jeudi 10 juillet 2014

Mme du Deffand vue par Sainte-Beuve


Critique littéraire et écrivain, Charles-Augustin Sainte-Beuve a également été un observateur avisé du siècle des Lumières. Dans ses Causeries du Lundi, il a notamment brossé les portraits des grandes salonnières du XVIIIè siècle.
 
Sainte-Beuve (1804-1869)
Tout le XVIIIe siècle, on peut le dire, ferait donc défaut et n’aurait, pour le représenter littérairement, que des femmes d’un mérite inégal et d’un goût mélangé s’il n’avait à offrir Mme du Deffand. Celle-ci se rattache par ses origines à l’époque de Louis XIV, à cette langue excellente qui en est sortie. Née en 1697, morte en 1780, elle a traversé presque tout le XVIIIe siècle, dont, encore enfant, elle avait devancé d’elle-même les opinions hardies, et, à aucun moment, elle ne s’est laissé gagner par ses engouements de doctrine, par son jargon métaphysique ou sentimental. Elle est avec Voltaire, dans la prose, le classique le plus pur de cette époque, sans même en excepter aucun des grands écrivains.

Née d’une famille noble de Bourgogne, Mlle de Chamrond avait reçu une éducation très irrégulière, très incomplète, et ce fut son esprit seul qui en fit tous les frais. On raconte que dans un couvent de la rue de Charonne, où elle était élevée, elle avait de bonne heure conçu des doutes sur les matières de foi, et elle s’en expliquait assez librement. Ses parents ne lui envoyèrent pas moins que Massillon en personne pour la réduire. Le grand prédicateur l’écouta, et dit pour toute parole en se retirant: « Elle est charmante. » L’abbesse insistant pour savoir quel livre il fallait donner à lire à cette enfant, Massillon répondit, après un moment de silence: « Donnez-lui un catéchisme de cinq sous. » Et l’on n’en put tirer autre chose. Il semblait désespérer d’elle dès le premier jour. Mme du Deffand eut cela de particulier du moins, entre les esprits forts de son siècle, de n’y point mettre de bravade, de sentir que la philosophie qu’on affiche cesse d’être de la philosophie, et elle se contenta de rester en parfaite sincérité avec elle-même. Quand Mlle Aïssé mourante désira un confesseur, ce fut Mme du Deffand qui, avec Mme de Parabère, aida à le lui procurer.
Mme du Deffand regrettait souvent de n’avoir pas eu une autre éducation, et maudissait celle qu’elle avait reçue: « On se fait quelquefois, disait-elle, la question si l’on voudrait revenir à tel âge? Oh je ne voudrais pas redevenir jeune, à la condition d’être élevée comme je l’ai été, de ne vivre qu’avec les gens avec lesquels j’ai vécu, et d’avoir le genre d’esprit et de caractère que j’ai; j’aurais tous les mêmes malheurs que j’ai eus: mais j’accepterais avec grand plaisir de revenir à quatre ans, d’avoir pour gouverneur un Horace... » Et là-dessus elle se traçait l’idéal de tout un plan d’éducation sous un homme éclairé, instruit, tel que l’était son ami Horace Walpole. Le plan qu’elle imaginait était sérieux et beau, mais l’éducation qu’elle se donna , ou plutôt qu’elle ne dut qu’à la nature et à l’expérience, fit d’elle une personne plus originale et plus à part. Ou n’aurait pas su tout ce qu’elle était ni tout ce qu’elle valait comme esprit, comme droiture et lumière de jugement, si elle n’avait pas tout tiré d’elle-même. De tout temps; elle fut la personne qui demanda le moins à son voisin ce qu’il fallait penser.
Horace Walpole, homme politique anglais

On la maria, selon le bel usage, à un homme qui ne lui convenait que par la naissance. Elle le jugea du premier coup d’oeil, le prit en dégoût, le quitta, essaya par moments de se remettre avec lui, en trouva l’ennui trop grand, et finit par se passer avec franchise toutes les fautes et les inconséquences qui pouvaient nuire à la considération, même en ce monde de moeurs relâchées et faciles. Dans sa fleur de beauté sous la Régence, elle en respira l’esprit; elle fut la maîtresse du Régent et de bien d’autres. Allant de mécompte en mécompte, elle cherchait toujours à réparer sa dernière faute par quelque expérience nouvelle. Plus tard, dans sa vieillesse, on la voit, jusqu’à la fin, faire tant qu’elle peut de nouvelles connaissances pour combler les vides ou diversifier le goût des anciennes: elle dit faire à plus forte raison la même chose en amour durant la première moitié de sa vie. Pourtant, à partir d’un certain moment, on la trouve établie sur un pied assez honorable de liaison régulière avec le président Hénault, homme d’esprit, mais incomparablement inférieur à elle. Elle s’accommodait finalement de lui, comme l’eût fait une personne sensée dans un mariage de raison. Vers ce temps (1740), Mme du Deffand a un salon qui est devenu un centre; elle est liée avec tout ce qu’il y a d’illustre dans les Lettres et dans le grand monde. De tout temps amie de Voltaire, elle l’est aussi de Montesquieu, de d’Alembert. Elle les connaît et les juge dans leur personne; dans leur caractère, plus volontiers encore que dans leurs écrits; elle apprécie leur esprit à sa source, sans dévotion à aucun, avec indépendance. Si elle les lit, son jugement s’échappe aussitôt et ne se laisse arrêter à aucune considération du dehors. Les mots les plus vifs et les plus justes qu’on ait retenus sur les hommes célèbres de son temps, c’est elle qui les a dits.
 Le trait distinctif de son esprit était de saisir la vérité, la réalité des choses et des personnes, sans illusion d’aucun genre. « N’est-il pas insupportable, disait-elle de son monde factice, de n’entendre jamais la vérité? » Et comme si elle avait cherché pourtant quelque chose au delà, quand elle avait découvert cette réalité, elle n’était pas satisfaite, et le dégoût, l’ennui commençait. L’ennui était son grand effroi, son redoutable ennemi. Nature ardente sous ses airs de sécheresse, elle voulait repousser ce mortel ennui à tout prix; il semblait qu’elle portât en elle je ne sais quel instinct qui cherchait vainement son objet. Une des personnes de sa société qu’elle appréciait le plus était la duchesse de Choiseul, femme du ministre de Louis XV, personne bonne, vertueuse, régulière à la fois et charmante, et qui n’avait d’autre défaut à ses yeux que d’être trop parfaite; elle lui écrivait un jour: « Vous ne vous ennuyez donc point, chère grand’maman (c’était un sobriquet de société qu’elle lui donnait), et je le crois, puisque vous le dites. Votre vie n’est point occupée, mais elle est remplie. Permettez-moi de vous dire ce que je pense, c’est que si elle n’était pas occupée, elle ne serait pas remplie. Vous avez bien de l’expérience; mais il vous en manque une que, j’espère, vous n’aurez jamais: c’est la privation du sentiment, avec la douleur de ne s’en pouvoir passer. » 
Mme de Choiseul
Nous touchons là le point profondément douloureux de cette nature qu’on a crue sèche et qui ne l’était pas. C’est par ce sentiment à la fois d’impuissance et de désir que Mme du Deffand fait, en quelque sorte, le lien entre le XVIIIe siècle et le nôtre. Mme de Maintenon aussi s’ennuyait, mais ce n’était pas de même; c’était plus raisonnablement. Si je ne craignais de commettre un anachronisme de langage, je ne croirais pas en commettre un au moral, en disant qu’il y avait déjà en Mme du Deffand de ce qui sera Lélia, mais Lélia sans aucune phrase. (ndlr : Lélia était un personnage de G Sand)
Elle cherchait donc autour d’elle cette ressource qu’une femme trouve bien rarement en elle-même et en elle seule. Elle cherchait un autre ou plutôt elle ne le cherchait plus. Elle l’aurait vainement espéré dans la société où son regard inexorable ne voyait guère qu’une collection de ridicules, de prétentions et de sottises. Les hommes de Lettres de son temps, quand ils s’appelaient Voltaire, Montesquieu ou d’Alembert, l’amusaient assez, mais il n’y avait dans aucun d’eux de quoi pleinement la satisfaire; leurs atomes et les siens ne s’étaient jamais accrochés qu’à demi. Elle avait eu un vif attrait d’esprit pour l’aimable Mme de Staal (de Launay) qu’elle perdit de bonne heure. Elle avait pourtant un ami vrai, Formont; un ami d’habitude, le président Hénault, et assez de liaisons du monde pour combler une autre existence moins exigeante; mais le tout ensemble ne suffisait au plus qu’à distraire la sienne. Dans un voyage de santé qu’elle fit aux eaux de Forges pendant l’été de 1742 elle écrivit plusieurs lettres au président Hénault et en reçut bon nombre de lui. On a cette Correspondance, qui est curieuse par le ton. Mme du Deffand, à peine arrivée, attend les lettres du président avec une impatience qui ne se peut imaginer, et elle lui déduit les preuves de ce goût qu’elle a pour lui, de peur qu’il n’en ignore: « J’ai vu avec douleur que j’étais aussi susceptible d’ennui que je l’étais jadis; j’ai seulement compris que la vie que je mène à Paris est encore plus agréable que je ne le pouvais croire, et que je serais infiniment malheureuse s’il m’y fallait renoncer. Concluez de là que vous m’êtes aussi nécessaire que ma propre existence, puisque, tous les jours, je préfère d’être avec vous à être avec tous les gens que je vois: ce n’est pas une douceur que je prétends vous dire, c’est une démonstration géométrique que je prétends vous donner. » A ces douceurs d’un ordre si raisonné, le président répond par des galanteries de sa façon, et qui ne sont pas toutes très délicates. Il lui donne les nouvelles de la Cour et de ses propres soupers: « Notre souper fut excellent, et, ce qui vous surprendra, nous nous divertîmes. Je vous avoue qu’au sortir de là, si j’avais su où vous trouver, j’aurais été vous chercher; il faisait le plus beau temps du monde, la lune était belle... » On peut juger si Mme du Deffand le plaisante sur cette lune; elle réduit cet éclair de sentiment à sa juste valeur, et, tout en essayant de lui dire quelques paroles aimables, elle livre la clef de sa propre nature au physique et au moral. Ici j’affaiblirai un peu son aveu, et je le traduirai: au physique indifférence, et au moral point de roman.
le président Hénault (1685-1770)
Ajoutez-y une activité dévorante qui ne savait comment se donner le change, et vous commencerez à la comprendre.
Telle elle était à l’âge où expirent les derniers rayons de la jeunesse. C’est une dizaine d’années après, qu’elle sentit graduellement sa vue s’affaiblir, et qu’elle entrevit dans un avenir prochain l’horrible cécité. Poursuivie de cette idée de solitude et d’éternel ennui, elle essaya alors de se donner une compagne dans Mlle de Lespinasse. On sait l’histoire: la jeune demoiselle de compagnie, après quelques années, se brouilla avec sa patronne, et lui enleva toute une partie de sa société, d’Alembert en tête. La défection fit éclat et partagea la société en deux camps. On prit fait et cause pour ou contre Mlle de Lespinasse; en général, le jeune monde et la littérature, les Encyclopédistes en masse furent pour elle. Ce qu’on peut dire, c’est que l’union ne pouvait guère subsister entre ces deux femmes, y eussent-elles chacune beaucoup mis du leur. Elles avaient l’une et l’autre trop d’esprit, un esprit trop exigeant, et elles étaient de générations trop différentes. Mme du Deffand représentait le siècle avant Jean-Jacques, avant l’exaltation romanesque; elle avait pour maxime que « le ton de roman est à la passion ce que le cuivre est à l’or. » Et Mlle de Lespinasse était de cette seconde moitié du siècle dans laquelle entrait à toute force le roman. Le divorce, tôt ou tard, devait éclater.
(à suivre) 

