vendredi 20 janvier 2017

Robespierre, la fabrication d'un monstre, par JC Martin (2)

Professeur d'histoire-géographie, Anne-Marie Coustou pose un regard particulièrement critique sur l'ouvrage de Jean-Clément Martin.
Voici quelques extraits de sa recension.  
Un révolutionnaire qui s’inscrit dans un courant « archaïque »

L’auteur mobilise évidemment cet autre lieu commun selon lequel Robespierre serait fondamentalement passéiste, ce qui annihilerait toute la dimension apparemment « moderne » de ses positions politiques. A propos du combat qu’il mène pour l’extension du droit de vote aux citoyens passifs, Martin affirme ainsi (p. 101) que «… la « modernité » des revendications démocratiques qu’il défend bute alors sur des sentiments qu’il faut bien qualifier d’« archaïques », puisqu’ancrés dans un horizon communautaire, nostalgique d’un âge d’or. » Cette « nostalgie d’un âge d’or » auquel il faudrait retourner n’est pas chez Robespierre. On la retrouvera en revanche dans les écrits de ceux qui depuis deux siècles se recopient pour donner corps à cette idée (14).


L’affrontement avec les Girondins : une querelle d’ego

Dans le chapitre sur la guerre, JC Martin reprend à son compte une expression d’Hervé Leuwers (Robespierre, Fayard, 2014, p. 204 et 205) concernant le combat idéologique qui oppose Robespierre aux brissotins au sujet de la guerre durant l’hiver 1791-92 et au printemps 1792. Selon Martin, ce combat se réduirait en fin de compte à une « querelle des ego » : « C’est plus sûrement la marque que la querelle des ego (Hervé Leuwers) est bel et bien enclenchée et qu’elle ne se finira qu’avec la victoire d’un des protagonistes. » (p 147). En réalité, la formulation d’Hervé Leuwers sur cette question est nettement plus nuancée, puisque, selon lui, la virulence des échanges s’explique "d'abord dans l'enjeu du débat qui, pour Robespierre, est la paix, la liberté et l'issue de la Révolution". Et, même s’il affirme qu'il ne faut pas d'emblée écarter "ces témoignages qui supposent une querelle d'ego", il en conclut que "dans le duel, c'est aussi l'autorité morale de ces deux premiers rôles qui est en jeu". Est-il besoin de préciser que l’ego est un concept qui relève de la psychologie, et réduire un affrontement historique entre deux conceptions de la société à une « querelle des ego » est une interprétation qui sacrifie à un certain courant historique ambiant, même si JC Martin s’en défend. Il qualifie les altercations verbales entre les Girondins et Robespierre de « vanités opposées, d’orgueils rivaux » (p 157), ignorant les divergences idéologiques fondamentales qui les opposent. Cette analyse, basée sur une approche psychologisante, occulte les enjeux politiques du moment sur le sens qu’il faut donner à la guerre, une fois que celle-ci est déclarée, le processus devenant alors irréversible. Cette interprétation détachée des enjeux politiques ignore les motivations financières, économiques et politiques des Girondins, motivations que les historiens Georges Michon et Marc Belissa  a pourtant parfaitement mises en lumière.


Un chef de clan qui « règle ses comptes » et justifie les « coups d’État »

C’est ainsi que, tout naturellement, en ignorant les enjeux politiques qui se jouent derrière l’affrontement entre Girondins et Montagnards, l’auteur en arrive à la conclusion qu’à partir de septembre 1792, Robespierre devient un « chef de clan » (p. 172). C’est également lui qui « donne le ton » pour la lutte des factions après la mort du roi car « La convention sort divisée plus que jamais de cette exécution qui a bien établi une frontière de sang infranchissable entre partisans et opposants de la Révolution, mais aussi, plus subtilement, entre les factions révolutionnaires entre elles. Et Robespierre a donné le ton. » (p. 187)

Est-ce aussi l’ignorance des enjeux politiques qui fait déraper le vocabulaire utilisé par l’auteur qui qualifie de « coup d’État » (p. 208, puis p. 213) l’action du peuple de Paris lorsqu’il destitue les députés girondins infidèles, le 2 juin 1793 ? Cela semble probable puisqu’à la page suivante Martin parle des « départements demeurés loyalistes » à propos des départements où les Girondins sont puissants et organisent la lutte fédéraliste contre Paris. Or un coup d’État, au sens propre, est une prise du pouvoir illégale par une personne ou un groupe qui exerce des fonctions à l’intérieur de l’appareil étatique. L’action du peuple de Paris le 2 juin n’avait pas pour fonction de prendre le pouvoir, mais bien de destituer de leur fonction des représentants indignes qui avaient trahi le peuple, afin d’obliger la convention à remplir sa mission au service du peuple, conformément aux principes de la démocratie et du droit naturel. C’est probablement cette ignorance des principes du droit naturel qui amène l’auteur à présenter de manière étrange les propositions que fait Robespierre le 10 mai 1793 sur la future constitution (p. 203). Celui-ci prononce un long discours dans lequel il pose les bases d’un fonctionnement démocratique de la vie politique en proposant quelques règles de bon sens permettant le contrôle des élus par le peuple, contrôle permanent que J.-C. Martin interprète de la manière suivante : «… son idéal d’une démocratie quasi directe le conduit à surveiller de façon obsessionnelle les fonctionnaires (entendez les élus) ». Et à propos de la révocabilité des élus par leurs mandataires, Martin écrit que Robespierre « propose que le peuple puisse révoquer ses mandants quand bon lui semble ! » (p. 203), le point d’exclamation étant destiné à mettre en relief l’incongruité de la proposition. En réalité, Robespierre ne propose bien évidemment pas que le peuple puisse révoquer ses élus à tort et à travers selon sa fantaisie, mais seulement lorsque ceux-ci trahissent ses intérêts vitaux. Est-ce le même choix délibéré d’ignorer les enjeux politiques qui amène l’auteur à qualifier les conflits politiques dans lesquels Robespierre intervient en 1793 de « querelles » ou de « règlements de compte » qui seraient « le lot quotidien de sa vie » ? (p. 230). C’est ainsi que Martin explique que ceux-ci « témoignent de combats autrement plus importants et aussi plus confus, car les clivages ne sont pas clairement politiques ou idéologiques mais combinent toutes les dimensions possibles que les rivalités peuvent emprunter. » Le terme de « règlements de comptes » est à nouveau utilisé à propos des différentes ruptures antérieures à Thermidor (p. 307). C’est d’ailleurs cette même interprétation des « rivalités » entre « clans » qui amène l’auteur à qualifier de « coup d’État » l’arrestation des chefs cordeliers en mars 1794 (p. 261).

