions...

vendredi 12 novembre 2010

Les "grands" auteurs du XVIIIème...

Jusqu'à ce jour, je me suis contenté d'évoquer les hommes, et notamment ce que l'histoire a oublié d'eux. Je n'ai jamais apprécié ces versions simplifiées et caricaturales de notre passé, en l'occurrence du XVIIIème siècle, qui font de Voltaire un "grand" homme parce qu'il a défendu Calas, et de Rousseau un monstre parce qu'il a abandonné ses enfants. Tous les philosophes ont eu leur coup d'éclat, leur fait d'armes, mais chacun d'eux présente également ses zones d'ombre et ses bassesses. Prenons l'exemple de d'Alembert, qui prend sous son aile les jeunes hommes de lettres, les aide à s'intégrer dans la vie mondaine, leur enseigne que seule compte l'indépendance à l'égard des grands de ce monde, alors que dans le même temps, ce même d'Alembert entre dans toutes les Académies d'Europe et accumule les pensions et autres sinécures...

Mais oublions un temps les hommes, et parlons, si vous le voulez bien, des auteurs, toutes ces grandes figures tutélaires des Lumières...

Que reste-t-il de Voltaire, aujourd'hui ? Que connaît-on encore de l'auteur ? Je vous imagine en train de raviver vos lointains souvenirs d'école, et par la force des choses, le titre qui vous vient à l'esprit est nécessairement Candide, peut-être son conte le plus célèbre. D'autres, déjà moins nombreux, citeront Zadig ou même Micromegas. Ces récits, reconnaissons-le, sont des bijoux de fantaisie, d'audace et d'impertinence. Mais mis à part ces quelques contes, qu'a-t-on conservé de Voltaire dans notre mémoire collective ? Quasiment rien... Quand on songe qu'il qualifiait ces récits de "coïonneries" ou encore "d'excréments de la littérature" ( lettre à d'Alembert, mars 1771), on comprend qu'il ne comptait guère sur eux pour asseoir sa réputation littéraire. Non, le Voltaire des Lumières, c'est avant tout le dramaturge ou le poète, l'auteur d'Alzire, de Brutus, d'Irène, de Jules César, de l'Orphelin de Chine ; celui de la Henriade et du Temple du goût... Oui, la grandeur de Voltaire au XVIIIème s'est forgée dans l'écriture de ces pièces versifiées, aujourd'hui illisibles et totalement oubliées du grand public. D'ailleurs, jamais il n'aurait accepté la paternité des quelques dizaines de contes qu'on lui attribue aujourd'hui, ceux-ci étant le plus souvent publiés sous un faux nom ou de manière anonyme. Pensez donc ! Le plus grand auteur du siècle se complaire dans des "niaiseries" de bas étage !

Passons rapidement sur d'Alembert. Hormis son Mémoire sur le calcul intégral, un traité de dynamique et un autre sur le mouvement des fluides, le géomètre a compilé ses oeuvres dans cinq tomes intitulés Mélanges, que même les académiciens qui siégeaient à ses côtés n'ont jamais lus ! Quant aux compétences du mathématicien, si elles sont réelles, il est amusant de constater que ses confrères le considéraient avant tout comme un homme de lettres, et non comme un scientifique !

Achevons avec Diderot, celui que j'ai surnommé le Protée du XVIIIème siècle. Car qui est Diderot ? Un romancier, auteur de Jacques le Fataliste ? Un dramaturge, avec Le Fils Naturel, un essayiste ( Pensées philosophiques), l'auteur d'oeuvres inclassables telles que le Supplément au voyage de Bougainville, le Neveu de Rameau ? En fait, l'Encyclopédiste est totalement inclassable, reconnaissons-le, et son talent littéraire est indiscutable. Pourtant, je demeure persuadé qu'il n'a pas écrit l'Oeuvre à la hauteur de ses immenses qualités. Et surtout, un reproche, presque une tache qui souille le parcours de cet homme de combat : il a reculé devant Berryer en 1749, en acceptant de ne plus rien publier qui porte atteinte aux institutions religieuses ou politiques. Et cette promesse, il l'a tenue quasiment jusqu'à la fin de son existence, puisqu'il ne fera paraître ses ouvrages les plus polémiques qu'après 1778, lorsque ses alliés philosophes auront intégré les sphères politiques.

