Si on n'ignore plus rien des auteurs des Lumières, il nous reste tout à apprendre sur les hommes : sur leurs passions, leur courage et leur générosité, mais également sur leurs ambitions, leurs haines et leurs noirceurs. Ecrit au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
samedi 29 avril 2017
mercredi 26 avril 2017
Madame du Boccage
Comme je l'expliquais dernièrement, si tant de femmes du XVIIIè siècle ont renoncé à écrire (voir notamment les articles sur Madame Dupin ou Madame du Deffand), d'autres ont bravé les affres du ridicule pour se mêler de sujets réservés aux hommes.
La salonnière et femme de lettres Madame du Boccage fut de celles-là.
Installée à Paris en 1733, elle ouvrit très vite sa maison aux esprits les plus brillants du moment, notamment à Marivaux et Fontenelle. Si ses premiers poèmes furent salués par la critique, elle se hasarda ensuite à écrire une tragédie en vers. Erreur fatale (les Amazones, en 1749), comme le montre ce commentaire peu amène de Grimm : "elle est bonne femme ; elle est riche ; elle pouvait fixer chez elle les gens d'esprit et de bonne compagnie sans les mettre dans l'embarras de lui parler avec peu de sincérité (...) de ses Amazones"
La notice biographique rédigée un siècle plus tard par l'historien Maurice Tourneux n'est guère plus charitable. Jugez-en plutôt...
BOCCAGE (Marie-Anne Le Page,
dame FIQUET du),
femme
de lettres française, (...)
née à Rouen le 22 octobre 1710, morte dans la même
ville le 8 août 1802. Encouragée par un prix que lui décerna
en 1746 l’Académie de Rouen, elle mit au jour en 1748 une imitation
en vers de Milton, sous le titre du Paradis terrestre, et, l’année
suivante, une traduction également versifiée du Temple
de la Renaissance de Pope. En même temps, elle faisait représenter
à la Comédie-Française (août 1749). une tragédie,
les Amazones, qui, sans l’indulgence du public pour le sexe de l’auteur,
dit Raynal, n’aurait pas été achevée ; elle fut jouée
cinq ou six fois.
Aux yeux de ses contemporains, le principal titre de gloire
de Mme du Boccage était un poème en dix chants, intitulé
la Colombiade ou la Foi portée au Nouveau Monde; il lui valut
les honneurs académiques à Lyon, à Rouen, à
Rome, à Bologne et à Padoue. C’est alors qu’elle laissa placer
au-dessous de son portrait gravé cette devise passablement ridicule
: Forma Venus, arte Minerva. Elle a elle-même naïvement
conté, dans une série de lettres adressées à
sa soeur l’accueil qui lui fut fait durant ses voyages et particulièrement
à Ferney, prenant au pied de la lettre, dit Grimm, témoin
oculaire, les pantalonnades de Voltaire, qui la couronna de laurier, «
tout en lui faisant les cornes de l’autre main et tirant sa langue d’une
aune aux yeux de vingt personnes assises à la même table » (voir ci dessous l'extrait de la Correspondance Littéraire).
La
Colombiade est aujourd’hui profondément oubliée, tandis
qu’on lit encore volontiers les Lettres sur l’Angleterre, la Hollande
et l’Italie, adressées à Mme Duperron.
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Marie-Anne du Boccage |
jeudi 20 avril 2017
Louise d'Epinay en images...
Le roman en quelques vues empruntées à Carmontelle et Liotard
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Louise d'Epinay |
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Louise en compagnie de Mme de Meaux |
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La mère de Louise jouant aux échecs avec le précepteur Linant |
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Angélique de Belsunce, la fille de Louise |
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Ange Lalive de Jully, le frère de Denis d'Epinay |
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Madame Lalive de Jully |
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Duclos, un amis de Louise |
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d'Holbach, un ami de Louise |
Madame d'Holbach |
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Ange Lalive de Jully |
mardi 18 avril 2017
Louise d'Epinay, vue par Elisabeth Badinter
Extraits d'une interview d'Elisabeth Badinter parue dans l'Express. Elle y évoquait notamment son Emilie, Emilie, ou l'ambition féminine.
