Le temps d'achever mon roman...
Si on n'ignore plus rien des auteurs des Lumières, il nous reste tout à apprendre sur les hommes : sur leurs passions, leur courage et leur générosité, mais également sur leurs ambitions, leurs haines et leurs noirceurs. Ecrit au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
mardi 12 juillet 2016
samedi 9 juillet 2016
Marion Sigaut sur Radio Courtoisie – Que de mensonges historiques !
Cet entretien
date de septembre 2014. Précisons que depuis lors, Marion Sigaut a fait
amende honorable et qu'elle est revenue sur ses pseudo-découvertes
concernant ces "réseaux pédophiles". Amusant quand on songe que l'émission en question était consacrée aux "mensonges historiques"...
Il arrive
pourtant que le rire se fige, surtout quand des élèves viennent nous
interroger sur la réalité de ces fadaises. On a beau leur montrer ce que
furent Rousseau, Diderot et les autres..., la méfiance à l'égard du
discours institutionnel est devenue telle que nos grands hommes sont
emportés par la tourmente anti-républicaine.
Puisque leur poison s'instille dans les esprits, les menteurs l'ont déjà emporté...
Affreux discours de haine. Voyez celui d'Henry de Lesquin, directeur de Radio Courtoisie (courtoise ?), collecté sur son compte twitter.
On en pleurerait...
mardi 5 juillet 2016
Melchior Grimm vu par Sainte-Beuve (4)
Critique littéraire et écrivain,
Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du
siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a brossé les portraits des personnages les plus illustres du XVIIIè siècle.
La Correspondance de Grimm passe en général pour
sévère, un peu sèche dans sa justesse, et même
légèrement satirique ; mais, à l’origine, Grimm eut
l’enthousiasme et cet amour du beau qui est l’inspiration de la vraie critique.
Dans une lettre écrite contre l’opéra d’Omphale en
1752, il disait : « J’avoue que je regarde l’admiration et le respect
que j’ai pour tout ce qui est vrai talent, dans quelque genre que ce soit,
comme mon plus grand bien après l’amour de la vertu. » Il
n’y avait pas longtemps que Grimm arrivait d’Allemagne quand il écrivait
cette phrase. Au début de ses feuilles de Correspondance, il continue
d’être dans les mêmes sentiments; son ton et son intention
ne sont rien moins que frivoles; il ne voit, dans le secret qu’on lui promet,
qu’une raison de plus d’exercer une franchise sans bornes:
« L’amour
de la vérité, dit-il, exige cette justice sévère
comme un devoir indispensable, et nos amis même n’auront pas à
s’en plaindre, parce que la critique qui n’a pour objet que la justice
et la vérité, et qui n’est point animée par le désir
funeste de trouver mauvais ce qui est bon, peut bien être erronée
et sujette à se rétracter quelquefois, mais ne peut jamais
offenser personne. » (...)
« Qu’est-ce qu’un Correspondant littéraire? »
s’est demandé un jour l’abbé Morellet, critiqué
assez gaiement par Grimm, et qui, dans sa vieillesse, avait eu le désagrément
de voir ces railleries imprimées; et Morellet répond : «
C’est un homme qui, pour quelque argent, se charge d’amuser un prince étranger
toutes les semaines, aux dépens de qui il appartient, et en général
de toute production littéraire qui voit le jour, et de celui qui
en est l’auteur. » L’abbé Morellet était intéressé
à parler ainsi ; mais Grimm, malgré des légèretés
et des rapidités inévitables, ne rentre pas dans ce genre
inférieur auquel l’abbé économiste voudrait le rabaisser.
En général, il songe à informer les princes ses correspondants
bien plus qu’à les amuser ; et, quand on était lu de Frédéric
le Grand ou de Catherine, on avait certes un public qui en valait bien
un autre et qui voulait du solide dans l’agrément. C’est à
de tels esprits qu’il était vraiment honorable de plaire.
(...)
J’en viens aux jugements de Grimm sur ses principaux contemporains,
à commencer par Fontenelle. Il parle de lui à la date de
sa mort (février 1757), et il est sévère.
« J’aimerais mieux, dit-il quelque part, avoir dit une chose sublime dans ma vie que d’avoir imprimé douze volumes de petites choses. » Les choses dont a parlé Fontenelle ne sont point petites; mais, malgré les qualités heureuses de clarté, de netteté et de précision qu’il y introduit, il y a mêlé aussi des petitesses. Grimm remarque de cet homme rare qu’il était né sans génie. Les services qu’il rendit par ses notices et ses livres agréables sur les sciences, par l’esprit philosophique qu’il y mit avec art et mesure, furent réels et se répandirent utilement dans la société de son temps: son style et son faux goût littéraire faillirent produire un mal durable. Lui et La Motte, représentant tous deux le bel-esprit, l’emportaient, déjà sous la Régence, et allaient faire école, si Voltaire n’était venu à temps pour remettre le naturel en honneur: « Son style simple, naturel et original à la fois, le charme inexprimable de son coloris, nous ont bientôt fait mépriser, dit Grimm, tous ces tours épigrammatiques, cette précision louche et ces beautés mesquines, auxquels des copistes sans goût avaient procuré une vogue passagère. » Buffon et Rousseau contribuèrent ensuite à remettre en lumière par de larges exemples le style plein, mâle, éloquent: « Ces sortes de beautés, observe Grimm, étaient perdues pour M. de Fontenelle. Le simple, le naturel, le vrai sublime ne le touchaient point: c’était une langue qu’il n’entendait point. J’ai eu souvent occasion de remarquer que, dans tout ce qu’on lui contait ou disait, il attendait toujours l’épigramme. Insensible à tout autre genre de beauté, tout ce qui ne finissait pas par un tour d’esprit était nul pour lui. » Qu’on lise tout ce morceau: ce sont là des pages de critique littéraire fermes, senties, d’un goût incorruptible, de coeur et de main de maître.(...)