Quant à ses prises de position au Comité de Salut public, Martin les interprète ainsi : Robespierre « s’interdit de mener une politique lisible » et il « laisse à penser qu’il cherche à s’approprier le pouvoir. » (p. 240). Cette même idée est développée plus loin : « sa position repose sur un équilibre fragile entre concurrences politiciennes, encadrement des émotions et administration d’un pays en guerre » et cette position « laisse planer des doutes sur ses buts » (p. 241). (...)
Cette interprétation des positions de Robespierre entre effectivement dans la logique des choses si l’Incorruptible est devenu un « chef de clan » ainsi que le suppose Martin.

 
JC Martin
Un révolutionnaire qui justifie les massacres

La propension de Robespierre à justifier les massacres commis par le peuple avait déjà été évoquée à propos des violences liées à la prise de la Bastille (p. 82). On les retrouve sous forme d’interrogations à propos des massacres de Septembre 1792. Après avoir cité à nouveau Manon Roland qui accuse Robespierre de les avoir « permis » par la radicalité de ses propos et après avoir affirmé que Robespierre les « justifie », l’auteur s’interroge : « La marche de la Révolution impose-t-elle de ne pas s’intéresser à la trivialité des actes qui la favorisent ? Est-ce la définition restrictive du « peuple » qui interdit toute compassion avec les « traîtres » ? Le silence sur les exactions commises et le refus de dénoncer ces actes barbares et de les considérer comme un acte de justice est un choix dont la portée ne peut être éludée. » (p. 171-172.) Ainsi, Martin interprète la célèbre formule de Robespierre « Citoyens ! Vouliez vous la Révolution sans la révolution ? » comme une justification des massacres commis par le peuple destinée à « figer les positions » à ce sujet. D’ailleurs l’auteur assimile les massacres d’août (donc les violences consécutives aux tirs des gardes suisses contre les insurgés des Tuileries le 10 août) à ceux de septembre. Il déplore donc que, par sa faute, le débat sur ces massacres n’ait pas été ouvert et affirme que « le jugement à porter sur ces tueries demeure en suspens », car, selon lui, « la naissance de la république demeure associée à cette tragédie » (p. 181). Nous retrouvons là sans surprise les thèses de Furet sur le « dérapage » de la Révolution à partir de septembre 1792, et même d’août pour Martin, dérapage porteur de violences dont il convient de faire le procès à la Révolution. En réalité, Robespierre ne « justifie » pas les massacres, il les déplore comme tous les hommes politiques contemporains, mais il refuse les manœuvres qui consistent, en prenant prétexte des violences ponctuelles commises par certains groupes, à justifier la nécessité de la répression contre les sans-culottes et le recours à des décrets limitant la liberté du peuple, ce qui équivaudrait à une contre-révolution. A propos des massacres, saluons la parution d’un ouvrage qui va à l’encontre des idées reçues, celui de Micah Alpaugh qui montre que la violence, dans les manifestations politiques du peuple de Paris, a été beaucoup plus l’exception que la règle et que le peuple a toujours privilégié les méthodes pacifiques d’intervention dans la vie politique chaque fois que cela était possible. Ouvrage salutaire qui vient mettre en porte-à-faux tous les tenants de la violence du peuple déchaîné.

(à suivre ici)

samedi 14 janvier 2017

Qui sème le vent...

On peut comprendre l'envie. De là à passer à l'acte....
Ci-dessous l'article du journal La Dépêche qui relate l'incident.

Marion Sigaut, crème des historiens du XVIIIè


Couverte de crème à raser, la conférencière Marion Sigaut se souviendra de son passage en Tarn-et-Garonne. L’essayiste qui ne cache pas ses sympathies pour le mouvement d’extrême droite d’Alain Soral, Égalité et Réconciliation, était, en effet, attendue par une vingtaine de personnes, ce vendredi soir à Espinas (Tarn-et-Garonne). Ces dernières qui entendaient manifester contre sa venue, l’ont entartée. «On a découvert par hasard sur une affiche siglée d’un drapeau bleu - blanc - rouge et d’une fleur de lys, ce cycle de conférences organisé par le curé de Saint-Antonin-Noble-Val, témoigne Quorentin qui a participé à cette action et se défend d’appartenir à la mouvance antifasciste. Nous sommes juste des citoyens du secteur inquiets de voir que le curé de la paroisse organise et cautionne des conférences avec une personne tenant des propos historiques nauséabonds».

Le curé s'est vu refuser la salle des fêtes de Verfeil-sur-Seye

Dans la petite salle de ce village de 172 habitants, Marion Sigaut a, malgré cette intervention, poursuivi la promotion de son dernier ouvrage La Marche rouge. Les enfants disparus de l’Hôpital général paru aux éditions Kontre Kulture. Une maison d’édition fondée par Alain Soral où l’on peut notamment commander la réédition de Mein Kampf, et trouver les principaux ouvrages des auteurs de la faschosphère, et d’autres promoteurs de la sphère complotiste.
Programmé ce week-end sur trois communes du secteur (Espinas, Verfeil-sur-Seye et Castelnau-d'Estrefonds), le cycle de conférences de Marion Sigaut n’était apparemment pas non plus au goût du maire de Verfeil-sur-Seye sollicité pour prêter la salle des fêtes, ce samedi. «Le curé est passé par le garagiste pour me demander la salle. J’avais donné mon accord. Lorsque j’ai vu à quel mouvement appartient la conférencière, je lui ai dit que ce n’est pas possible», indiquait, hier, Daniel Durand qui confirmait que le prêtre s’était finalement replié dans l’église de Verfeil-sur-Seye pour tenir sa manifestation. Une info relayée par le site d’Alain Soral qui précisait «que les gendarmes sécuriseraient l’événement.» Le premier édile Daniel Durand ne mâchait pas ses mots contre le curé: "Ce qu'il fait à l'église le regarde, lui et sa hiérarchie, mais contrairement à sa conférencière qui assume ses positions, je regrette qu'il avance à visage découvert alors que les tensions sont assez fortes en ce moment chez nos concitoyens".

