lundi 30 avril 2018

Portrait de D’Alembert par Élisabeth Badinter

 

C'est à l'occasion du tricentenaire de la naissance de d'Alembert qu'Elisabeth Badinter a brossé le portrait du géomètre.
L'occasion pour moi de revenir sur ce célèbre mot d'ordre "liberté, vérité et pauvreté" (17è min) lancé par le philosophe dans son Essai sur la société des gens de Lettres en 1753. 
Un pavé dans la mare, assurément, et qui lui valut une volée de bois vert de la part d'une intelligentsia littéraire soumise (par tradition) à la tutelle financière des aristocrates et autres traitants ! A quelques années de là, Rousseau dénoncera lui aussi ces auteurs "payés par le fort pour prêcher le faible" et qui "ne savent parler au dernier que de ses devoirs et à l'autre que de ses droits" (Lettre à Christophe de Beaumont). Cette pauvreté, le Genevois ne se contenta pas de la revendiquer, il l'afficha même comme la première de ses vertus !
Mais concernant d'Alembert, Mme Badinter concède dans le tome 2 des Passions intellectuelles que "faisant mine de ne rien demander, il ne refusera rien : Académie pension". Loin d'être aussi désintéressé qu'il le prétend, le mathématicien place même très souvent la question de l'argent au coeur de ses préoccupations.
Cette lettre, envoyée par Diderot à Sophie Volland (en octobre 1759), met en scène un philosophe déjà revenu de ses anciennes préventions...
 
"Je vous ai promis le détail de ce qui s’est dit entre d’Alembert et moi ; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez doux : c’était notre première entrevue depuis la mort de mon père et mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui pouvait m’intéresser et me disposer à l’entendre favorablement ; puis il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j’avais la malignité de me refuser) : « Cette absence a dû ralentir un peu votre travail. — Il est vrai ; mais depuis deux mois j’ai bien compensé le temps perdu, si c’est perdre le temps que d’assurer son sort à venir. — Vous êtes donc fort avancé ? — Mes articles de philosophie sont tous faits ; ce ne sont ni les moins difficiles ni les plus courts ; et la plupart des autres sont ébauchés. — Je vois qu’il est temps que je m’y mette. — Quand vous voudrez. — Quand les libraires voudront. Je les ai vus ; je leur ai fait des propositions raisonnables ; s’ils les acceptent, je me livre à l’Encyclopédie comme auparavant ; sinon, je m’acquitterai de mes engagements à la rigueur. L’ouvrage n’en sera pas mieux, mais ils n’auront rien de plus à me demander. — Quelque parti que vous preniez, j’en serai content. — Ma situation commence à devenir désagréable : on ne paye point ici nos pensions ; celles de Prusse sont arrêtées ; nous ne touchons plus de jetons à l’Académie française. Je n’ai d’ailleurs, comme vous savez, qu’un revenu fort modique ; je ne dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d’humeur à en faire présent à ces gens-là. — Je ne vous blâme pas ; il faut que chacun pense à soi. — Il reste encore six à sept volumes à faire. Ils me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu’on imprimait, il faut qu’ils me les continuent ; c’est un millier d’écus qu’il leur en coûtera ; les voilà bien à plaindre ! mais aussi ils peuvent compter qu’avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt. — Voilà ce que vous leur demandez ? — Oui. Qu’en pensez-vous ? — Je pense qu’au lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l’ouvrage, si vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils les auraient acceptées sur-le-champ ; mais aujourd’hui qu’ils ont les plus fortes raisons d’être dégoûtés de vous, c’est autre chose. — Et quelles sont ces raisons ? — Vous me les demandez ? — Sans doute. — Je vais donc vous les dire. Vous avez un traité avec les libraires ; vos honoraires y sont stipulés, vous n’avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus travaillé que vous ne deviez, c’est par intérêt pour l’ouvrage, c’est par amitié pour moi, c’est par égard pour vous-même : on ne paye point en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à chaque volume ; c’est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel, dans un temps où vous leur étiez nécessaire ici ; ils ne vous retiennent point ; au contraire, vous manquez d’argent, ils vous en offrent. Vous acceptez deux cents louis ; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans. Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que font-ils ? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela, et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu’eux pour les avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis toute leur fortune ; une affaire de deux millions est une bagatelle qui ne mérite pas l’attention d’un philosophe comme vous. Vous débauchez leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d’embarras dont ils ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de s’adresser au public ; il faut voir comment ils vous ménagent et me sacrifient. — C’est une injustice. — Il est vrai, mais ce n’est pas à vous à le leur reprocher. Ce n’est pas tout. Il vous vient en fantaisie de recueillir différents morceaux épars dans l’Encyclopédie ; rien n’est plus contraire à leurs intérêts ; ils vous le représentent, vous insistez, l’édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en partagez le profit. Il semblait qu’après avoir payé deux fois votre ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle ce qui ne vous appartient pas. — Ils m’ont donné mille sujets de mécontentement. — Quelle défaite ! Il n’y a point de petites choses entre amis. Tout se pèse, parce que l’amitié est un commerce de pureté et de délicatesse ; mais les libraires, sont-ils vos amis ? votre conduite avec eux est horrible. S’ils ne le sont pas, vous n’avez rien à leur objecter. Savez-vous, d’Alembert, à qui il appartient de juger entre eux et vous ? Au public. S’ils faisaient un manifeste, et qu’ils le prissent pour arbitre, croyez-vous qu’il prononçât en votre faveur ? non, mon ami ; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez couvert de honte. — Quoi, Diderot, c’est vous qui prenez le parti des libraires ! — Les torts qu’ils ont avec moi ne m’empêchent point de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien misérable. Quoi qu’il en soit, votre demande me paraît petite, mais juste. S’il n’était pas si tard, j’irais leur parler. Demain je pars pour la campagne ; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la réponse ; en attendant, travaillez toujours. S’ils vous refusent les mille écus dont il s’agit, moi je vous les offre. — Vous vous moquez. Vous êtes-vous attendu que j’accepterais ? — Je ne sais, mais ils ne vous aviliraient pas de ma main. — Dites que je ne m’engage que pour ma partie. — Ils n’en veulent pas davantage, ni moi non plus." 