« J’aimerais mieux, dit-il quelque part, avoir dit une chose sublime dans ma vie que d’avoir imprimé douze volumes de petites choses. » Les choses dont a parlé Fontenelle ne sont point petites; mais, malgré les qualités heureuses de clarté, de netteté et de précision qu’il y introduit, il y a mêlé aussi des petitesses. Grimm remarque de cet homme rare qu’il était né sans génie. Les services qu’il rendit par ses notices et ses livres agréables sur les sciences, par l’esprit philosophique qu’il y mit avec art et mesure, furent réels et se répandirent utilement dans la société de son temps: son style et son faux goût littéraire faillirent produire un mal durable. Lui et La Motte, représentant tous deux le bel-esprit, l’emportaient, déjà sous la Régence, et allaient faire école, si Voltaire n’était venu à temps pour remettre le naturel en honneur: « Son style simple, naturel et original à la fois, le charme inexprimable de son coloris, nous ont bientôt fait mépriser, dit Grimm, tous ces tours épigrammatiques, cette précision louche et ces beautés mesquines, auxquels des copistes sans goût avaient procuré une vogue passagère. » Buffon et Rousseau contribuèrent ensuite à remettre en lumière par de larges exemples le style plein, mâle, éloquent: « Ces sortes de beautés, observe Grimm, étaient perdues pour M. de Fontenelle. Le simple, le naturel, le vrai sublime ne le touchaient point: c’était une langue qu’il n’entendait point. J’ai eu souvent occasion de remarquer que, dans tout ce qu’on lui contait ou disait, il attendait toujours l’épigramme. Insensible à tout autre genre de beauté, tout ce qui ne finissait pas par un tour d’esprit était nul pour lui. » Qu’on lise tout ce morceau: ce sont là des pages de critique littéraire fermes, senties, d’un goût incorruptible, de coeur et de main de maître.(...)
![]() |
Fontenelle |
La politique de Grimm est triste, sceptique, ou volontiers négative
comme sa philosophie Il croit peu au progrès général
des temps; les progrès quand ils ont lieu, ou les arrêts de
décadence, lui semblent surtout dus à des individus d’exception,
grands génies, grands législateurs ou princes, qui font faire
à l’humanité des pas inespérés, ou lui épargnent
des rechutes tôt ou tard inévitables. Ses idées sur
l’origine des société ne paraissent guère différer
de celles de Hobbes, de Lucrèce, d’Horace, et des anciens épicuriens.
Pénétré de la difficulté de l’invention sociale
en tant qu’elle s’élève au-dessus d’une certaine agrégation
première toute naturelle et grossière, et qu’elle arrive
à la civilisation véritable, il ne la conçoit possible
que grâce à de merveilleuses passions en quelques-uns et à
une héroïque puissance de génie : « Il faut, pense-t-il,
que les premiers législateurs des sociétés, même
les plus imparfaites, aient été des hommes surnaturels ou
des demi-dieux. » Grimm, en politique, se rapproche donc beaucoup
plus de Machiavel que de Montesquieu, lequel accorde davantage au génie
de l’humanité même.
Sur Buffon, Grimm a de beaux jugements et des discussions solides. Prenant
les discours généraux que Buffon a mis en tête de quelques
volumes de son Histoire naturelle, il les apprécie littérairement
comme ferait un homme né sous l’étoile française de
Malherbe, de Pascal et de Despréaux :
« On est justement étonné, dit-il, de lire des discours de cent pages, écrits, depuis la première jusqu’à la dernière, toujours avec la même noblesse, avec le même feu, ornés du coloris le plus brillant et le plus vrai. » Ce n’était certes plus un étranger celui qui appréciait à ce point la convenance et la beauté continue du style. Quant au fond des idées, il se permet plus d’une fois d’élever des objections. Il en est une surtout qui rentre dans l’ordre moral et littéraire : « M. de Buffon m’a toujours étonné, dit Grimm, par l’intime conviction qu’il paraît avoir de la certitude de sa théorie de la terre. Si elle était du petit nombre de ces vérités évidentes sur lesquelles il ne saurait y avoir deux opinions, il ne pourrait en parler avec plus de confiance. »
Rousseau lui paraissait dans le même cas pour son système sur l’état sauvage, ce prétendu âge d’or de félicité et de vertu. Tout en s’étonnant de cette confiance qu’ont en leurs systèmes ces talents vigoureux, « qui n’abondent pas en idées, » Grimm ne laisse pas de penser quelquefois que cette prévention leur est peut-être nécessaire pour donner à leurs écrits cette chaleur et cette force qu’on y remarque, tandis que « le modeste et humble sceptique est presque toujours en silence. »