 ***

Addendum en date du 18 janvier.
Marion Sigaut a souhaité réagir aux propos du journaliste Max Lagarrigue, auteur de l'article ci-dessus. 
Voici un extrait de sa lettre ouverte. 



Vous citez un certain Quorentin (Corentin ?) qui « se défend d’appartenir à la mouvance antifasciste ».
Je vous charge de dire à ce monsieur, qui ne s’est pas présenté à moi, que la méthode consistant à m’empêcher de tenir une conférence sur mes travaux historiques relève bien, non pas de l’antifascisme, mais du fascisme. Ceux qui ont un peu étudié les méthodes d’intimidation et de terreur comprendront. 

Ce monsieur prétendrait : « Nous sommes juste des citoyens du secteur inquiets de voir que le curé de la paroisse organise et cautionne des conférences avec une personne tenant des propos historiques nauséabonds ». Je n’ai pas connaissance que des propos historiques puissent avoir une odeur. Mais je porte à votre connaissance le fait que, quand ces olibrius m’ont agressée, je leur ai demandé à différentes reprises lequel de mes livres ils avaient lu et laquelle de mes conférences ils avaient entendue. Leur réponse a été « aucuns ». (sic)

Je vous laisse méditer cette réponse. 

Il est de fait que Kontre Kulture, mon éditeur, a réédité Mein Kampf, et je profite de la présente pour signaler aux lecteurs que, s’ils désirent s’informer et s’instruire sur ce que fut l’idéologie d’Adolf Hitler, ils pourront l’acquérir pour la somme de 25 €. Je leur conseille vivement cette lecture (que je n’ai pas encore faite mais je que me réserve de faire prochainement), à telle fin de savoir ce qu’il y a dedans (resic). On ne saurait prétendre trop en savoir sur le nazisme me semble-t-il.
On appelle cette démarche de l’apprentissage, de la culture, de l’instruction, de l’éducation, de la formation.
Lire monsieur, lire des livres est nécessaire pour apprendre ce qu’il y a dedans. Tenez, en ce moment, je suis en train de lire le Coran. Et je m’instruis beaucoup, comme je m’instruis à la lecture de tous les livres que je dévore depuis que je sais lire. (reresic)

Quelques détails avant de vous quitter : 
- Vous avez publié de moi une image volée : à aucun moment je n’ai autorisé quiconque ni à me photographier, à publier aucun cliché. (NDLR : si le visage est vraiment le miroir de l'âme, on comprend que Marion Sigaut s'inquiète de la diffusion du cliché en question...)
- Quand vous en aurez l’occasion, n’omettez pas d’expliquer à monsieur le maire que le droit à réunion, en France, n’est pas régi par son humeur et ses antipathies, mais par les lois du 30 juin 1881 et du 28 mars 1907, entérinées par l’arrêt Benjamin du 19 mai 1933. 

- Enfin pour votre gouverne, sans prétendre vous blesser, je vous signale qu’on écrit « pour manifester contre le soutien apporté » et non « contre le soutien apporter »(rereresic).

Je sais, les temps sont durs et on n’a plus d’argent pour payer des correcteurs... Il en faudrait aussi pour rémunérer des journalistes produisant de l’information. 


 ***

2nd addendum, toujours en date du 18 janvier

Marion Sigaut n'a pas tardé à réagir. La photo ci-dessous, accompagnée du discours indiqué en lien, illustre la stratégie de victimisation dont use souvent la  la pasionaria des Anti-Lumières...

Une horde de "sauvages" face à une femme seule...


Le procédé est adroit, efficace... Il force la sympathie du grand public et jette l'opprobre sur l'adversaire... Qui prendrait le parti de cette horde de sauvageons ligués contre une femme seule ?  

Addendum 3  :

Marion Sigaut sur l'avortement 

Et dans la foulée, en date du 20 janvier, une nouvelle charge contre les droits de la femme.
Imparable !  

 

vendredi 13 janvier 2017

Robespierre, la fabrication d'un monstre, par JC Martin (1)

Professeur d'histoire-géographie, Anne-Marie Coustou pose un regard particulièrement critique sur l'ouvrage de Jean-Clément Martin.
Voici quelques extraits de sa recension.


L’introduction qui s’ouvre sur l’épisode du pseudo-masque de Robespierre que l’auteur qualifie de « quasi-comique » nous en donne l’objet. L’on pourrait penser que l’aspect « quasi-comique » résiderait dans ce montage cousu de fil blanc censé révéler « la vraie tête » du révolutionnaire. Mais pour l’auteur, c’est la réaction des défenseurs de l’Incorruptible qui est risible car «… aujourd’hui comme hier, écrit-il, on peut débattre sans crainte de la violence de Marat, de la vénalité de Danton ou de la frivolité de la reine, alors que l’épiderme national demeure sensible dès qu’on l’évoque (Robespierre) » (p. 1 et 2). Cette « crainte du débat » ne semble pas très dissuasive au vu du nombre de biographies et articles dépréciatifs parus sur l’Incorruptible. Par contre, cette « crainte » s’avère révélatrice du propos de l’auteur dont l’objectif est de libérer la parole sur Robespierre et, en quelque sorte, de déverrouiller le débat à son sujet. Le propos du livre consiste donc « à expliquer pourquoi il est le seul dans ce cas » alors qu’il est, selon Martin, un révolutionnaire parmi tant d’autres, pas même franchement remarquable par ses prises de position, ni même le plus attaché aux principes ou le plus désintéressé.
le visage de Robespierre ?
A la sempiternelle question de Marc Bloch «… dites-nous quel fut Robespierre ? », Martin préfère substituer la suivante « Dites-nous pourquoi il a été considéré comme un homme différent de ses contemporains, doté d’une trajectoire unique, incomparable » (p. 10). Toute la problématique est ici posée : Robespierre n’est pas différent des autres révolutionnaires et il convient donc de le remettre à sa juste place. La démarche de l’auteur consistera à s’efforcer de banaliser l’Incorruptible en tant qu’acteur de la Révolution française, afin de nier la part d’originalité dans son rôle et dans ses idées. Quand Martin déclare «… il faut le considérer comme un « acteur » parmi tous les autres, tâtonnant, échouant, militant ordinaire ou porte-parole, tribun ou négociateur », nous ne pouvons qu’être d’accord sur ce postulat d’une évidente banalité, les tâtonnements et les échecs étant le lot commun de tout un chacun, personnages ordinaires ou révolutionnaires célèbres. Qui a jamais prétendu que Robespierre, en plus d’être incorruptible, était infaillible ? Reste à connaître la méthode adoptée par M. Martin pour mettre en lumière cette banalité. (...)

