mardi 22 octobre 2019

Les Mémoires secrets de Bachaumont (7e épisode-année 1768)



Animateur du salon de Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre 1762 et 1787.
Ci-dessous quelques nouvelles concernant l'année 1768, marquée par la mort de la reine Marie Leczynska. Il y est toujours question de Rousseau, que ses ennemis parisiens continuent de surveiller.

Bachaumont
 Juin I768

Il est très vrai que Rousseau est ici depuis près d'un an, c’est-à-dire, depuis son retour d'Angleterre. II est sous un nom étranger, et dans le ressort du parlement de Normandie. C'est le prince de Conti qui lui donne un asile à Try. Quand il y vint, malgré la recommandation du prince, ses gens n'eurent pas beaucoup d'égards pour un homme simple, sans mine et qui mangeait avec la gouvernante.

L'inconnu eut la délicatesse de ne point se plaindre, mais il écrivit à son protecteur de ne point trouver mauvais qu'il quittât ce lieu, et de lui permettre de se soustraire à ses bienfaits. Le prince de Conti se douta de ce qu’il en était ;  il arrive chez lui, il arrache son secret à Rousseau, il le fait manger avec lui, assemble sa maison, et menace de toute son indignation dans les termes les plus énergiques celui qui manquera à cet étranger.

Du reste y il paraît faux que ce grand homme fasse imprimer à présent ses mémoires, comme on a dit ; sa gouvernante assure même qu'il a tout brûlé. Il est revenu de la vanité d'auteur : à peine a-t-il une plume et de l'encre chez lui (NDLR : à lire ces lignes, on devine combien ses anciens amis parisiens – Louise d’Epinay, Diderot, Grimm- redoutaient la parution de ces mémoires). Il botanise depuis le matin jusqu'au soir, et forme un herbier considérable ; il a très peu de relations, ne lit rien, aucun papier public, et ne saura peut-être jamais que M. de Voltaire ait fait une épître où il le plaisante.



 Juillet 1768.

Le bruit court que M. Rousseau est sorti de sa retraite de Try et est passé à Lyon, sans qu'on donne d'autres raisons de cette émigration que l'inconstance du personnage (NDLR : Rousseau avait effectivement quitté Trie pour Lyon, avant d’épouser Thérèse à Bourgoin) : on ne sait s'il restera dans cette ville, où il se trouve dans le ressort du parlement de Paris : on présume qu'il y a conservé son nom étranger.




Août 1768.

La Grève n'a point désempli depuis quelque temps, et les supplices de toute espèce se sont succédés sans relâche. Ce spectacle affligeant pour l'humanité a réveillé la question si importante, de savoir si un homme a le droit d'en faite périr un autre ? On discute de nouveau le code criminel ; on en démontre l'absurdité, l'atrocité. On s'étonne que nos magistrats n'aient pas encore porté aux pieds du trône leurs représentations sur cette matière. (NDLR : Le traité de Beccaria, Des délits et des peines, venait d'être traduit par l’abbé Morellet en 1766)

Nos philosophes voudraient qu'on tournât au profit du bien public les bras dont on prive l'état par tant d'exécutions. Ils prétendent avoir résolu toutes les objections que l'on pourrait faire, et nous donner pour exemple de la possibilité de concilier cette indulgence avec la sûreté générale, celui de la feue impératrice de Russie, qui pendant son règne s'était imposé la loi de ne point signer un arrêt de mort ; ils trouvent honteux qu'il nous vienne du nord de pareilles leçons de morale et de législation.

(à suivre ici)
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