Si on n'ignore plus rien des auteurs des Lumières, il nous reste tout à apprendre sur les hommes : sur leurs passions, leur courage et leur générosité, mais également sur leurs ambitions, leurs haines et leurs noirceurs. Ecrit au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
mardi 30 octobre 2018
Arlette Farge, le peuple de Paris au XVIIIè siècle
Les chapitres :
Introduction : 2'10''
Les corps du peuple : 11'19''
Les espaces et les institutions : 19'45''
Mouvements, rumeurs et opinions : 34'10''
Conclusion : 48'05''
Questions : 50'25''
lundi 29 octobre 2018
La Révolution et le 4è ordre (2)
Ingénieur en chef de la ville de
Paris en 1789, Dufourny de Villiers conçoit le projet d'un journal
destiné à faire reconnaître par les
députés aux Etats-Généraux les droits du quatrième ordre, c'est-à-dire
« des infortunés, des infirmes, des indigents »,
« des journaliers », « des
salariés abandonnés de la société », « contraints par la misère à donner
tout leur temps, toutes leurs forces, leur santé même pour un salaire
qui représente à peine le pain nécessaire pour leur nourriture ». Cette
publication généreuse intitulée Cahiers du quatrième ordre paraît le 25 avril 1789. Elle n'aura qu'un seul numéro.
En voici la 2nde partie.
En vain me dira-t-on que les Députés du Tiers, que la loyauté de tous les Ordres prendront sa défense, que le cœur de Sa Majesté est l'asile de l'infortuné : personne n'est plus enclin par respect et par estime pour tous les Ordres, et pour chacun de leurs Représentants, à se laisser persuader de l'existence de ce sentiment unanime d'équité et de protection : personne n'a une plus haute idée de la sensibilité du Roi ; mais je demande à l'Ordre du Tiers si, lorsqu'il n'était pas suffisamment représenté dans les Etats (soi-disant) Généraux, la protection et les vertus des deux autres Ordres, le défendaient, le préservaient de l'introduction des impôts, des abus et des vexations, contre lesquels il ne réclame efficacement aujourd'hui, que parce qu'il est enfin parvenu à une représentation proportionnelle ? Je demande à tous les Ordres, et particulièrement à celui du Tiers, s'ils ne sont pas éminemment privilégiés en comparaison du Quatrième Ordre ? Et forcés d'en convenir, comment pourraient-ils se soustraire à l'application du grand principe, que les Privilégiés ne peuvent représenter les non Privilégiés ? Je demanderai enfin aux députés des Villes commerçantes, si les Fabriquants, forcés de prendre leur bénéfice entre le prix de la matière première et le taux de la vente aux Consommateurs, ne sont pas continuellement occupés à restreindre le salaire de l'ouvrier, à calculer sa force, sa sueur, ses jouissances, sa misère et sa vie, et si l'intérêt qu'ils ont à conserver cet état de chose, n'est pas directement opposé aux réclamations du Quatrième Ordre, dont leur générosité les porterait d'ailleurs à se charger. (….)
Les Cahiers du Tiers ou leurs
projets, dont j'ai eu connaissance, indiquent avec sagesse, noblesse, franchise
et respect, les points principaux sur lesquels doivent statuer des Lois
constitutives, d'où l'on attend la restauration et la stabilité de la félicité
publique ; mais aucun ne m'a présenté le mandat, distinctement énoncé, de
donner pour base inamovible du bonheur général, des Lois conformes au but de la
Société, la protection, la conservation des
faibles de la dernière Classe. Je ne doute pas cependant que,
l'évidence et l'humanité étouffant tout intérêt personnel, ces principes et ces
désirs ne se développent dans le cœur de ses députés ; ainsi lorsque des
Mémoires instructifs et des réclamations formelles auront été publiés, il n'y
aura plus d'obstacles au soulagement du Quatrième Ordre ; chaque Député du
Tiers sera son Représentant, chaque Français formera des vœux pressants pour la
destruction de toutes les causes de la misère, pour la défense des infortunés.
