vendredi 17 avril 2020

Enlèvements d'enfants à Paris (printemps 1750) : le récit de Michelet (1)


 Dans le Tome XV d'Histoire de France, Jules Michelet évoque les disparitions d'enfants survenues à Paris au cours du mois de mai 1750.

(nous avions déjà consacré quelques billets à ce sujet : à découvrir ici)
 
Jules Michelet

Paris savait en général que le roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au temps éloigné, à ces vilains jeux d’écoliers, qui jadis par deux fois ont fait chasser les camarades. On disait : « C’est un Henri III. » D’autres aussi, par un pressentiment, trop précoce, mais non erroné, supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats d’enfants qui n’eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était d’autant plus disposé à le croire que des princes, seigneurs ou fermiers généraux, enlevaient, séquestraient réellement des enfants, des filles, des dames même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille, à Noël, s’échappa, effarée ; elle avait dix-sept ans, et on l’avait tenue dès l’enfance à l’état sauvage. Que souffraient ces victimes ? On le sut par de Sade (1754). Horrible histoire, certaine. Dans les razzias qu’on faisait d’enfants pour le Mississipi, l’imagination populaire s’exalta et reprit les vieilles histoires du Moyen-âge, de lèpre et de bains de sang. Les enleveurs étaient des exempts déguisés. Ce mystère faisait dire : « C’est lui, c’est cet Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire par le sang innocent. » Il n’y a jamais eu dans les plus sombres jours de la Révolution, un jour où le cœur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d’abord, puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient quinze écus. Ce métier progressa.
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Un archer qui avait volé un petit écolier, trouva plus lucratif, pour trente écus, de le rendre aux parents (février 1750). D’autres furent volés par des femmes, vendus à des gens riches. De là, de furieuses batteries. Au quartier Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, on poursuit les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Dès lors tous les matins la foule est dans les rues.

Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison dévastée, saccagée. A la Croix-Rouge, un cocher crie qu’on lui prend son enfant.

Les laquais qui portaient l’épée, dégainent. Avec le peuple, ils forcent la maison d’un rôtisseur chez qui un archer s’est sauvé. Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de pris. On rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les chaînes, veut faire des barricades, brûler le commissaire dans sa maison. Il tue plusieurs archers.
le lieutenant de police Berryer

Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint Roch. Là, on tire sur le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer qu’il a pris en flagrant délit d’enlèvement. La foule traîne le corps à l’hôtel de Berryer, lieutenant de police, puis s’arrête, se laisse amuser. La cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré. 

(à suivre ici)

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