« On est justement étonné, dit-il, de lire des discours de cent pages, écrits, depuis la première jusqu’à la dernière, toujours avec la même noblesse, avec le même feu, ornés du coloris le plus brillant et le plus vrai. » Ce n’était certes plus un étranger celui qui appréciait à ce point la convenance et la beauté continue du style. Quant au fond des idées, il se permet plus d’une fois d’élever des objections. Il en est une surtout qui rentre dans l’ordre moral et littéraire : « M. de Buffon m’a toujours étonné, dit Grimm, par l’intime conviction qu’il paraît avoir de la certitude de sa théorie de la terre. Si elle était du petit nombre de ces vérités évidentes sur lesquelles il ne saurait y avoir deux opinions, il ne pourrait en parler avec plus de confiance. »
![]() |
gravure extraite d'Histoire Naturelle |
Rousseau lui paraissait dans le même cas pour son système sur l’état sauvage, ce prétendu âge d’or de félicité et de vertu. Tout en s’étonnant de cette confiance qu’ont en leurs systèmes ces talents vigoureux, « qui n’abondent pas en idées, » Grimm ne laisse pas de penser quelquefois que cette prévention leur est peut-être nécessaire pour donner à leurs écrits cette chaleur et cette force qu’on y remarque, tandis que « le modeste et humble sceptique est presque toujours en silence. »
Voltaire n’est nulle part mieux défini dans ses oeuvres et dans
son caractère, que par le détail des anecdotes et l’ensemble
des jugements qui sont consignés dans Grimm. Il y a des pages (telles
que celles sur la mort de Voltaire) qui me paraissent trop emphatiques
pour être de Grimm, et qui, dans tous les cas, sont un tribut payé
à l’opinion du moment. Les jugements fins et vrais, les révélations
piquantes, se retrouvent à cent autres pages. Grimm explique très
bien comment et pourquoi Voltaire n’est point comique dans ses comédies,
dans l’Écossaise, par exemple, il n’est point parvenu à
faire de son Frelon, qui se dit à lui-même toutes sortes
de vérités, un personnage comique: « On voit dans comédie,
et en général dans tous les ouvrages plaisants de M. de Voltaire,
qu’il n’a jamais connu la différence du ridicule qu’on se donne
à soi-même, et du ridicule qu’on reçoit des autres.
» Et c’est ce dernier qui est le vrai comique. Les qualités
qui manquent à Voltaire pour être un historien véritable,
il les sent également : « En général, il faut
un génie profond et grave pour l’histoire. La légèreté,
la facilité, les grâces, tout ce qui fait de M. de Voltaire
un philosophe si séduisant et le premier bel-esprit du siècle,
tout cela convient peu à la dignité de l’histoire. La rapidité
même du style, qui peut être précieuse dans la description
d’un combat, dans l’esquisse d’un tableau, ne saurait durer longtemps sans
déplaire. » En philosophie, il le traite avec le dédain
d’un homme qui n’en est pas resté aux demi-partis et dont l’incrédulité,
du moins, n’est point inconséquente: Voltaire, au contraire, s’arrête
à mi-chemin et, en continuant de mal faire, s’effraye par moment
de sa propre audace : « Il raisonne là-dessus, dit Grimm,
comme un enfant, mais comme un joli enfant qu’il est. » A partir
de Tancrède, tout ce que Voltaire produit pour le théâtre
lui paraît marqué du signe de la vieillesse; mais, à
sa mort, il se reprend à l’envisager dans son ensemble, et avec
l’admiration qu’une telle carrière inspire; il exprime très
bien le sentiment de la décadence littéraire que, selon lui,
Voltaire retardait, et qui va précipiter son cours: « Depuis
la mort de Voltaire, un vaste silence règne dans ces contrées,
et nous rappelle à chaque instant nos pertes et notre pauvreté.
» Il écrivait cela à Frédéric (janvier
1784).
![]() |
Voltaire |
Grimm est classique en ce sens que, pour ce qui est de l’imagination
et des arts, il croit un seul grand siècle dans une nation. Sans
prétendre à en pénétrer les causes, il lui
semble qu’une expérience constante l’a suffisamment démontré:
« Quand ce siècle est passé, les génies manquent;
mais, comme le goût des arts subsiste dans la nation, les hommes
veulent faire à force d’esprit ce que leurs maîtres ont fait
à force de génie, et, l’esprit même devenu plus général,
tout le monde y prétend bientôt; de là le bon esprit
devient rare, et la pointe, le faux bel-esprit et la prétention
prennent sa place. » En France, il salue donc comme incomparable
le siècle de Louis XIV; et, au dix-huitième siècle,
il ne trouve qu’une classe d’hommes supérieurs et d’une espèce
particulière, la seule qui manquât au grand siècle:
« Je les appellerai volontiers philosophes de génie :
tels sont M. de Montesquieu, M. de Buffon, etc. » Voltaire est le
seul des littérateurs purs et des poètes qui soutienne le
vrai goût par ses grâces, son imagination et sa fertilité
naturelle: mais, selon Grimm, il ne fait que soutenir ce qui fléchissait
déjà.
(à suivre)
(à suivre)
dimanche 3 juillet 2016
Melchior Grimm vu par Sainte-Beuve (3)
Critique littéraire et écrivain,
Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du
siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a brossé les portraits des personnages les plus illustres du XVIIIè siècle.