Reste l'Encyclopédie, à laquelle tous ont apporté leur contribution. Il me faudra peut-être en reparler un jour...

jeudi 11 novembre 2010

Starobinski et Rousseau (1)

De tous les ouvrages consacrés à Rousseau, c'est peut-être "la transparence et l'obstacle", pourtant publié il y a près de cinquante ans, qui me semble le plus perspicace sur le compte du philosophe genevois.

Dans son chapitre intitulé "la solitude", Starobinski pose la problématique suivante :
" ...l'on se demandera si toute la théorie historique de Rousseau n'est pas une construction destinée à justifier un choix personnel. S'agit-il pour lui de vivre selon ses principes ? Tout au contraire, n'a-t-il pas forgé des principes et des explications historiques à seule fin d'excuser et de légitimer son étrange vie, sa timidité, sa maladresse, son humeur inégale, cette Thérèse si fruste avec qui il s'est mis en ménage ? (...) Au moment où il s'en prend aux vices de la société, il n'a personne à ses côtés et ne veut avoir aucun allié. Il se rend d'autant plus solitaire qu'il élève une protestation plus générale. (D'aucuns diront : il se veut solitaire, ce qui l'oblige à élever la protestation la plus générale."

Vous l'aurez constaté, Starobinski se contente de proposer deux hypothèses, et il laisse le soin au lecteur de choisir celle qui lui semble la plus vraisemblable. Mais qu'on ne s'y trompe pas : notre regard sur Rousseau sera entièrement déterminé par ce choix :
- S'est-il coupé du monde (après 1756) pour mettre son existence en accord avec les idées émises dans ses deux Discours ( celui sur les sciences et les arts, celui sur l'inégalité) ?
- Au contraire, a-t-il construit ces théories pour justifier sa singularité et son besoin de vivre retiré ?

Evidemment, durant près de vingt ans, Rousseau n'a cessé de clamer son authenticité. Cette obsession de paraître vrai aux yeux de ses contemporains (ou auprès des générations suivantes ?) atteint son point d'orgue dans les ouvrages autobiographiques ( Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques).
Au contraire, ses ennemis ont constamment prétendu que Rousseau jouait un rôle dont il s'était rendu prisonnier : celui du misanthrope, de l'ermite méprisant ses contemporains et la société de son temps.

Deux hypothèses tout aussi fascinantes l'une que l'autre.

samedi 6 novembre 2010

A vous qui passez dans le coin...

J'aurais grand besoin, aujourd'hui, de recueillir quelques avis sur Rousseau. Que vous soyez connaisseur ou non, je vous invite donc à m'expliquer en quelques phrases de quelle manière vous vous représentez le philosophe genevois, ou encore son oeuvre. Accessoirement, vous pouvez apporter votre sentiment sur d'autres auteurs du XVIIIème.
En vous remerciant, OM

jeudi 4 novembre 2010

Autodérision...

Maintenant qu'on entre dans la phase de publication (sortie du roman prévue fin janvier aux Editions Télémaque), je relis d'un oeil différent certains passages de "la Comédie des Masques" et du "Masque de Diogène".
Et pour ne rien vous cacher, il m'arrive de rire de moi-même, tant le besoin d'être vrai (ou de le paraître...) m'a poussé à certaines extrémités que je n'ose qualifier ici...
Prenons l'incipit du roman :
Allongés dans la barque, les deux hommes restèrent un long moment silencieux.
L'embarcation dérivait lentement, portée par un faible courant qui la ramenait insensiblement vers le château. On distingua bientôt une rumeur lointaine, rendue indécise par le clapotis de l'eau.
Dérangé dans sa rêverie, Rousseau ouvrit les yeux et se redressa à demi.
- Le bal a commencé sans vous, mon ami.
Francueil eut un geste las et maugréa :
- Bah ! Ne sommes-nous pas mieux ici, à canoter sur cette paisible rivière ?
Rousseau ne répondit pas. Au détour d'un bosquet, malgré l'obscurité, les contours majestueux de Chenonceaux commençaient à se dessiner dans le ciel nocturne. Surplombant les eaux du Cher dans le prolongement du principal corps de bâtiment, la salle de réception s'étendait entre les deux rives. Comme il faisait chaud, on avait ouvert toutes les fenêtres en grand, et Jean-Jacques crut reconnaître les accords d'une contredanse.