Un ouvrage qui ne m'a jamais quitté pendant que je travaillais sur mon roman...
L'ambition a-t-elle toujours été considérée comme un vice, une passion négative?
ELISABETH
BADINTER. L'ambition est en effet très mal considérée. Même
aujourd'hui. Dire de quelqu'un qu'il est ambitieux n'est pas vraiment un
compliment! Et lorsque l'on parle d'une ambitieuse, c'est encore
pire... Mais il faut admettre que «l'ambition féminine» est, pour le
sens commun, pire que pire. Oui, cette connotation négative remonte très
loin. Elle trouve notamment son origine dans le christianisme: Dieu
vous a fait naître à telle place, vous devez donc vous y tenir.
L'ambition est un défi lancé à Dieu - si l'on y croit - et il est plus
facile d'être ambitieux si l'on est athée ou agnostique. Il faut
attendre le XVIIIe siècle, me semble-t-il, pour que s'exprime clairement
une ambition personnelle. A cette époque, la religion et les croyances
commencent à être fortement critiquées et l'homme s'affirme enfin comme
sujet, capable de dépasser ses propres limites indépendamment d'une
vision religieuse de l'humanité. L'ambition, pour s'affirmer, a besoin
d'un recul de l'emprise religieuse ainsi que de l'affirmation de
l'individu comme sujet.
Vous montrez que l'ambition est d'abord une notion masculine. Quand l'ambition féminine a-t-elle été acceptée?
E.B.
Si quelqu'un est sommé de rester à sa place, c'est bien la femme! Se
dire ambitieuse, comme Mme du Châtelet ou, de façon différente, Mme
d'Epinay, est apparu comme un véritable scandale. Cela signifiait: «Je
sors de la place que la religion mais aussi les hommes et la société
m'assignaient.» Toutes deux furent, à leur manière, des scandaleuses,
les premières à dire: «Moi, je», «Moi d'abord», avant mon mari, mes
enfants ou les rôles qui me sont assignés par la société. Ce fut d'une
audace incroyable pour l'époque. Voilà pourquoi je les ressens comme nos
ancêtres. Mais ne nous trompons pas: elles ont ouvert des portes qui se
sont aussitôt refermées. La Révolution française se chargea de mettre
un terme à l'ambition féminine.
Comment cela?
E.B.
Les droits de l'homme s'appliquent... à l'homme, mais pas à la femme.
Ces dernières en sont exclues de façon très explicite. En octobre 1793,
les députés ont décidé qu'il n'était pas question de donner des droits
aux femmes, en vertu des principes énoncés par Rousseau. Si on donne des
droits aux femmes, alors c'est le malheur de la société qui s'ensuivra:
voilà ce que pensaient les révolutionnaires. Les femmes étaient
considérées comme les enfants et les fous: privées de leurs droits
civiques pour le bien de la société, c'est-à-dire pour qu'elles puissent
s'occuper de leur famille. Mais il faut aussi dire que cet état de fait
a convenu à la majorité des femmes: en effet, en échange de ce
renoncement aux droits politiques, on leur donnait un empire absolu,
celui du privé, de la famille.
Il y aurait donc eu complicité objective des femmes dans leur asservissement?
E.B.
Oui, n'oubliez pas qu'elles étaient, à l'époque, de grandes lectrices
de Rousseau, de La nouvelle Héloïse, entre autres, où sont exposés ces
principes. Pour la première fois, on leur assignait une responsabilité
et un rôle immenses. On peut lire que si un enfant devient un adulte
bien développé c'est la femme qui en aura les bénéfices, alors que s'il
devient un délinquant elle sera considérée comme la coupable. Les femmes
se sont accommodées de cet échange.
Mme
d'Epinay, qui réfuta Rousseau, connut pourtant un grand succès après sa
mort. Mais comment expliquer que le XIXe siècle n'ait pas mieux
considéré l'ambition féminine?
E.B. Pour une raison simple: si on a
relu Mme d'Epinay, c'était moins pour son traité de pédagogie que pour
cette oeuvre inouïe que sont les Contre-confessions. Jetez-vous
là-dessus, c'est un très grand livre! La réponse complète aux
Confessions dans lesquelles elle est traînée dans la boue par Rousseau.
