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mardi 7 juillet 2020

Les Etats Généraux vus par Jean-Christian Petitfils (1)


Les extraits qui suivent proviennent d'une contribution de l'écrivain Jean-Christian Petitfils au Livre Noir de la Révolution Françaisen (2008). 
Il propose ici une relecture très personnelle de la convocation des Etats Généraux.
 
JC Petitfils

Qu'allait faire Louis XVI? À un Conseil élargi, tenu le 27 décembre, les discussions furent particulièrement vives. Les avis divergeaient parmi les ministres et secrétaires d'État. En définitive, Louis se prononça en faveur de la double représentation du tiers. La reine, exceptionnellement conviée au Conseil, qui s'était exclamée au cours de la crise de mai: « Je suis la reine du tiers, moi! », approuva. Une question subsistait, celle du vote.
Devait-il se faire par tête ou par ordre? Il fut décidé que les ordres régleraient eux-mêmes la question. C'était déjà un progrès, même si les fondements de la société d'ordres n'étaient pas remis en cause, pas plus, bien entendu, que la souveraineté royale. Plus importante était l'acceptation par le monarque de la tenue d'états généraux périodiques, chargés de voter les nouveaux impôts notamment, première étape d'un système de monarchie constitutionnelle. Pour tenir compte de la volonté populaire, Louis XVI bousculait jusqu'à la sacro-sainte constitution coutumière de son royaume, défendue par ses prédécesseurs! Osera-t-on encore dire qu'il n'était pas un roi réformateur?
Cependant, la situation économique s'était aggravée. En raison d'un automne et d'un hiver très rigoureux (le gel avait partiellement paralysé l'économie du royaume), la misère avait gagné les campagnes, jetant sur les routes des milliers de désœuvrés et de chômeurs. La disette, voire dans certaines zones la famine, menaçait. La question du ravitaillement des villes devenait épineuse, malgré le retour au contrôle des approvisionnements (la « police des grains») dès septembre 1788 et les achats de farine à l'étranger. Le prix du pain atteindra le 14 juillet 1789 un record, jamais égalé depuis la mort de Louis XIV. Le climat social s'alourdissait. Un climat pré-insurrectionnel s'installait, encouragé par l'attente des états généraux. On ne comptait plus les pillages de boulangeries, de greniers à sel ou de granges dîmières. Des émeutes de la misère éclataient un peu partout en province, jusque dans les grandes villes.
La bataille électorale pour la désignation des députés aux états généraux se déroula cependant dans une totale liberté d'opinion. Journaux, pamphlets, libelles, brochures proliférèrent. Les autorités se montrèrent fort libérales, supprimant la censure et autorisant la réouverture des clubs. Les sociétés de pensée, les loges franc-maçonnes, les comités mesmériens, sans leur attribuer le rôle primordial que certains ont cru leur assigner, contribuèrent grandement à la mise en forme des cahiers de doléances et à la diffusion de modèles pré-rédigés. L'historien Augustin Cochin l'a fort bien montré. La plus importante des associations politiques était la « Société des Trente », fer de lance du parti national, qui comptait dans ses rangs les ducs de La Rochefoucauld, de Luynes, de Montmorency-Luxembourg, le marquis de La Fayette, Mgr de Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun, le vicomte de Mirabeau, Condorcet, les frères Lameth, le président Le Peletier de Saint-Fargeau, l'avocat général Hérault de Séchelles, le conseiller Du Port ...
Dans la foisonnante littérature politique qui circulait à cette époque, deux ouvrages connurent un franc succès : les Mémoires sur les états généraux du comte d'Antraigues, rousseauiste et violemment anti-absolutiste, qui représentait le courant aristocratique et réactionnaire, nostalgique de la féodalité, et Qu'est-ce que le tiers état?, paru anonymement au début de 1789 et dont l'auteur était l'abbé Sieyès. Ce dernier brûlot occupe une place capitale dans l'histoire de la pensée politique en ce qu'il énonce avec une clarté inégalée le principe de la souveraineté nationale. On connaît la formule lapidaire par laquelle il commence:
 « Qu'est-ce que le tiers état? Tout.
Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien.
Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose. »
Formule percutante, mais inexacte si l'on poursuit la lecture de l'opuscule: Sieyès, en réalité, déniait toute représentativité aux deux autres ordres constitutifs de la nation, le clergé et la noblesse.
« Le tiers est la nation tout entière », martelait-il. Ce sera donc à lui d'être le « tout ». « Le tiers seul, dira-t-on, ne peut pas former les états généraux. Eh bien, tant mieux ! Il composera une assemblée nationale. » L'abbé posait ainsi la question de la souveraineté nationale, détentrice non seulement du pouvoir législatif, mais aussi du pouvoir constituant, ce qui signifiait implicitement la subordination totale du monarque à la volonté politique exprimée par l'«assemblée nationale» à venir. Jusque-là, la souveraineté royale tirait sa puissance et sa justification - en dehors, bien sûr, de l'affirmation de son origine divine - du monopole du pouvoir politique qu'il assumait face à la diversité des corps et des ordres. La souveraineté nationale, exprimée par Sieyès, était exclusive de la souveraineté monarchique.
Louis XVI, évidemment, ne pouvait faire sienne cette théorie.
Il considérait que les états généraux représentaient la diversité des intérêts du pays et non les opinions ou les idées politiques. En aucune manière, même s'il acceptait désormais leur consultation périodique, il ne pouvait voir en eux autre chose qu'un organe consultatif destiné à éclairer ses décisions. Selon la bonne tradition monarchique, la plénitude des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire lui revenait. Lui seul faisait corps avec la nation.
Il escomptait donc que cette diversité des intérêts à représenter apparaîtrait au cours de la campagne électorale. C'est la raison pour laquelle, contrairement à Marie de Médicis au moment des états de 1614, il n'intervint pas dans la bataille des candidats ou l'élaboration d'un programme. Il ne s'était évidemment pas rendu compte qu'il avait perdu le monopole du politique et que la bataille avait changé de front. « Il ne s'agit plus que très secondairement du roi, du despotisme et de la Constitution ; c'est une guerre entre le tiers et les deux autres ordres », observait le journaliste Mallet du Pan en janvier 1789.
Pourtant, la situation ne paraissait nullement alarmante. La brochure de l'abbé Sieyès n'énonçait qu'un point de vue minoritaire et fort radical que les autres membres du parti national ne reprenaient pas encore à leur compte. Des quelque 60 000 cahiers de doléances ressortait une aspiration générale à la liberté et au respect de la propriété. Beaucoup souhaitaient la suppression des lettres de cachet, la réunion périodique des états généraux, le consentement de l'impôt et de l'emprunt par la représentation nationale ... Tout cela était d'ailleurs plus ou moins acquis, hormis peut-être la disparition pure et simple de la justice retenue du roi (les lettres de cachet), qui permettait de régler sans publicité ni retard des questions délicates, touchant parfois à l'honneur des familles. En revanche, personne ne remettait en cause le caractère monarchique du régime. Nombre de cahiers qualifiaient Louis XVI de « roi sauveur », « père du peuple, régénérateur de la France », «monarque libérateur », «meilleur des rois» vers qui convergeait un « transport d'amour et de reconnaissance». .. Globalement, le peuple souhaitait ardemment une alliance entre la Couronne et le tiers, contre les aristocraties.