  Ces réserves sur la méthode étant posées, quelle image de Robespierre ressort de la lecture de cet ouvrage ? La sélection des « confrontations » et, encore plus peut-être, les omissions sont forcément révélatrices des sympathies de l’auteur. Elles mettent en lumière un Robespierre rarement à son avantage, pendant que, parallèlement, d’autres personnages sont valorisés. Prenons donc l’exemple de quelques-unes de ces « confrontations » pour comprendre comment cette image de personnage falot se construit.
JC Clément


Un révolutionnaire médiocre et suiviste
Martin décrit un Robespierre médiocre et suiviste dont la réputation serait surfaite et usurpée : « Comme il le faisait dans ses plaidoiries et ses discours, et comme il le fera ensuite, il reprend des idées émises par d’autres et les met en forme – ce que Manon Roland lui reprochera plus tard. » (p.102), omettant de préciser que Manon Roland a donné de Robespierre des portraits très élogieux avant qu’il ne commence à critiquer son mari devenu ministre de l’Intérieur. Robespierre n’a, semble-t-il, toujours pas changé de méthode dans la période où il préside avec ses collègues aux destinées de la France, puisque Martin nous le décrit ainsi au Comité de Salut public « Robespierre capte les propositions de ses collègues et les fait siennes » (p. 273). Au moment de la loi de Prairial (10 juin 1794), J.-C. Martin note que « Jusque-là, il a repris et synthétisé ce qui avait déjà été proposé, voire expérimenté » (p.280). Démontrer cette médiocrité de Robespierre semble en fin de compte l’axe central de l’ouvrage, puisque J.-C. Martin conclut avec ces mots « En dotant Robespierre et le jacobinisme d’une telle importance et d’une telle autonomie, les Thermidoriens incitent à confondre l’histoire de la Révolution avec l’action d’un homme, exaltent sa puissance, gomment ses défaillances et font oublier la médiocrité de son rôle effectif. » (p. 328). S’il est médiocre et suiviste, d’autres révolutionnaires, par contre, sont plus ardents et progressistes que lui. Analysons quelques exemples de comparaisons désavantageuses pour l’Incorruptible.

Un froid défenseur des esclaves noirs
Ainsi, à propos du problème de l’esclavage, si Martin fait ressortir que Robespierre n’était pas adhérent de la Société des Amis des Noirs (p. 115), alors que d’autres comme Grégoire, Brissot ou Pétion l’étaient, et qu’ils « déployaient une activité plus considérable que lui sur ce sujet », cela est intéressant et nul ne songerait à lui contester cette affirmation. Encore eut il été opportun de préciser que cette société militait pour l’abolition de la traite des Noirs, et non de l’esclavage, jugeant cette dernière insensée, et qu’elle envisageait de remplacer la traite par « l’élevage » des esclaves. Nous aurions également aimé lire sous sa plume des précisions sur la réaction dudit Brissot après l’insurrection des esclaves noirs à Saint-Domingue en 1791. En effet, lorsque les esclaves se révoltèrent, Brissot et ses amis Girondins les condamnèrent violemment et réclamèrent une répression exemplaire, ce qui ne fut pas le cas de Robespierre, et dans la foulée ils mirent la clé sous la porte de la Société des Amis des Noirs (1). Martin interprète les faits de la manière suivante : « Robespierre ne dira rien – alors que Brissot s’oppose au courant colonial de la droite de l’Assemblée et acquiert sa notoriété. » (p. 142) Il y revient plus loin : « En mars, Brissot avait pourtant réussi à faire accepter par l’Assemblée, contre toute la droite, l’égalité des droits entre libres de couleur et Blancs,… » (p. 161) En réalité, les propositions de Brissot d’accorder l’égalité des droits aux libres de couleur, qui aboutirent au décret du 4 avril 1792, étaient destinées à réarmer ces derniers pour activer la répression contre les esclaves insurgés. Mais l’application de ce décret échappa à cette manipulation et ouvrit un tout autre processus.

Si nous poussons la comparaison entre Robespierre et la Gironde plus loin, voici le texte de l’article 17 de la nouvelle constitution proposé par Condorcet (et les Girondins) sur le droit de propriété : Le droit de propriété consiste en ce que tout homme est le maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie ». Rappelons que les esclaves étaient assimilés à des « biens ». Quant à Robespierre, il intervint le 24 avril 1793 pour critiquer la Déclaration arrêtée par l’Assemblée girondine deux jours plus tôt, qui était destinée à servir de préambule à la nouvelle constitution. Il contesta notamment une constitution qui «… favorise ceux qui veulent accroître indéfiniment leurs propriétés au détriment de la propriété des autres, dont la plus précieuse est la propriété de soi. ». C’est ainsi qu’il inspira la nouvelle Constitution, et notamment les articles sur la propriété. Voici le texte de son projet et notamment les articles III et IV que l’Incorruptible voulait faire ajouter à la Déclaration des Droits : « III – Il (le droit de propriété) ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables. IV – Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et immoral. » Toute possession qui attente à la liberté d’autrui est donc illicite. L’esclavage n’est-il pas l’exemple le plus achevé de « possession qui attente à la liberté d’autrui » ? Ce souci de limiter l’exercice de la propriété n’était pas nouveau chez lui. Il n’a cessé de dénoncer les abus de la propriété, notamment au sujet des spéculateurs qui affament le peuple. (...)