Mais ses grands sujets, l'autonomie des filles et l'indépendance
intellectuelle des femmes, n'étaient pas audibles au XIXe siècle,
surtout pour la bourgeoisie. Il fallut attendre la fin du XXe siècle
pour découvrir Mme d'Epinay. Tout comme Mme du Châtelet, d'ailleurs, qui
fut la première femme de science en France. (...)
Qui était Mme du Châtelet?
E.B.
Une amoureuse. Très libertine. Une femme à la sexualité dévorante,
capable, dans le même temps, de traduire Newton. Mais à l'époque une
femme n'a guère le choix: elle ne peut pas devenir un grand général ou
un grand financier. Elle peut, en revanche, devenir une grande
intellectuelle. En cela, Mme du Châtelet est très contemporaine. Comme
les jeunes filles d'aujourd'hui, au départ, elle veut tout: réussir sa
vie personnelle, sa vie professionnelle, sa vie amoureuse, sa vie
maternelle...
Revenons à la définition de l'ambition: passion négative ou chance de salut?
E.B.
Pour ma part, je n'ai jamais pensé que l'ambition était négative.
L'ambition signifie ceci: je vais essayer de mettre tout ce que j'ai
d'énergie, de volonté, de travail, de force, au service d'une
amélioration ou d'une production, et il y a une chance sur un million
pour que j'y arrive mais je le fais quand même. Dans le cas de Mme du
Châtelet et de Mme d'Epinay, l'ambition consiste à laisser une trace de
soi. Mais comment consacrer tant d'énergie à quelque chose d'aussi
aléatoire? C'est une folie, non? Et pourtant, telle est la grandeur de
l'être humain.
Mme du Châtelet la définit
pourtant comme la passion «qui met le plus notre bonheur dans la
dépendance des autres». Se méfiait-elle de l'ambition?
E.B.
L'ambition fait peur. Toujours. Y compris à celui ou à celle qui s'y
adonne. Mais le bonheur passe nécessairement par l'autre: seul, le
bonheur n'existe pas. Aujourd'hui, il me semble que nous avons les
moyens, qui n'existaient pas au XVIIIe siècle, de nous concentrer sur
les petits plaisirs de la vie, et nous feignons de croire qu'il s'agit
du bonheur. Mme du Châtelet s'est toujours débrouillée pour allier son
ambition personnelle et sa quête du bonheur avec autrui. Ainsi a-t-elle
eu une relation exceptionnelle avec un homme - et quel homme!: Voltaire -
pendant cinq ans. A Cirey, ils vivaient ensemble et travaillaient
chacun de leur côté, comme des bêtes. C'est elle qui l'a initié à la
physique de Newton et qui lui ménageait, dans le même temps, de
véritables plages de plaisir. Je crois que le couple que formaient Mme
du Châtelet et Voltaire a bien mieux réussi que celui de Sartre et
Beauvoir: pendant un moment béni, ils ont réussi à allier la réalisation
de leur ambition personnelle la plus haute et la plus exigeante et,
dans le même temps, le plaisir, la chaleur, l'amour.
Qu'est-ce qui distingue l'arrivisme de l'ambition?
E.B.
Je ne ferai pas le procès de cette forme d'ambition que l'on appelle
l'arrivisme. On appelle souvent «arrivistes», pour les condamner, ces
hommes ou ces femmes ambitieux qui ont, au fond d'eux-mêmes, cette
angoisse d'être venu sur terre pour rien et de disparaître dans
l'indifférence générale. Y a-t-il de faux et de vrais ambitieux? Pour le
dire autrement: y a-t-il des êtres purs? Il existe des gens qui se
moquent bien de ce qui se passera après leur mort mais qui veulent
marquer leur existence en obtenant la reconnaissance des autres pendant
leur vie. C'est même de plus en plus fréquent. Prenez le phénomène Star
Academy: ce sont des individus qui ont besoin d'être vus par les autres,
que le regard des autres fait exister. On pourrait assimiler ce
phénomène à une ambition de pacotille, à un arrivisme conjoncturel sans
la moindre importance. Pour ma part, je me refuse à juger. Il faut être à
l'intérieur du sujet pour comprendre ce qui distingue une ambition
noble d'une ambition vulgaire. Toujours est-il que nous avons tous envie
de laisser une trace, un petit quelque chose. La plupart des femmes
trouvent cette longévité dans la descendance. Pas Mme du Châtelet. Elle a
eu des enfants mais ça ne lui a pas suffi. En cela, elle est très
contemporaine.