Vous la visualisez, cette scène ? Rousseau et son ami Francueil, allongés dans une barque, se laissent paisiblement emporter par le courant jusqu'au château de Chenonceaux. Ils vont ensuite entrer dans les cuisines par une porte située dans l'un des piliers qui soutiennent l'édifice. 
Reconnaissons tout d'abord que l'image de ce Jean-Jacques passif, presque à la dérive, me semblait correspondre à la situation de mon personnage avant 1749. Mais à peine avais-je commencé à écrire que les premières questions s'imposèrent à moi. En voici un échantillon (non exhaustif) : mais quel est le sens du courant par rapport au bâtiment ? est-il donc possible que la barque dérive seule jusqu'au château ? et cette ouverture dans le pilier, existe-t-elle ? mène-t-elle réellement aux cuisines ? à quoi ressemble la salle de bal qui surplombe le Cher ?...
Ridicule, j'en conviens. Hormis quelques lecteurs particulièrement érudits, qui traquent les erreurs les plus imperceptibles (jusqu'à en oublier, parfois, le plaisir de la lecture), personne ne prend garde à des détails aussi insignifiants. Et pourtant, j'avais beau tenter de me raisonner, ces interrogations demeuraient, sournoisement tapies au fond de moi, alors même que j'entamais l'écriture de la scène.  
Vous l'aurez compris, il m'a fallu me rendre sur place, visiter les lieux, les photographier sous toutes les coutures, et recueillir des piles entières de documentation. Et là, enfin, j'avais l'impression de dominer mon sujet ! 
Dès lors, le pli était pris : Ermenonville, Montmorency, Fontainebleau... A chaque étape, il fallait que je me rende sur place pour obtenir des réponses... Pour l'anecdote, je garde le souvenir ému de ce guide du château de Fontainebleau auquel j'ai demandé : "au XVIIIème, la cour d'honneur était-elle déjà pavée ?". S'il lit ces quelques lignes, qu'il me pardonne de l'avoir bombardé de questions, ce jour-là.
Dernier aveu : à ce jour, aucun lecteur ne m'a jamais repris sur l'un de ces détails censés restituer la réalité d'une époque. On m'a interrogé sur Rousseau, sur les personnages féminins, sur les Encyclopédistes, mais jamais sur la terre battue du château de Fontainebleau... 

lundi 1 novembre 2010

Quelques vérités, un peu de mauvaise foi...

Lorsque je me suis immergé dans les textes du XVIIIème et dans les innombrables études qui sont consacrées au siècle des Lumières, je n'avais aucun a priori, aucune certitude, juste quelques intuitions. De cette période, je ne connaissais que les principaux auteurs, ou plutôt ce qu'on en enseigne dans nos écoles : sur le devant de la scène, le quatuor Diderot-Voltaire-d'Alembert-Rousseau, évidemment ; et dans les coulisses, les Encyclopédistes mineurs : Jaucourt, d'Holbach, Grimm et les autres...
J'ai d'ailleurs longtemps pensé que l'homme devait s'effacer derrière l'auteur, que seule compte l'oeuvre, et que toutes les investigations de la critique dite biographique ne présentent finalement que peu d'intérêt pour appréhender le texte littéraire.
Aujourd'hui, je sais que j'étais dans l'erreur.
Prenons un exemple, peut-être le plus marquant pour cette période qui va de 1750 jusqu'à la 1ère Révolution de 1789 : celui de l'indépendance de l'auteur vis-à-vis des grands de ce monde. Tous les Encyclopédistes la revendiquent dans les 1ères années, et il est vrai que d'Alembert, Diderot et Rousseau se nourriront souvent de pain noir. Et qu'on comprenne bien de quoi il s'agit : les philosophes des Lumières prétendent tout simplement rompre avec les pratiques de mécénat du siècle précédent et imposer un statut nouveau à l'intellectuel, chargé d'éclairer le monde sans subir aucune pression de la part des puissants et des gouvernants.