mardi 8 juillet 2014

La Révolution, vue par Morellet (4)

Homme d'Eglise et Encyclopédiste, l'abbé Morellet (1727-1819) est l'un des rares hommes de la première génération des Lumières à avoir vécu les événements révolutionnaires. Son témoignage, extrait de ses Mémoires, n'en est que plus précieux.
 
l'abbé Morellet
Quelques mouvements, avant-coureurs de nos calamités, avaient inquiété déjà, vers le mois d’avril 1789, les amis d’une sage réforme; bientôt toutes leurs espérances sont trompées, une horrible anarchie se prépare. J’y ai survécu avec mes regrets, le souvenir de quelques bonnes actions, et un reste d’effroi.
Une assemblée, convoquée sous le titre d’États-Généraux, se faisant, de son autorité privée, Assemblée nationale, devenant toute-puissante par l’abolition des ordres, abaissant l’autorité royale, envahissant les possessions du clergé, anéantissant les droits anciens de la noblesse, altérant la religion dominante, s’emparant de la personne du roi; le monarque en fuite; une constitution qui ne laisse subsister qu’un simulacre de monarchie; une seconde assemblée sans autre caractère que celui de la faiblesse des moins mauvais, dominée par les méchants; ceux-ci parvenant à former une troisième assemblée pire que les premières; la royauté insultée et avilie; l’habitation du souverain souillée de meurtres, sa déchéance, sa captivité; le trône, enfin, renversé, et la France devenue république; le jugement et la mort du roi sur un échafaud, suivie de celle de son auguste et malheureuse compagne et de sa vertueuse soeur; les nobles, les prêtres, emprisonnés, massacrés par milliers; les propriétés partout envahies, les autels profanés, la religion foulée aux pieds: tels sont les faits que rassemble cette époque, où les événements ont été d’un tel poids et se sont pressés en si grand nombre, que l’on croit avoir vécu des années en un mois et des mois en un jour, comme un quart d’heure d’un rêve pénible semble, au réveil, avoir rempli toute la duré d’une longue nuit.
Quand je rappelle ces grands événements dans le compte que je rends de ma vie, ce n’est pas que j’en aie été moi-même pars magna; en effet, quoique mes liaisons avec beaucoup de gens en place, et mes travaux, et l’espèce de connaissances que j’avais cultivées et que mes ouvrages indiquaient, eussent pu fort naturellement me faire appeler aux assemblées, je n’ai été membre d’aucune et je n’ai occupé aucune place dans l’état, mais je me suis trouvé assez lié avec les premiers auteurs de ce grand mouvement, et assez mêlé à la révolution, pour que, dans la suite de mes souvenirs, j’aie encore à parler des affaires publiques en parlant de moi.
Le 12 juillet 1789, le prince de Lambesc, est insulté aux Tuileries, à la tête du régiment Royal-Allemand; les bustes de M. Necker et du duc d’Orléans sont promenés dans Paris; on pille, dans la nuit du 12 au 13, les boutiques des armuriers.
charge du prince de Lambesc aux Tuileries
Le 13 fut marqué, par le pillage de la maison de Saint-Lazare, celui du garde-meuble, l’enlèvement des armes déposées aux Invalides, l’armement du peuple.
Enfin, le 14, le siège et la prise de la Bastille; le meurtre du gouverneur, le marquis de Launay, et M. de Flesselles; et les jours suivants, l’assassinat de M. Foulon et de M. Berthier, son gendre, ouvrirent cette longue carrière de crimes, où se précipitèrent les factions.
J’étais à Auteuil le 12, et je n’en revins que le 13 au matin. Je vis de près, dans les journées. suivantes, l’horrible agitation du peuple.
la triste fin de Flesselles et De Launay
Je passai, à mes fenêtres, dans la rue Saint-Honoré, près la place Vendôme, une grande partie de la nuit du 13 au 14, à voir des hommes de la plus vile populace armés de fusils, de broches, de piques, se faisant ouvrir les portes des maisons, se faisant donner à boire, à manger, de l’argent, des armes. Les canons traînés dans les rues, les rues dépavées, des barricades, le tocsin de toutes les églises, une illumination soudaine, annonçaient les dangers du lendemain. Le lendemain, les boutiques sont fermées; le peuple s’amasse, l’effroi et la fureur ensemble dans les yeux. Je connus dès lors que le peuple allait être le tyran de tous ceux qui avaient quelque chose à perdre, de toute autorité, de toute magistrature, des troupes, de l’Assemblée, du roi, et que nous pouvions nous attendre à toutes les horreurs qui ont accompagné, de tout temps, une semblable domination. J avoue que, dès ce moment, je fus saisi de crainte à la vue de cette grande puissance jusques-là désarmée, et qui commençait sentir sa force et à se mettre en état de l’exercer tout entière; puissance aveugle et sans frein, le vrai Léviathan de Thomas Hobbes, dont l’écriture a dit: Non est super terram potestas, quae comparetur ei, qui factus est, ut nullum timeret….. Ipse est rex super universos filios superbiae.
Je renvoie aux historiens les événements publics de la révolution, qui ont suivi le 14 juillet, la nuit du 4 août, le 5 octobre, la translation de l’Assemblée à Paris, etc.
Au mois de septembre, j’écrivis un petit ouvrage intitulé Réflexions du lendemain, dont le but était de relever la précipitation et les vices des opérations faites sur les biens ecclésiastiques; et principalement sur les dîmes. J’accordais que les biens ecclésiastiques ne sont pas essentiellement des propriétés, comme les propriétés incommutables et patrimoniales; mais j’établissais en même temps qu’ils sont des propriétés usufruitières, et par cela même aussi réelles, aussi sacrées que toutes les autres.
Cet ouvrage fut suivi, au mois de décembre 1789, d’un autre écrit, sous ce titre: Moyens de disposer utilement des biens ecclésiastiques. J’y abandonne la prétention du clergé de former un corps politique possédant des biens en propriété incommutable, comme ordre ou corps de l’état; j’admets le principe établi par l’Assemblée nationale, que la possession des fonds et des dîmes du clergé n’est qu’usufruitière; et je propose, au lieu d’attribuer sans profit pour la nation plus de 70 millions de dîmes aux propriétaires, ce qui ne laisserait pas de quoi pourvoir aux frais du culte, de conserver au clergé sa dîme et ses fonds, en exigeant de chaque bénéficier le tiers de son revenu, désormais affecté au paiement et à l’extinction successive de la dette nationale. Ce tiers, même en n’exigeant aucune taxe des cures à portion congrue et les portant à 1200 livres, selon le vœu de l’Assemblée, était estimé à plus de 30 millions; somme qui pouvait s’accroître beaucoup par l’abolition des ordres monastiques et la vente de leurs biens.
Mais ces plans modérés, qui sauvaient en grande partie les biens du clergé et le clergé lui-même, n’étaient pas du goût des réformateurs, dont l’ambition démocratique ne recula pas devant de plus grandes injustices.
J’ai décrit plus haut ma jolie possession de Thimer, dont le revenu, ajouté à ce que j’avais d’ailleurs du gouvernement et à la pension de quatre mille francs sur les économats, me formait plus de trente mille livres de rente. Bientôt fut décrétée la vente des terres et maisons attachées aux bénéfices, et l’expulsion des titulaires. En juin 1790, je me rendis à Thimer pour la dernière fois. Là, je vis vendre à l’enchère la maison que j’avais réparée, meublée, ornée à grands frais, les jardins que j’avais commencé à planter, une habitation où j’avais déjà vécu heureux, où je pouvais me flatter d’achever le reste de ma vie; et forcé d’abandonner toutes ces jouissances à un étranger qui m’a chassé de chez moi, j’ai répété souvent :
Barbarus has segetes, etc.
Thimert, où Morellet possédait un prieuré