(à suivre)

jeudi 11 juin 2020

A mort, les Lumières !

Article intéressant trouvé sur le blog de Médiapart


A MORT LES LUMIERES ! 

 

La philosophie des Lumières est aujourd’hui violemment prise à partie. Ennemie de toujours pour le courant réactionnaire ou l’extrême-droite, elle est désormais également dénoncée par une partie de la Gauche. Certes, le fait, historiquement, n’est pas tout à fait nouveau mais il prend de l’ampleur. En effet, c’est maintenant sans aucune pudeur ni scrupule que l’idéal du Progrès, le règne de la Raison et l’Universalisme sont dénoncés. Les Lumières, dès lors, apparaissent comme étant, au mieux, obsolètes, au pire, néfastes. Le discours anti-Lumières, circonscrit à des sphères politiques connues et identifiées, n’est pas une nouveauté mais il se trouve qu’aujourd’hui il déborde largement de ces champs et se diffuse également au sein de la population où il se révèle être un dissolvant de la démocratie. Il y a donc danger. Philippe Val, qui fut rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, avait en son temps tiré le signal d’alarme (Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous, Grasset, 2008). Mais Val n’est pas, n’est plus, une référence en ces temps de Zemmour et consorts.
Kant et Voltaire ? Diderot et Montesquieu ? Aux orties ! La philosophie des Lumières et son corollaire, les droits de l’homme, seraient devenus une sorte d’intégrisme, la face cachée d’une dictature morale (la bien-pensance), contre lesquels il est de bon ton de lutter au nom de… la liberté d’expression ! Voilà exactement ce que promeut Marion Maréchal-Le Pen dans sa nouvelle école (ISSEP, Lyon). Là, il convient de réactiver les penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle (de Bonald, de Maistre) ou, plus proches de nous, les « identitaires »,  les « décadentistes » ou autres « déclinistes ». Voilà qui ne pourra que satisfaire Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et ex patron de la chaîne Histoire (sic) qui a clairement condamné les mythes du progrès et de l’égalité dans son ouvrage La Cause du peuple (Perrin, 2016). On pourrait s’étonner que M. Buisson défende la cause du peuple mais il n’en est rien, c’est une longue tradition à l’extrême-droite aujourd’hui largement réactivée et qui s’étend. De plus, dans certaines circonstances historiques le peuple peut être contre la démocratie (on pourra lire Yascha Mounk, Le Peuple contre la démocratie, Editions de l’Observatoire, 2018).
Un numéro de Charlie-Hebdo (janvier 2019), qu’il convient de souligner puisque depuis 2015 « On est tous Charlie » ( !), se demandait qui voulait éteindre les Lumières. Et le danger est bien plus grand que celui représenté par les seuls frères Karachouaki… Ainsi, pour les contempteurs, nous serions tous aveuglés par les Lumières. Ce qui, en un sens, semble logique et souhaitable… La critique des Lumières, longtemps cantonnée à des cercles politiques précis ou à des positions littéraires et esthétiques somme toute marginales, devient aujourd’hui monnaie courante et semble même constituer, par une inversion sémantique originale, un espoir d’émancipation. Ces pauvres philosophes du XVIIIe siècle, qui ne demandaient qu’émancipation des tutelles morales, religieuses et politiques de leur temps, les voilà pourvoyeurs d’un conservatisme obsolète, voire, et plutôt, d’une forme de tyrannie intellectuelle et morale. C’est le comble ! Si l’on s’intéresse à la situation actuelle, Voltaire, Diderot, pour ne citer qu’eux, promoteurs d’une Europe des Lettres, se voient aujourd’hui dénoncés par une Europe des populismes, et non pas, comme l’adjectif pourrait le laisser croire, par une Europe des Peuples.
Face au retour du religieux, aux philosophies antirationalistes, aux replis nationaux ou communautaires et au règne du complotisme, des fake-news et de la post-vérité, la philosophie des Lumières semble bien démunie. Ainsi, les démocraties libérales, filles des Lumières et modèles qui semblaient indépassables durant des décennies dans le monde occidental, paraissent aujourd’hui, sinon proches de l’agonie, à tout le moins très souffrantes. L’Europe démocratique est actuellement bien malmenée et voit éclore en son sein des courants autoritaires et « illibéraux », donc, par définition, anti-Lumières. Sous couvert d’anti-élitisme une vague nauséabonde déferle sur l’Europe. De l’Italie à la Scandinavie, en passant par la Hongrie, l’Espagne et la Pologne, et peut-être bientôt la France, voilà un flux clairement ennemi de la philosophie des Lumières. Si le Président Macron s’est, dès le soir de son élection, érigé en défenseur des Lumières, qu’il associe au projet européen, sa politique sociale désastreuse n’est pas faite pour servir ce combat. Elle créé, dans l’opinion générale, une association douloureuse entre Lumières et « gagnants de la mondialisation ». Ainsi, ceux « qui sont tout » seraient aussi les garants de l’esprit des Lumières. Il est alors aisé de comprendre que celui-ci soit ouvertement critiqué. A ce jeu l’esprit des Lumières ne sera pas gagnant et un grand tort lui est fait. Emmanuel Macron a eu certes le mérite de replacer les Lumières dans le discours politique mais cela reste un discours…
Attaquer les Lumières c’est s’en prendre à l’idée de Progrès ou plutôt aujourd’hui, sous la menace écologique, à ce qui est perçu comme l’illusion du Progrès. Il est par conséquent de plus en plus délicat de se définir comme « progressiste » quand le progrès ne peut être assimilé qu’à des risques majeurs ou, socialement, à la réussite des plus nantis. Ainsi, la philosophie des Lumières est identifiée et dénoncée comme la matrice d’un libéralisme dévastateur et donc condamnée à ce titre. Ainsi fait, entre autres, le philosophe Jean-Claude Michéa. La philosophie des Lumières serait mère de l’ultra-libéralisme et se cacherait derrière le paravent bien commode des Droits de l’Homme pour faire accepter toute sa nocivité. Dès lors que les tenants de la nouvelle modernité sont également des libéraux, partisans de réformes d’importance et socialement douloureuses, et, pour certains, se réclamant des Lumières, ils entraînent celles-ci dans un opprobre général. Déjà, en 2006, Régis Debray avait dénoncé les « Aveuglantes Lumières ».