Cette portion du Clergé si importante par ses fonctions consolatrices, par les
soulagements qu'elle répand sur les infortunés, les Curés scrutateurs des
causes de la misère, seront certainement des défenseurs aussi persuasifs
qu'instructifs et zélés ; mais il faut dans tous les cas, pour que le
zèle, la vertu, le courage des Députés quelconques s'expriment avec cette
énergie respectueuse et persuasive, qui seule opère le bien, qu'elle soit
encore appuyée de l'opinion publique ; c'est en effet l'opinion publique
qui alors régira seule les Etats Généraux : ou plutôt, les Etats Généraux ne
feront que rédiger les délibérations publiques. Il ne suffit donc pas, pour
opérer le bien, d'envoyer des Mémoires particuliers aux Députés ; mais il faut
publier ces Mémoires, il faut ainsi faire vertir au soulagement du quatrième
Ordre cet amour du bien général, qui va diriger la Nation et ses Députés.
PROSPECTUS
Le quatrième ordre ne sera point
convoqué en 1789 ; s’il l’était, il choisirait sans doute un autre
représentant que moi ; mais en m’efforçant de suppléer à l’exercice du
droit naturel dont il est privé, j’espère obtenir son aveu, sa confiance, sa
correspondance, et surtout ses bénédictions. Une si belle cause trouvera dans la sensibilité de mon cœur, des
ressources que des talents ne pourraient remplacer, et dans la fermeté de mon
caractère, le courage nécessaire, soit pour écarter les mépris de l’orgueil,
soit pour combattre sans relâche l’opposition de l’intérêt personnel. Identifié
depuis longtemps avec les Infortunés, ce n’est pas seulement pour avoir éprouvé
des revers que je suis attaché à leur sort, ce n’est point par l’odieux motif
de l’égoïsme (…) c’est pour avoir été le témoin de leurs grandes vertus (…)
Entre toutes les grandes causes de calamité qui feront l’objet de ces Mémoires,
les vicissitudes et l’excès du prix du pain et des premières denrées tiendront
sans doute le premier rang. J’ai sur cet objet des propositions importantes à
faire (…) Il est encore un objet bien important pour la félicité générale et
pour celle du Peuple en particulier : c’est l'éducation populaire. Non
seulement cette éducation chrétienne aussi imparfaite qu’importante, aussi
incomplète que mal administrée ; mais cette éducation nationale, qui, d’un
homme rendu Chrétien par la plus pure morale, fait un Citoyen, un
Patriote ; c’est cette application des principes de la morale chrétienne
aux devoirs de la Société, qui seule peut faire des lois justes, et qui seule
peut les faire respecter
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lundi 22 octobre 2018
La Révolution et le 4è ordre (1)
Ingénieur en chef de la ville de Paris en 1789, Dufourny de Villiers conçoit le projet d'un journal destiné à faire reconnaître par les
députés aux Etats-Généraux les droits du quatrième ordre, c'est-à-dire
« des infortunés, des infirmes, des indigents »,
« des journaliers », « des
salariés abandonnés de la société », « contraints par la misère à donner
tout leur temps, toutes leurs forces, leur santé même pour un salaire
qui représente à peine le pain nécessaire pour leur nourriture ». Cette
publication généreuse intitulée Cahiers du quatrième ordre paraît le 25 avril 1789. Elle n'aura qu'un seul numéro.
En voici quelques extraits.
***
La
force des anciens usages n’a pas permis de faire pour cette convocation
tout ce qu’on fera peut-être pour l’une des suivantes. Il a paru
nécessaire de distinguer encore les Membres de la Nation par Ordres ; et
le nombre de ces Ordres a été, selon l’usage, limité à trois.
Mais est-il nécessaire de distribuer la Nation par Ordres ?
Et ces trois Ordres renferment-ils exactement toute la Nation ?
Peut-être
cette distribution sera-t-elle abolie ; il faut l’espérer ; et si elle
ne l’est pas, il faut faire un quatrième Ordre. Il faut, enfin, que,
dans l’un et l’autre cas, la portion de la Nation qui est appelée par
son droit naturel, et qui cependant n’est pas convoquée, soit
représentée.
La Nation
s’assemble pour discuter et fonder des droits généraux qui seront érigés
en Lois constitutionnelles, et des droits particuliers ou privilégiés
qui seront attaqués et défendus. Elle s’assemble pour régler les impôts
et leur répartition. Les puissants et les riches paraissent seuls
intéressés à ces discussions, qui cependant décident inévitablement du
sort des faibles et des pauvres. (...)
Il est évident que cette distribution quelque conforme qu'elle soit à l'équité, au meilleur ordre moral, est tellement opposée à l'état actuel de la Société, qu'elle est impraticable ; mais il est évident aussi que toute résolution fur la répartition de l'impôt sera d'autant plus juste, d'autant plus salutaire, qu'elle tendra au même résultat,
1-Décharger les Pauvres.