 

Quelques jours après la vente de ma maison et du corps de ferme qui en dépendait, je quittai le pays pour n’y plus revenir. Le concierge et sa femme, tous deux d’un âge avancé, et les plus honnêtes gens du monde, leurs trois enfants, deux garçons qui étaient mes jardiniers, et une jolie fille âgée de 16 ans, qui avait soin de ma laiterie, un homme de basse cour, intelligent et sûr, que j’avais tous gardés de mon prédécesseur, et que je traitais beaucoup mieux que lui, se désolaient et fondaient en larmes. Le curé et le vicaire, qui m’étaient aussi très attachés, partageaient notre douleur. Cette séparation me fit une impression si déchirante, que la plaie en saigne encore toutes les fois que mes souvenirs me reportent à ce triste moment
Je ne parle là, comme on voit, que de l’habitation et du domaine qu’on m’enlevait, et non des rentes en dîmes. C’est qu’en me recherchant bien, je sens que c’est en effet l’habitation et le petit domaine que je regrette, et non le revenu.
Cette observation sur moi-même me donne occasion de faire remarquer tout ce qu’il y avait d’odieux dans cette spoliation, et combien elle dut être accablante surtout pour des hommes plus âgés et plus pauvres que moi. Mais la perte de mon bénéfice n’était rien: voici une douleur bien plus cruelle. Je vais raconter comment s’est rompue alors, entre Mme Helvétius et moi, une liaison qui datait de trente ans. Le malheur de ces temps funestes et l’intolérance des gens de parti auraient dû épargner au moins une si fidèle amitié.
Mme Helvétius, de la maison de Ligniville, une des plus anciennes de Lorraine, après la mort de son mari, arrivée en 1771, avait acheté une maison d Auteuil, où elle s’était déterminée bientôt après à fixer son séjour toute l’année, en renonçant à venir à Paris passer l’hiver. Elle m’y avait d’abord donné un très joli logement, formé d’un petit bâtiment isolé, au fond de son jardin. Depuis sept ou huit ans, j’avais préféré un autre appartement dans le corps de logis sur la rue; j’avais là une bibliothèque assez nombreuse, tirée de mon cabinet de Paris, la vue des coteaux de Meudon au midi, au nord celle du jardin de Mme de Boufflers. Je venais passer communément à Auteuil deux ou trois jours de la semaine, en y apportant mon travail.
Anne-Catherine Helvétius
La société de Mme Helvétius était alors formée, outre moi, de deux hommes de lettres habitant sa maison, et vivant avec elle dans une grande intimité.
L’un, l’abbé de Laroche, était un ex-bénédictin qu’Helvétius avait sécularisé tant bien que mal, en obtenant un bref de Rome, appuyé d’un titre de bibliothécaire du duc des Deux-Ponts, homme de sens et d’un assez bon esprit, honnête et désintéressé, attaché à Helvétius par la reconnaissance. En 1771, il se trouvait en Hollande, où il était allé porter le manuscrit de l’Homme, qu’Helvétius lui avait donné. En apprenant la nouvelle de sa mort, il revint, auprès de sa veuve, et se dévoua entièrement à elle. C’est l’époque où je fis mon premier voyage en Angleterre, pressé par le lord Shelburne et par M. Trudaine. Je ne pouvais laisser échapper une occasion que la modicité de ma fortune ne me permettrait pas de retrouver. Je partis donc, laissant auprès de madame Helvétius l’abbé de Laroche, qui méritait bien sa confiance, et qui lui fut, en effet, d’un grand secours. Depuis ce temps, l’abbé ne l’a plus quittée.
L’autre homme de lettres, qui formait avec l’abbé de Laroche et moi la société intime et assidue de Mme Helvétius, était M. de Cabanis, jeune homme âgé de vingt-un à vingt-deux ans lorsqu’elle l’avait connu. Il était fils d’un bourgeois de Brive-la-Gaillarde, subdélégué de l’intendant de Limoges, et pour qui M. Turgot avait conçu de l’estime et pris de la confiance, lorsqu’il avait administré cette province. Le jeune homme, d’une jolie figure, avec beaucoup d’esprit et de talent, avait obtenu aussi la bienveillance de M. Turgot. Madame Helvétius l’avait vu chez lui, et avait partagé l’intérêt qu’il inspirait à tout le monde. Il avait fait un voyage en Pologne à la suite d’un évêque de Wilna que nous avions vu à Paris, grand économiste, et qui le destinait à concourir à quelque plan d’instruction publique qu’il projetait dans son pays. Il était revenu avec une santé bien languissante. Madame Helvétius lui proposa de venir se réparer à Auteuil, et véritablement elle a pu se flatter de l’avoir rappelé à la vie. La tranquillité du séjour, la salubrité de l’air, une chère bonne et saine, achevèrent de le rétablir.
L’abbé, Cabanis et moi, nous avions vécu ensemble sous le même toit plus de quinze ans, sans avoir jamais la moindre altercation. Je les aimais tous les deux, l’abbé de Laroche moins que Cabanis; mais j’avais surtout pour celui-ci une estime véritable et une tendre amitié. Si la différence d’âge ne lui laissait point partager ce sentiment, il le payait au moins, je crois, de quelque bienveillance et même de quelque estime. Nous vivions fort paisiblement auprès de la même amie, qui n’avait pour. aucun des trois une préférence qui aurait déplu aux deux autres, lorsqu’éclatèrent les premiers mouvements qui ont amené la révolution, et puis en 1789 la révolution elle-même.
Jusque-là nos opinions politiques et philosophiques différaient peu; la liberté, la tolérance, l’horreur du despotisme et de la superstition, le désir de voir réformer les abus, étaient nos sentiments communs. Mais nos opinions commencèrent à devenir un peu divergentes vers le mois de juin 1789, où le peuple de Paris prit un degré d’agitation qui faisait craindre de plus terribles excès, et où l’Assemblée elle-même paraissait recevoir ses impressions du peuple. Une grande inquiétude entra dès lors dans mon esprit; je craignis qu’on ne passât bientôt le but, ce qui est toujours pis que de rester en deçà, parce qu’en ce gène on peut bien ajouter de nouveaux pas à ceux qu’on a déjà faits lorsqu’on est encore en arrière, mais on ne revient jamais sur ceux qu’on a dits de trop. J’étais à Auteuil exprimant toutes mes craintes le 12 juillet, où le grand mouvement de Paris, causé par le renvoi de M. Necker, commença d’éclater. Je ne pouvais faire partager mes inquiétudes à l’abbé de Laroche ni à Cabanis. Ces messieurs croyaient fermement aux projets qu’on attribuait au roi ou aux princes, de canonner Paris à boulets rouges, et de dissoudre l’Assemblée nationale; et contre ces projets prétendus, tous les moyens leur paraissaient bons. Les agitations des clubs, les motions incendiaires du Palais-Royal, les résistances ouvertes à l’autorité, les prisons de l’Abbaye Saint-Germain forcées, pour délivrer quelques soldats aux gardes justement punis, tout cela ne leur déplaisait point. Ils allaient tous deux, depuis quelque temps, exagérant insensiblement leurs principes. Cabanis s’était lié avec Mirabeau; plusieurs autres députés des plus violents, tels que Volney, l’abbé Sieyès, Bergasse, qui a depuis compris qu’il était allé trop loin; Chamfort qui, sans être député, mettait à défendre les opinons les plus emportées l’adresse de son esprit et la noirceur de sa misanthropie, fréquentaient Auteuil et y laissaient des traces de leurs sentiments. Il était dès lors difficile que nous fussions d’accord. Les disputes se multipliaient, et devenaient tous les jours plus vives.
Mme Helvétius avait alors un parti raisonnable à prendre; c’était de rester neutre entre ses amis; de se retrancher dans son ignorance, et d’embrasser un doute modeste sur de si hautes questions. Elle devait même ce doute à l’estime et à l’attachement qu’elle me montrait depuis tant d’années; elle pouvait croire que, m’étant occupé toute ma vie de ces grands objets, avec un esprit droit qu’on ne me refusait pas, les opinions des ses autres amis ne devaient pas avoir pour elle plus d’autorité que la mienne. Si même ce parfait scepticisme était impraticable pour un caractère vif comme le sien, elle pouvait, je ne dirai pas me dissimuler ses sentiments mais souffrir que j’eusse les miens, et me les laisser défendre sans en être blessée.
Voilà ce qu’elle ne fit qu’à demi; au moins quand nous étions en société; car, dans le tête-à-tête, elle m’écoutait comme autrefois, et alors elle convenait que mes adversaires n’avaient pas toujours raison.
Je vivais pourtant au milieu de ces contradictions renouvelées sans cesse, et sous une sorte d’oppression qui tenait souvent mes opinions captives, me réduisait au silence, et me forçait d’entendre débiter les maximes les plus fausses, les doctrines les plus funestes, et quelquefois jusqu’à des espèces d’apologies des crimes qui ont accompagné la révolution, lorsqu’un événement changea tout à coup ma situation de la manière la plus triste et la plus imprévue.
(à suivre)