![]() |
Grimm et son ami Diderot |
Grimm, d’ailleurs, était hors de France pendant la très
grande partie du séjour de Rousseau à l’Ermitage (1756-1757);
il avait perdu son ami le comte de Friesen, enlevé dans la fleur
de la jeunesse, et le duc d’Orléans s’était chargé
de sa fortune. Ce prince avait cru utile de l’attacher au maréchal
d’Estrées pendant la campagne de Westphalie. Grimm fut un des vingt-huit
secrétaires
de cet état-major fastueux. Il a très bien décrit
cette vie assez dure et fort magnifique : « Nous avons
laissé les gros équipages; malgré cela, à chaque
marche, on voit défiler pendant trois heures notre nécessaire
le plus indispensable. Cela est fort scandaleux et me persuade plus que
jamais que le monde n’est composé que d’abus, qu’il faut être
fou pour vouloir corriger. » Le pillage et le vol qu’il voit autour
de lui le révoltent : « La sévérité ne
ramène point la discipline; nous sommes entourés de pendus,
et l’on n’en massacre pas moins les femmes et les enfants, lorsqu’ils s’opposent
à voir dépouiller leurs maisons. — Sans cette campagne, ajoute-t-il,
je n’aurais jamais eu idée jusqu’où peut être poussé
l’excès de la misère et de l’injustice des hommes. »
En même temps, dans les rares rencontres glorieuses, il est sensible
aux belles et nobles actions de nos soldats. Toute sa correspondance, à
cette date, témoigne d’une âme droite et humaine, qui reçoit
l’expérience, mais sans se fermer ni s’endurcir.
![]() |
Louise d'Epinay |
Grimm, jeune, avait beaucoup souffert, et il n’eût tenu qu’à
lui, dit-il quelque part, de se faire une longue liste de malheurs : il
aimait mieux reporter sa pensée sur les secours qu’il avait trouvés
dans l’intérêt et la bienveillance de quelques hommes généreux.
Il dut à cette justesse d’esprit et à cette modération
de rencontrer surtout des bienfaiteurs, et il se les attacha non moins
par son mérite que par la mesure et la dignité de ses sentiments.
A cette époque où nous le voyons et où il est aux
dernières années de sa jeunesse, sa froideur apparente cachait
mal un reste d’ardeur intérieure, et sa fermeté n’ôtait
rien à la délicatesse de ses sentiments. Dans les lettres
qu’il écrit à madame d’Épinay, pendant cette campagne
de Westphalie, l’avantage des attentions de coeur et des nuances n’est
pas toujours du côté de son amie. A peine il l’a quittée,
il lui écrit de Metz ces tendres et presque féminines paroles:
« Qu’il me tarde d’apprendre de vos nouvelles ! je ne sais pas un
mot de ce que vous ferez demain, par exemple; depuis que je vous connais,
cela ne m’est point arrivé. »
La morale avait fort à souffrir de ces relations qui s’établissaient
si aisément et si publiquement dans le monde du dix-huitième
siècle. Madame d’Épinay, mariée à un très
indigne mari, n’était pas libre pourtant ; l’image des devoirs n’était
pas entièrement effacée ; elle avait des enfants, elle se
piquait, en bonne mère, de les bien élever, de se consacrer
à leur éducation. Elle consultait à ce sujet, Rousseau,
Grimm, tous ses amis ; mais l’exemple de cette vertu et de cette honnêteté
qu’on leur prêchait, le leur donnait-on? Grimm (disons-le à
son honneur) n’était pas aussi insensible qu’on le supposerait à
ce désaccord entre les moeurs et les préceptes, et il en
souffrait: « Une des choses, ma tendre amie, écrivait-il,
qui vous rendent le plus chère à mes yeux, est la sévérité
et la circonspection sur vous-même que vous avez surtout en présence
de vos enfants... Les enfants sont bien pénétrants ! ils ont
l’air de jouer, ils ont entendu, ils ont vu. Oh! combien de fois cette
crainte a corrompu la douceur des moments passés près de
vous ! » Ne demandons pas plus que cet aveu échappé
à l’un des hommes qui se piquaient le plus d’être sans préjugés
: cette seule plainte mal étouffée est un hommage au devoir.
Dans sa relation avec madame d’Épinay, Grimm se présente
bientôt, et avant tout, comme un guide critique et un conseiller
judicieux : ce caractère chez lui, si essentiel jusque dans l’amitié,
est très remarquable. « Quelle justesse dans les idées !
écrit-elle sans cesse après l’avoir entendu; quelle impartialité
dans les conseils ! » Il lui trace une ligne de conduite pour réparer
les torts extrêmes qu’elle s’est faits par sa légèreté
et son entraînement. Il lui donne les jugements les plus sûrs
et les meilleures directions à l’égard de tous ceux qui l’entourent;
il l’avertit de ses défauts à elle: « Ne précipitez
rien, je vous en conjure! c’est un de vos vieux défauts d’aller
toujours trop vite. Ma chère amie, la nature agit lentement et imperceptiblement:
elle vous a donné de beaux yeux; servez-vous-en, et agissez, je
vous prie, comme elle. » Tous ses soins vont à mûrir
« cette bonne tête qui a de si beaux yeux. » Madame d’Épinay,
qui était surtout douée d’une droiture de sens fine et profonde,
appréciait cette sûreté de tact à son prix:
« Il ne me reste aucun doute lorsque M. Grimm a prononcé.
» Ce caractère d’oracle est assez naturel à tous les
maîtres critiques : Grimm, sous la forme polie et sous un air du
monde, ne pouvait s’empêcher de le marquer dans ses paroles et dans
son procédé; il aimait à donner le ton; il avait cette
rigueur et cette exigence du bon sens qui va rarement sans quelque sécheresse.
Ses amis, en plaisantant, l’avaient surnommé le Tyran. Malherbe,
en son temps, ne s’appelait-il pas aussi le Tyran des mots et des syllabes?