2-Imposer les Riches proportionnellement à leurs facultés.
Cette première condition soulager et décharger les pauvres, doit être inévitablement remplie dans tous les cas, quelle que soit la convocation, quelle que soit la formation des Etats-Généraux, quelle que soit la distribution des Ordres et même quelles que soient leurs délibérations car lorsque la raison et l'équité ne suffisent pas, il est une force morale irrésistible qui opère les révolutions, celle de la nécessité.(...)
![]() |
où se trouvent les "bourgeois" ? |
S'il est démontré, s'il est évident d'ailleurs que le puissant et le riche ont moins besoin de la Société que le pauvre, que c'est pour le faible, le pauvre et l'infirme, que la Société s'est formée et que c'est enfin une des causes fondamentales du pacte de Société que de préserver tous ses individus de la faim de la misère et de la mort qui les suit ; je ne demanderai pas feulement pourquoi il y a tant de malheureux mais pourquoi ils ne font pas considérés chez nous comme des hommes, comme des frères, comme des Français. Pourquoi cette classe immense de journaliers, de salariés, de gens non gagés, sur lesquels portent toutes les révolutions physiques, toutes les révolutions politiques, cette classe qui a tant de représentations à faire, les seuls qu'on pût peut-être appeler du nom trop véritable, mais avilissant et proscrit, de doléances, est-elle rejetée du sein de la nation ? Pourquoi elle n'a pas de Représentants propres ? Pourquoi cet Ordre qui,
aux yeux de la grandeur et de l'opulence, n'est que le dernier, le
quatrième des Ordres, mais qui, aux yeux de l'humanité, aux yeux de la
vertu comme aux yeux de la Religion, est le premier des Ordres, l'Ordre sacré des Infortunés ; pourquoi,
dis-je, cet ordre, qui n'ayant rien paye plus, proportionnellement, que
tous les autres, est le seul qui, conformément aux anciens usages
tyranniques des siècles ignorants et barbares, ne soit pas appelé à
l'Assemblée Nationale, et envers lequel le mépris est, j'ose le dire,
égal à l'injustice ?
(à suivre ici)
mercredi 17 octobre 2018
Voltaire vu par... Emile Faguet (2)
Critique
littéraire, auteur d'innombrables études littéraires, Emile Faguet
(1847-1916) fut également l'un des contempteurs les plus féroces de
Voltaire. Jugez-en plutôt...
(lire ici l'article qui précède)
III.
SES IDÉES GÉNÉRALES.
Ce qu’il y a au fond de tout
cela, c’est l’égoïsme, comme je l’ai dit, l’égoïsme vigoureux, et exigeant,
devenant toute une philosophie. A se placer à ce point de vue les
contradictions disparaissent. Les besoins ou les goûts de M. de Voltaire sont
la mesure de toutes ses idées, les créent, les déterminent, et font qu’elles
concordent. C’est un grand bourgeois ; il est riche, il aime le monde, le luxe,
les arts, les conversations libres entre « honnêtes gens », le théâtre, et la paix
sous ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec eux
sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux. — Comme il n’a pas
d’imagination, il n’a pas besoin de merveilleux, et de surnaturel ; donc il n’y
a pas de religion.— Comme il a de la curiosité, qu’il aime le théâtre, et qu’il
n’est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il n’aime guère une religion
hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage ; donc il ne faut pas de
religion. — Comme il aime que le peuple le laisse tranquille, il aime tous les
freins qui peuvent contenir le peuple; donc il faut une religion. —Comme il
déteste les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en
déchaîner encore ; donc il ne faut pas de religion, etc.— Le principe est
constant, ce n’est pas sa faute si les conséquences sont contradictoires.