lundi 7 juillet 2014

La Révolution, vue par Morellet (3)

Homme d'Eglise et Encyclopédiste, l'abbé Morellet (1727-1819) est l'un des rares hommes de la première génération des Lumières à avoir vécu les événements révolutionnaires.

Son témoignage, extrait de ses Mémoires, n'en est que plus précieux.
 
l'abbé Morellet
Je vais donc essayer, dans ma dernière observation, d’assigner la principale cause des maux et des désordres qui ont suivi la convocation des États-Généraux et le doublement du tiers. Cette cause a été l’erreur ou l’oubli qui a fait méconnaître les vrais principes, tant dans la composition des assemblées primaires et des assemblées d’électeurs, que dans celle de l’assemblée des représentants; on n’a pas vu que la propriété territoriale seule devait donner même les premiers droits politiques, et, à plus forte raison, qu’à elle seule appartenait le droit de la représentation dans une assemblée qui allait changer peut-être la constitution et la législation, ou, ce qui est la même chose, le gouvernement des propriétés.
On sent bien que le doublement du tiers dans la représentation pouvait être plus ou moins dangereux pour les nobles et le clergé, selon que l’élection des représentants serait faite dans des vues plus ou moins démocratiques par des classes plus ou moins infimes du peuple; selon qu’on exigerait pour être représentant plus ou moins de fortune et de propriété. Que serait-ce, si l’on n’exigeait rien?
Après avoir décidé ou accordé le doublement du tiers, M. Necker devait songer à bien composer la représentation qui formerait ce tiers doublé, puisqu’il allait mettre dans ses mains le destin de la France. C’était à lui, plus qu’à personne, à chercher les moyens d’avoir des représentants pris dans de telles classes de la société, qu’ils eussent eux-mêmes un intérêt de propriété qui les détournât de violer la propriété d’autrui; des députés qui n’eussent point des vues d’une démocratie exagérée, qui ne fussent pas ennemis de l’autorité royale. Négliger de veiller sur l’organisation d’une assemblée qui allait faire la destinée publique, c’était oublier le premier de ses devoirs et faite courir les plus grands risques à la fortune des particuliers et de l’État.
Or, telle est la faute impardonnable commise par M. Necker. Après avoir doublé le tiers, il a laissé au conseil à débattre, comme autant de questions oiseuses, quelles conditions il faudrait remplir pour assister aux assemblées primaires et nommer les électeurs, quelles pour élire, quelles pour être élu.
Necker, ministre d'état en 1788
Le conseil lui-même, séduit par les idées populaires, a prescrit des conditions presqu’illusoires, par la facilité qu’on avait à les remplir: le paiement d’une imposition de trois journées de travail pour être admis aux assemblées primaires ou aux premiers droits politiques, ce qui faisait entrer dans ces assemblées les cinq sixièmes des mâles adultes du royaume, c’est-à-dire, environ cinq millions d’hommes; et pour être représentant, le paiement d’une imposition de la valeur d’un marc d’argent; ce qui ne suppose qu’une propriété insuffisante à faire vivre le propriétaire, et avec laquelle il peut n’avoir ni intérêt véritable à la prospérité publique, ni instruction, ni loisir, ni enfin, aucune des qualités nécessaires dans le représentant d’une grande nation.
Sitôt que la composition des assemblées primaires, électorales et nationale, eût été réglée sans égard aux droits de la propriété territoriale, dès lors durent naître de grandes inquiétudes dans l’esprit des hommes modérés, qui avaient voulu le doublement du tiers pour vaincre la résistance que pouvaient opposer les deux premiers ordres à la réforme des abus dont ils profitaient, mais qui n’avaient pas voulu que la propriété, ce palladium de la société, fût livrée sans défense aux entreprises d’une multitude indifférente ou avide. Que feraient ces assemblées primaires, composées en partie d’hommes sans propriété? Elles nommeraient des représentants qui, pour la plupart, n’en auraient pas davantage, et le sort des propriétés se trouverait dans les mains d’une assemblée, dont plus de la moitié n’aurait aucun intérêt à leur conservation, et un grand nombre, des intérêts contraires.
C’est cet oubli de la propriété dans la formation des États-Généraux qui a été la véritable source de nos malheurs.
Il est évident que, dans la disposition des esprits au moment de ce grand acte politique, on ne pouvait mettre des barrières trop fortes au-devant de la propriété, menacée de tous les côtés par les mouvement populaires. La propriété territoriale devait être surtout protégée; car, dans cette multitude qui allait environner rassemblée et influer sur ses délibérations, les rentiers étaient en assez grand nombre pour défendre leurs intérêts.
Or, c’est, malheureusement, ce que des hommes très éclairés et très bien intentionnés ont reconnu trop tard; la faute n’est pas dans le doublement du tiers, elle est dans la forme de convocation. Sans doute l’empire des anciens usages ne permettait de convoquer l’assemblée que par ordres; mais on devait ne la laisser composer dans chaque ordre, et même dans le tiers-état, que de propriétaires, si l’on voulait sauver la propriété, ou, ce qui est la même chose, la société politique tout entière.
Lorsqu’on traitait de la composition des assemblées nationales au temps qui a précédé la convocation, et à l’occasion des états de Bretagne et de Dauphiné, on opposait les nobles et le clergé au tiers-état, sans considérer ni les uns ni les autres comme propriétaires. Les nobles et le clergé, possesseurs d’une grande partie des biens territoriaux, et qui pouvaient faire valoir ce titre avec tant d’avantage, ne s’en avisaient pas; ils alléguaient des priviléges anciens, qui leur donnaient le droit de concourir à la législation: ou du moins de consentir à l’imposition selon tels et tels usages, et non leur titre de propriété, qui aurait fondé leur droit sur une base bien plus solide.
Les nobles, et le clergé ne disaient pas : « La propriété territoriale, ce grand objet de l’intérêt de toute nation, est presqu’en entier dons nos mains. Il importe à la nation, et même à la partie de la nation qui est occupée des travaux de la culture et des arts; sans lesquels l’ordre social ne pourrait subsister, de défendre les propriétés de toute atteinte. Il est donc bien nécessaire qu’une assemblée nationale, revêtue d’un très grand pouvoir, soit composée d’hommes intéressés à la conservation des propriétés, assez éclairés pour connaître ce qui peut la blesser; ayant assez de loisir pour se livrer exclusivement à ce soin; et toutes ces qualités, en général, ne se trouvent réunies que dans les propriétaires. »
Ce raisonnement, qui eut embarrassé le partisans d’une représentation démocratique, les nobles et le clergé ne le faisaient pas; ils se défendaient généralement comme ordres, comme jouissant de privilèges qu’ils croyaient justes; mais ils ne faisaient pas valoir leur véritable titre, leur véritable droit, celui de la propriété, et la nécessité de la défendre pour le bien de tous.
En recherchant les sources d’une méprise si grossière, on la trouve il faut le dire, dans l’orgueil et les préjugés des deux premiers ordres, qui les détournaient d’invoquer le principe de la propriété, parce que, même en supposant qu’on l’adoptât, nombre de bourgeois, d’hommes de loi, de négociants, d’entrepreneurs de différents genres d’industrie, eussent siégé avec eux au même titre, puisque c’eût été comme propriétaires. Et ils ne voyaient pas qu’en les y admettant comme tels, ils eussent acquis autant de défenseurs de leurs droits réels et légitimes.