Envisageons maintenant les mêmes hommes vingt ans plus tard, soit au début des années 1770.

Je passerai rapidement sur l'immense fortune amassée par Voltaire à la fin de sa vie. Précisons cependant que la plupart de ses revenus provenaient de l'approvisionnement des armées, dans lequel le patriarche de Ferney avait investi son argent. On glose également sur ses nombreuses insolences vis-à-vis du pouvoir, sur cet esprit frondeur qui le caractérise. Ce qu'on connaît moins, ce sont ces lettres pitoyables écrites entre 1753 et 1754, dans lesquelles Voltaire implore ses correspondants d'intervenir auprès des puissants afin qu'il puisse revenir à Paris et mettre fin à sa disgrâce.
Passons à d'Alembert, qui a fait partie de l'Académie Française, des Académies de sciences de Paris, de Londres, de Berlin, de la Société Royale de Londres, de l'Institut de Bologne etc... Quant aux multiples pensions qui lui furent allouées, la plus célèbre demeure celle du grand Frédéric II de Prusse.
Finissons avec Diderot, dont la méfiance vis-à-vis des grands a pourtant duré plus longtemps, jusqu'en 1765, date à laquelle Catherine II de Russie lui achète sa bibliothèque personnelle pour 15000 livres plus une pension annuelle de 1000 livres. Elle lui versera bientôt 50 annuités d'avance, soit 50000 livres ! La fortune de l'Encyclopédiste est faite.

Il y a quelque chose de gênant dans cet embourgeoisement des philosophes du XVIIIème. C'est tout d'abord qu'il contredit leur promesse passée ; et surtout, il les place en situation de dépendance vis-à-vis des grands de ce monde. Passe encore que Diderot se soit couché devant le lieutenant de police Berryer en 1749, acceptant de ne plus rien publier qui puisse affecter l'autorité royale ou religieuse (promesse qu'il tiendra d'ailleurs). Mais, connaissant leur situation matérielle, on comprend mieux la mansuétude dont ils font preuve à l'égard de ce régime (voyez les épitres dédicatoires au début des ouvrages). Au mieux, ils plaident en faveur d'une monarchie parlementaire, au pire ils se contentent de dénoncer certaines pratiques abusives telles que la torture. L'ennemi à abattre, c'est avant tout l'Eglise, rappelons-le. Mais quel aurait été le comportement des Encyclopédistes si les jésuites ou les jansénistes les avaient tirés de la misère en leur offrant des biens pour passer dans leur camp ? Dans les années 1750-1760, de nombreux plumitifs ont accepté ce triste marché...

Et au risque de me répéter, le seul qui soit resté pauvre tout au long de son existence, c'est une fois encore Rousseau...

vendredi 29 octobre 2010

Diderot (3)

Les deux précédents articles consacrés à Diderot ont mis en évidence les raisons idéologiques et sociales de la rupture avec Rousseau (voir Diderot 1 et 2).
Il en est peut-être une autre, plus intime, dont la critique ne parle guère et qui pourtant apparaît de manière sous-jacente dans l'oeuvre du Genevois. Souvenez-vous tout d'abord de cette note qu'il insère dans sa Lettre à d'Alembert et qui accuse Diderot de traîtrise : "si vous avez tiré l'épée contre votre ami, n'en désespérez pas ; car il y a moyen de revenir. Si vous l'avez attristé par vos paroles, ne craignez rien, il est possible de vous réconcilier avec lui. Mais pour l'outrage, le reproche injurieux, la révélation du secret et la plaie faite à son coeur en trahison, point de grace à ses yeux : il s'éloignera sans retour."
A propos de ce secret révélé par Diderot,  Rousseau s'exclame à nouveau dans ses Confessions : "Et toi aussi, Diderot... Indigne ami !" On le sait déjà, en 1758, il reproche à son ancien ami d'avoir colporté dans Paris le bruit de ses amours avec Sophie d'Houdetot. Ajoutez à cela la célèbre phrase du Fils Naturel ("il n'y a que le méchant qui soit seul"), et l'on a là les raisons toutes trouvées de cette rupture entre les deux amis.