Comme il est grand bourgeois, à
demi gentilhomme et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à tout, il
n’est nullement adversaire de l’aristocratie dont il sent qu’il est, de la
monarchie qui ne laisse pas de s’être faite à demi bourgeoise. (…)
Quant à la démocratie, pourquoi
l’aimerait-il ? Il la prévoit niveleuse,et il est riche ; peu littéraire, ou
ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est un fin lettré;
bruyante, et il chérit la paix; aimant mieux les phrases que l’esprit, et il
est spirituel et « n’a pas fait une phrase de sa vie ». — Et certes, mieux vaut
entrer dans une aristocratie de gouvernement despotique, c’est-à-dire ouverte
au talent, à la richesse et aussi à la flatterie, qu’être englouti dans une
démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite. — Donc Louis XIV,
Catherine, Frédéric s’il avait bon caractère, Louis XV s’il voulait ressembler
à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, une aristocratie
dont un despote ouvre les rangs pour qui lui plaît. — Mais point de corps
privilégiés, point de parlements, point de clergé autonome, ni « deux
puissances »,ni « trois pouvoirs ». A quoi serviraient-ils qu’à être des
obstacles au gouvernement personnel, sans profit appréciable pour un homme
comme M.de Voltaire; et dès lors que signifient-ils? Point d’aristocratie
indépendante, sous aucune forme. Montesquieu est à peu prés inintelligible. (…)
Voilà donc, à ce qu’il paraît, un
esprit assez étroit, dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire,
quand on le presse et qu’on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux
ou trois idées fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez
arriéré même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement
inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l’ont précédé, et ne dépassant
nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple ; surtout incapable de
progrès personnel, d’élargissement successif de l’esprit, et redisant à
soixante-dix ans son credo philosophique, politique et moral de la trentième
année.
Prenons garde pourtant. Il est
rare qu’on soit intelligent sans qu’il advienne, à un moment donné, qu’on sorte
un peu de soi-même, de son système,de sa conception familière, du cercle où
notre caractère et notre première éducation nous ont établis et installés.
Cette sorte d’évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même
très entêtés, s’y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore de
leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est
un épicurien brillant du temps de la Régence, et l’on peut n’attendre de lui
que de jolis vers, des improvisations soi-disant philosophiques à la Fontenelle,
et d’amusants pamphlets. C’est en effet ce qu’il donne longtemps. Mais son
siècle marche autour de lui, et d’une part, curieux, il le suit: d’autre part,
très attentif à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se pénétrer,
autant qu’il pourra, de son esprit, pour l’exprimer à son tour et le répandre.
Et de là viendra un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est
antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et
administratives. De tout cela c’est l’impiété qui s’ajuste le mieux au tour
d’esprit de Voltaire, et c’est ce que, à partir de 1750 environ, il exploitera
avec le plus de complaisance, jusqu’à en devenir cruellement monotone. Quant à
la politique proprement dite, il n’y entend rien, ne l’aime pas, en parlera peu
et ne donnera rien qui vaille en cette matière. Restent les sciences et les
réformes administratives. Il s’y est appliqué, et avec succès. Il a fait
connaître Newton, très contesté alors en France et que la gloire de Descartes
offusquait. Il aimait Newton, et n’aimait point Descartes. Le génie de Newton
est un génie d’analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie
d’imagination. Descartes crée son monde, Newton démêle le monde, le pèse, le
calcule et l’explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que d’imagination,
est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un goût de précision, de
prudence, de sang-froid, de critique scientifique qu’il a contribué à donner à
ses contemporainset qui est précieux. Sa sympathie pour D'alembert et son
antipathie à l’égard de Buffon, sa réserve à l’égard de Diderot viennent de là.
Et s’il n’est pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n’est donné qu’à
ceux qui y consacrent leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple
honorable, son encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme D'alembert, il
maintenait le lien utile et nécessaire qui doit unir l’Académie des sciences à
l’Académie française. En matière de réformes administratives il a fait mieux.
Il a montré l’impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes
intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop ignorante,
trop frivole et capable trop souvent d’épouvantables erreurs. Je crains de me
tromper en choses que je connais trop peu; mais il me semble bien que je ne
suis pas dans l’illusion en croyant voir qu’il a deux élèves, dont l’un
s’appelle Beccaria et l’autre Turgot. Cela doit compter. J’insiste, et quelque
admiration que j’aie pour un Montesquieu, quelque cas que je fasse d’un Rousseau,
et quelque estime infiniment faible que je fasse de la politique de Voltaire,
je le remercie presque d’avoir été un théoricien politique très médiocre, en
considérant que négliger la haute sociologie et s’appliquer aux réformes de
détail à faire dans l’administration, la police et la justice, était donner un
excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été à souhaiter
que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable.
C’est le bon sens même, aidé d’une très bonne, très étendue, très vigilante
information. Ici il n’a dit que des choses justes, dans tous les sens du mot,
et tel de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre
d’idées, est un chef-d’oeuvre.