Le tiers, de son côté, se bornait à contester les privilèges que s’arrogeaient les deux premiers ordres; et, comme il les entendait de même, il n’avait pas de peine à les trouver fondés sur de faux titres. Il disait que les usages anciens ou antérieurs, quand on les eut supposés constants et uniformes, malgré le témoignage de toute l’histoire ne pouvaient prescrire contre la justice et la raison, ni faire oublier les besoins du peuple et ses droits. Mais ils ne répondaient pas à une objection qu’on ne leur faisait pas, et qui eût consisté à invoquer pour les deux premiers ordres le droit que la propriété leur donnait d’infliger sur le gouvernement, qui n’est, après tout, que la protection des propriétés.
Le tiers ne disait pas non plus pour lui-même que, depuis plusieurs siècles, la propriété territoriale ayant cessé peu à peu d’être exclusivement entre les mains de la noblesse, par les progrès de la richesse et du commerce, par la décadence des lois féodales, par les aliénations, les démembrements, les inféodations, les anoblissements, une grande partie des terres du royaume avait passé dans les mains des hommes du tiers, et qu’à ce titre leur appartenait sans doute aussi le droit de participer au gouvernement de la propriété. Le tiers n’alléguait point cet argument en faveur de ses droits; il n’opposait à la noblesse et au clergé que le nombre infiniment supérieur de ses membres, et nullement sa qualité de propriétaire, droit moins respectable à ses yeux que celui qu’il tirait du nombre seul de plus de vingt-cinq millions d’hommes, contrastant, avec les trois ou quatre cent mille nobles ou gens du clergé.
Les deux partis opposés, faisant ainsi abstraction de leurs véritables titres, l’opinion fut conduite à ne considérer les nobles et le clergé, d’une part, et le tiers, de l’autre, que par le seul rapport de leur nombre comparé. En ne considérant les hommes que comme des unités numériques, on ne vit plus la nation que là où l’on voyait le plus grand nombre; d’où ce raisonnement, répété dans tous les écrits du temps contre les prétentions des ordres, et notamment dans celui de Sieyes, Qu’est-ce que le Tiers? Opposez, disait-on, trois ou quatre cent mille nobles ou prêtres aux vingt-quatre millions qui forment le tiers-état, la nation ne peut être que dans les vingt-quatre millions, et non dans le million restant. Si donc les représentants de ces vingt-quatre millions se donnent un gouvernement et des lois sans le concours des représentants de ce million, ce gouvernement ne sera-t-il pas le gouvernement légitime de cette nation, et ces lois ne seront-elles pas obligatoires pour tous?
(...)
Il n’est pas douteux, et depuis longues années je ne doutais point, que le droit de constituer, de réformer le gouvernement, n’appartienne exclusivement aux propriétaires. Ce sont là des principes établis par la plupart des philosophes appelés économistes, tels que MM. Dupont, Letrône, Saint-Péravy, Turgot; et ces principes ont toujours été les miens.
On trouvera cette doctrine exposée et prouvée en dix endroits de mes divers ouvrages sur l’économie publique, dans mes nombreux manuscrits; et surtout dans un Traité des droits politiques. Et certainement la manière dont la question des États-Généraux a été posée d’abord, a écarté des esprits cette idée si juste et si vraie qui devait être la base, non seulement de toute organisation d’un assemblée nationale, mais encore des assemblées primaires et de celles où l’on nommerait le représentants.
C’est la doctrine qu’il eût fallu prêcher hautement, et dès le premier jour: car, on devait voir bien clairement que, si l’Assemblée nationale était composée, en grande partie, d’hommes sans propriété territoriale, comme l’étaient les trois quarts des membres du clergé, presque tout le Tiers et un assez grand nombre de nobles, on mettait en péril le premier intérêt social, celui de la propriété qui se trouverait violemment attaquée et insuffisamment défendue.
Il fallait déclarer que les nobles eux-mêmes n’avaient de véritable titre qui les appelât aux assemblées de la nation que leur propriété, et que le haut clergé y entrait aussi à titre de propriétaire usufruitier. Ce dernier titre, surtout, a été oublié, avec autant d’imprudence que d’injustice, dans la composition de l’ordre du clergé, imaginée et favorisée, à ce qu’il paraît, par M. Necker.
Il était cependant aisé de voir qu’en laissant entrer dans la représentation plus de deux cents curés à portion congrue, la propriété usufruitière ecclésiastique n’était plus représentée ; qu’on ôtait ainsi tout moyen de défense à cette partie du clergé qui, seule, avait quelque intérêt, quelque propriété, quelque chose à défendre ; et que ces mêmes hommes enfin, ennemis de leurs supérieurs par état, l’étaient aussi de la noblesse, comme appartenant au Tiers par leur naissance. On avait donc plus que doublé la Tiers, puisque, dès le premier jour, il se trouvait, aux États-Généraux, huit cents représentants nés parmi le peuple, et à peine quatre cents députés appartenant au haut clergé et à la noblesse.