Mme du Châtelet serait donc la première femme à comprendre que la vie, même si elle est exceptionnelle, ne suffit pas...
E.B. Oui, et c'est pour cela qu'elle publie. Il ne suffit pas d'avoir, comme elle, une intelligence en éveil. Ainsi, le jour de sa mort, elle envoie le manuscrit de cette immense ouvre qu'est sa traduction des Principes mathématiques de Newton à la Bibliothèque royale: pour être sûre que ça restera! Et elle a eu raison puisque c'est dans cette édition que l'on a lu Newton jusqu'en 2000.
Mme du Châtelet et Mme d'Epinay étaient-elles tenaillées par le démon de la célébrité?
E.B.
Non. Mme d'Epinay était plus proche de la grande bourgeoisie que Mme du
Châtelet, qui fut une aristocrate et se comporta de façon très
hautaine, méprisant les gens de condition inférieure. Mme d'Epinay n'a
jamais cherché la célébrité. Pour preuve, son silence dans les travaux
de Grimm et Diderot: elle tint la correspondance des deux mais jamais ne
la signa. Ce sont les chercheurs qui, récemment, ont découvert la part -
immense - qu'elle prit dans leurs travaux. Diderot lui demanda à
plusieurs reprises de relire ses pièces ou ses écrits et de les
corriger; jamais Mme d'Epinay ne s'en est vantée. Notre époque, elle,
est en effet saisie par le démon de la célébrité. Mais ce dernier n'a
rien à voir avec l'ambition. Depuis qu'Andy Warhol a affirmé que tout le
monde a droit à son quart d'heure de célébrité, chacun le cherche à
tout prix. Et le phénomène de la téléréalité renforce le rôle de ce
démon. Mais l'édition et le monde intellectuel sont également touchés
par ce fléau.(...)
A vous lire, on a l'impression que le principal obstacle à l'émancipation féminine au XVIIIe siècle a été... les femmes?
E.B.
Je n'irai pas jusque-là. Après tout, Mme du Châtelet a publié des
traités qui ont soulevé la polémique de son vivant. Mais il faut
préciser qu'à la mort de Mme du Châtelet et de Mme d'Epinay on a fait
peu de cas de leur ouvre dans les revues ou les correspondances
littéraires. Cela dit, il est vrai que les autres femmes furent à leur
égard extrêmement dures et injustes. Il suffit de lire le portrait que
traça de Mme du Châtelet Mme du Deffand qui se disait son «amie». Je
crois que la jalousie des femmes à l'égard de celles d'entre elles qui
réussissent s'exprime beaucoup plus violemment que celle des hommes. (...)
Peut-on concilier ambition personnelle et vie de famille?
E.B.
L'exemple de Mme du Châtelet et de Voltaire montre que la poursuite de
l'ambition se fait souvent au détriment des enfants. Pour elle, mari et
enfants ne comptaient plus. La véritable ambitieuse est capable de
sacrifier beaucoup de choses. Sans doute était-ce plus facile au XVIIIe
siècle. Aujourd'hui, le destin des jeunes femmes me semble plus
difficile: toutes privilégient la réussite personnelle plus que la
réussite professionnelle. La majorité des femmes ont ces deux ambitions
chevillées au corps: elles me semblent tiraillées entre celle de réussir
leur vie personnelle et celle de réussir professionnellement. Et elles
découvrent qu'il est atrocement difficile d'arriver à concilier les
deux: lorsque l'on fait les comptes, après dix ou quinze ans, le
résultat est rarement celui que l'on escomptait. Beaucoup de femmes qui
sont arrivées aux premières loges dans le monde économique ou financier
ont dû sacrifier leur vie privée, renoncer à avoir des enfants. Et ce
mouvement risque de s'intensifier davantage car la vie professionnelle
est de plus en plus dure - bien plus qu'il y a vingt ans. Une femme doit
se battre pour décrocher un emploi, trouver un compagnon, le garder,
être heureuse avec lui, avoir des enfants, puis pour que les enfants,
une fois adolescents, ne lui balancent pas à la figure qu'elle a été une
mère lamentable... Celles qui réussissent dans tous les domaines sont
peu nombreuses. La phrase de Mme de Staël, «la gloire est le deuil
éclatant du bonheur», est devenue un lieu commun mais n'est pas tout à
fait fausse. Ceci dit, on peut aussi trouver son bonheur hors de la
famille: dans son ambition personnelle.