Je vois une autre évolution de
Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu près), intime, et qu’il doit à
lui-même, au développement naturel de ses instincts. C’est un épicurien, c’est
un homme qui veut jouir de toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses,
ordonnées et commodes, qu’on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous
l’avons vu, assez avare (« l’avarice vous poignarde », lui écrivait une nièce),
et la charité n’est guère son fait. Cependant le développement complet d’un
instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir à son
contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses conclusions le
contraire de ses prémisses. L’épicurien aime à jouir, et il sacrifie volontiers
les autres à ses jouissances ; mais il arrive à reconnaître ou à sentir que le
bonheur des autres est nécessaire au sien, tout au moins que les souffrances des
autres sont un très désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un
homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir qu’il y ait des pauvres dans sa
commune. Pour un homme qui a pris l’habitude d’étendre sa pensée au moins
jusqu’aux frontières, cela devient une vive impatience, une insupportable
douleur à savoir qu’il y a des malheureux dans le pays et qu’il serait facile
qu’il n’y en eût pas. Voltaire, l’âge aidant, du reste, en est certainement
arrivé à cet état d’esprit, et je dirai de coeur,si l’on veut, sans me faire
prier. Les pauvres gens foulés d’impôts, tracassés de procès, « travaillés en
finances » horriblement, lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui
donnent « la fièvre de la Saint-Barthélemy», cette fièvre dont il parle un peu
trop, mais qui n’est pas, j’en suis sûr, une simple phrase. — Et l’on se doute
que je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m’en défends
nullement. Oui, sans doute,on en a fait trop de fracas. On dirait parfois que
Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d’activité intellectuelle à la défense
des accusés et à la réhabilitation des condamnés innocents. On dirait qu’il y a
couru quelque danger pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à
la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies,
que le biographe est trop heureux d’y arriver et de s’y arrêter;et l’effet est
contraire à l’intention, et l’on ne peut s’empêcher de répéter le mot de
Gilbert:
Vous ne lisez donc pas le Mercure
de France?
Il cite au moins par mois un
trait de bienfaisance.
Oui sans doute, encore, cette
pitié se concilie chez Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase,
avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes identiques: « J’ai fait
pleurer Genevois et Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de
leurs prédicants à Toulouse ; cela les rendait plus doux; mais on vient de
rouer un de leurs frères ...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans ces
belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de cet esprit
processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et forme de sa «
combattivité ». Il a été en procès toute sa vie et contre tel juif d’Allemagne,
ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et contre le curé de Moëns; et
s’il y a dix mémoires pour Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de
Morangiès, lequel n’était nullement une victime du fanatisme. — N’importe,
c’est encore un bon et vif sentiment de pitié qui le pousse dans ces affaires
des protestants, des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti
qu’il prend lui fait un singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie
plutôt sa passion qu’il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire
plutôt à un crime du fanatisme qu’à une erreur judiciaire, sa haine étant plus grande
contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant;
on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens, la justice et
la pitié. Ce petit drame est intéressant.
mercredi 10 octobre 2018
Voltaire vu par... Emile Faguet (1)
Critique littéraire, auteur d'innombrables études littéraires, Emile Faguet (1847-1916) fut également l'un des contempteurs les plus féroces de Voltaire. Jugez-en plutôt...
I.
L’HOMME.
(...) Voltaire est avant tout un bourgeois gentilhomme français du temps
de la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très
impertinent, et gardant tous ses défauts d’origine et d’éducation.
— Seulement c’est un bourgeois gentilhomme très spirituel, ce qui
fait qu’il n’a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, ce
qui fait qu’il a mis un grand talent au service de ses préjugés
et a tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel:
(...) Ce qui distingue d’abord le bourgeois, c’est
qu’il n’est pas un artiste. Voltaire n’a pas été artiste
pour une obole. Ce qui distingue encore le bourgeois, c’est qu’il n’est
pas philosophe. Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n’a
aucune profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse
lui est interdite. Il est évident qu’il ressemble peu à Platon,
et nullement à Malebranche. — Ce qui marque encore, sans doute,
le bourgeois, c’est qu’il est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle
des coups, et n’a rien d’un chevalier d’Assas, ni même d’aucun chevalier.
Ce qui achève de peindre le bourgeois, c’est qu’il
est éminemment pratique. Voltaire est un homme d’affaires de génie,
et le sens du réel est son sens le plus développé
et le plus sûr, en quoi est une partie de sa valeur, qui est grande.
Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en 1715, qui est très
ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques années,
n’a plus besoin que de considération, la cherche dans la littérature
parce qu’il sait qu’il écrit bien, n’a point d’idées à
lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament
artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits;
mais qui se sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant
soixante ans, s’il le faut, les idées courantes, et produire des
oeuvres d’art distinguées selon les formules connues. Ce n’est pas
un monument à élever; c’est une fortune littéraire
à faire. Il la fera, comme il a fait l’autre, avec beaucoup de suite,
d’ardeur et de décision.
Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois
français. Sans être précisément cruel, et même
tout en ne détestant point donner quand on le regarde, il sera bien
dur pour les petits, et bien méprisant pour la «canaille »;
persécuteur, quand il pourra persécuter avec une
«suite enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d’Orléans.
On le verra poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire
une sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi
de la religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux
est déjà proscrit et traqué partout, crier qu’il faut
punir capitalement un vil séditieux » (Sentiment
des citoyens (1764)), ce qui est
un peu fort peut-être dans la bouche d’un adversaire de la peine
de mort.
On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses
comme un voleur à toute l’Académie française, dans
vingt lettres furibondes, parce qu’il a eu un procès de marchand
de bois avec de Brosses; tempêter contre Maupertuis par delà
le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre savant, dans toutes
les lettres qu’il écrit à Frédéric; ne jamais
manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l’Évêque
contre tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui
le gênent. La prison pour qui l’attaque sera toujours tenue par lui
comme son droit strict. Jamais l’idée de la liberté de penser
contre lui n’a pu entrer dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons,
lui disent: « Laissez cela; dédaignez. Si vous croyez que
cela vaille la peine. . . » Il ne veut rien entendre. Il n’a ni le
détachement du philosophe, ni l’élévation du vrai
artiste. Il ne songe qu’à écraser ce qui, étant au-dessous
de lui, ne l’adule pas.
En revanche, il ne songe qu’à aduler ce qui, à
quelque titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices,
rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce
soit Catherine II, Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour
ceux-là les apothéoses sont toujours prêtes, et de
ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, toujours
bien reçues. Frédéric l’a traité comme un valet;
mais à celui-ci on pardonne, « et la moindre faveur d’un coup
d’oeil caressant nous rengage de plus belle. » — « Il fut donné
à celui-ci de tromper les peuples »; mais non point de prévaloir
contre les rois. — Richelieu ne lui paye point les intérêts
de son argent, et lui joue d’assez mauvais tours. Mais que voulez-vous
qu’on dise à « un homme qui parle de vous dans la chambre
du roi », si ce n’est merci? — Mme du Deffand lit Fréron avec
délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise,
et qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence!
On n’en sera que plus galant avec elle. Nul homme n’a reçu de meilleure
grâce les petits coups de pied familiers des puissances. C’est même
alors qu’il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «
l’esprit est une dignité », — qui supplée à
l’autre.
C’est même alors qu’il devient meilleur. Il ne veut
pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois D'alembert
lui écrit: « Mais si! cela fait honneur à Rousseau
de souscrire. Cela vous fera bonheur de pardonner, et d’accepter. »
La raison de sentiment le touchant peu, il redouble de colère. Mais
D'alembert s’avise de lui écrire: « Rousseau, quoique exilé,
se promène dans Paris la tête haute. Jugez s’il est protégé!
» Voltaire n’insiste plus. Il n’a point pardonné mais il s’adoucit.
Il est des cas ou il sait se vaincre.
Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur.
Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, parce
que c’est une belle manifestation de la force, et il en félicite
Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie est une chose
aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre
les remords qu’il en pourrait avoir: « Qu’avez-vous donc à
vous reprocher? . . . Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle
préface de vos Mémoires. . . N’aviez-vous pas des
droits très réels? Je trouve Votre Majesté trop bonne.
. . » — Sire, dit le renard vous êtes trop bon roi.
Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise,
il est très prudent. Il l’est jusqu’à l’anonymat perpétuel
et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des lettres anonymes,
à moins qu’ils ne soient signés de noms qui ne sont pas le
sien. Du reste, sauf, je crois, la Henriade et sauf, j’en suis sûr,
le
poème de Fontenoy, il les a tous démentis. Cela ne lui
coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se démentir
et mentir, c’est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée.
