(lire ce qui précède)
Les ouvrages récents de Robert Muchembled (Les ripoux des Lumières) et Hervé Bennezon (Un inspecteur de police parisien sur le terrain) dressent le portrait de deux inspecteurs ayant notamment officié sous la lieutenance de Nicolas-René Berryer.
D'origine modeste, Jean Poussot est d'abord exempt de police avant de devenir inspecteur (en 1738) et de se voir confier quelques années plus tard les quatre départements de la Sûreté (donc le maintien de l'ordre), des juifs, des francs-maçons et de la Librairie.
Entre 1748 et 1750, alors que Berryer a entrepris de rajeunir le corps des inspecteurs, Poussot impose progressivement son emprise sur les nouvelles recrues que sont Meusnier, Roulier et Chassaigne (ce dernier ayant été conseillé par lui au Lieutenant de Police). Fort de son influence, il obtient en 1754 la responsabilité de l'approvisionnement en
céréales de la Halle aux grains, fonction qu'il occupera jusqu'en 1767.
Afin d'améliorer la surveillance des marchands mais également la qualité des marchandises, Poussot constitue plusieurs bandes d'informateurs (de 15 à 20 hommes à chaque fois) qui lui rapportent inlassablement tout ce qui se passe dans le quartier névralgique des Halles.
Membre éminent d'un corps gangrené par la corruption, Poussot ne s'est pas montré en reste pour assurer au mieux ses vieux jours. Ainsi, malgré la modestie de ses revenus officiels (environ un millier de livres / an), il se retrouve en fin de carrière à la tête d'une fortune de 130000 livres, sans compter le château qu'il possède dans l'Orléanais.
C'est en 1782 qu'il quitte définitivement Paris pour s'installer à Mardié en compagnie de son épouse.
Ci-dessous la recension de l'ouvrage par Marie Houllemare (maître de conférences en Histoire Moderne), parue dans Criminocorpus.
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Marie Houllemare
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Cette monographie, issue d’un mémoire d’habilitation à
diriger les recherches, porte sur un personnage méconnu, important agent de la
police parisienne au XVIIIe siècle. Elle s’inscrit dans un courant
historiographique dynamique, qui explore le fonctionnement concret de la police
parisienne, véritable modèle depuis la mise en place de la lieutenance de
police en 1667. Cette étude de cas, qui se revendique de la tradition de
l’histoire « vue d’en bas » (par contraste avec des travaux dont le
caractère surplombant est un peu exagéré), procède en réalité à une histoire du
terrain policier, envisagé au prisme de l’expérience pratique d’un inspecteur.
Fourmillant de détails concrets sur le métier, l’auteur donne à voir, en six
chapitres foisonnants, un agent de l’État participer au quotidien au
renforcement des pratiques de surveillance publique de tous les milieux sociaux
de la capitale. Le plan adopté reflète d’ailleurs la difficulté à rendre compte
de l’ampleur et de la variété des domaines d’intervention de Poussot, qui agit
au contact d’une population extrêmement diverse.
Le premier chapitre replace sa carrière d’inspecteur, dans
le contexte des différentes institutions policières parisiennes : la
fonction, créée en 1708, est placée sous la double autorité du lieutenant de
police et des commissaires de quartier. Recruté en 1738, après un passage dans
la maréchaussée de Senlis, Poussot bénéficie de la réforme de mars 1740 qui
élargit le corps et les attributions des inspecteurs, tout en les enrichissant,
entre autres grâce à la perception de droits sur les hôteliers. Le second
chapitre présente sa famille, des marchands de vin bourguignon, et ses deux
frères policiers, ainsi que sa formation de terrain. L’auteur en vient ensuite
au cœur du sujet, avec un développement (chap. 3) consacré aux espaces
parcourus par l’inspecteur : il arpente tous les quartiers et même les
campagnes (et surtout les cabarets) autour de Paris (environ 10% des
déplacements). Il se charge, entre autres, de répartir les 2742 individus qu’il
arrête entre 1738 et 1754 dans les différentes prisons parisiennes : la
moitié vont au Grand Châtelet, un cinquième à For-L’Évêque, mais il mène les
autres dans plus d’une vingtaine de prisons. Les ressorts juridictionnels
parisiens sont ainsi éclairés d’un jour très concret.
Ses missions sont analysées plus avant dans le quatrième
chapitre, construit autour des « déclarations », par lesquelles il
enregistre les demandes qui lui sont faites, environ une par jour (dont la
moitié pour des vols). Les patrouilles auxquelles il participe quotidiennement
sont fondamentales dans le dispositif policier de surveillance de la capitale.