Les coups pleuvent donc sur les Lumières et ils viennent désormais de droite comme de gauche. Quant aux catholiques ultraconservateurs ils voient là comme l’occasion d’une revanche inespérée. L’universalisme des Lumières se retrouve, une nouvelle fois, accusé d’avoir crée une société d’individus atomisés, coupés des racines essentielles (le territoire, la famille et, pour certains, l’Eglise). Ainsi reviennent en force les auteurs contre-révolutionnaires (de Bonald, de Maistre, Burke…) dont on retrouve les livres sur la table de chevet des néo-maurrassiens et qui alimentent la nouvelle pensée réactionnaire dont Zemmour est le parfait exemple. De même assiste-t-on à une convergence entre les nouveaux réactionnaires, les « identitaires » et les défenseurs des racines chrétiennes de la France. Convergence qui s’exprime et se matérialise dans les débats sociétaux : mariage homosexuel, PMA, GPA, remise en cause de la loi de 1905… Pour ne rien dire de l’immigration…
Virginie Vota, une nouvelle venue chez les Anti-Lumières
Or, on l’a dit, une partie de la Gauche est elle aussi touchée par ce mouvement. Si une partie des intellectuels de gauche se replie sur les Lumières au travers d’un néo-républicanisme érigé sur les ruines du marxisme, qui ne rend pas toujours service à la cause, et fait de la philosophie du XVIIIe siècle l’un des fondements de l’identité française, une autre partie, investie notamment dans les études post-coloniales, dénonce les principes abstraits et le rationalisme hérités des Lumières et de la Révolution qui conduiraient, selon eux, à un universalisme républicain ethnocentriste. Cette pensée, d’origine universitaire, est aujourd‘hui récupérée, instrumentalisée et « racisée » par des mouvements communautaristes, ce qui, de toute évidence, est difficilement compatible avec l’universalisme des Lumières. Au cœur de cette sensibilité l’universalisme est réduit à une « affaire de Blancs », ce qui serait, si tel était le cas, pour le moins dangereux. Ainsi, pour les « décoloniaux », par exemple, le pays des Lumières aurait passé par profits et pertes une partie de l’humanité (non « blanche ») dans sa définition de l’universalisme. Ce que peut, hélas, confirmer sans peine le colonialisme. Enfin, du côté des féministes, la philosophie des Lumières est également la cible de critiques car celle-ci aurait fait peu de cas de la condition féminine. Pour être globalement vrai ce reproche oublie le combat d’un Condorcet, certes, à ce sujet, très isolé. Mais, devant tant d’attaques, on reste pensif car au nom de quoi parler du droit des femmes ou des minorités, si ce n’est, in fine, au nom de l’universalisme ? L’impératif moral kantien peut apporter une réponse.
Joseph de Maistre, l'un des maîtres à penser des Anti-Lumières
Dès lors peut-on s’interroger : la post-modernité sera-t-elle destructrice des Lumières ou celles-ci sont-elles solubles dans celle-là ? En ces temps de crispation sociale intense ne serait-il pas opportun, face à la déliquescence des élites et aux exagérations et simplifications excessives populaires de réaffirmer le pouvoir de la Raison ? Pour demeurer dans un cadre strictement hexagonal, le pacte républicain français, historiquement, repose sur la Raison. Certes, en son temps, la philosophie du XVIIIe siècle n’a pas tout mis en lumière (la question sociale par exemple) et la Révolution a, par la suite, fait de la Raison, au nom de la Vertu, un instrument particulièrement redoutable. Ne convient-il pas aujourd’hui de réaffirmer le pacte républicain, fondé sur la Raison, et de faire place également à une nouvelle raison démocratique ?
Une des grandes difficultés actuelles est que le savoir, et sa reconnaissance, sont en crise. Or la Raison s’appuie sur le savoir et sur la reconnaissance de celui-ci. Ainsi, le droit des élites à diriger s’est longtemps adossé au savoir qu’on leur attribuait et à leur capacité à agir en fonction de la Raison. Tout cela semble bien loin. Mais, si le fondement du savoir est sapé, l’édifice est ébranlé et les émotions se substituent à la Raison. Les élites, cachées derrière le paravent du savoir (on dit aujourd’hui le plus souvent « expertise ») et de la Raison, à laquelle elles ne rendent pas service, sont, en grande partie, responsables d’avoir dénaturé ces fondements de l’intelligence, de l’universalisme et, disons le, d’un certain humanisme. Ainsi, leur discours ne passe plus car il masque le plus souvent la justification des inégalités et un mépris de classe, auxquels il faut ajouter une profonde fracture culturelle.
Savoir et Raison sont désormais l’objet de procès. Ce qui, chacun en conviendra, est fort regrettable. La Raison, émancipatrice par nature, est aujourd‘hui bien souvent dénoncée, et ce fort paradoxalement, comme un frein à l’émancipation (est-ce à dire la libération des instincts ?). Pire, elle serait devenue, sous ses oripeaux universalistes et libéraux, quasiment totalitaire. Alors, faut-il, avec Jean M. Goulemot, se résigner à dire Adieu les philosophes (Seuil, 2001) ? Ou redonner sa place pleine et entière à la Raison afin d’éviter que les passions ne soient par trop dévastatrices ?... De quoi devenir comme Jacques, fataliste…
                                                                                              Yanis Laric 
(avril 2020, blog Mediapart)