Combler Maffei de compliments sur sa Mérope,
et cribler la
Mérope de Maffei d’épigrammes dans un ouvrage pseudonyme;
dire à Mme de Luxembourg qu’il n’a jamais dénoncé
Rousseau; à l’Académie française qu’il a passé
sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l’univers
entier qu’il n’a jamais écrit le Dictionnaire philosophique;
conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
écrire à Duclos:
« Diderot n’a qu’à répondre qu’il
n’a pas écrit les Lettres philosophiques et qu’il est bon
catholique; il est si facile d’être catholique! »; ce sont
là des jeux pour Voltaire. Ce ne lui sont pas même des jeux.
C’est sans effort. Voltaire ment comme l’eau coule. Il est menteur à
ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. Il
est tout à fait stupéfait qu’on lui reproche ses pasquinades
et ses tartuferies, comme, par exemple, d’offrir le pain bénit et
de communier solennellement dans son église. Puisque c’est utile;
puisqu’il y aurait danger à ne pas le faire; puisqu’on le chasserait
(car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile
dans toute l’Europe! Ce n’est qu’un acte de haute philosophie pratique.
Et il s’admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien
conduite, troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «
Trajan » de Versailles ou au « Salomon » de Potsdam,
et le désagrément de n’y pas réussir; mais habile
en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit tard.
Il a été doux envers la mort des autres;
il a écrit le 27 janvier 1733: « J’ai perdu Mme de Fontaine-Martel;
c’est-à-dire que j’ai perdu une bonne maison dont j’étais
le maître et quarante mille livres de rente qu’on dépensait
à me divertir. . . Figurez-vous que ce fut moi qui annonçai
à la pauvre femme qu’il fallait partir. . . J’étais obligé
d’honneur à la faire mourir dans les règles. . . Je lui amenai
un prêtre. . . Quand il lui demanda si elle était bien persuadée
que Dieu était dans l’Eucharistie, elle répondit: «
Ah! oui! » d’un ton qui m’eût fait pouffer de rire dans des
circonstances moins lugubres ». — Il voit arriver sa propre mort
avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure.
Il regarde ce peuple de laboureurs et d’artisans qu’il a créé
autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville florissante
qui est son oeuvre, et son rempart.
Il fait du bien en s’enrichissant et en criant qu’il se
ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou trois innocents
condamnés, ce qui restitue sa popularité, satisfait ses rancunes
contre la magistrature, lui sera compté par la postérité
comme s’il n’avait fait autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste,
est très bien; C’est une conscience qu’il se fait sur le tard, et
une estime de soi qu’il se ménage au dernier moment, et certes,
c’est la seule chose qui lui manquât encore. Il est complet désormais;
le bourgeois s’est épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur
attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut mieux, il
le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et le cordon
à Versailles.
Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «
en excellent acteur », mais un peu en acteur, avec une insuffisante
simplicité. Quand il communie à son église, c’est
par intérêt, c’est par malice et pour faire une niche à
l’évêque d’Annecy; c’est aussi pour s’établir dans
le personnage de seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme
c’est son « privilège », ses « vassaux»,
à l’issue de l’office.
C’est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué
qu’une solide estime publique: « Je n’ai jamais eu de popularité,
s’il
vous plaît, disait Royer-Collard, dites un peu de considération
». Pour Voltaire, cela a été l’inverse. Ne nous y trompons
point. Il a occupé et charmé le monde; il ne s’en est pas
fait respecter. Cette « royauté intellectuelle», de
Voltaire, n’est qu’une jolie phrase. Ses contemporains l’admirent beaucoup
et le méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup
et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve
et le tient à distance. D'alembert le rudoie durement, à l’occasion,
et les occasions sont fréquentes, et d’un ton qui va jusqu’à
surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à
écrire à Voltaire et lui dire des douceurs que pour en prendre
le droit de le fouetter, de temps à autre, du plus cruel et lourd
et injurieux persiflage qui se puisse imaginer. (...)
C’était un homme très primitif en son genre:
il ignorait la distinction du bien et du mal profondément. C’était
le coeur le plus sec qu’on ait jamais vu, et la conscience la plus voisine
du non-être qu’on ait constatée. Il se relève par d’autres
côtés, et nous finirons par le trouver moins noir que je ne
le fais en ce moment; parce que l’intelligence sert à quelque chose.
Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique
et singulièrement inquiétant.
(à suivre ici)
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