En 1766, cette autre lettre du philosophe Hume à Walpole nous apprend que d'Alembert a quelque peu transigé avec ses anciens principes


 Sans entrer dans le détail, Hume estime le total  de ces cinq pensions à environ 6000 livres l'an !
De toute évidence, d'Alembert avait alors rompu son voeu de pauvreté ...

mercredi 25 avril 2018

Maurras et Les Lumières

La polémique autour de la présence de Charles Maurras dans le Livre des Commémorations Nationales 2018 m'amène à reproduire quelques extraits de L'avenir de l'intelligence, un opuscule écrit par le polémiste au début du XXè siècle. 

Dans le passage qui suit, il aborde la question des écrivains des Lumières.

 « L’Avenir de l’Intelligence », de Charles Maurras

 

Les lettrés deviennent rois.


Or, c’est, tout au contraire, la réforme, le changement des idées admises et des goûts établis qui fut le but marqué des écrivains du XVIIIe siècle.
Leurs ouvrages décident des révolutions de l’État. Ce n’est rien de le constater : il faut voir qu’avant d’obtenir cette autorité, ils l’ont visée, voulue, briguée. Ce sont des mécontents. Ils apportent au monde une liste de doléances, un plan de reconstitution.
Mais ils sont aussitôt applaudis de ce coup d’audace. Le génie et la modestie de leurs devanciers du grand siècle avaient assuré leur crédit. On commence par les prier de s’installer. On les supplie ensuite de continuer leur ouvrage de destruction réelle, de construction imaginaire. Et la vivacité, l’esprit, l’éloquence de leurs critiques leur procure la vogue. Jusqu’à quel point ? Cela doit être mesuré au degré de la tolérance dont Jean-Jacques réussit à bénéficier. Il faut se rappeler ses manières, ses goûts et toutes les tares de sa personne. Que la société la plus parfaite de l’Europe, la première ville du monde l’aient accueilli et l’aient choyé ; qu’il y ait été un homme à la mode ; qu’il y ait figuré le pouvoir spirituel de l’époque ; qu’un peuple tributaire de nos mœurs françaises, le pauvre peuple de Pologne, lui ait demandé de rédiger à son usage une « constitution », cela en dit plus long que tout. Charles-Quint ramassa, dit-on, le pinceau de Titien ; mais, quand Titien peignait, il ne faisait que son métier, auquel il excellait. Quand Rousseau écrivait, il usurpait les attributs du prince, ceux du prêtre et ceux même du peuple entier, puisqu’il n’était même point le sujet du roi, ni membre d’aucun grand État militaire faisant quelque figure dans l’Europe d’alors. L’élite politique et mondaine, une élite morale, fit mieux que ramasser la plume de Jean-Jacques ; elle baisa la trace de sa honte et de ses folies ; elle en imita tous les coups. Le bon plaisir de cet homme ne connut de frontières que du côté des gens de lettres, ses confrères et ses rivaux.
La royauté de Voltaire, celle du monde de l’Encyclopédie, ajoutées à cette popularité de Jean-Jacques, établirent très fortement, pour une trentaine ou une quarantaine d’années, la dictature générale de l’Écrit. L’Écrit régna non comme vertueux, ni comme juste, mais précisément comme écrit. Il se fit nommer la Raison. Par gageure, cette raison n’était d’accord ni avec les lois physiques de la réalité, ni avec les lois logiques de la pensée : contradictoire et irréelle dans tous ses termes, elle déraisonnait et dénaturait les problèmes les mieux posés. Nous aurons à y revenir : constatons que l’absurde victoire de l’Écrit fut complète. Lorsque l’autorité royale disparut, elle ne céda point, comme on le dit, à la souveraineté du peuple : le successeur des Bourbons, c’est l’homme de lettres. 