Certains détails pourraient pourtant nous pousser plus loin, vers d'autres explications qu'on néglige peut-être parce qu'elles accableraient Diderot, l'une des figures emblématiques du mouvement des Lumières.
Pour ma part, si j'épargne le philosophe, je n'éprouve guère de sympathie pour l'homme. Par conséquent...

Passons rapidement sur ses Tablettes, rédigées en 1758, et qui se résument à un flot d'injures déversées sur Rousseau.
Et revenons à ce Fils Naturel, publié par Diderot en 1757 dans lequel le personnage Dorval s'écrie : "Non, je n'enlèverai point à mon ami sa maîtresse..." Et plus loin : "Si j'avais des enfants, comme j'en vois tant d'autres, malheureux et méchants, j'en mourrais de douleur... Ah, Constance, qui ne tremblerait d'augmenter le nombre de ces malheureux qu'on a comparé à des forçats..."
Dans cette même pièce, comme le titre l'indique, le thème de l'enfant illégitime est d'ailleurs largement évoqué.
Combien ces propos ont dû résonner douloureusement à l'oreille de Rousseau. Faut-il rappeler le sort qu'il a réservé aux enfants qu'il prétend être les siens ? Faut-il rappeler les nombreuses infidélités de Thérèse tout au long de sa liaison avec Rousseau ? Faut-il rappeler, enfin, que Diderot était déjà l'ami de Rousseau au moment où ce dernier s'est mis à fréquenter la lingère ?
Dans une lettre datée du 16 mars 1757, Rousseau écrit à Diderot : "Je suis très sûr de ne vous avoir jamais fait d'autre mal que de ne pas endurer assez patiemment celui que vous aimez à me faire..." Le 26 mars, dans une nouvelle lettre à Diderot, il évoque les "maux" que son ami lui cause. Et quel serait donc ce mal qu'aurait fait Diderot à Jean-Jacques ? Ne pourrait-on comprendre ce Fils Naturel comme une provocation destinée à faire réagir Rousseau ? Dans son récent Diderot, Sophie Chauveau nous expose les nombreuses frasques sexuelles de son personnage. Il se pourrait fort, pourtant, qu'elle ait omis d'en évoquer une, peut-être la plus décisive...
Avouons du moins que les coïncidences sont troublantes...
D'ailleurs, bien des années plus tard, au moment où Rousseau revient à Paris (1770-71), on découvre un Diderot paniqué à l'idée de ce que le Genevois pourrait révéler dans ses Confessions. Alors que Jean-Jacques entreprend des lectures publiques de son autobiographie, le lieutenant de police Sartine les fait aussitôt interdire. On sait aujourd'hui que c'est Madame d'Epinay qui est intervenue, diligentée par Grimm et Diderot. Dernier détail troublant : cette même Louise d'Epinay avait entrepris dès 1756 de rédiger ses propres mémoires. Elle y racontait notamment l'épisode de l'ermitage et ses relations avec Rousseau. Puis le manuscrit fut enfermé dans un tiroir, et elle n'y toucha plus jusqu'en 1764. Là, sous la pression de Grimm et Diderot (qui savent que Rousseau prépare son autobiographie), elle reprend son récit et réécrit toute la partie consacrée à Rousseau., essentiellement pour le noircir. De toute évidence, l'écriture n'est plus la même, et de nombreuses notes sont attribuées à Diderot. Ce dernier cherche alors à se prémunir contre de futures accusations de Rousseau, en le faisant passer pour un fou, un hypocrite et un menteur.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que les trois larrons ont eu des torts sérieux à l'endroit de leur ancien compagnon. Lesquels ? Certains sont connus, d'autres demeurent contestés.
La forme romanesque m'autorise à en parler dans le dernier tome que je consacrerai à Rousseau.