Il résulte, de tout ce qui précède, que le doublement n’est pas ici la véritable faute, mais que cette mesure est devenue funeste ensuite par de nombreuses fautes qu’on pouvait éviter, et surtout par la composition vicieuse de l’assemblée, dont les membres, pour n’avoir pas été choisis parmi les propriétaires, ont fait bon marché des intérêts de la propriété, et favorisé toutes les entreprises suggérées contre elle par une populace avide de pillage et d’usurpation.
Tous ces débats ayant été terminés par un arrêt du conseil, du 27 décembre 1788, qui réglait le doublement du Tiers, on s’occupa des élections, et les assemblées primaires furent ouvertes.
Je me rendis à Thimer, dans le mois de février 1789, la veille du jour où devaient s’ouvrir les assemblées primaires à Châteauneuf. En y assistant régulièrement, j’appris ce que j’ignorais encore; c’est que des assemblées, formées de l’espèce du peuple que je voyais là, étaient inaccessibles à l’ordre, au bon sens, incapables de discussion, ingouvernables enfin. Je pris, dès lors, des hommes assemblés une très mauvaise idée, que les événements n’ont fait, ensuite, qu’affermir et fortifier.
Je ne fus pas élu, et je revins à Paris avec ma courte honte; cependant, pour n’avoir rien à me reprocher, et, cédant aux instances de mes amis, je me rendis encore à l’assemblée primaire des ecclésiastiques de ma section, qui se tenait dans la maison du curé de Saint-Roch : nous étions là soixante-dix ou quatre-vingts. J’eus assez bon nombre de voix; mais sept ou huit prêtres, en qui je ne pouvais réellement supposer plus de connaissance qu’à moi, me furent préférés. L’un d’entre eux était l’abbé Fauchet, qui s’est conduit, dans la première assemblée et dans la Convention, en vrai Jacobin, mais qui, depuis, ayant voulu s’arrêter en si beau chemin, a été convaincu de n’être plus assez patriote, et que ses coopérateurs ont envoyé à l’échafaud avec tant d’autres, pour n’avoir pas voulu les suivre jusqu’au bout. (à suivre)

vendredi 4 juillet 2014

La Révolution, vue par Morellet (2)

Homme d'Eglise et Encyclopédiste, l'abbé Morellet (1727-1819) est l'un des rares hommes de la première génération des Lumières à avoir vécu les événements révolutionnaires.
Son témoignage, extrait de ses Mémoires, n'en est que plus précieux.
 
l'abbé Morellet
Ceux qui ont observé Paris dès la première assemblée des notables, en 1787, savent quelle agitation s’y faisait sentir: on discutait dans les clubs toutes les questions, tous les plans, tous les projets; et ces clubs se multipliaient sous toutes les formes, et le nombre de leurs associés s’augmentait tous les jours. C’est sans doute à ces réunion qu’il faut attribuer la rapidité avec laquelle se propagea ce grand mouvement des esprits dans la capitale, et de là dans les provinces, avant coureur de mouvements bien plus violents et plus dangereux.
Aux clubs qu’on pouvait appeler publics, tels que tous ceux du Palais-Royal et des environs, il s’en joignit bientôt quelques autres particuliers, moins nombreux, plus actifs, et par-là même, se dirigeant mieux au but.
Le plus hardi de ces clubs était celui qui s’assemblait chez Adrien Duport, conseiller au parlement. Là, se trouvaient Mirabeau, Target, Roederer, Dupont, l’évêque d’Autun; et, d’après les noms de ces membres dominants, on peut croire que, dans leurs projets de réforme, ces messieurs ne marchaient pas avec une extrême timidité. On a prétendu que dès lors ils projetaient l’abolition des ordres, la spoliation du clergé, et quelques autres opérations de cette force. Cela se peut, et comme je n’étais point de ces assemblées, je ne puis rien nier ni affirmer avec assurance; mais outre que ces grands changements ne sont qu’un jeu en comparaison de ceux qu’on a faits depuis, j’observe qu’en général, les hommes ne franchissent pas de plein saut de si grands intervalles, et que souvent ou se fait honneur d’avoir tout voulu pour laisser croire qu’on atout prévu.
Adrien Duport : ce noble franc-maçon sera député aux Etats Généraux
J’ai peine à croire, d’ailleurs, que ceux-là même aient voulu d’abord tout ce qui s’est fait depuis; et je n’entends pas parler sans doute des spoliations, des infamies, des cruautés. Je fonde cette opinion sur ce que j’ai connu, par ma propre expérience des dispositions de plusieurs d’entre, eux, qui venaient aussi chez moi. En effet, j’établis alors une petite assemblée du même genre, mais où ne se produisaient que des sentiments plus modérés, et qui, par cette raison peut-être, ne se soutint pas si longtemps. Je réunissais, le dimanche matin, Roederer, Laborde Mèreville, l’évêque d’Autun, Lenoir, avocat du Dauphiné; Dufresne Saint-Léon, depuis commissaire à la liquidation; de Vaines et l’Étang, depuis commissaires à le trésorerie; Garat, avocat de Bordeaux; Pastoret, Trudaine le jeune, Lacretelle, etc.
Cette espèce de conférence se tenait, je dois le dire d’une manière édifiante. On y discutait le plus souvent sans disputer, on y apportait des observations écrites; on y proposait de grandes questions; mais de tous ceux que j’ai nommés, et dont plusieurs ont eu dans l’assemblée des opinions très violentes, je déclare qu’aucun n’en a montré de semblables parmi nous; ce qui n’est pas une petite preuve de l’altération progressive que le temps seul a apportée dans les opinions, et des suites funestes du délai.
L’effet naturel de ce délai fut l’accroissement sensible de l’agitation des esprits; c’est pendant ce temps perdu que la plus infime populace, se mêlant aux membres du tiers, s’est accoutumée à faire cause commune, et à s’identifier, pour ainsi dire, avec eux; et qu’elle les a, d’une autre part, animés, échauffés, entraînés à l’exagération et à la violence des mesures, en leur annonçant l’appui du peuple entier. C’est pendant ce délai que s’est élevée aux regards des députés l’idole de la popularité, idole impitoyable, à qui il a fallu bientôt, comme à Moloch, des victimes humaines. C’est enfin pendant ces six semaines que le tiers s’est avisé peu à peu de se regarder comme formant à lui seul la nation, et, qu’aidés des sophismes de l’abbé Sieyes, les députés se sont familiarisés avec cette étrange erreur, que la nation tout entière était représentée par une assemblée, où n’étaient ni les nobles ni le clergé, possesseurs d’une grande partie de la propriété et de la richesse nationales.
Sieyes, auteur du célèbre "qu'est-ce que le 1/3 Etat?"
Ce délai produisit donc un effet dangereux, qu’on n’a pas, je crois, assez remarqué: ce fut de rendre, dès l’abord, impuissante et nulle l’influence naturelle que devaient donner dans l’assemblée aux deux premiers ordres, leur ancienne dignité, leur crédit, leur fortune, et les droits de la propriété. Cette influence, fondée sur la nature même des hommes et les choses, se serait exercée naturellement, si les ordres se fussent aussitôt réunis : la présence des nobles et du clergé au milieu du tiers, dès l’origine, eut contenu entre de certaines limites les mouvements de l’assemblée; les opinions exagérées, combattues à propos, se seraient modifiées, au lieu qu’en leur laissant le champ libre, comme il est arrivé dans l’assemblée du tiers seul, elles n’ont plus connu de frein.
Les nobles et le clergé supérieur, refusant à ce moment de se réunir avec le tiers, m’ont paru commettre la même faute qu’un homme sans armes, qui, ayant affaire à un ennemi armé d’un long bâton, ne cherche pas à se prendre corps à corps avec lui, et court plus de risque parce qu’il n’est pas assez près de son ennemi.
On était si loin de penser que le seul doublement du tiers pût donner aux ennemis de la noblesse et du clergé une puissance exorbitante, que je me souviens très distinctement, d’avoir vu des hommes éclairés et d’intention droite, avant la composition du clergé et la convocation telle que la fit M. Necker, penser que le tiers doublé en nombre, mais attaqué par l’influence et la suprématie naturelle des nobles et du clergé, pourrait à peine encore défendre ses droits les plus justes, et obtenir des deux premiers ordres les sacrifices les plus légitimes: bien entendu qu’on supposait la noblesse non divisée en partis, et le veto conservé au roi.
C’est la réunion trop tardive des ordres qui a augmenté sans mesure la force et la malveillance du tiers, en tenant pendant si longtemps en opposition avec le peuple et séparés de lui tous les gens riches, et surtout le plus grand nombre des propriétaires. Par l’obstination même qu’ils ont prise à se tenir séparés, ils ont revêtu le caractère d’ennemis; tandis qu’en se rapprochant plus tôt, en se confondant avec le tiers-état, ils cessaient d’être un but particulier vers lequel se dirigeait toute l’action si puissante et si terrible de cette masse énorme qu’on appelle le peuple. Dans une réunion volontaire, ils eussent trouvé l’occasion et la force de détourner ou d’amortir les coups qu’on devait leur porter; ils eussent obtenu des modifications et de la mesure, non pour ceux de leurs privilèges qu’on pouvait regarder comme injustes et oppressifs; mais en faveur de leur possession et de leur propriété. Ils eussent gagné au moins de n’avoir pour ennemi que les députés du tiers dans l’assemblée nationale, au lieu qu’ils sont devenus les ennemis du peuple lui-même, ou plutôt d’une populace sans frein qui, dénuée de toute propriété, ne craint pas de violer les droits de la propriété.
Il faut joindre aux fautes que je viens de relever, plusieurs clauses maladroites de la déclaration du 23 juin; le refus de M. Necker de concourir à cette mesure; la faveur que le roi témoignait à quelques hommes, tels que M. de Broglie et M. de Breteuil, connus par leur opposition aux réformes que demandait l’opinion; enfin, le renvoi si imprudent du ministre qui avait le confiance publique.
Que dirai-je de l’étourderie et de la légèreté qui ont fait mettre en avant et puis retirer les troupes, laissé le peuple forcer les prisons, piller les Invalides, s’emparer de l’arsenal, prendre la Bastille?
En considérant toutes ces circonstances, et, cette multitude de fautes énormes, qui seules ont rendu funeste le doublement du tiers, comment ose-t-on rejeter tous nos malheurs sur ceux qui, cédant à une impulsion invincible de l’opinion publique, ont consenti à une représentation véritablement plus égale, et que la justice semblait ré clamer?
Le peuple aux Invalides (juillet 1789)
Oui, on pouvait doubler le tiers, et en même temps payer la dette nationale, conserver les propriétés inviolables, maintenir la force publique et sauver la nation et la monarchie. C’est là mon intime conviction, que j’espère faire passer dans l’esprit de tout homme impartial, et qui est au moins mon excuse.
MM. Mounier, de Lally, et une foule d’autres citoyens, zélés défenseurs de la cause publique, ont voulu le doublement du tiers, et par conséquent ils ont voulu armer le tiers d’une force qu’on pouvait redouter ; mais ils ont supposé qu’il resterait au roi et assez d’intérêt et assez de puissance pour arrêter la violence du mouvement de la majorité, contre la noblesse et le clergé, dans les questions où il ne s’agirait pas de leurs privilèges pécuniaires et des autres abus véritables, dont on pouvait et devait désirer la réforme; ils ont supposé aussi que la noblesse et le clergé subsistant auraient assez de force pour se défendre, et défendre en même temps la prérogative royale.
Ils ont cru que, pour rendre les états de quelque utilité pour la réforme des abus, il fallait consentir à une mesure juste et légitime; mais ils n’ont pu prévoir que l’insurrection du peuple armé, la faiblesse et les fautes du ministère feraient perdre en un instant au roi la force qu’il avait entre les mains pour défendre et sa propre autorité, et les propriétés des nobles et du clergé, envahies avec tant de violence et d’injustice, après le sacrifice fait par les deux ordres de ce qu’il y avait d’abusif dans leurs privilèges; ils n’ont ni prévu ni pu prévoir la corruption de l’armée, l’effervescence du peuple et son influence tyrannique eut les délibérations de l’assemblée : ils n’ont ni prévu ni pu prévoir que des manoeuvres infernales, qu’une corruption sans pudeur appelleraient, derrière les députés du tiers, un peuple agité, disposé à toutes les résolutions violentes, qui insulterait les défenseurs des opinions modérées contraires à celles qu’on lui suggérait, et dont les menaces sanguinaires étoufferaient toutes réclamations; qu’une assemblée, qui devait régler la destinée d’une grande nation, serait sans liberté et sans police intérieure; que les opinions y arriveraient toutes formées par un seul parti dans des assemblées populaires; ils n’ont, ni prévu ni pu prévoir, que sur une simple hésitation du roi à sanctionner les décret de l’importance la plus grave, cent mille homme armés se porteraient à Versailles, ensanglanteraient le palais de nos rois; que des assassins poursuivraient la reine jusque dans les bras de son époux; qu’on forcerait le monarque à venir se remettre aux mains de ce même peuple, où toute résistance lui deviendrait impossible, où, perdant toute liberté de refuser sa sanction, il n’entrerait plus pour rien dans la balance des pouvoirs.
Les partisans de l’opinion contraire insistent, et prétendent qu’on aurait pu et dû prévoir ce qu’ils ont eux-mêmes prévu. Ils ont annoncé, disent-ils, que sitôt qu’on donnerait au tiers l'égalité de voix, il abuserait de sa force pour opprimer les deux premiers ordres, objets de sa jalousie et de son mécontentement; ils ont annoncé que ce n’était pas connaître les hommes que de croire qu’on peut leur donner la toute-puissance, sans qu’ils abandonnent la route de la justice et du devoir.
J’ai répondu d’avance à ce lieu commun en observant que la toute-puissance n’était pas donnée au tiers dans un état de choses où le souverain, selon les instructions uniformes de tous les cahiers, gardait son veto absolu, sans lequel il n’est plus colégislateur ; et j’ai indiqué les circonstances impossibles à prévoir, qui ont fait perdre ce moyen de salut et disparaître le roi de la constitution.
Il est aisé d’être prophète après coup, et je n’hésite pas à dire que c’est là le seul don que je reconnaisse dans ceux qui, ne pouvant opposer à notre opinion la raison et la vérité, la combattent par des faits indépendants de cette opinion. Gardons-nous bien de prendre pour sagacité et prévoyance ce qui n’est que crainte et pusillanimité.
Celui qui craint tout, prévoit tout: l’imagination de l’homme effrayé parcourt le champ vaste des possibilités, et à force de terreurs il est assuré de ne voir rien arriver qu’il n’ait annoncé d’avance et qui ne l’ait déjà fait trembler.
Si un grand intérêt concourt à augmenter ces craintes, sa prévoyance sera plus pénétrante encore sans que je l’admire et que je l’envie davantage. Cette espèce de divination a dû être celle de toutes les personnes qui, ayant beaucoup à perdre dans un changement, ont vu la ruine entière de l’état dans les moindres altérations. Mais la ruine n’est pas arrivée par l’endroit que leurs plaintes accusent, et elle a eu bien d’autres causes qu’il était facile de prévenir. (à suivre)