L’abdication des anciens princes.


Une petite troupe de philosophes prétendus croit spirituel ou profond de contester l’influence des idées, des systèmes et des mots dans la genèse de la Révolution. Comment, se disent-ils, des idées pures, et sans corps, retentiraient-elles sur les faits de la vie ? Comment des rêves auraient-ils causé une action ? Quoique cela se voie partout à peu près chaque jour, ils le nient radicalement.
Cependant, aucun des événement publics qui composent la trame de l’histoire moderne n’est compréhensible, ni concevable, si l’on n’admet pas qu’un nouvel ordre de sentiments s’était introduit dans les cœurs et affectait la vie pratique vers 1789 ; beaucoup de ceux qui avaient part à la conduite des affaires nommaient leur droit un préjugé ; ils doutaient sérieusement de la justice de leur cause et de la légitimité de cette œuvre de direction et de gouvernement qu’ils avaient en charge publique. Le sacrifice de Louis xvi représente à la perfection le genre de chute que firent alors toutes les têtes du troupeau : avant d’être tranchées, elles se retranchèrent ; on n’eut pas à les renverser, elles se laissèrent tomber.
Plus tard, l’abdication de Louis-Philippe et le départ de ses deux fils Aumale et Joinville, pourtant maîtres absolus des armées de terre et de mer, montrent d’autres types très nets du même doute de soi dans les consciences gouvernementales. Ces hauts pouvoirs de fait, que l’hérédité, la gloire, l’intérêt général, la foi et les lois en vigueur avaient constitués, cédaient, après la plus molle des résistances, à de simples échauffourées. La canonnade et la fusillade bien appliquées auraient cependant sauvé l’ordre et la patrie, en évitant à l’humanité les deuils incomparables qui suivirent et qui devaient suivre.
Che coglione ! disait le jeune Bonaparte au 10 août. Ce n’est pas tout à fait le mot : ni Louis xvi, ni ses conseillers, ni ses fonctionnaires, ni Louis-Philippe, ni ses fils n’étaient ce que disait Bonaparte, ayant fait preuve d’énergie morale en d’autres sujets. Mais la Révolution s’était accomplie dans les profondeurs de leur mentalité : depuis que le philosophisme les avait pétris, ce n’étaient plus eux qui régnaient ; ce qui régnait sur eux, c’était la littérature du siècle. Les vrais rois, les lettrés, n’avaient eu qu’à paraître pour obtenir la pourpre et se la partager.
L’époque révolutionnaire marque le plus haut point de dictature littéraire. Quand on veut embrasser d’un mot la composition des trois assemblées de la Révolution, quand on cherche pour ce ramas de gentilshommes déclassés, d’anciens militaires, et d’anciens capucins, un dénominateur qui leur soit commun, c’est toujours à ce mot de lettrés qu’il faut revenir. On peut trouver leur littérature frappée de tous les signes de la caducité : temporellement, elle triompha, gouverna et administra. Aucun gouvernement ne fut plus littéraire. Des livres d’autrefois aux salons d’autrefois, des salons aux projets de réformes qui circulaient depuis 1750, de ces papiers publics aux « Déclarations » successives, la trace est continue : on arrange en texte des lois ce qui avait été d’abord publié en volume. Les idées dirigeantes sont les idées des philosophes. Si les maîtres de la philosophie ne paraissent pas à la tribune et aux affaires, c’est que, à l’aurore de la Révolution, ils sont morts presque tous. Les survivants, au grand complet, viennent jouer leur bout de rôle, avec les disciples des morts.
Le système de mœurs et d’institutions qu’ils avaient combiné jadis dans le privé, ils l’imposaient d’aplomb à la vie publique. Cette méthode eût entraîné un très grand nombre de mutilations et de destructions, alors même qu’elle eût servi des idées justes ; mais la plupart des idées d’alors étaient inexactes. Nos lettrés furent donc induits à n’épargner ni les choses ni les personnes. Je ne perds pas mon temps à plaindre ceux que l’on fît périr ; ils vivaient, c’étaient donc des condamnés à mort. Malheureusement, on fit tomber avec eux des institutions promises, par nature, à de plus longues destinées.