mercredi 27 octobre 2010

Les ennemis des philosophes au XVIIIème

Le discours antiphilosophique qui prend corps au XVIIIème est aujourd'hui tombé dans l'oubli. Il mérite pourtant qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour démystifier la figure désormais sacralisée du philosophe des Lumières.
Distinguons pour commencer les forces en présence :
- d'un côté, ces nouveaux philosophes, regroupés après 1750 autour de Diderot et d'Alembert, et protégés par certains personnages illustres tels que Choiseul ou encore Mme de Pompadour.
- de l'autre, une opposition divisée en 2 camps : des apologistes chrétiens (jansénistes ou jésuites) tels que Barruel ou Berthier ; des adversaires littéraires en marge de la secte encyclopédiste ( Fréron, Palissot), qui consacrent leurs ouvrages à cette croisade antiphilosophique.

L'un des thèmes majeurs de la critique est celui du discours philosophique qui corromprait le public. L'abbé Claudon, dans son dictionnaire antiphilosophique le qualifie de "coupe dans laquelle tous les âges s'abreuvent du poison de l'impiété". Pour discréditer ces nouveaux philosophes, Fréron invente les termes philosophiste et philosophisme. Après les événements révolutionnaires de 1789, ces mêmes hommes rendront les philosophes responsables de tous les débordements de la Terreur. Ils imagineront même une alliance concertée entre philosophes et francs-maçons, les uns se chargeant d'abattre le trône, les autres s'acharnant sur l'autel.

Fréron
On reproche également aux philosophes d'être des imposteurs, leur mouvement comptant moins de véritables savants que de beaux esprits. On les accuse dès lors de servir avant tout leur intérêt personnel plutôt que la vérité. Ainsi, d'Alembert est une cible privilégiée de ces opposants. En effet, l'illustre Académicien n'apparaît comme un géomètre qu'auprès des hommes de lettres. Dans le camp des géomètres, au contraire, on ne retient que ses talents littéraires. Et parmi ces derniers, personne n'a jamais lu les cinq volumes de ses Mélanges littéraires ( A toutes fins utiles, rappelons au lecteur que la présence de l'académicien à une séance  lui permettait de toucher un jeton de présence, échangeable contre une somme d'argent...).

On dénonce également le goût des philosophes pour le raisonnement abstrait et ennuyeux. Ces esprits n'auraient de goût que pour la polémique, et ils rejetteraient en bloc l'imaginaire ou encore l'invention poétique. Ainsi, l'abbé Barruel s'en prend tout particulièrement à l'oeuvre de Diderot, qu'il trouve indigeste.

On comprend mieux pour quelles raisons Rousseau a souvent trouvé grâce aux yeux des opposants aux Lumières : l'intolérance des philosophes, leurs compromissions avec les milieux aristocratiques, le refus de voir attaquées certaines valeurs indispensables à l'harmonie sociale ; ce sont là des thèmes qu'ils ont en commun dans leurs écrits respectifs.
Et pour les Philosophes, une raison de plus pour le haïr...

vendredi 22 octobre 2010

La mort de Rousseau

D'abord, les faits : le vendredi 2 juillet 1778, Rousseau sort de bonne heure pour ramasser quelques herbes. Il rentre vers sept heures et boit une tasse de café. Alors qu'il s'apprête à ressortir (il doit donner une leçon de musique à la fille du marquis de Girardin), il connaît un premier malaise. Thérèse quitte à son tour la maison pou payer une facture. A son retour, effrayée de l'état de son époux, elle fait prévenir Mme de Girardin. Rousseau la remercie, puis la prie de se retirer.
Sur les coups de dix heures, il se serait installé sur la chaise percée, avant de tomber au sol et de demeurer inanimé. Alerté, le marquis fait venir Chenu, chirurgien à Ermenonville. Peine perdue : Rousseau meurt vers onze heures sans avoir repris connaissance.
Le lendemain, Houdon se présente pour le moulage du masque mortuaire. Enfin, les chirurgiens pratiquent l'autopsie, constatent une blessure au front, et concluent à une crise d'apoplexie séreuse.