![]() |
l'ermitage de Rousseau à Montmorency |
Les lettres de Grimm, qui traitent de la rupture de Rousseau à
sa sortie de l’Ermitage, sont des chefs-d’oeuvre de tact, de précision,
et de vue saine sur ce coeur malade. Il communique à son amie de
sa perspicacité et de sa netteté de décision. Rousseau,
pour se dégager de toute reconnaissance envers madame d’Épinay,
affecte
de la soupçonner de je ne sais quel procédé atroce
et bas, de je ne sais quelle lettre anonyme qu’on a adressée à
Saint-Lambert à son sujet (ndlr : Saint-Lambert venait d'être averti, probablement par Diderot, des relations entre Rousseau et sa maîtresse Sophie d'Houdetot), et il en prend occasion de lui écrire
à elle une lettre injurieuse ; il y a de quoi se perdre dans ce labyrinthe
de tracasseries et de noirceurs :
« Le mal est fait, dit Grimm; vous l’avez voulu,
ma pauvre amie, quoique je vous aie toujours dit que vous en auriez du
chagrin... Il est certain que cela finira par quelque diable d’aventure
qu’on ne peut prévoir; je trouve que c’est déjà un
très grand mal que vous soyez exposée à recevoir des
lettres insultantes. On peut tout pardonner à ses amis, excepté
l’insulte, parce qu’elle ne peut venir que d’un fonds de mépris...
Vous n’êtes pas assez sensible aux injures, je vous l’ai souvent
dit. Il faut les ressentir, et ne s’en point venger : voilà ma morale.
»
|
Madame d’Épinay, malade de la poitrine, et qui a besoin des
avis du docteur Tronchin, s’est rendue à Genève ; Grimm, retenu
auprès de Diderot par un travail pressé, tarde un peu à
la rejoindre ; en attendant, elle voit Voltaire alors aux Délices:
« Vous avez donc dîné chez Voltaire? lui écrit
Grimm. Je ne vois pas pourquoi tant résister à ses invitations;
il faut tâcher d’être bien avec lui, et d’en tirer parti comme
de l’homme le plus séduisant, le plus agréable et le plus
célèbre de l’Europe; pourvu que vous n’en vouliez pas
faire votre ami intime, tout ira bien. » On voit de quelle
manière il appréciait les deux hommes de lettres les plus
célèbres d’alors, et il ne connaissait pas moins bien les
autres.
C’est vers ce temps (1759) que les occupations littéraires de
Grimm prirent plus de place et de développement dans sa vie. Les
mois qu’il avait passés à Genève auprès de
la malade, et dans une intimité de chaque jour, lui semblèrent
un dernier bonheur, et qui ne devait jamais se retrouver à ce degré.
En homme prévoyant, il résolut, tout en cultivant l’amitié,
de s’amasser des occupations pour les années toutes sérieuses
et sévères ; il voulait se rendre le témoignage de
n’être plus un être oisif et inutile au milieu de la société.
Des propositions lui furent faites par une Cour du Nord, qu’il ne nomme
point, d’entretenir une Correspondance avec elle (il fut nommé envoyé de Francfort à la ville de Paris) :
« Cette occupation
me plaît, dit-il, et me convient fort en ce qu’elle me met à
portée de montrer ce qu’on sait faire. » Il dut obtenir auparavant
le consentement du duc d’Orléans, de qui il dépendait encore.
La Correspondance qu’il entretenait jusque-là, et qu’on a dès
1753, n’était peut-être pas en son nom, mais en celui de Raynal.
Quoi qu’il en soit, il va devenir de plus en plus le critique ordinaire
intérieur et le chroniqueur littéraire du siècle.
La volumineuse Collection de ses feuilles, malgré les défauts
et les bigarrures, malgré les morceaux de différentes mains
qui y sont entrés, fait un corps d’ouvrage et mérite d’être
inscrite au nom de Grimm. C’est son esprit qui en a dicté les principales
parties, et il n’est pas difficile d’y suivre une pensée originale,
qui ne ressemble ni à celle de La Harpe, ni à celle de Marmontel ;
qui est d’un tout autre ordre, et qui ne craint pas le parallèle,
en ses bons moments, avec celle de Voltaire. Je tâcherai de la bien
saisir et de la rendre sensible aux lecteurs sur quelques points décisifs.
Je me permets d’insister sur Grimm; la France, ce me semble, lui doit
des réparations; on ne l’a payé trop souvent de ses services
et de ses talents voués à notre littérature, que par
un jugement tout à fait injuste et, à certains égards,
inhospitalier.
(à suivre ici)
samedi 2 juillet 2016
Melchior Grimm vu par Sainte-Beuve (2)
Critique littéraire et écrivain,
Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du
siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a brossé les portraits des personnages les plus illustres du XVIIIè siècle.
( à suivre ici)
![]() |
Sainte-Beuve |
Nous n’en sommes encore qu’à ses débuts. Rousseau, qui
commençait à devenir célèbre, le présenta
un jour à madame d’Épinay (pour découvrir Louise d'Epinay, c'est ici), aimable et spirituelle femme,
très mal mariée, riche, et dont la jeunesse, dénuée
de guide, s’essayait alors un peu à l’aventure :
« M. Grimm, dit-elle, est venu me voir avec Rousseau;
je l’ai prié à dîner pour le lendemain. J’ai été
très contente de lui; il est doux, poli; je le crois timide, car
il me paraît avoir trop d’esprit pour que l’embarras qu’on remarque
en lui ait une autre cause. Il aime passionnément la musique; nous
en avons fait avec lui, Rousseau et Francueil toute l’après-dînée.