Enfin, J.-C. Martin conteste aussi à Robespierre sa célèbre phrase « Périssent les colonies s’il devait vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ». Cette formule (p. 115), prononcée lors des débats des 12 et 13 mai 1791 autour des droits politiques à accorder ou non aux « libres de couleur » dans les colonies et contre l’usage du mot « esclave » dans un texte de loi, lui serait « prêtée » à tort. Elle aurait « sans doute » été prononcée par Dupont de Nemours avant d’être consacrée par Desmoulins. Rappelons que l’expression circule depuis que Jaucourt l’a employée dans l’article « Traite des nègres » de l’Encyclopédie. Par ailleurs il semble que les journaux de l’époque n’aient pas remarqué que Dupont de Nemours et Desmoulins aient prononcé cette formule avant Robespierre, puisque, lorsque la presse commente cette séance, c’est bien à lui qu’elle attribue ces paroles pour les lui reprocher. Ainsi Adrien Duquesnoy, rédacteur de l’Ami des Patriotes, mais aussi député à l’Assemblée constituante, est très sévère dans son journal envers Robespierre, qu’il trouve « exagéré ». Il écrit : «… je serais loin de dire avec Mr Robespierre : Périssent nos colonies ! Car je ne serais pas sans crainte qu’avec elles ne périssent nos richesses et les forces nécessaires pour maintenir notre liberté » (3). Mais cela n’empêche pas Martin d’insinuer que Robespierre ne s’est peut-être rallié à l’abolition de l’esclavage que par tactique, dans un calcul destiné à affaiblir l’Angleterre ! (p. 257)

Robespierre suiviste sur la question de la guerre
Dans le débat sur la guerre qui s’ouvre à l’automne 1791, J.-C. Martin voit encore Robespierre recycler les idées d’autres révolutionnaires. A propos de son opposition à la guerre, Martin se contente de résumer deux des arguments de Robespierre dans une formule elliptique puis de faire remarquer que ce sont les mêmes (arguments) « que Billaud-Varenne répète pendant l’automne et l’hiver 1791-92 » et conclut par la formule «… cela rappelle son aptitude à capter les idées qui lui semblent bonnes… » (p. 145), confortant à nouveau le jugement de suivisme émis par Manon Roland. En réalité, Robespierre ne se contente pas de reprendre les idées de Billaud-Varenne. Ce qui l’amène à comprendre que la guerre représente un grand danger pour la Révolution, ce sont des faits (comme la nomination de Narbonne, un belliciste notoire, au ministère de la guerre le 7 décembre) et des observations personnelles sur le trop grand consensus qui existe entre le roi, la cour, le ministère, La Fayette, et l’assemblée. Son premier argument est donc la défiance vis-à-vis de l’exécutif, mais, par la suite, il affine ses arguments qui sont nombreux et très bien développés, ainsi que les historiens Albert Michon et Marc Belissa l’ont démontré (4).
On pourrait multiplier à l’infini les exemples qui montrent que cette méthode « comparative » est certes séduisante au premier abord mais qu’à l’usage elle s’avère trop souvent partielle et partiale.

L’anti-républicanisme de Robespierre : un vieux refrain remis au goût du jour
A propos de l’idée républicaine, suivant la même méthode qui consiste à comparer les différents acteurs, J.-C. Martin oppose Condorcet, Robert ou Brissot, comme faisant partie d’un « courant républicain » qui « cherche à inventer de nouvelles relations politiques entre les hommes, en s’inspirant du modèle américain » à un Robespierre qui, très influencé par « la tradition philosophique française », resterait quant à lui très « antirépublicain » (p. 111) et « refuse toute installation d’une république » (p. 155). L’auteur recycle là un vieux discours idéologique, qui prend sa source chez les Thermidoriens, selon lequel Robespierre était républicain par opportunisme et voulait en fait être roi, discours qu’Edgar Quinet, en particulier, a popularisé par la suite (5).
Mais en quoi le fait de s’opposer au veto royal et de réclamer le suffrage universel comme le fait Robespierre – des positions qui pour Robert désignent le républicain – est-il antirépublicain ? Dans son rapport du 17 pluviôse an II, Robespierre résume ainsi sa conception du républicanisme : « l’essence de la république ou de la démocratie est l’égalité, il s’ensuit que l’amour de la patrie embrasse nécessairement l’amour de l’égalité ». On notera que Robespierre emploie indifféremment les termes « république » et « démocratie ». Quelques paragraphes avant cet extrait il précise que la démocratie est le synonyme de la république : « ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage vulgaire ; car l’aristocratie n’est pas plus la république que la monarchie » (6). Il faisait bien-sûr allusion à l’aristocratie des riches prônée par les Girondins, notamment Brissot et Condorcet. C’est pourquoi on aurait aimé quelques précisions sur le républicanisme de Condorcet longtemps attaché au système censitaire et élitiste avant que ne tourne le vent en 1793. Mais, dès juillet 1792, quand le mouvement populaire, appuyé sur les sections de Paris et les fédérés de province, préparent l’insurrection du 10 août contre le roi, les Girondins renient même cette république élitiste et censitaire à laquelle certains d’entre eux aspiraient, pour soutenir la royauté et « l’ordre » contre ce qu’ils considèrent comme l’anarchie (7).
 