jeudi 13 avril 2017
Le monde vu par Marion Sigaut...
Souvenez-vous ! Il y a un ou deux ans de cela, Marion Sigaut qualifiait Louis XV de "pervers" coupable d'avoir organisé un "réseau pédophile" au Parc-aux-cerfs. En se rapprochant des réseaux royalistes puis de Civitas, l'historienne a ensuite cru bon de faire machine arrière, reconnaissant son erreur...
Même si elle a quelque peu déserté la scène du XVIIIè siècle, la pasionaria des Anti-Lumières n'en demeure pas moins venimeuse, distillant désormais son venin contre l'école de la République.
Sur les femmes, Diderot (1772)
On connait les propos de Rousseau sur les femmes, notamment ceux tenus dans son Emile concernant les devoirs de Sophie à l'égard de son époux.
On sait également que Louise d'Epinay rendait "l'éducation" et "l'institution" responsables de l'injustice faite aux femmes de son temps.
Découvrons aujourd'hui quelques extraits du surprenant opuscule "Sur les femmes", publié par Diderot en 1772.
***
J’ai vu une femme honnête frissonner d’horreur à l’approche de son
époux ; je l’ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais
assez lavée de la souillure du devoir. Cette sorte de répugnance nous
est presque inconnue. Notre organe est plus indulgent. Plusieurs femmes
mourront sans avoir éprouvé l’extrême de la volupté. Cette sensation,
que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère, est rare
pour elles, et ne manque jamais d’arriver quand nous l’appelons. Le
souverain bonheur les fuit entre les bras de l’homme qu’elles adorent.
Nous le trouvons à côté d’une femme complaisante qui nous déplaît. Moins
maîtresses de leurs sens que nous, la récompense en est moins prompte
et moins sûre pour elles. Cent fois leur attente est trompée. Organisées
tout au contraire de nous, le mobile qui sollicite en elles la volupté
est si délicat, et la source en est si éloignée, qu’il n’est pas
extraordinaire qu’elle ne vienne point ou qu’elle s’égare.
***
C’est de l’organe propre à son sexe que partent toutes ses idées
extraordinaires. La femme, hystérique dans la jeunesse, se fait dévote
dans l’âge avancé ; la femme à qui il reste quelque énergie dans l’âge
avancé, était hystérique dans sa jeunesse. Sa tête parle encore le
langage de ses sens lorsqu’ils sont muets.
***
Le moment qui la délivrera du despotisme de ses parents est arrivé ; son imagination
s’ouvre à un avenir plein de chimères ; son cœur nage dans une joie
secrète. Réjouis-toi bien, malheureuse créature ; le temps aurait sans
cesse affaibli la tyrannie que tu quittes ; le temps accroîtra sans
cesse la tyrannie sous laquelle tu vas passer. On lui choisit un époux.
Elle devient mère. L’état de grossesse est pénible presque pour toutes
les femmes. C’est dans les douleurs, au péril de leur vie, aux dépens de
leurs charmes, et souvent au détriment de leur santé, qu’elles donnent
naissance à des enfants. Le premier domicile de l’enfant et les deux
réservoirs de sa nourriture, les organes qui caractérisent le sexe, sont
sujets à deux maladies incurables. Il n’y a peut-être pas de joie
comparable à celle de la mère qui voit son premier-né ; mais ce moment
sera payé bien cher. Le père se soulage du soin des garçons sur un
mercenaire ; la mère demeure chargée de la garde de ses filles. L’âge
avance ; la beauté passe ; arrivent les années de l’abandon, de l’humeur
et de l’ennui. C’est par le malaise que Nature les a disposées à
devenir mères ; c’est par une maladie longue et dangereuse qu’elle leur
ôte le pouvoir de l’être. Qu’est-ce alors qu’une femme ? Négligée de son
époux, délaissée de ses enfants, nulle dans la société, la dévotion est
son unique et dernière ressource. Dans presque toutes les contrées, la
cruauté des lois civiles s’est réunie contre les femmes à la cruauté de
la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. Nulle
sorte de vexations que, chez les peuples policés, l’homme ne puisse
exercer impunément contre la femme. La seule représaille qui dépende
d’elle est suivie du trouble domestique, et punie d’un mépris plus ou
moins marqué, selon que la nation a plus ou moins de mœurs.