samedi 21 avril 2018

Hilarion

Une belle découverte que je m'empresse de partager avec vous !
Christophe Estrada présente une qualité rare, il sait mettre son érudition au service de l'intrigue.


Automne 1776, Aix s’anime : les hommes du Parlement font leur rentrée après avoir passé les mois d’été dans leur villégiature. De Toulon, arrive la rumeur des frasques des fils de bonne famille qui servent le roi dans les Gardes Marines. Une jeunesse plus dissipée, plus insolente, plus violente… Mais les apparences sont trompeuses. Dans l’ombre du vieux palais comtal, le drame se noue. Le chevalier Hilarion, dont la réputation d’investigateur n’est plus à faire, est sollicité pour débusquer l’auteur de mises en scène autant macabres que scandaleuses. La noblesse d’Aix enterre ses morts, Hilarion poursuit ses fantômes.

dimanche 25 mars 2018

A propos de Marion Sigaut, pasionaria des anti-Lumières

A la demande de quelques internautes en provenance d'autres sites, je réactualise ci-dessous deux ou trois billets consacrés à l'historienne (je souligne à destination du contributeur wikipédia qui m'interrogeait en ce sens...) Marion Sigaut.
Quelques pièces dans lesquelles puiser comme bon vous semble...
Bien à vous, O Marchal

***
  

La conférence  de mars 2013, consacrée à la libéralisation du commerce du blé (à Nantes, voir ici), illustre parfaitement la méthode qu'emploie Marion Sigaut pour parvenir à ses fins.
Ainsi, en qualifiant d'emblée l'Encyclopédie (à partir de la 9è minute) d'entreprise "franc-maçonne" (sans doute en référence aux Libraires en charge du projet ???) puis les philosophes de "secte", elle joue sur les connotations négatives de ces termes pour rejeter d'un bloc les Lumières dans le camp du mal. A ces Encyclopédistes qui diffusent non pas "du savoir mais de l'idéologie", elle associe les parlementaires jansénistes, véritables bêtes noires de l'historienne.

En face d'eux se dressent les seuls Jésuites, évidemment vertueux car "partisans de plus d'éducation pour le plus grand nombre" (encore faudrait-il préciser le contenu de cette éducation, ainsi que ceux et celles qui en sont exclus !).

Après avoir défini les forces en présence, elle entre dans le vif du sujet (10è minute) et évoque l'expérience menée par les physiocrates à partir de 1763, et conclue par l'abrogation des lois frumentaires en 1770. Là encore, Marion Sigaut choisit de forcer le trait, prétendant que les "élucubrations" de ces économistes ont été cause des famines, des disettes et des révoltes qui ont eu lieu au cours de cette période. A l’entendre, Louis XV apparaîtrait presque comme le jouet docile de la Pompadour, celle-ci étant bien évidemment à la solde de la secte philosophique… Alors que rien ne l'imposait, sinon le seul problème de "l'enlèvement de grains pour le compte de Paris", le roi se serait naïvement lancé dans l’invraisemblable projet de réformes envisagé par les physiocrates.