les Tuileries, 10 août 1792
Un révolutionnaire coupé du peuple et sans prise sur le cours de la Révolution
J.-C. Martin perpétue la tradition qui veut que Robespierre ait été coupé du peuple et de ce fait sans prise sur les événements, sans influence sur le cours de la Révolution. C’est ainsi qu’il affirme que l’historiographie « le voit plutôt comme un révolutionnaire en chambre condamné pour avoir perdu tout contact avec la réalité » (p. 294). A défaut de préciser à quel courant historiographique il se réfère, l’auteur nous révèle qu’il se reconnaît dans ce courant. Ainsi, à propos de la préparation de la journée du 10 août 1792, lit-on sous sa plume que « l’insurrection se prépare, portée par Marat, par Billaud-Varenne, par Danton, et encore par le brasseur Santerre… » (p. 164), mais que « Robespierre suit plus qu’il ne précède », qu’il « n’a repris la proposition radicale de Danton et de Billaud-Varenne contre le roi et l’Assemblée qu’avec une ou deux semaines de retard » (p. 166), soit le 29 juillet, et qu’à ce moment-là « la dénonciation est aisée et les faits lui donnent facilement raison ». On lit encore que « l’insurrection éclate sans que Robespierre y prenne part » (p. 165), que celui-ci se contente de la « légitimer dans le dernier numéro de son journal qui paraît le 20 août » (p. 166), soit avec dix jours de retard ! Un peu plus loin, l’auteur affirme que « Danton a été présent lors du 10 août » et qu’il y aurait eu un « partage des tâches » : « Robespierre a légitimé l’insurrection (mais après coup seulement, ndlr), que Marat a soutenue et que Danton continue d’organiser » (p. 168). Enfin, parce que Robespierre « endosse la responsabilité de toute la révolution », J.-C. Martin en conclut qu’il « reste dans les marges » mais « plus que sa place effective dans le processus révolutionnaire, c’est bien son image qui est ainsi, de nouveau, confirmée. » (p. 181-182). Toute la suite de l’ouvrage conforte cette analyse d’un personnage qui soigne son image mais reste en marge des événements.
A l’encontre de ces affirmations, citons Albert Mathiez. Celui-ci note qu’en 1792, Robespierre a influencé clairement par ses discours la ligne politique et le programme que s’est donné le mouvement populaire (9). Ainsi, par exemple, dès le 11 juillet, lorsque la patrie fut déclarée en danger par l’assemblée, il s’écria le soir même aux Jacobins « En vain, nous faisons de bonnes lois, si le pouvoir exécutif ne les fait pas exécuter, s’il les entrave par des vétos perfides, si les administrateurs anonymes conspirent avec la Cour pour tuer la Constitution par la Constitution… dans des circonstances aussi critiques, les moyens ordinaires ne suffisent pas. Français, sauvez-vous ! » De même, c’est lui qui, dès le 18 juillet, rédigea la pétition réclamant la déchéance du roi que les fédérés présentèrent à l’Assemblée. Enfin, c’est son discours du 29 juillet aux Jacobins qui fixa le programme qu’adoptèrent les fédérés et les sectionnaires qui montèrent à l’assaut des Tuileries le 10 août. Selon Mathiez, « C’est ce puissant discours de Robespierre qui donna aux futurs insurgés le programme qu’ils cherchaient ». Rappelons qu’il s’agissait d’un programme en trois points : la déchéance du roi, l’élection d’une convention (car Robespierre ne faisait pas plus confiance à l’Assemblée législative, trop compromise, qu’au roi) et le suffrage universel (car il soutenait depuis longtemps la suppression de la distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs). Rappelons également que « l’état-major » de l’insurrection se réunissait chez les Duplay, dans le logement de son ami Anthoine et que plusieurs amis de Robespierre en faisaient partie, notamment Simon de Strasbourg et Lazowski. D’ailleurs, les Girondins Isnard et Brissot ne s’y trompèrent pas, puisqu’ils menacèrent de dénoncer Anthoine et Robespierre devant l’Assemblée pour les faire envoyer devant la Haute Cour. Martin constate que Robespierre est ensuite « délégué par sa section à la Commune insurrectionnelle » sans se poser la question de savoir si les membres de sa section l’auraient élu à cette responsabilité s’ils n’avaient eu pleinement confiance en lui et s’il n’avait participé en rien aux événements. Quant au rôle de Danton dans l’insurrection, Mathiez a démontré, documents à l’appui, que « la légende a été créée par Danton lui-même qui s’attribuera, au tribunal révolutionnaire, pour sauver sa tête, un rôle qu’il n’a pas joué » et que ce rôle a été « élargi » plus tard par Alphonse Aulard (10). Notons également que Pétion, loin d’avoir « appuyé » les sectionnaires qui préparaient l’assaut des Tuileries, comme le prétend Martin, a tenté par tous les moyens, en tant que maire de Paris, de faire annuler ou échouer l’insurrection, et qu’il y est parvenu par trois fois, avant le 10 août, ainsi que le démontre Mathiez (11).

Un révolutionnaire qui ruine les tactiques nécessaires à la vie démocratique
J.-C. Martin cite très peu de jugements portés sur l’Incorruptible par ses contemporains. En plus de celui de Manon Roland cité plus haut, notons le suivant : « Ce petit homme à la folle vanité » (p. 99). Ce « reproche » (sic) que lui adresse Charles de Lameth est repris à son compte par Martin pour illustrer son propos selon lequel «… en invoquant les grands principes, il ruine les tactiques nécessaires à la vie démocratique ». Rappelons que Robespierre revendique toujours l’égalité des droits, et notamment le suffrage universel. Ainsi, pour Martin, son combat pour la démocratie apparaît quelque peu facile et démagogique : « Il a beau jeu de mettre en lumière l’insuffisance des arguments de ses adversaires, notamment à propos de l’extension du droit de vote, quand la majorité de l’Assemblée cherche simplement les compromis nécessaires pour stabiliser au plus vite les institutions. » (p. 100) Or, c’est justement pour éviter de « stabiliser les institutions » dans un sens contraire à la Déclaration des droits – c’est-à-dire à la clé de voûte des institutions – que Robespierre « ruine les tactiques nécessaires à la vie démocratique ».

(à suivre ici)

lundi 9 janvier 2017

Benoît Garnot à propos de l'exécution des homosexuels Diot et Le Noir

J'ai déjà eu l'occasion de parler des travaux de Benoît Garnot, professeur à l'université de Bourgogne, notamment pour son excellent ouvrage consacré à Voltaire (c'est la faute à Voltaire... une imposture intellectuelle),  dans lequel il revenait sur les grands combats judiciaires menés par le patriarche de Ferney.
Dans cet autre ouvrage paru chez Belin en 2008, On n'est point pendu pour être amoureux, il s'interroge sur la répression de certaines pratiques amoureuses considérées comme scandaleuses ou tout simplement interdites.
Benoît Garnot
Au chapitre 5 ("l'amour prohibé"), il se penche plus particulièrement sur l'affaire Diot-Lenoir, du nom de ces deux Parisiens arrêtés puis condamnés à mort en juin 1750 pour crime de sodomie.

Voici ce qu'il en dit :
" Leur peine devait être commuée en détention en Bicêtre, mais il est statué in extremis de la leur appliquer (ndlr : la peine de mort) pour l'exemple ..." 
Avant de reconnaître : "En 1750, la justice ne croit donc plus vraiment à l'intérêt pédagogique d'une telle exécution et se contente de demi-mesures, hésitant entre la publicité pour répandre la peur du châtiment et l'absence de publicité pour éviter le mauvais exemple."
Soit. 
Mais alors pourquoi cette exécution en place publique ?
Benoît Garnot se garde bien de répondre à la question qui brûle les lèvres du lecteur.
On sait pourtant comment certains pseudo-historiens réactionnaires revisitent le fait divers (à ce sujet, voir Marion Sigaut ici). La mairie de Paris n'est d'ailleurs pas en reste, se servant des deux condamnés à mort pour alimenter son combat anticlérical.
Anne Hidalgo inaugurant la plaque commémorative en 2014