jeudi 13 février 2020

Eric Zemmour et les Lumières (6)



Contrairement à ce qu'avance Eric Zemmour, cette "querelle fondatrice" entre Rousseau et Voltaire n'a rien d'idéologique.
A de multiples reprises, il est vrai, le Genevois a adressé des piques à ce maître qu'il admirait tant dans ses jeunes années. 
Ainsi de son Discours sur les sciences et les arts (en 1750), où il écrit : "dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse..."
Ou encore dans cette lettre de 1756, lorsqu'il se qualifie d'"obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède" alors que de son côté, Voltaire se trouve "rassasié de gloire" et vivant "au sein de l'abondance".
Pour autant, de Fréron à La Baumelle, combien ont-ils été à agir de la sorte, rêvant de se faire connaître (ou de s'élever aux yeux de l'opinion) en ferraillant avec le maître ? 
Durant toutes ces années, si Voltaire s'est montré quelquefois ironique avec le Genevois ("on n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes"), le ton de leurs échanges est toujours demeuré courtois.


*** 

La véritable rupture intervient en fait après la parution de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758), véritable pavé lancé par Rousseau dans la mare genevoise, suivie de l'interdiction faite à Voltaire (par le Consistoire de cette même ville) de jouer la comédie dans son théâtre privé des Délices. C'est à compter de ce jour que son ton devient plus mordant, voire haineux, et le fameux "je ne vous aime point" adressé par Rousseau ne sera que la goutte d'eau d'un vase qui débordait depuis trop longtemps. C'est de ce jour que date l'hallali ordonné par Voltaire à ses correspondants parisiens, puis la curée lorsque Rousseau se trouve aux abois, sans protection ni abri pour le recueillir : rappelons-nous de "cet archifou" , du "chien de Diogène", du "bas scélérat", avant l'affreux Sentiment des Citoyens de 1764, dans lequel Voltaire encourage les autorités genevoises à punir "capitalement un vil séditieux".

***

"La bourgeoisie est voltairienne, les gens du peuple sont rousseauistes" avance Zemmour dans son essai. Un autre poncif qui ne repose sur rien, surtout concernant le Genevois. De son vivant, que savait ce fameux "peuple" de ses idées ? Rien, ou quasiment rien. Mais qui a salué le vengeur de Calas à son retour à Paris en 1778 ? Le peuple, et surtout le peuple.
Contrairement à ce qu'avance Zemmour, au moment où l'ancien régime agonise, une part non négligeable de l'élite parisienne est même favorable aux thèses rousseauistes.
Combien sont-ils, ces aristocrates réformateurs prêts à sacrifier les intérêts de l'Eglise, ou d'une de ses factions, pour mieux protéger les leurs ? Au moment de la mise en accusation des Jésuites, combien parmi eux espèrent les voir chuter ? Ainsi de Choiseul, alors ministre principal, qui pose ce regard sur ses anciens alliés : "j'ai acquis des preuves combien cet ordre et tous ceux qui y tenaient et qui y tiennent sont dangereux à la Cour et à l'Etat"
Lucide sur l'état du régime, Choiseul a bien compris qu'il est indispensable de sacrifier quelques branches pourries pour que l'arbre survive et se régénère.
Rousseau et son ami le Maréchal de Luxembourg

D'autres, comme le marquis d'Argenson, sont même prêts à aller plus loin. Constatant l'incapacité du roi à se faire obéir par les parlements, il s'exprime en ces termes : "les réponses du roi sont toujours les mêmes... "je veux être obéi, je veux qu'on enregistre purement et simplement", sur quoi on lui désobéit, et ce commandement si souvent répété sent l'anarchie déclarée. Ce n'est pas ainsi que l'on commande". Il préconise donc une "monarchie populaire" qui s'appuierait sur l'élection de magistrats locaux mais aussi sur le rachat des droits seigneuriaux.
in "considérations sur le gouvernement..."

 ***
Pour les besoins de sa démonstration, Zemmour voudrait résumer le conflit entre les deux philosophes à une "querelle sociale", celle du défenseur des pauvres dénonçant le héraut des riches et des puissants. Or, si Voltaire reprochait bien à Rousseau cette "philosophie de gueux", leur antagonisme trouve sa source dans d'autres méandres, plus personnels.
Nous trouverons bien l'occasion d'en parler à nouveau.
OM

lundi 20 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (5)


Accordons à Zemmour ce mérite : il a lu Rousseau. Et notamment ses ouvrages les plus austères : d'abord le Contrat social, mais également le Vicaire savoyard et la Lettre à Christophe de Beaumont.