Pour étayer son propos, l'historienne dresse un tableau idyllique de l'agriculture sous l'Ancien Régime, rappelant que le roi était jusqu’alors le "père nourricier" du peuple français, qu'il avait pour seule "obsession" que "tout le monde mange", que la police des grains était chargée de s'assurer "que toute la France était approvisionnée", que la réglementation sur l'enregistrement des marchands de grains empêchait toute fraude et que dans ce monde quasi parfait, on se rendait tranquillement au "marché local" pour s'approvisionner, la "taxation" (imposée par l'autorité royale) se chargeant d'assurer le "juste prix" des denrées...

A ce compte-là, me direz-vous, il fallait que le roi fût bien sot et bien naïf pour s'aventurer dans un projet de réforme aussi hasardeux qu'inutile. C'est d'ailleurs ce que laisse entendre Mme Sigaut, en prétendant qu'il n'y comprenait rien...

Pour l'historienne (et on saisit l'intérêt de sa démarche), il s'agit d'idéaliser le passé, de l'ériger en âge d’or, pour mieux dénoncer la période qui va suivre.

Marion Sigaut, sur le "média alternatif" META TV

Sauf que son propos, quoique séduisant, ne résiste guère à l'examen des faits.

Sous Louis XIV (soit 50 ans avant ces réformes !), Fénelon dressait déjà le constat amer que "la culture des terres est presque abandonnée". Pour comprendre ce phénomène a priori paradoxal, il faut rappeler que si 90% des propriétaires sont alors issus du monde paysan, ils sont le plus souvent confrontés à une situation décourageante : d'une part, la très petite superficie de leurs propriétés (à l'opposé du modèle anglais qui avait accompli sa mue), et d'autre part une fiscalité accablante. Face à un système seigneurial qui bénéficie largement de l'impôt, la petite paysannerie doit souvent se résoudre à la misère ou tenter sa chance dans la ville la plus proche. 

Les physiocrates (et plus tard Turgot) ont évidemment pris conscience de cette crise du monde paysan. La suppression de la corvée royale (jusqu'à vingt jours par an !) est par exemple destinée à améliorer la productivité. La volonté d’instaurer un impôt unique illustre quant à elle la recherche d’une fiscalité plus juste.



A entendre Marion Sigaut, on pourrait croire que les problèmes de disette et de famine (mais aussi celui des accapareurs qui stockaient clandestinement le grain) sont apparus suite à l'expérience libérale des années 1763-1770.

On passera très rapidement sur la question des famines, tant celle des années 1709-1710, et à un degré moindre la "crise de subsistance" des années 1723-1724, ont marqué les esprits du XVIIIè siècle. On notera d'ailleurs que pendant ces mêmes périodes, les grains ont circulé entre provinces (exemptés de droits d'octroi et de péage...), l'autorité royale allant jusqu'à en importer de l'étranger pour parer au plus pressé.

En réalité, si les physiocrates ont obtenu l'oreille du roi (après 1763), c'est qu'ils proposaient une réponse aux problèmes qui minaient depuis toujours l'agriculture du royaume : 

- une fiscalité indirecte inextricable et décourageante qui constituait un frein à l'activité

- une circulation des grains quasi inexistante entre provinces, notamment en période de disette dans telle ou telle région

- la question des accapareurs, mentionnée tout au long du siècle dans les journaux et gazettes.



Ainsi, l'édit royal du 19 avril 1723 faisait déjà "défense à toute personne de faire aucun amas de grains", ordonnant de les porter "chaque semaine aux plus prochains marchés", interdisant aux marchands de "les amasser et de les garder au-delà de ce qui leur est nécessaire pour leur subsistance". A la même époque, dans son Traité de la police, le commissaire de La Mare évoquait lui aussi le "gain criminel" obtenu par ces mêmes accapareurs.



Ces tentatives de spéculation étaient donc monnaie courante (ce que Marion Sigaut se garde bien de souligner), même lorsque les récoltes se révélaient satisfaisantes. 
Ainsi, en 1755, le Journal Oeconomique note que "la grande abondance a toujours été suivie de disette" car "faisant tomber" les cours "à vil prix", elle "dégoûte les uns de vendre et excite les autres à faire des amas". La raison d'un tel comportement est aisée à comprendre: "la disette a pour racine les amas de blé que font les particuliers, les uns par trop de précipitation, les autres par un esprit d'avarice et d'usure". Le ministre d'Aguesseau expliquait pour sa part (dès 1748 !) que la surveillance excessive des marchands nuisait à l'approvisionnement des villes et que la liberté de circulation devenait le seul moyen de résoudre ce problème.