Benoît Garnot n'ignore rien de tout cela. Et pourtant, il reste silencieux, se contentant de prendre acte de l'exécution et de préciser que ce fut la dernière en France.
"Ce crime s'est désacralisé et laïcisé", précise-t-il, "ce qui autorise à le punir beaucoup moins sévèrement qu'on ne le faisait auparavant"
L'historien ne nous dira pas pourquoi la justice a condamné les deux hommes à mort. Il aurait sans doute pu approfondir la question et établir le lien avec l'affaire des enlèvements d'enfants (voir ici ce qu'en disent les mémorialistes de l'époque) survenue fin 1749-début 1750, et des émeutes populaires du mois de mai...
Car n'en doutons pas, Diot et Le Noir ont avant tout servi d'exemple pour calmer une populace chauffée à blanc. S'ils avaient été arrêtés quelques mois plus tôt ou plus tard, jamais une telle sentence n'aurait été mise à exécution.


samedi 31 décembre 2016

Louise d'Epinay, de l'ombre aux Lumières

 Le trimestre prochain...


 « A tout prendre, je m'aimerais assez comme je suis, si je n'avais souvent été malheureuse par ma faute. » 
À l'aube de ses trente ans, Louise d'Épinay porte un jugement désabusé sur son existence passée : sur sa vie d'épouse, sa vie de mère, sa vie d'amante, sa vie de femme enfin, plongée à corps perdu dans le Paris des Lumières. Quelle faute pourrait-elle se reprocher ? D'avoir refusé le triste rôle que lui assignait sa famille ? D'avoir lutté pour son émancipation intellectuelle ? D'avoir voulu satisfaire ses ambitions, peut-être ? C'est au contraire pour ces raisons qu'il faut l'aimer, comme l'ont aimée Rousseau, Voltaire, Diderot et tous les grands hommes qui ont vécu auprès d'elle. Par sa quête d'un bonheur personnel, par sa volonté de s'accomplir et de maîtriser son destin, Louise n'était pas de son temps. Elle est du nôtre."

jeudi 22 décembre 2016

Marion Sigaut : l'Eglise au XVIIIè ? Un contre-pouvoir !


 
 
Il fallait oser ! Marion Sigaut l'a fait !
Tout le monde sait que Richelieu, Mazarin, Dubois, Fleury ont incarné à merveille cette notion de contre-pouvoir...

mercredi 21 décembre 2016

Le XVIIIè siècle raconté par Fernand Nathan (1)

Les images sont extraites de L'Histoire de France racontée à tous les enfants (1963).
L'auteur consacre une dizaine d'illustrations à la Régence et au règne de Louis XV. Rapide tour des lieux...






lundi 12 décembre 2016

La justice sous l'Ancien Régime

Quelques rappels sans doute utiles par les temps qui courent...
Les extraits ci-dessous sont tirés du Traité de la justice criminelle, ouvrage du juriste Daniel Jousse publié en 1771.


Concernant le crime d'adultère


 
Jésus et la femme adultère, par Poussin
Concernant le blasphème :



Concernant l'homosexualité :



mercredi 7 décembre 2016

Diderot vu par... sa fille (3)

La scène dont parle Mme de Vandeul a lieu en automne 1749. Les détracteurs de Rousseau en ont souvent tiré parti...
***
 
Mme de Vandeul
Je n’étais pas née lorsqu’il fit connaissance avec Jean-Jacques. Ils étaient liés lorsque mon père fut enfermé à Vincennes ; il donna à dîner à ma mère, et lui fit entendre que mon père ferait sagement d’abandonner l’Encyclopédie à ceux qui voudraient s’en charger, et que cet ouvrage troublerait toujours son repos. Ma mère comprit que Rousseau désirait cette entreprise, et elle le prit en aversion. Le sujet réel de leur brouillerie est impossible à raconter : c’est un tripotage de société où le diable n’entendrait rien. Tout ce que j’ai entrevu de clair dans cette histoire, c’est que mon père a donné à Rousseau l’idée de son Discours sur les Arts, qu’il a revu et peut-être corrigé (ndlr : évidemment, la version proposée par Rousseau dans les Confessions est tout autre) ; qu’il lui a prêté de l’argent plusieurs fois ; que tout le temps qu’il a demeuré à Montmorency, mon père avait la constance d’y aller une ou deux fois la semaine, à pied, pour dîner avec lui. Rousseau avait une maîtresse appelée Mlle Levasseur, depuis sa femme ; cette maîtresse laissait mourir sa mère de faim ; mon père lui faisait une pension de cinquante écus ; cet article était porté sur ses tablettes de dépenses. 
Thérèse Levasseur

Rousseau lui fit la lecture de l’Héloïse ; cette lecture dura trois jours et presque trois nuits. Cette besogne finie, mon père voulut consulter Rousseau sur un ouvrage dont il s’occupait : Allons nous coucher, lui dit Jean-Jacques, il est tard, j’ai envie de dormir. Il y eut une tracasserie de société, mon père s’y trouva fourré ; il conseilla tout le monde pour le mieux, mais les gens qui tripotent ne font jamais usage des conseils que contre ceux qui les donnent. Le résultat de ce tracas fut une note de Rousseau dans la préface de sa Lettre sur les Spectacles, tirée de l’Ecclésiaste (la voici : J'avais un Aristarque sévère et judicieux, je ne l'ai plus, je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu'à mes écrits) ; 
mon père s’appliqua la note, et ces deux amis furent brouillés pour jamais. Ce qu’il y a de sûr, c’est que mon père a rendu à Jean-Jacques des services de tout genre ; qu’il n’en a reçu que des marques d’ingratitude, et qu’ils se sont brouillés pour des vétilles. Au demeurant, si quelqu’un peut deviner quelque chose de ce grimoire, c’est M. de Grimm ; s’il n’en sait rien, personne n’expliquera jamais cette affaire.

jeudi 1 décembre 2016

La Marche rouge par Marion Sigaut - Episode 8




Dans ce 8è épisode, Marion Sigaut conclut très sobrement son récit. Plus question dans son propos de pratiques satanistes ou de réseaux pédophiles... Cherchant les causes de cette sordide affaire d'enlèvement d'enfants, à peine se hasarde-t-elle à évoquer une possible "traite d'être humains"...
Cette explication ne tient pourtant guère à l'examen des faits. Comme on l'a vu précédemment, le Lieutenant Berryer a abusé de ses prérogatives en interprétant à sa guise l'ordonnance de 1749. Ses hommes étaient des chiens de chasse payés à l'arrestation, la rue était leur terrain : mendiants, enfants, gens sans aveu... Chaque tête était censée rapporter entre 12 et 15 livres !