***
Femmes, que je vous plains ! Il n’y avait qu’un dédommagement à vos
maux ; et si j’avais été législateur, peut-être l’eussiez-vous obtenu.
Affranchies de toute servitude, vous auriez été sacrées en quelque
endroit que vous eussiez paru. Quand on écrit des femmes, il faut
tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière
des ailes du papillon
***
Fixez, avec le plus de justesse et d’impartialité que vous pourrez, les
prérogatives de l’homme et de la femme ; mais n’oubliez pas que, faute
de réflexion et de principes, rien ne pénètre jusqu’à une certaine
profondeur de conviction dans l’entendement des femmes ; que les idées
de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté, nagent à la
superficie de leur âme ; qu’elles ont conservé l’amour-propre et
l’intérêt personnel avec toute l’énergie de nature ; et que, plus
civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en
dedans, toutes machiavélistes, du plus au moins. Le symbole des femmes
en général est celle de l’Apocalypse, sur le front de laquelle il est
écrit : mystère. Où il y a
un mur d’airain pour nous, il n’y a souvent qu’une toile d’araignée
pour elles. On a demandé si les femmes étaient faites pour l’amitié. Il y
a des femmes qui sont hommes, et des hommes qui sont femmes ; et
j’avoue que je ne ferai jamais mon ami d’un homme-femme. Si nous avons
plus de raison que les femmes, elles ont bien plus d’instinct que nous.
mercredi 12 avril 2017
Discours sur le bonheur, Emilie du Châtelet (2)
En la soustrayant au couvent, en lui offrant une instruction digne de ce nom (la découverte des sciences ainsi que des langues anciennes), le baron de Breteuil a rendu possible l'émancipation intellectuelle de sa fille Emilie.
Dans son Discours sur le bonheur, cette dernière fait de l'assouvissement de ses passions une des conditions du bonheur.
***
Il est certain que l'amour de l'étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu'à celui des femmes. Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d'autres moyens d'arriver à la gloire, et il est sûr que l'ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l'art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au dessus de [celle] qu'on peut se proposer pour l'étude; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s'en trouve quelqu'une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l'étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état.
L'amour de la gloire, qui est la source de tant de plaisirs et de tant d'efforts en tout genre qui contribuent au bonheur, à l'instruction et à la perfection de la société, est entièrement fondé sur l'illusion; rien n'est si aisé que de faire disparaître le fantôme après lequel courent toutes les âmes élevées; mais qu'il y aurait à perdre pour elles et pour les autres! Je sais qu'il est quelque réalité dans l'amour de la gloire dont on peut jouir de son vivant; mais il n'y a guère de héros, en quelque genre que ce soit, qui voulût se détacher entièrement des applaudissements de la postérité, dont on attend même plus de justice que de ses contemporains. On ne savoure pas toujours le désir vague de faire parler de soi quand on ne sera plus; mais il reste toujours au fond de notre cœur. La philosophie en voudrait faire sentir la vanité; mais le sentiment prend le dessus, et ce plaisir n'est point une illusion: car il nous prouve le bien réel de jouir de notre réputation future; si le présent était notre unique bien, nos plaisirs seraient bien plus bornés qu'ils ne le sont. Nous sommes heureux dans le moment présent, non seulement par nos jouissances actuelles, mais par nos espérances, par nos réminiscences. Le présent s'enrichit du passé et de l'avenir. Qui travaillerait pour ses enfants, pour la grandeur de sa maison, si on ne jouissait pas de l'avenir? Nous avons beau faire, l'amour-propre est toujours le mobile plus ou moins caché de nos actions; c'est le vent qui enfle les voiles, sans lequel le vaisseau n'irait point.(...)