In fine, sous l'influence des physiocrates, Louis XV tentera par la déclaration du 25 mai 1763 de revivifier cette agriculture somnolente et de trouver un remède contre les fléaux réunis du monopole et de l'accaparement. Revoyons le détail de cette déclaration : "persuadés que rien n'est plus propre à arrêter les inconvénients du monopole qu'une concurrence libre et entière dans le commerce des denrées nous avons cru devoir restreindre la rigueur des règlements précédemment rendus pour encourager les cultivateurs dans leurs travaux". Et de prendre les mesures qui suivent : "permettons à tous nos sujets... de faire ainsi que bon leur semblera, dans l'intérieur du royaume, le commerce des grains" (Article 1)"défendons... à tous nos sujets qui jouissent des droits de péage, passages, pontonages... d'exiger un desdits droits sur les grains, famines ou légumes qui circulent"; "permettons.... à tous nos sujets de transporter librement d'une province du royaume dans une autre toutes espèces de grains et denrées"(Article 3).

Il ne s'agissait donc en aucun cas d'"élucubrations", comme le laisse entendre Marion Sigaut, mais plutôt d'une tentative quasi unanimement saluée (même par le journaliste Fréron, qui n'était jamais tendre avec les proches des Encyclopédistes !!!) d'apporter de l'huile dans les rouages d'un mécanisme grippé. Il va de soi qu'en dénonçant le système fiscal colbertien ainsi que certains privilèges, en proposant l'impôt unique (pour tous !) fondé désormais sur le produit de l'agriculture et non plus sur une estimation, les physiocrates puis Turgot (après 1774) se sont attiré les foudres des privilégiés qui ponctionnaient la classe paysanne. L'historienne n'en dit mot, mais les bénéficiaires de l'impôt avaient tout intérêt à ce que la réforme échoue... Pour être tout à fait complet et tenter d'expliquer l'échec de cette première aventure libérale, on aurait pu également évoquer les mauvaises récoltes (et à nouveau les accapareurs à partir de 1766 !) ainsi que la crise du commerce international après la guerre de 7 ans.

Quelques années plus tard, en remettant en cause certains privilèges ecclésiastiques et nobiliaires, Turgot se heurtera d'ailleurs aux mêmes réticences. 
Avant de connaître lui aussi l'échec... 



***



Adoubée par Alain Soral, Marion Sigaut bénéficie du réseau de l'association Egalité et Réconciliation pour diffuser un discours d'autant plus précieux qu'il s'oppose au consensus quasi généralisé (et mou...) autour de l'histoire du XVIIIè siècle. Ses propos sur l'avènement du libéralisme, sur la mutation d'une société d'ordres vers un société de classes, sur le grand Voltaire et ses infamies... ont largement été relayés sur ce blog. 

Je les ai applaudis, commentés, nuancés voire contestés...


Car pour séduisante qu'elle paraisse, l'analyse avancée par Marion Sigaut se révèle souvent caricaturale et manichéenne dès lors qu'on prend en compte la complexité des faits. Munie de sa grille de lecture, l'historienne passe la réalité historique au tamis et n'en conserve que les éléments blancs ou noirs destinés à étayer sa thèse. Tous les grumeaux (allant du gris clair au gris foncé) retenus par ce crible sont malheureusement oubliés ou niés. 

De fait, les principaux acteurs du siècle dit des Lumières trouvent naturellement leur place dans ce schéma binaire établi par l’historienne. Quant à sa thèse, elle aussi très alléchante, on pourrait la formuler comme suit :
Incarné par un pouvoir temporel attaché au bien commun (le roi, l'aristocratie) et un pouvoir spirituel tout aussi bienveillant (l'Eglise et son principal fer de lance, l'ordre des Jésuites), l'ancien régime aurait été victime d'un vaste complot ourdi par les forces maléfiques des parlementaires jansénistes alliés aux Encyclopédistes athées, eux-mêmes soutenus par des puissances occultes (entendez : les francs-maçons ainsi que le monde de la finance) pour hâter l'avènement du libéralisme le plus sauvage.



Les plus observateurs parmi vous me rétorqueront qu'il n'y a là rien de bien nouveau et qu'en son temps, Barruel se livrait déjà à de semblables spéculations. 
C’est exact. 


Sauf qu’aujourd’hui, alors que la doxa républicaine se voit soumise à un véritable tir de barrage, une part importante du public trouve là matière à cultiver son ressentiment vis-à-vis d'un système perçu comme oppressif.