Se trompant sur les raisons de ce qu'il nomme la "querelle fondatrice" entre Voltaire et le Genevois, il l'attribue aux articles de foi défendus par l'un et par l'autre.
Si le premier d'entre eux revenait parmi nous, il ferait l'éloge de la "mondialisation"... de l'"ouverture"... de l'"universalisme" ... du "cosmopolitisme" ... du "libre-échange" et de l'"Europe".
Quant à Rousseau, il défendrait la "nation".... le "repli" sur soi, ... la "préférence nationale", ... le "patriotisme", le "protectionnisme" et la "souveraineté nationale".
Forçant encore le trait, Zemmour hasarde même les termes de "xénophobie" et "xénophilie". 
Pour un peu, il ferait du premier le mentor de Macron et du second le maître à penser des Le Pen...
Il imagine même une inquiétante filiation, affirmant qu'au XIXè, "Maurras saura se souvenir de la leçon de Rousseau". Et d'ajouter quelques lignes plus bas : "le mot nationalisme n'existait pas encore. C'est Barrès qui en fera une doctrine politique à partir de 1890.
extrait de Destin français (Eric Zemmour)

Relevons ici une nouvelle erreur, puisque dès 1798, dans une violente diatribe visant Rousseau, l'abbé Barruel écrivait déjà : "Le nationalisme prit la place de l'amour général ( ... ) Alors, il fut permis de mépriser les étrangers, de les tromper, de les offenser. Cette vertu fut appelée patriotisme. Et dès lors, pourquoi ne pas donner à cette vertu des limites plus étroites? Ainsi vit-on du patriotisme naître le localisme, l'esprit de famille et enfin l'égoïsme."

 ***
Pour autant, ce que Zemmour rapporte est le plus souvent exact. Aux yeux de Rousseau, l'amour de la patrie est effectivement incompatible avec l'ouverture cosmopolite vantée par la plupart des Encyclopédistes. Le citoyen, s'il agit comme tel, se dévoue à sa communauté et renonce à son intérêt personnel. Le rôle des institutions doit être de développer ce sentiment d'appartenance à la cité. Pour que la patrie subsiste, il lui faut évidemment des lois et un gouvernement, mais également des moeurs et des coutumes qui lui soient consubstantielles, et que les institutions doivent promouvoir. 
Dénonçant au contraire les valeurs du philosophe rationaliste, Rousseau regrette que "la famille, la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens : il n'est ni parent, ni citoyen, ni homme ; il est philosophe" (in préface de Narcisse).


 ***
La tentation est effectivement grande de voir en Rousseau l'inspirateur (le responsable ?) de tous les excès du nationalisme moderne. C'est l'erreur commise par Barruel et par tant d'autres après lui. Car dans cet amour de la terre natale défendu par Rousseau, on ne trouve nulle idée d'impérialisme, d'expansionnisme, et encore moins de bellicisme. 
C'est au moment de la Révolution que ce patriotisme exclusivement républicain et défensif a pris un caractère nouveau, à la fois agressif et conquérant. Jamais le Genevois n'aurait encouragé une guerre au nom de la fraternité entre les peuples, de la paix en Europe, ou d'un quelconque droit de l'homme. Et ce, pour une raison fort simple : aucun peuple, quel qu'il soit, n'a jamais rêvé de conquête ou d'expansion !  Ces désirs sont toujours ceux de gouvernements, donc de quelques hommes prêts à tous les mensonges (surtout les plus nobles !) pour les assouvir. 

(à suivre ici)
 

vendredi 17 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (4)




(pour lire ce qui précède)

Achille avait son talon, les Lumières ont Voltaire...
C'est donc lui, invariablement, que visent tous les actes d'accusation dressés par les anti-Lumières.
On avait déjà recensé au mois de juin 2016 (voir ici) le Voltaire méconnu de Xavier Martin, dans lequel l'universitaire rend Voltaire coupable de toutes les turpitudes possibles et imaginables. Conscient que sur le sujet tout avait déjà été dit et qu'il venait trop tard pour le faire, l'historien n'hésitait pourtant pas à apporter sa pierre à cet édifice d'opprobre, allant jusqu'à imputer à Voltaire des pratiques homosexuelles et satanistes...


Eric Zemmour a lu Xavier Martin. 
C'est d'ailleurs à lui qu'il emprunte les arguments de son réquisitoire. Sans s'encombrer de nuances, il lui reproche pêle-mêle son "insensibilité sociale", son "mépris" (du peuple, des Français, de l'humanité...) ainsi que son "sentiment de supériorité".
Il rappelle qu'au moment de la guerre de 7 ans (perdue par la France), Voltaire se réjouit de "l'humiliation patriotique" et du "déclassement géostratégique" de son pays, dès lors que sont préservés ses propres intérêts financiers aux Antilles. Concernant les exactions commises par la Russie en Pologne, il les défend et "invente à cette occasion la guerre humanitaire, la guerre pour la paix, la guerre pour la liberté des peuples qu'on occupe". Pour un peu, il dresserait de manière plus explicite encore  le parallèle entre Voltaire hier et Bernard-Henri Lévy aujourd'hui...
Voltaire est donc un "usurpateur de la philosophie", "libéral mais pas démocrate" et partisan du "despotisme éclairé". "Aïeul des libéraux-libertaires", il appartient  à la "bourgeoisie mondialisée". Puis, par un mouvement métonymique effectué par d'autres avant lui, Zemmour étend brusquement cette critique à l'ensemble des auteurs de Lumières : il dénonce "l'alliance entre la philosophie et l'argent, entre les intellectuels de la liberté et les capitalistes libéraux".... "devenus une espèce de démagogues, ils serviront de chaînon pour unir, au service d'une même entreprise, l'opulence et la misère, le faste odieux des uns et la turbulence affamée des autres... l'alliance des gens d'argent et des gens de lettres explique la furie universelle avec laquelle on a attaqué l'ensemble du patrimoine foncier de l'Eglise et des communautés religieuses tout en protégeant avec un soin extrême, contrairement aux principes mêmes qui sont invoqués, des intérêts d'argent qui tirent leur origine de la seule autorité de la Couronne"..."Cette alliance a déjà vaincu avant la Révolution."
Dans ces quelques chapitres consacrés à Voltaire, Zemmour agit donc en procureur qui accumule les pièces à conviction contre le prévenu et tait systématiquement tous les éléments à décharge. 
Si tout ce qu'il dit sur Voltaire est vrai (Xavier Martin, lui, osait même l'analogie Voltaire/Hitler !), son propos demeure néanmoins partial et partiel.
Rien, pas une ligne, pour redorer le blason du patriarche de Ferney qui ressort souillé de cette énième bordée de crachats...
(depuis le journaliste Fréron, au XVIIIè siècle, combien ont-ils été à entasser les mêmes ordures aux pieds du panthéonisé ?)