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la passion d'Emilie |
Tâchons donc de nous bien porter, de n'avoir point de préjugés, d'avoir des passions, de les faire servir à notre bonheur, de remplacer nos passions par des goûts, de conserver précieusement nos illusions, d'être vertueux, de ne jamais nous repentir, d'éloigner de nous les idées tristes, et de ne jamais permettre à notre cœur de conserver une étincelle de goût pour quelqu'un dont le goût diminue et qui cesse de nous aimer. Il faut bien quitter l'amour un jour, pour peu qu'on vieillisse, et ce jour doit être celui où il cesse de nous rendre heureux. Enfin, songeons à cultiver le goût de l'étude, ce goût qui ne fait dépendre notre bonheur que de nous-mêmes. Préservons-nous de l'ambition, et surtout sachons bien ce que nous voulons être; décidons-nous sur la route que nous voulons prendre pour passer notre vie, et tâchons de la semer de fleurs.
lundi 10 avril 2017
dimanche 9 avril 2017
Discours sur le bonheur, Emilie du Châtelet (1)
En la soustrayant au couvent, en lui offrant une instruction digne de ce nom (la découverte des sciences ainsi que des langues anciennes), le baron de Breteuil a rendu possible l'émancipation intellectuelle de sa fille Emilie.
Dans son Discours sur le bonheur, cette dernière fait de l'assouvissement de ses passions une des conditions du bonheur.
On croit communément qu'il est difficile d'être heureux, et on n'a que trop de raison de le croire; mais il serait plus aisé de le devenir, si chez les hommes les réflexions et le plan de conduite en précédaient les actions. (...)
Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions, car nous devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, et malheureux est celui qui la perd. Loin donc de chercher à la faire disparaître par le flambeau de la raison, tâchons d'épaissir le vernis qu'elle met sur la plupart des objets; il leur est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure.
Il faut commencer par se bien dire à soi-même et par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. Les moralistes qui disent aux hommes: réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. On n'est heureux que par des goûts et des passions satisfaites; [je dis des goûts], parce qu'on n'est pas toujours assez heureux pour avoir des passions, et qu'au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts. Ce serait donc des passions qu'il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose (...)
Mais, me dira-t-on, les passions ne font-elles pas plus de malheureux que d'heureux? Je n'ai pas la balance nécessaire pour peser en général le bien et le mal qu'elles ont faits aux hommes; mais il faut remarquer que les malheureux sont connus parce qu'ils ont besoin des autres, qu'ils aiment à raconter leurs malheurs, qu'ils y cherchent des remèdes et du soulagement. Les gens heureux ne cherchent rien, et ne vont point avertir les autres de leur bonheur; les malheureux sont intéressants, les gens heureux sont inconnus.
(...) Mais supposons pour un moment, que les passions fassent plus de malheureux que d'heureux, je dis qu'elles seraient encore à désirer, parce que c'est la condition sans laquelle on ne peut avoir de grands plaisirs; or, ce n'est la peine de vivre que pour avoir des sensations et des sentiments agréables; et plus les sentiments agréables sont vifs, plus on est heureux. Il est donc à désirer d'être susceptible de passions, à je le répète encore: n'en a pas qui veut.
C'est à nous à les faire servir à notre bonheur, et cela dépend souvent de nous. Quiconque a su si bien économiser son état et les circonstances où la fortune l'a placé, qu'il soit parvenu à mettre son esprit et son cœur dans une assiette tranquille, qu'il soit susceptible de tous les sentiments, de toutes les sensations agréables que cet état peut comporter, est assurément un excellent philosophe, et doit bien remercier la nature.
Je dis son état et les circonstances où la fortune l'a placé, parce que je crois qu'une des choses qui contribuent le plus au bonheur, c'est de se contenter de son état, et de songer plutôt à le rendre heureux qu'à en changer.