Homme de la nuit, il parcourt Paris pour montrer le pouvoir public en
action : circulant en carrosse, vêtu de son uniforme bleu, doté d’une épée
et d’un bâton d’ébène dont le pommeau est gravé des armes royales, il incarne
pleinement l’ordre public. La moitié de ses déplacements environ vise à des
arrestations, parfois difficiles. Le cinquième chapitre dresse la comptabilité
de son action, en montrant, entre autres, qu’il surveille les ambassades,
poursuit les bandes organisées et rattrape des déserteurs. Enfin, le dernier
chapitre aborde le tissu social dans lequel il s’inscrit directement, entre
protecteurs et informateurs. Il traite aussi de sa mission de surveillance des
marchés à partir de 1754, à la fois des prix et du personnel, surtout aux
Halles (900 personnes environ). À partir de 1768, il reçoit une pension en tant
qu’inspecteur honoraire, puis se retire dans son « Château », une
belle demeure près d’Orléans, à Mardié, où il meurt en 1791.
La richesse descriptive de l’ouvrage, appuyée sur les
archives professionnelles de Poussot, ne peut résoudre tous les secrets de ce
personnage ambigu aux multiples facettes. Le premier mystère est celui de son
enrichissement, dont l’auteur montre bien qu’il est démesuré en regard de la
mince fortune de ses ascendants et des revenus modestes de sa charge (moins de
1000 livres par an net). Il possède en 1783 un patrimoine de 130000 livres, en plus
du « Château » de Mardié, mais des dettes d’un montant de 36 000
livres environ. Cet enrichissement semble lié à la frontière floue entre
service du public et intérêts privés : Poussot exerce-t-il, de par sa
fonction et sa connaissance de nombreux secrets, une forme de chantage sur ses
63 débiteurs ? De l’accumulation d’objets sous scellés, qu’il conserve à
son domicile et doit restituer en 1760 (p. 214) aux indélicatesses de son
collègue, Dadvenel, Hervé Bennezon suggère à demi-mots que les fonctions d’un
inspecteur de police lui offrent des opportunités d’enrichissement rapide.
Une seconde question irrésolue concerne les modalités de
travail de Poussot, tout particulièrement les arrestations auxquelles il
procède, car il est difficile de saisir la part d’arrestations préparées et
spontanées dans son activité. Il est évident que des informateurs
réguliers lui permettent d’arrêter 10 colporteurs de nouvelles à la main ou 63
auteurs de libelles interdits (p. 200-201), comme de démanteler plusieurs
bandes criminelles. Mais quelle est la part des dénonciations
occasionnelles ? Sur quelles indications, arrête-t-il lors d’une
patrouille nocturne, le fossoyeur du cimetière des Innocents, transportant dans
sa hotte un cadavre d’enfant à vendre pour dissection (p. 186) ?
Repère-t-il lui-même les 146 déserteurs qu’il fait enfermer ? Ses réseaux
d’information, à peine suggérés, car probablement peu apparents dans ses
rapports, lui permettent néanmoins en tout cas de participer à la rédaction des
gazetins de la police et de se faire l’interprète de l’opinion parisienne dans
des écrits à destination du lieutenant général de police, Berryer, avec le Journal de l’inspecteur Poussot
(1747-1748). Sa pratique de l’écrit reste le dernier mystère Poussot :
l’inspecteur écrit, beaucoup, consignant dans ses registres (dans les Archives
de la Bastille, à la bibliothèque de l’Arsenal), les procès-verbaux de
patrouilles et de captures, mais aussi des plaintes, des rapports sur les
rumeurs. Pour autant, une partie de ses rapports est « lacérée »,
nous dit l’auteur ; des feuillets manquent ; aucun relevé de son
activité n’est conservé entre février 1750 et septembre 1751. Pendant cette
période, l’affaire des enlèvements d’enfants agite Paris et Poussot est lui-même
accusé d’être impliqué1. A-t-il fait volontairement disparaître ses
notes de travail sur cette période ? ou été mis à pied ? Ces
destructions volontaires d’archives (alors même que le lieutenant de police
Berryer croule sous la documentation qu’il réunit à la même période), tout
autant que les écrits justificatifs du lieutenant de police Lenoir, sont autant
de révélateurs de l’enjeu majeur que constitue la mémoire professionnelle des
policiers au XVIIIe siècle.
(à suivre)