Je lui ai montré quelques morceaux de ma composition qui m’ont paru
lui faire plaisir; si quelque chose m’a déplu en lui, ce sont les
louanges exagérées qu’il a données à mes talents,
et que je sens à merveille que je ne mérite pas. »
|
Elle donne trente-quatre ans à Grimm à cette date, il
ne devait pas les avoir encore. Il réussit beaucoup auprès
de madame d’Épinay, qui était alors dans un de ces intervalles
où le coeur souffre, et où, en se déclarant à
lui-même qu’il veut continuer de souffrir, il cherche vaguement à
se rouvrir à une espérance. Madame d’Épinay aimait
à écrire, et, dans ses exercices de plume, elle ne tarda
pas à faire de Grimm un Portrait qui nous le représente à
son avantage, et sous des traits dont on sent pourtant la vérité:
« Sa figure est agréable par un mélange
de naïveté et de finesse; sa physionomie est intéressante,
sa contenance négligée et nonchalante. Ses gestes, son maintien
et sa démarche annoncent la bonté, la modestie, la paresse
et l’embarras...
« Il a l’esprit juste, pénétrant et
profond; il pense et s’exprime fortement, mais sans correction. En parlant
mal, personne ne se fait mieux écouter; il me semble qu’en matière
de goût nul n’a le tact plus délicat, plus fin, ni plus sûr.
Il a un tour de plaisanterie qui lui est propre et qui ne sied qu’à
lui...
« Il aime la solitude, et il est aisé de
voir que le goût pour la société ne lui est point naturel
: c’est un goût acquis par l’éducation et par l’habitude...
« Ce je ne sais quoi de solitaire et de renfermé,
joint à beaucoup de paresse, rend quelquefois en public son opinion
équivoque; il ne prononce jamais contre son sentiment, mais il le
laisse douteux. Il hait la dispute et la discussion; il prétend
qu’elles ne sont inventées que pour le salut des sots.
« Il faut connaître particulièrement
M. Grimm pour sentir ce qu’il vaut. Il n’y a que ses amis qui soient en
droit de l’apprécier, parce qu’il n’est lui qu’avec eux. Son air
alors n’est plus le même; la plaisanterie, la gaieté, la franchise,
annoncent son contentement, et succèdent à la contrainte
et à la sauvagerie...
« C’est peut-être le seul homme à qui
il soit donné d’inspirer de la confiance sans en témoigner...
»
|
Quelque prévenue que fût déjà madame d’Épinay
à l’égard de Grimm, ces traits sous lesquels elle le présente
s’accordent tout à fait avec ce qu’en dit M. Meister, homme de sentiment
et de nuance, qui a écrit sur lui longtemps après. M. Meister
parle des agréments de sa figure, de sa physionomie pleine de finesse
et d’expression, et en même temps il ne nous dissimule pas ce que
l’ensemble de sa personne avait d’irrégulier : « Il portait,
dit-il, la hanche et l’épaule un peu de travers, mais sans mauvaise
grâce. Son nez, pour être un peu gros et légèrement
tourné, n’en avait pas moins l’expression la plus marquante de finesse
et de sagacité : Grimm, disait de lui une femme, a le nez tourné,
mais c’est toujours du bon côté. »
Il est aisé, avec ces mêmes traits, on le sent, de faire
de Grimm un homme très laid et une caricature ; ceux qui savent combien
la physionomie dispense les hommes de beauté s’en tiendront, sur
son compte, à l’impression d’une femme d’esprit et d’un ami délicat.
![]() |
Grimm |
Sur ces entrefaites, madame d’Épinay eut une affaire de famille
désagréable : sa probité fut mise hautement en doute
par ses proches; la pauvre femme, qui avait été chargée
par une belle-soeur mourante de détruire des lettres compromettantes,
était accusée d’avoir brûlé un papier d’affaires
important; ce papier se retrouva depuis. En attendant, c’était le
bruit du monde, et l’on prenait parti pour ou contre, sans bien savoir
de quoi il s’agissait. A un dîner chez le comte de Friesen, comme
on attaquait vivement madame d’Épinay, Grimm prit sa défense.
Un des convives insista, les propos s’animèrent, et Grimm impatienté
répliqua: « Il faut avoir bien peu d’honneur pour avoir besoin
de déshonorer les autres si vite. » Il s’ensuivit un duel;
les deux adversaires furent blessés. Ce duel changea la situation
de Grimm à l’égard de madame d’Épinay: bon gré,
mal gré, il était devenu son chevalier ; il en résulta
pour elle un tendre embarras, qui laissa voir presque aussi tôt une
intime reconnaissance.