***

Au moment d'aborder ce Destin français, j'avais donc imaginé ce réquisitoire dressé par Zemmour contre Voltaire, mais destiné en réalité à discréditer l'ensemble du clan (lui parle de "meute"...) des Lumières.
En revanche, j'ai été très surpris des chapitres suivants, consacrés à Rousseau. Celui que les contempteurs des Lumières feignent toujours d'ignorer, celui dont ils évitent soigneusement de croiser le chemin, celui dont ils prononcent à peine le nom 
(sinon pour s'en prendre à l'homme, coupable d'avoir abandonné ses enfants), Zemmour ose quant à lui l'aborder de face.
Pour le salir à son tour ? 
Vite, tournons la page et découvrons cela...

(à suivre ici)

samedi 11 janvier 2020

Eric Zemmour et les Lumières (3)

Dans un article de Nonfiction, paru en septembre 2019 (à découvrir ici), le doctorant Guillaume Lancereau reprochait à Eric Zemmour "sa lecture du XVIIIè siècle", prétendant qu'elle "se fourvoie dans les méandres de la mauvaise foi intellectuelle et de l’imposture méthodologique".
Dans une autre recension (rédigée peu après) du Destin français, lue sur le site Critique, critique de la critique, l'auteur s'en prenait conjointement à Zemmour et à Onfray  : " Le premier au service de la grande bourgeoisie, le second au service de son nombril volcanique. Les deux crachent sur Rousseau. En bonne dialectique, je leur retourne, publiquement, leur glaviot."


Fin octobre (de mémoire), j'ai assisté sur Cnews à un échange (voir ici) particulièrement virulent entre le penseur Bernard-Henri Lévy, inlassable défenseur des Kurdes, et Eric Zemmour, qui le renvoie brutalement dans les cordes avec cette admirable citation de Rousseau (14è minute), extraite de l'Emile

"Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins."
 C'est ce délicieux moment de télé qui m'a décidé à lire les quelques chapitres qu'Eric Zemmour consacre au XVIIIè siècle et à ce qu'on nomme communément les Lumières.
En particulier les quelques chapitres consacrés à Voltaire ("la flatterie des grandeurs", "le grand importateur des idées anglaises", "Voltaire est encore plus grand mort que vivant", "une nouvelle race d'écrivains", "le premier témoin du déclin de la France", "un climat de guerre civile froide") puis à Rousseau ("Le nez dans le ruisseau", "la liberté et l'égalité", "république européenne", "égoisme national").
Ci-dessous les premières pages de cette partie :





Nous aurons bien évidemment à les commenter...

(à suivre ici)


 

samedi 7 décembre 2019

Eric Zemmour et les Lumières (2)


Paru sur le site nonfiction.fr, l'article qui suit analyse le propos d'Eric Zemmour sur les Lumières.

 


Lumières, Révolution et patriotisme



Toutefois, là où Gaxotte englobe tous les philosophes dans une commune détestation, symptomatique d’une pensée radicalement contre-révolutionnaire, Zemmour préserve au contraire certaines figures. En effet, rien n’anime plus profondément Éric Zemmour que l’amour de la patrie, entendu comme une naturelle et nécessaire préférence nationale. Aussi Rousseau est-il le seul philosophe des Lumières à trouver grâce à ses yeux – contrairement à Herder, lequel dépeignait le citoyen de Genève comme l’« homme qui envoya à la guillotine » la plupart de « ceux qui gouvernaient la France ». Non sans surprise, l’essayiste concède que, par opposition à la tradition voltairienne, « les historiens marxistes exaltent Rousseau pour mieux défendre Robespierre et Lénine » – affirmation au demeurant des plus erronées : notons simplement qu’en 1939, pour le cent-cinquantenaire de la Révolution française, la Société des Historiens Marxistes (difficile de faire plus explicite) accueillait à Moscou une conférence de Vjačeslav Petrovič Volgin sur le thème : « L’URSS honore la mémoire de Voltaire».



Contrairement à Voltaire, affirme Zemmour, Rousseau aurait donc été le loyal et fervent défenseur d’un patriotisme malmené par l’esprit cosmopolite du temps. Il aurait prêché sans relâche le combat patriotique contre la fraternité universelle tout en « dénonçant les dangers du message universaliste de l’Église ». À l’évidence, la position de Rousseau est bien plus complexe que ce qu’en retient le réductionnisme zemmourien, même si le philosophe posa effectivement le patriotisme et l’humanité comme deux vertus incompatibles. Inspiré en cela par l’exemple antique, il envisageait l’espace de la République comme un monde clos. D’où la radicalité des lignes suivantes tirées de l’Émile :



« Tout patriote est dur aux étrangers ; ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. […] Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ».