*** 
 Mais revenons à la chronologie des événements.
Quelques jours après les émeutes, le parlement ordonne effectivement «qu'à la requête du Procureur général du roi, il sera informé par-devant Me Aymé Jean-Jacques Severt, conseiller en la cour, tant des émotions populaires et assemblées qui ont été faites dans cette ville et faubourgs de Paris, que contre ceux qui auraientrépandu les faux bruits d'ordres donnés pour enlever des enfants »
Severt fait arrêter ou décréter 20 meneurs et autres représentants de l’ordre en juin, puis 11 autres en juillet.
Parmi plus de 200 témoins interrogés, une quarantaine (seulement !) feront état des enlèvements d’enfants.
En tout 31 meneurs : on trouve parmi eux:
-F. Urbain : « un des plus vifs à exciter le peuple »
-JB Lebeau « un des plus échauffés »
-JB Charvaz « a mis le feu avec de la paille et du bois à la porte du commissaire Delafosse…a frappé Labbé »
Ces trois-là seront condamnés à mort, boucs émissaires d'une justice royale qui bombe le torse pour reprendre la main. 
D'autres auraient pu l'être comme François Chifflet « parmi ceux qui ont assassiné Labbé »
Pour l'exemple, trois hommes étaient sans doute suffisants...
place de Grêve
 
 ***
Les enleveurs témoignent de leur côté.
Même s'il ne figure pas parmi les accusés, l'exempt Girault se plaint :
« après quinze jours de travail…a peine a-t-il eu quatre francs et deux bouteilles de vin »
Et Hamard : « le secrétaire de M Berryer leur a fait espérer qu’ils auraient 15 francs par tête de ceux qu’ils mèneraient à l’hôpital de St Louis… et qu’ils n’en ont rien reçu »
Et Danguizy : « A lui remontré que sous prétexte d'arrêter des joueurs comme gens sans aveu et vagabonds et libertins, on voit par le dépouillement des registres des prisons qu'il y en a beaucoup d'enfants de bourreliers, cordonniers, d'ouvriers en boutique, qu'ils pouvaient bien regarder comme n'étant pas enfants sans aveu ? A dit qu'ils devenaient des petits libertins par la fréquentation de petits vagabonds et gens sans aveu »
Et Leblanc : « a dit qu’on lui donnait 12 francs par tête, sur quoi il était obligé de faire ts les frais comme de voitures et d’archers auxquels il donnait à chacun 15 sous par tête »
Et Faillou, le cavalier du guet : « M. Berryer lui a donné ordre pour arrêter les vagabonds les libertins et gens sans aveu qui jouent à la balle, aux cartes et qui jettent des pierres pour casser les lanternes publiques » 
Lui aussi touchait 12 francs par tête...
Et l'inspecteur Jacques Brucelle :
« Pendant l'espace de six mois, il n'a pas arrêté plus de soixante ou quatre-vingts et qu'il aurait pu en arrêter deux cents ou trois cents au moins.
Le déposant était payé à raison de 12 francs par personne écrouée à la charge pour lui de faire les frais d'assistants et de carrosses, ce qui quelquefois lui coûtait plus des trois quarts a lui représenté que suivant l'ordre qu'il nous vient de représenter , il paraît qu'il était chargé seulement d'arrêter les vagabonds, gens sans aveu, mendiants et filous et interrogé s'il n'a arrêté que de ces sortes de gens ? a dit qu'il a arrêté des joueurs dans le nombre desquels il s'est trouvé des enfants d'ouvriers ou bourgeois, qu'il n'était pas possible de les examiner avant qu'ils ne fussent en prison, parce qu'il y aurait eu bien des occasions où la populace se serait échauffée sans trop savoir pourquoi »
 ***
Le jugement tombe le 1er août :

Concernant Danguisy : « pour ce mandé en la Grand'chambre, y étant à genoux, a été blâmé, le condamne à trois livres d'amende envers le roi » 
Concernant Brucelle, Faillou, Leblanc, Parisis, Colin
« mandés en la Grand'chambre, ont été admonestés, les condamne à aumôner chacun la somme de trois livres appliquable au pain des prisonniers de la Conciergerie du Palais »

De leur côté les trois émeutiers seront exécutés le 3 août.
Donnons à d'Argenson le mot de la fin : « Voilà le Parlement totalement discrédité parmi le peuple, et on ne retrouvera plus ce secours quand il y aura occasion de s'en servir pour l'apaiser »


***

 Le 20 octobre 1750, le pouvoir royal fait afficher dans toutes les places publiques une nouvelle déclaration par laquelle il entend purger les villes du royaume de leurs mendiants.



DECLARATION DU ROI,

Concernant les Mendiants.

"Donnée à Fontainebleau le 10. Octobre 1750.

LOUIS , par la grâce de Dieu , Roi de France et de Navarre : A tous ceux qui ces présentes lettres verront , Salut. Nous avons été informés que notre Déclaration du 18 Juillet 1714 , dans laquelle Nous nous étions proposé de bannir la mendicité de nos Etats, n'ayant pas été aussi bien exécutée depuis le commencement des dernières Guerres, qu'elle l'avait été pendant plusieurs années, le nombre des Mendiants s'était tellement augmenté , qu'il était à propos d'y apporter des remèdes encore plus efficaces que ceux qui ont été employés jusqu'à présent  (…)

I. Enjoignons à tous Mendiants , tant hommes que femmes , de prendre incessamment un emploi pour subsister, si mieux ils n'aiment se retirer dans le lieu de leur naissance ou de leur domicile , dans un mois, à compter du jour de la publication des Présentes , après lequel temps, lesdits Mendiants valides ou invalides , qui seront trouvés mendiants dans notre bonne Ville de Paris , et autres Villes et lieux de notre Royaume , seront arrêtés et conduits dans les Hôpitaux généraux les plus proches des lieux où ils auront été arrêtés , pour y être nourris et gardés pendant le temps qui sera jugé convenable par les Directeurs desdits Hôpitaux, pendant lequel temps nous ferons pourvoir à leur subsistance. (...)

Fin