(ndlr : Sainte-Beuve tire cet épisode de l'Histoire de Madame de Montbrillant, les pseudo-mémoires de Louise d'Epinay. Ce duel n'eut vraisemblablement jamais lieu)
Je ne prétends pas faire l’histoire de l’amoureux ni du Werther
en Grimm; je veux simplement dégager le caractère de l’homme,
et, s’il est possible, de l’honnête homme, que je crois que Rousseau
a calomnié. Le grand tort de Grimm envers Rousseau fut de l’avoir
pénétré de bonne heure dans sa vanité et de
ne pas lui avoir fait grâce. Le jour de la première représentation
du Devin du Village, au sortir de l’Opéra, le duc des Deux-Ponts
abordant Rousseau avec beaucoup de politesse lui avait dit: « Me
permettez-vous, monsieur, de vous faire mon compliment? » Sur quoi
Rousseau avait répondu brutalement au prince: « A la bonne
heure, pourvu qu’il soit court! » C’était du moins ainsi que
Rousseau se plaisait à raconter la chose en s’en vantant. Grimm,
présent au récit, lui avait dit en riant : « Illustre
citoyen et co-souverain de Genève (puisqu’il réside en vous
une part de la souveraineté de la république), me permettez-vous
de vous représenter que, malgré la sévérité
de vos principes, vous ne sauriez refuser à un prince souverain
les égards dus à un porteur d’eau, et que, si vous aviez
opposé à un mot de bienveillance de ce dernier une réponse
aussi brusque, aussi brutale, vous auriez à vous reprocher une impertinence
des plus déplacées? »
Grimm, dans une page écrite en 1762, et où il fait de
Rousseau un portrait aussi neuf que vrai (ndlr : page extraite de la Correspondance Littéraire, périodique que Grimm destinait à quelques correspondants étrangers), le montre dans sa première
forme, tel qu’il l’avait connu avant la célébrité,
et puis au moment de sa transformation subite qu’opéra le succès
de son Discours à l’Académie de Dijon :
« Jusque-là, dit-il, il avait été
complimenteur, galant et recherché, d’un commerce même mielleux
et fatigant à force de tournures : tout à coup il prit le
manteau de cynique, et, n’ayant point de naturel dans le caractère,
il se livra à l’autre excès; mais, en lançant ses
sarcasmes, il savait toujours faire des exceptions en faveur de ceux avec
lesquels il vivait, et il garda, avec son ton brusque et cynique, beaucoup
de ce raffinement et de cet art de faire des compliments recherchés,
surtout dans son commerce avec les femmes. »
|
Tel se retrouvait Rousseau dans sa liaison avec madame d’Épinay,
dont il paraît bien (quoiqu’il s’en défende) qu’il était
plus ou moins amoureux par accès, lorsqu’il ne l’était pas
de sa belle-soeur, madame d’Houdetot. Grimm, au moment où il se
lia plus étroitement avec madame d’Épinay, était complètement
fixé d’opinion sur le caractère de Jean-Jacques : on peut
dire qu’il fut le premier de ses amis qui vit avec certitude sa folie poindre,
et qui l’appela de son vrai nom. Voyant une femme vive et généreuse,
pleine de sollicitude pour le bien-être de l’homme de talent infortuné
il l’avertit assez sévèrement de son imprudence. Rousseau,
un jour, vint voir madame d’Épinay. Il avait reçu des lettres
qui l’engageaient à revenir vivre à Genève ; on lui
offrait une place de bibliothécaire avec appointements, un sort
honnête et doux:
« Quel parti dois-je prendre? disait-il. Je ne
veux ni ne peux rester à Paris; j’y suis trop malheureux. Je veux
bien faire un voyage et passer quelques mois dans ma république;
mais, par les propositions que l’on me fait, il s’agit de m’y fixer, et,
si j’accepte, je ne serai pas maître de n’y pas rester. J’y ai des
connaissances, mais je n’y suis lié intimement avec personne. Ces
gens-là me connaissent à peine, et ils m’écrivent
comme à leur frère je sais que c’est l’avantage de l’esprit
républicain; mais je me défie d’amis si chauds: il y a
quelque but à cela. D’un autre côté, mon coeur
s’attendrit en pensant que ma patrie me désire. Mais comment quitter
Grimm, Diderot et vous? Ah ! ma bonne amie, que je suis tourmenté
! »
|
Là-dessus madame d’Épinay s’anime; elle rêve; en
y songeant, elle a trouvé pour Rousseau ce qu’il désire avant
tout, une chaumière et les bois. Elle, ou son mari, possède
dans la forêt de Montmorency une petite maison appelée l’Ermitage.
Elle veut proposer à Rousseau de l’habiter; elle la fera arranger
d’une manière commode, en se gardant de paraître rien faire
exprès pour lui. Elle lui offre donc d’y venir loger. Rousseau s’effarouche,
regimbe et accepte. Dans la joie de son coeur, elle en parle à Grimm
:
« J’ai été très étonnée,
dit-elle, de le voir désapprouver le service que je rendais à
Rousseau, et le désapprouver d’une manière qui m’a paru d’abord
très dure. J’ai voulu combattre son opinion; je lui ai montré
les lettres que nous nous sommes écrites. « Je n’y vois, m’a-t-il
dit, de la part de Rousseau que de l’orgueil caché partout: vous
lui rendez un fort mauvais service de lui donner l’habitation de l’Ermitage;
mais vous vous en rendez un bien plus mauvais encore. La solitude achèvera
de noircir son imagination; il verra tous ses amis injustes, ingrats, et
vous toute la première, si vous refusez une seule fois d’être
à ses ordres... Je vois déjà le germe de ses accusations
dans la tournure des lettres que vous m’avez montrées. Elles
ne seront pas vraies, ces accusations, mais elles ne seront pas absolument
dénuées de vérité, et cela suffira pour
vous faire blâmer... »
|
Jamais pronostic ne se vérifia plus exactement que celui de
Grimm. Il connaissait à fond cette âme malade, jointe à
un si prestigieux talent ; il redressait à chaque instant les fausses
vues indulgentes où retombait sa gracieuse et trop prompte amie:
« Je suis persuadée, disait de Rousseau madame d’Épinay,
qu’il n’y a que façon de prendre cet homme pour le rendre heureux
: c’est de feindre de ne pas prendre garde à lui, et de s’en occuper
sans cesse. » Grimm se mettait à rire et lui disait : «
Que vous connaissez mal votre Rousseau ! retournez toutes ces propositions
si vous voulez lui plaire: ne vous occupez guère de lui, mais ayez
l’air de vous en occuper beaucoup; parlez de lui sans cesse aux autres,
même en sa présence, et ne soyez point la dupe de l’humeur
qu’il vous en marquera. » Il ajoutait avec raison et ne cessait de
redire que, déjà atteint de manie secrète, cette solitude
absolue de l’Ermitage achèverait d’échauffer son cerveau
et d’égarer son idée : et vers la fin de ce séjour,
au moment où les soupçons et les extravagances de Rousseau
commençaient à éclater: « Je ne saurais trop
le dire, ma tendre amie, écrivait Grimm, le moindre de tous les
maux eût été de le laisser partir pour sa patrie il
y a deux ans, au lieu de le séquestrer à l’Ermitage. Je suis
convaincu que ce séjour nous causera tôt ou tard du chagrin.