jeudi 3 juillet 2014

La Révolution, vue par Morellet

Homme d'Eglise et Encyclopédiste, l'abbé Morellet (1727-1819) est l'un des rares hommes de la première génération des Lumières à avoir vécu les événements révolutionnaires.
Son témoignage, extrait de ses Mémoires, n'en est que plus précieux.
 
André Morellet, que Voltaire surnommait "l'abbé mords-les"
Vers la fin de 1788, se faisaient déjà sentir avec force les mouvements qui préparaient la révolution française.
L’assemblée des notables, convoquée au mois de février de l’année précédente, avait commencé à agiter les esprits. Au mois d’avril, l’archevêque de Sens avait succédé à M. de Calonne. Le 23 août 1788, il avait cédé le ministère à M. Necker, celui-ci avait convoqué de nouveau les notables en octobre. La nouvelle assemblée avait eu pour principal objet de ses délibérations, la forme à donner aux États-Généraux promis par le roi.
Fallait-il suivre la forme de 1614, où les députés de la noblesse, du clergé et du tiers, intervenaient en nombre à peu près égal? ou donnerait-on au tiers un nombre de députés double, et égal au nombre des députés du clergé et de la noblesse réunis?
L’examen de cette question occupe la seconde assemblée de notables, ses débats, portés dans le public et suivis dans les clubs qui commençaient à se multiplier et à s’échauffer davantage, donnèrent à la nation entière, et surtout à la capitale, une agitation qu’il fut bientôt impossible de maîtriser.
Sitôt que le lièvre fut lancé, une foule de chasseurs se mirent à le poursuivre. Nombre d’écrivains traitèrent la question chacun à leur manière et dans des systèmes opposés.
J’écrivis moi-même et je fis imprimer des Observations sur la forme des états de 1614, où je défendis l’opinion du bureau de Monsieur, qui était pour le doublement du tiers.
A cet écrit j’en ajoutai bientôt un autre qui avait le même but, et que j’intitulai Réponse au Mémoire des Princes.
Je dirai ici avec douleur, que cet ouvrage apporta quelque altération à la bienveillance que m’avaient montrée jusque-là plusieurs personnes distinguées, et entre les autres, Mme la comtesse de Boufflers.