(NDLR : E. Zemmour a très récemment répété cette dernière phrase à l'occasion d'un échange musclé avec B-Henri Lévy. Et lors d'une autre interview à Corse Matin, il a opposé de la sorte Voltaire à Rousseau : "Voltaire, c'est l'Européen cosmopolite anglophile et Rousseau, le patriote suisse pour qui le cosmopolitisme est un moyen pour les élites de se détourner de leur propre peuple")



Cependant, Yves Touchefeu, spécialiste du rapport de Rousseau à l’Antiquité et au christianisme, rappelle qu’en dépit de ces virulentes assertions patriotiques, Rousseau savait aussi défendre les valeurs d’une société ouverte et célébrer, en particulier dans son second Discours, les « grandes âmes cosmopolites qui franchissent les barrières imaginaires qui séparent les Peuples ». Il était authentiquement tiraillé entre le patriotisme exclusif et les exigences qu’imposait l’amour de l’humanité, comme en témoignait cette lettre de 1763 adressée au pasteur zurichois Léonard Usteri :



« L’esprit patriotique est un esprit exclusif qui nous fait regarder comme étranger, et presque comme ennemi tout autre que nos concitoyens. Tel était l’esprit de Sparte et de Rome. L’esprit du Christianisme au contraire nous fait regarder tous les hommes indifféremment comme nos frères les enfants de Dieu. La charité chrétienne ne permet pas de faire une indifférence odieuse entre le compatriote et l’étranger, elle n’est bonne à faire ni des Républicains ni des guerriers, mais seulement des Chrétiens et des hommes ».



Zemmour omet sciemment que la société politique envisagée par Rousseau, dans sa délimitation exclusive et excluante, ne constituait elle-même qu’un tout partiel ne demandant qu’à être inscrit dans une entité plus vaste, « la société générale du genre humain ». Il oublie aussi que l’amour de la patrie, chez Rousseau, ne pouvait s’épanouir que si celle-ci garantissait aux citoyens la justice et la protection des lois.



Cette lecture apparaît de surcroît d’autant plus dommageable intellectuellement et politiquement qu’elle interdit de saisir la complexité du rapport de la Révolution française à la notion de patriotisme. Dans la logique zemmourienne, la Révolution, fille de Rousseau, fut animée d’un élan nationaliste et exclusif :



« Le siècle cosmopolite des Lumières s’achèvera par l’accouchement aux forceps de la nation. Le rêve européen des philosophes français finira dans l’impérialisme botté de le “grande nation”. Les révolutionnaires rangeront dans un placard fermé à double tour leurs tirades universalistes et leurs déclarations de paix au monde pour exalter la “patrie en danger” ; ils trouveront tout l’attirail théorique et politique chez leur cher Jean-Jacques ».



À l’instar de Rousseau, cependant, la Révolution connut ce tiraillement entre ses ambitions universalistes et un patriotisme exacerbé par les ambitions politiques du moment présent, puis la guerre aux frontières. Un beau texte de 1791, tiré du Dictionnaire de la Constitution et du gouvernement français, permet de prendre la mesure de l’humanisme qui agitait cette société de patriotes :



« Trop longtemps le patriotisme ne fut qu’un attachement aveugle au pays où l’on était né, un sentiment exclusif auquel chaque peuple immolait tout ce qui n’était pas lui ; de là ces haines qui divisèrent les nations, ces guerres pour lesquelles elles se détruisirent les unes les autres. […]

 Le patriotisme n’est plus pour nous la haine des hommes qui ne sont point nés nos compatriotes, nous leur avons juré la paix, ce n’est plus un amour exclusif pour le coin de la terre qui nous a vus naître, c’est l’attachement à un pays où règnent les lois de la justice et de l’humanité, où il est permis d’aimer et d’admirer tous les hommes qui méritent de l’être quels que soient leur pays, leurs usages, leur religion. La France cesserait d’être notre Patrie si les lois cessaient d’être appuyées sur les principes de l’humanité et de l’équité. Nous adopterions pour Patrie le pays où régneraient ces lois vertueuses. Où la vertu prospérera à l’ombre des lois, où l’égalité règnera entre les hommes, où le nom de maître sera ignoré, où l’homme sera ce que l’a fait la nature, libre et juste, là sera la patrie d’un Français ».


Une ample historiographie, courant d’Albert Mathiez au début du siècle à Sophie Wahnich plus récemment, s’est attachée à démontrer l’ambivalence du rapport de la Révolution au patriotisme et aux étrangers. En dépit de ces déchirements internes, inhérents à la construction complexe d’un « nationalisme ouvert », les rêves d’une « République du genre humain » ne furent jamais tout à fait abandonnés par les révolutionnaires.

 
l'historienne Sophie Wahnich



La haine de la modernité



En définitive, le monde qu’exècre Zemmour n’est autre que celui de la modernité. Mille exemples parcourent son dernier ouvrage, à l’instar notamment de la question de la place des femmes dans la société politique et culturelle. Sur ce point, une fois encore, le schéma zemmourien s’ancre profondément dans une relecture du XVIIIème siècle. Éric Zemmour s’est originellement fait connaître, à l’instar d’un certain Alain Soral, comme l’indéfectible partisan du masculinisme, contre les tendances dégénérescentes de notre société, en proie aux harpies de la « théorie du genre » et sur le point d’efféminer l’ensemble de la population mâle. Or, l’approche zemmourienne du siècle des Lumières apparaît, de part en part, traversée par de semblables élans misogynes.