» Ce séjour, en effet, causa, par les pages envenimées
des Confessions qui sont tout à côté des pages
enflammées, une calomnie immortelle.
![]() |
Louise d'Epinay |
Il ne saurait être de mon dessein d’examiner ici ce procès:
quand on lit les Mémoires de madame d’Épinay d’une
part, et les Confessions de l’autre, il est clair que les lettres
citées dans l’un et dans l’autre ouvrage, et qui peuvent servir
à éclaircir la question, ne sont pas semblablement reproduites,
qu’elles ont été altérées d’un des deux côtés,
et que quelqu’un a menti. Je ne crois pas que ce soit madame d’Épinay.
(ndlr : Les deux ont menti, bien évidemment. Ce que rapporte Sainte-Beuve est extrait des pseudo-mémoires de Louise. Or, on sait aujourd'hui que l'ouvrage a été retouché par Grimm et Diderot, en vue de noircir Rousseau)
Quant au caractère de Grimm, que je me borne ici à rechercher
et à étudier dans son ensemble, il me paraît ressortir
avec avantage par son indifférence même. Grimm, dans les Mémoires
de madame d’Épinay, se montre constamment à nous comme au-dessus
des tracasseries, évitant de s’y mêler, mettant au besoin
peu d’aménité dans ses conseils, et gardant quelque réserve,
même dans l’intimité; non point par arrière-pensée
ni par manque de confiance, mais simplement « parce qu’il n’aime
ni les raisonnements ni les combinaisons inutiles. » Rousseau, tel
que nous le connaissons, avait plus d’une raison de lui en vouloir. D’abord,
sachons que Grimm et Diderot, sans le dire, faisaient à Thérèse
et à sa mère une pension de quatre cents livres de rente:
Grimm ne s’en vanta jamais, et madame d’Épinay le découvrit
un jour par hasard. Or, Rousseau n’aimait point les bienfaits, et encore
moins ceux à qui on les devait. Assurément, pour faire ainsi
une pension aux personnes qui étaient près de lui, il fallait
être un grand conspirateur. En second lieu, l’esprit exact de Grimm
avait plus d’une fois percé à jour, et à l’endroit
le plus sensible, les prétentions de Rousseau. Celui-ci, par exemple,
était venu rapporter à M. d’Épinay les copies de douze
morceaux de musique qu’il avait faites pour lui. On lui demanda s’il était
homme à en livrer autant dans quinze jours. Mais Rousseau combinant
à l’instant l’amour-propre du copiste et le laisser-aller de l’amateur,
répondit :
« Peut-être que oui, peut-être que
non ; c’est suivant la disposition, l’humeur et la santé. »
— « En ce cas, dit M. d’Épinay, je ne vous en donnerai que
six à faire, parce qu’il me faut la certitude de les avoir. »
— « Eh bien ! répondit Rousseau, vous aurez la satisfaction
d’en avoir six qui dépareront les six autres, car je défie
que les copies que vous ferez faire approchent de l’exactitude et de la
perfection des miennes. » — « Voyez-vous, reprit Grimm en riant,
cette prétention de copiste qui le saisit déjà? Si
vous disiez qu’il ne manque pas une virgule à vos écrits,
tout le monde en serait d’accord, mais je parie qu’il y a bien quelques
notes de transposées dans vos copies. » — Tout en riant et
en pariant, Rousseau rougit, et rougit plus fortement encore quand, à
l’examen, il se trouva que Grimm avait raison. »
|
La scène se passait chez madame d’Épinay, à la
Chevrette. Rousseau resta pensif toute la soirée; il retourna le
lendemain matin à l’Ermitage sans mot dire, et il ne pardonna jamais
à Grimm d’avoir trouvé des fautes dans ses copies. De tels
griefs (sans aller plus loin), couvés dans la solitude et grossis
par une imagination malade, ont dû produire bien des monstres.
« En qualité de solitaire, nous confesse Rousseau, je suis
plus sensible qu’un autre; si j’ai quelque tort avec un ami qui vive dans
le
monde, il y songe un moment, et mille distractions le lui font oublier
le reste de la journée; mais rien ne me distrait sur les siens;
privé du sommeil, je m’en occupe durant la nuit entière;
seul à la promenade, je m’en occupe depuis que le soleil se lève
jusqu’à ce qu’il se couche: mon coeur n’a pas un instant de relâche,
et les duretés d’un ami me donnent dans un seul jour des années
de douleurs. » Voilà le mal et la plaie à nu. Le seul
tort de Grimm peut-être fut d’avoir trop traité cette plaie,
à partir d’un certain jour, comme si elle était physiquement
incurable, et, dans son esprit de clairvoyance et de fermeté, d’avoir
trop oublié cet autre mot touchant de son ancien ami: « Il
n’y eut jamais d’incendie au fond de mon coeur, qu’une larme ne pût
éteindre. » Il est plus que douteux que Grimm eût réussi
à éteindre l’incendie chez Rousseau, même à
force de larmes, mais il ne l’a pas tenté.
Inscription à :
Articles (Atom)