Mon but n'est pas d'écrire pour toutes sortes de conditions et pour toutes sortes de personnes; tous les états ne sont pas susceptibles de la même espèce de bonheur. Je n'écris que pour ce qu'on appelle les gens du monde, c'est-à-dire, pour ceux qui sont nés avec une fortune toute faite, plus ou moins brillante, plus ou moins opulente, mais enfin tels qu'ils peuvent rester dans leur état sans en rougir, et ce ne sont peut-être pas les plus aisés à rendre heureux.
Mais pour avoir des passions, pour pouvoir les satisfaire, il faut sans doute se bien porter; c'est là le premier bien : or, ce bien n'est pas si indépendant de nous qu'on le pense. Comme nous sommes tous nés sains (je dis en général) et faits pour durer un certain temps, il est sûr que si nous ne détruisions pas notre tempérament par la gourmandise, par les veilles, par les excès enfin, nous vivrions tous à peu près ce qu'on appelle âge d'homme. J'en excepte les morts violentes qu'on ne peut prévoir, et dont, par conséquent, il est inutile de s'occuper.
Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusions, car nous devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, et malheureux est celui qui la perd. Loin donc de chercher à la faire disparaître par le flambeau de la raison, tâchons d'épaissir le vernis qu'elle met sur la plupart des objets; il leur est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure.
Il faut commencer par se bien dire à soi-même et par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations et des sentiments agréables. Les moralistes qui disent aux hommes: réprimez vos passions, et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connaissent pas le chemin du bonheur. On n'est heureux que par des goûts et des passions satisfaites; [je dis des goûts], parce qu'on n'est pas toujours assez heureux pour avoir des passions, et qu'au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts. Ce serait donc des passions qu'il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose (...)
Mais, me dira-t-on, les passions ne font-elles pas plus de malheureux que d'heureux? Je n'ai pas la balance nécessaire pour peser en général le bien et le mal qu'elles ont faits aux hommes; mais il faut remarquer que les malheureux sont connus parce qu'ils ont besoin des autres, qu'ils aiment à raconter leurs malheurs, qu'ils y cherchent des remèdes et du soulagement. Les gens heureux ne cherchent rien, et ne vont point avertir les autres de leur bonheur; les malheureux sont intéressants, les gens heureux sont inconnus.
(...) Mais supposons pour un moment, que les passions fassent plus de malheureux que d'heureux, je dis qu'elles seraient encore à désirer, parce que c'est la condition sans laquelle on ne peut avoir de grands plaisirs; or, ce n'est la peine de vivre que pour avoir des sensations et des sentiments agréables; et plus les sentiments agréables sont vifs, plus on est heureux. Il est donc à désirer d'être susceptible de passions, à je le répète encore: n'en a pas qui veut.
C'est à nous à les faire servir à notre bonheur, et cela dépend souvent de nous. Quiconque a su si bien économiser son état et les circonstances où la fortune l'a placé, qu'il soit parvenu à mettre son esprit et son cœur dans une assiette tranquille, qu'il soit susceptible de tous les sentiments, de toutes les sensations agréables que cet état peut comporter, est assurément un excellent philosophe, et doit bien remercier la nature.
Je dis son état et les circonstances où la fortune l'a placé, parce que je crois qu'une des choses qui contribuent le plus au bonheur, c'est de se contenter de son état, et de songer plutôt à le rendre heureux qu'à en changer.
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le baron de Breteuil, père d'Emilie |
Mais pour avoir des passions, pour pouvoir les satisfaire, il faut sans doute se bien porter; c'est là le premier bien : or, ce bien n'est pas si indépendant de nous qu'on le pense. Comme nous sommes tous nés sains (je dis en général) et faits pour durer un certain temps, il est sûr que si nous ne détruisions pas notre tempérament par la gourmandise, par les veilles, par les excès enfin, nous vivrions tous à peu près ce qu'on appelle âge d'homme. J'en excepte les morts violentes qu'on ne peut prévoir, et dont, par conséquent, il est inutile de s'occuper.
(à suivre ici)
jeudi 6 avril 2017
Conférence (bis)
En version courte aujourd'hui... Et surtout, la confidence très émouvante d'un jeune lecteur qui a dévoré mon livre en quelques nuits blanches...
mardi 4 avril 2017
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