Dans ce Destin français, les femmes ne sont pas évoquées avant la modernité, en l’occurrence avant François Ier. On doit donc supposer qu’avant cette date, les femmes n’avaient pas d’existence sociale, politique ou culturelle, et que, si l’essayiste n’en souffle pas mot, c’est qu’il ne renie pas ce temps béni. C’est alors que survint François Ier, « roi libertin » qui est « aussi le jouet des femmes ». Les femmes n’adviennent donc au monde de l’histoire qu’en tant qu’êtres manipulateurs. Dès lors, la modernité s’ouvre, le bel ordonnancement des genres s’écroule, les femmes sont partout, inspirent tout, dominent tout. Le XVIIIème siècle « est le siècle de la femme », véritable « basculement idéologique » et « révolution des sexes ». Les femmes du Grand Siècle avaient rêvé d’« imposer leur goût et leur langage » ; celles des Lumières militent pour la philosophie et la science, entraînant et dominant toujours des cohortes d’hommes dociles. Talleyrand vit « entouré de femmes », des femmes « insolentes et aventureuses dans leur jeunesse, décrépites et intrigantes à la fin ». Robespierre « est un prêtre entouré de ses dévots, et surtout de ses dévotes » – car ces mêmes femmes éprises de modernité ne sauraient s’émanciper, semble-t-il, de leur nature irrémédiablement passionnelle. Quant à Madame de Staël, il s’agit rien moins que d’une manipulatrice en chef de la politique européenne :



« À l’été 1808, Madame de Staël réunit en son château suisse de Coppet un aréopage d’esprits brillants et de grands noms, venus des quatre coins d’Europe. Elle anime et domine cette coterie, lui insuffle les mots et les pensées avec lesquels elle stigmatise le gouvernement impérial ; mots et pensées que ses hôtes s’empressent de répandre dans toute l’Europe ».

 (NDLR : une question à laquelle on a consacré plusieurs billets. Voir ici)

Si Zemmour apparaît ainsi comme le dernier rejeton des anti-Lumières, il serait erroné de lire uniquement cette profession de foi comme la réaction pleurnicharde du mâle blanc terrifié par les dynamiques d’une société en mouvement. Son discours n’est en définitive, et quoi que veuille en dire le Point, que le dernier avatar en date d’une pensée hostile à la modernité, structurée au siècle des Lumières, dont le maurrassisme fut sans nul doute l’expression la plus notable du XXème siècle, et qui se voit désormais revivifiée sur la scène politico-intellectuelle en tous points de l’Europe.



Cette impression s’installe effectivement dès le début du livre, à mesure que se glissent, l’air de rien, les noms de membres éminents de l’Action Française, Charles Maurras bien sûr, Jacques Bainville ou Pierre Gaxotte, et ceux de collaborationnistes enragés comme Lucien Rebatet et Robert Brasillach. Loin de constituer un simple habillage folklorique, un pied‑de‑nez aux « bien-pensants » qu’il aime à pourfendre sur les plateaux télévisés, ces références sont le moteur idéologique de son Destin français. À Maurras, le maître à penser de tous ces auteurs, il a repris l’empirisme organisateur, – qui fait de l’Histoire une herméneutique du présent autant qu’un terrain d’expérimentation politique, – le culte de la France et de la raison d’État, l’opposition entre catholicisme, dont le rôle social structurant et la culture imprégneraient la France, et christianisme, religion naïve d’origine juive qui affaiblirait ceux qui la pratiquent, mais aussi une conception monolithique des cultures et des religions, immuables et permanentes, qui permettent de justifier une xénophobie de combat principalement tournée contre les Arabes ou les musulmans – la différence paraît peut claire dans son esprit, quoiqu’il s’en défende. Enfin, comme le maître de l’Action Française, Zemmour postule que l’Europe ne peut être que française dans la mesure où la France serait l’unique l’héritière de Rome. La conséquence logique (car pour Zemmour tout est affaire de logique… ou de sophisme) est que la question européenne devient la seule grande question contemporaine à être presque complètement absente, si ce n’est pour s’attaquer aux mondes anglo-saxon et germanique.




Cette imprégnation maurrassienne – que Zemmour ne tairait sans doute pas si, plutôt que de disséquer ses esclandres, on l’interrogeait sérieusement pour mieux le mettre dans les cordes – est plus largement caractéristique du mouvement néo-nationaliste européen depuis quelques années. Tout un fond intellectuel longtemps frappé d’anathème, et difficilement utilisable en dehors de quelques petites officines d’ultra-droite nostalgiques des années 1930, refait surface aujourd’hui. À mesure que la Seconde Guerre mondiale s’éloigne, de nombreux auteurs perdent de leur charge toxique, soit que la radicalité de leurs engagements soit oubliée, soit que les reconfigurations des droites européennes exigent un renouvellement des inspirations intellectuelles. Alors qu’émerge en France, dans le sillage du mouvement d’opposition au mariage homosexuel, une droite conservatrice hors-les-murs au discours alter-européen, la figure de Maurras recommence à être une référence politique, ce dont témoigne la publication au printemps 2018 de certaines de ses œuvres abrégées aux éditions Robert Laffont, assortie d’une introduction qui fait de son antisémitisme et de sa xénophobie, rageuses, et centrales dans son œuvre, des attributs accidentels, imputables à son époque. On retrouve le même discours dans le traitement que donne Zemmour de la question juive pendant la Seconde Guerre mondiale : accidentelle, annexe et instrumentalisée par des élites culpabilisatrices, soumises à l’étranger pour humilier la France.



Ce décryptage des fondements idéologiques de la pensée de Zemmour permet de prendre la mesure du danger de la réduction biographique des Lumières à une poignée de grandes figures, mais aussi de leur uniformisation sous les traits d’un courant de pensée homogène, omettant du même coup que ces Lumières ne furent pas qu’un ensemble de positions intellectuelles, mais représentèrent aussi un bouleversement dans les pratiques sociales et culturelles. Mais il permet aussi de réfléchir plus avant à la nécessité de considérer le courant des anti-Lumières dans la longue durée, tout en étant attentif aux contextes spécifiques et aux préoccupations politiques contemporaines qui animent ces désirs d’une « autre modernité » ou d’une « contre-modernité ».
(à suivre ici)