Mon opinion contrariait fortement la sienne. Elle s’expliqua sur ma brochure avec beaucoup de chaleur à M. le maréchal de Beauvau. J’arrivais un jour chez lui, pour dîner, comme elle en sortit. Mon cher abbé, me dit-il, si vous étiez venu un moment plus tôt, vous auriez entendu chanter vos louanges par ma cousine, Mme de Boufflers, qui m’a dit de vous pis que pendre; et je vous avertis que vous devez prendre cette expression à la lettre, car elle vous sait un mal de mort pour votre réponse aux princes; mais comme je partage vos torts, je ne vous en ferai pas pire chère: allons dîner.
Je conçus fort bien et j’excusai la colère de Mme de Boufflers: ses idées habituelles, ses liaisons, les préjugés de son état devaient l’irriter contre moi; et je fus moins blessé de ce petit ressentiment, qu’affligé de perdre la société d’une femme aimable et spirituelle qui m’avait toujours fort bien accueilli. Je m’abstins d’aller la voir jusqu’en 1794, où, sortie de prison après la mort de Robespierre, elle désira elle-même de renouer notre liaison.
Lorsqu’on porte ses yeux sur les événements postérieurs, on est, il faut l’avouer, bien naturellement conduit à blâmer cette opinion, et à rendu ceux qui l’ont défendue responsables des malheurs publics, qu’on regarde comme autant de suites de la composition de, la première assemblée.
Mais si l’on ne veut pas se presser de condamner, on reconnaîtra peut-être la vérité de quelques raisons qui doivent nous absoudre.
D’abord, au moment où l’on a accordé le doublement du tiers, on ne pouvait plus le refuser. Ensuite, cette mesure n’est devenue si funeste que par les fautes du gouvernement, qui furent alors si nombreuses et qu’on pouvait éviter. Enfin, après avoir consenti au doublement, on a négligé d’organiser les assemblées primaires et la représentation elle-même sur leurs véritables principes, c’est-à-dire, de fonder les droits politiques qu’on rendait. à la nation sur la base de la propriété; seul correctif puissant et efficace à l’introduction du tiers dans l’administration.
Pour se convaincre d’abord que le gouvernement, lorsqu’il a accordé le doublement du tiers, n’était plus en mesure de le refuser, il faut se reporter au moment où la question a été décidée, et se rappeler l’échauffement général des esprits, l’agitation, l’inquiétude, l’opinion presque universelle que les intérêts du tiers seraient encore sacrifiés dans une assemblée nationale, si, par son nombre même, il n’était pas en état de s’y défendre que la réforme des abus ne pouvant se faire, en beaucoup de points importuns, qu’aux dépens des privilégiés, et l’influence de leur rang, de leur richesse, devant attirer à leur parti beaucoup de membres du tiers, celui-ci perdrait nécessairement toutes ses causes; qu’après tout, les premiers ordres ne pouvaient, craindre pour leurs justes droits les suites du doublement, parce qu’ils auraient toujours, de leur côté, le roi et son veto (qu’on ne s’était pas encore avisé de mettre en question); qu’il était ridicule de prétendre que vingt quatre millions d’hommes, formant le tiers, n’eussent pas autant de représentants dans une assemblée nationale, que cent ou deux cent mille nobles ou prêtres, composant les deux ordres privilégiés; qu’enfin, argument bien plus fort que tous ceux-là, ces vingt-quatre millions d’hommes le voulaient : et il était vrai, en effet y qu’on était parvenu à le leur faire vouloir.
C’est aux personnes qui ont eu ces circonstances sous les yeux, qui ont vu et observé alors Paris et les provinces, dont la plupart prenaient l’exemple de la capitale et n’étaient guère moins ardentes qu’elle, c’est à ces personnes à prononcer s’il était possible de résister à ce torrent. Quant à moi, comme la plupart des hommes instruits et raisonnables que je connaissais, j’ai cru qu’il fallait s’y laisser aller, parce que toute résistance serait inutile, mais en tâchant de conduire la barque pour éviter les écueils.
J’ai dit encore que le doublement du tiers n’est devenu funeste qu’à la suite de fautes graves et multipliées commises par le gouvernement et par les deux premiers ordres eux-mêmes.
Ici surtout il faut se défendre du sophisme, post hoc, ergo propter hoc; et c’est celui des esprits routiniers, qui prononcent après coup que le doublement du tiers conduisait nécessairement à la destruction du clergé et de la noblesse, à l’anéantissement de l’autorité royale, enfin à tous les excès; car leur grand argument est que ces excès ont été commis.
Mais, en raisonnant ainsi, on oublie ou l’on feint d’oublier que ces funestes effets pouvaient être prévenus par un gouvernement ferme et sage, et que, si on ne les a pas arrêtés, c’est parce qu’on a commis des fautes grossières, impardonnables et décisives.
La première de ces fautes a été de retarder la convocation des États-Généraux, dont on ne pouvait plus se défendre, depuis que les parlements avaient déclaré leur incompétence à enregistrer l’impôt. Le mal était fait, si c’en était un; et il fallait tourner toutes les mesures à affaiblir ou à diriger l’action de ces grandes assemblées. En brusquant la convocation, on eût donné dans le sens des agitateurs; mais on leur eût ôté leurs prétextes et une partie de leurs moyens. Les notables, en délibérant, si longuement sur l’organisation des états, faisaient perdre un temps précieux. Si leur opinion devait coïncider avec l’opinion populaire, qui était déjà trop forte pour qu’il fût permis de la contrarier, il n’y avait qu’à convoquer les états après cette opinion; si elle devait y être contraire, on voyait dès lors qu’il ne serait pas possible de la suivre, comme en effet on ne la suivit pas, l’avis du seul bureau de Monsieur ayant été adopté contre celui des six autres bureaux, parce qu’on jugea avec raison qu’on ne pouvait plus faire autrement.
Une autre faute a été le retardement de l’assemblée générale, après l’arrivée des députés en avril 1789, causé par le refus des deux premiers ordres de vérifier leurs pouvoirs en commun. Il était, d’abord, déraisonnable de refuser de vérifier en commun des pouvoirs qui, au moins dans beaucoup de circonstances, devaient s’exercer en commun; et cette vérification commune, n’avait pour les deux ordres aucun danger.
Il est clair que, dans la position où se trouvaient la noblesse et le clergé, réduits l’un et l’autre à la défensive tout en commençant, il ne fallait pas s’obstiner à garder un petit poste sans importance, mais se replier plutôt et conserver ses forces pour un moment plus critique.

Cette complaisance eût été d’ailleurs d’un bon effet pour adoucir les esprits, dont la tendance générale était et devait être d’attaquer les privilèges abusifs du clergé et de la noblesse, qu’on avait l’air de vouloir défendre en chicanant dès l’abord et sur le premier degré.
Le peuple croyait difficilement, et les malintentionnés le détournaient de croire, que la noblesse et le clergé renonceraient à leurs anciens abus et se soumettraient à l’impôt comme les autres citoyens; que la noblesse abandonnerait les droits seigneuriaux, la tyrannie des chasses; que le clergé améliorerait le sort des curés à portion congrue, etc.; et cette incrédulité étant la grande force qu’on pouvait employer contre les deux premiers ordres, on devait voir qu’il n’y avait rien de plus pressé que de réaliser promptement toutes ces réformes, si, en effet, la noblesse et le clergé s’y prêtaient de bonne foi. Ces concessions, faites plus promptement, abattaient tout à coup la malveillance et calmaient l’agitation dirigée contre les deux ordres, en portant aussitôt le délibérations de l’assemblée et l’intérêt du peuple sur d’autres questions générales, auxquelles les nobles et le clergé n’étaient plus intéressés que comme citoyens.
On devait voir de plus, à l’ardeur des esprits, échauffés depuis près de deux ans par les assemblées des notables et par les clubs, et par des écrits sans nombre, qu’il ne fallait pas donner un aliment nouveau à ce feu couvant encore, mais tout prêt d’éclater en un grand incendie. (à suivre)

mercredi 2 juillet 2014

Portraits de Quentin de la Tour

Quelques oeuvres de Quentin de la Tour (1704-1788), l'un des plus célèbres portraitistes du XVIIIème siècle.
un autoportrait de l'artiste
le roi, Louis XV

la reine, Marie Leszczinska
le comte Maurice de Saxe
Marc-René d'Argenson
Jean-Jacques Rousseau
la chanteuse Marie Fel