Puis, la légende : dans les jours qui suivent, d'étranges bruits courent déjà. Ami de Rousseau, Corancez affirme que le Genevois s'est suicidé d'un coup de pistolet. Grimm fait aussitôt écho à cette nouvelle dans sa Correspondance Littéraire, attribuant cet acte au "délire de la persécution". Au mois de décembre, effrayé de ce que pourraient révéler les Confessions, Diderot fait paraître son Essai sur la vie de Sénèque, où il évoque de manière à peine voilée son ancien ami : "jetez loin de vous son odieux libelle, et craignez que, séduits par une éloquence perfide, et entraînés par les exclamations aussi puériles qu'insensées de ses enthousiastes, vous ne finissiez par devenir ses complices. Détestez l'ingrat qui dit du mal de ses bienfaiteurs ; détestez l'homme atroce qui ne balance pas à noircir ses anciens amis..."
Rappelons qu'au moment où Rousseau voulut procéder à des lectures publiques de ses Confessions, quelques années plus tôt, Louise d'Epinay, Grimm et Diderot intervinrent auprès du lieutenant de police Sartine pour les faire interdire. De toute évidence, Diderot était terrifié par de possibles révélations à son sujet. J'en imagine une dans mon premier roman...

D'autres légendes ont vu le jour bien plus tard, comme celle qui accusait Thérèse d'assassinat. Personne n'ignorait sa liaison avec l'un des serviteurs du marquis de Girardin ! Et comment expliquer cette blessure au front ? En 1912, examinant le masque mortuaire, le docteur Raspail y vit même trois plaies au front et en conclut qu'elles avaient été provoquées par des coups de marteau !

Pour en avoir le coeur net, on procède à l'exhumation du corps en 1897. Le crâne est reconnu intact, sans aucune trace de fracture ni de perforation. On admet donc la thèse de la mort naturelle.

jeudi 21 octobre 2010

Le château de la Chevrette (2)

C'est la pièce de réception du château (grand salon) qui attire immédiatement notre attention. Si on observe le plan, on découvre qu'elle donne sur le jardin par deux croisées et une porte. Au centre de la pièce se trouvent quatre tableaux de Natoire ( peintre du XVIIIème) qu'on peut hisser par un système de contrepoids afin de doubler la taille du salon. C'est dans cette pièce que Louise d'Epinay reçoit Rousseau, Grimm, puis Diderot lors de ses séjours estivaux.

Dans le pavillon de gauche, on trouve la chambre de Louise d'Epinay (côté jardin), un cabinet de toilette, un boudoir, un cabinet d'aisance et l'appartement de Grimm (côté cour).

Dans le pavillon de droite se trouvent l'appartement de M. d'Epinay (côté jardin) et les communs réservés aux domestiques. Ces pièces communiquent avec les cuisines par un passage souterrain. Lesdites cuisines se trouvent dans un pavillon isolé, à droite dans la cour d'honneur.

Le 1er étage comporte une dizaine d'appartements, vraisemblablement réservés aux invités de marque et à leurs domestiques. En arrière-corps, côté cour, se trouve la chapelle.

Le 2nd étage se situe dans les combles du château : c'est là que logent les domestiques de la Chevrette. Une pièce sert de garde-meuble.

Ajoutez à cela les différents pavillons isolés : celui réservé aux cuisines (à droite dans la cour) et à la laverie ; celui réservé au jardinier, au concierge ( à gauche de la cour), précédant les écuries.

Dans le parc, on rencontre un bâtiment nommé l'orangerie. Mme d'Epinay y avait aménagé une immense salle de spectacle. Derrière cette orangerie se trouve la ferme de la Chevrette.

Pour rendre compte des dimensions de ce domaine :
- un ensemble intra-muros de 37 hectares
- un château de 51 mètres de façade
- une avant-cour de 48 mètres sur 35
- une cour d'honneur de 32 mètres sur 35