***  
Au cours de cette conférence donnée à Nantes en 2012, Marion Sigaut nie la réalité du combat mené par les hommes des Lumières contre ce qu'elle nomme "la barbarie judiciaire de l'Ancien Régime".

Pour étayer sa thèse, elle  rappelle que jamais ils n'ont daigné dénoncer le sort inhumain réservé à Damiens après sa tentative de régicide. Sur ce point, évidemment, on ne peut que lui donner raison. Après l'exécution, on ne trouve ni chez Diderot, ni chez Voltaire, la moindre trace de compassion à l'égard du supplicié. 
Et pour cause...
 Bien des années plus tard, le patriarche de Ferney précisera sa position : "il est vrai que les assassinats prémédités, les parricides, les incendiaires, méritent une mort dont l'appareil soit effroyable. J'aurais condamné sans regrets Ravaillac à être écartelé" (lettre à Philippon, 1770).

Pour sa part, loin d'abonder dans le sens de Beccaria (favorable quant à lui à la suppression de la peine de mort), Diderot avancera qu'"on ne saurait rendre l'appareil des supplices trop effrayant. Un cadavre que l'on déchire fait plus d'impression que l'homme vivant à qui l'on coupe la tête." , même s'il concède dans le même temps qu' "un dur et cruel esclavage est donc une peine préférable à la peine de mort, uniquement parce que la peine en est plus efficace."(Notes au Traité des délits et des peines, 1771).

Marion Sigaut, l'historienne d'Egalité et Réconciliation


Afin de prouver "l'anti-humanisme" de ces philosophes, Marion Sigaut pointe du doigt leur absence de protestation (48è min) face à l'horreur du supplice. Et d'en déduire que leur réflexion sur les délits et les peines n'est elle aussi qu'un mythe fondé de toutes pièces par la doxa républicaine....
Admirable sophisme qui a dû laisser l'assistance stupéfaite !

Tentons donc de comprendre quel a été le véritable enjeu du combat des Lumières contre l'institution judiciaire du XVIIIè siècle.

Rappelons pour commencer que la procédure pénale était alors largement réglementée par une ordonnance datant d'août 1670 et dont vous trouverez le texte ici.  Comme l'explique fort bien D. Jousse dans son Traité de justice criminelle (1771), on peut à cette époque différencier trois types de "crimes", selon l'"objet" auquel ils portent atteinte : les crimes de lèse-majesté (divine ou humaine) et ceux qui s'en prennent aux particuliers : la première catégorie comprend les blasphèmes, les impiétés, l'athéisme (...) ; la seconde comprend les attentats contre la personne du roi et son gouvernement ; la dernière catégorie est celle qui fait offense aux personnes (à leur corps, leur honneur, leurs biens...).
Ce préalable posé, expliquons quel fut  le véritable objectif des Lumières (de Voltaire en particulier), à savoir laïciser la justice et la dépouiller de fondements théologiques qui confondent crime et péché.
Cette revendication imposait en parallèle une réflexion sur la proportionnalité des délits et des peines

 Plus tôt dans le siècle (dans l'Esprit des lois, en 1748), Montesquieu avançait déjà les mêmes propositions, à savoir que le blasphème et l'impiété ne devaient pas relever des hommes, mais uniquement de Dieu. Pour lui comme pour Voltaire, aucun principe religieux n'avait à interférer dans la pratique judiciaire. Le patriarche de Ferney dira avec la malice qui le caractérise : "il est absurde qu'un insecte croie venger l'être suprême. Ni un juge de village, ni un juge de ville, ne sont des Moïse et des Josué" (Commentaire sur le livre Des délits et des peines, 1766). Précisons avec Benoît Garnon (il enseigne à l'université de Bourgogne) que ledit Voltaire ne s'est véritablement intéressé à la question judiciaire (l'affaire Calas, notamment) que lorsqu'il était certain de pouvoir nuire à l'Eglise.
Il ne m'appartient pas de condamner le fonctionnement de la justice pénale du XVIIIè siècle. Pour donner sens au combat mené par les intellectuels des Lumières, je me contenterai donc de rappeler quelques cas de condamnation (j'ai volontairement souligné la nature du crime commis) :

-
Arrêt du 4 décembre 1719 par lequel le nommé Claude Detence de Ville-aux-bois, pour blasphèmes, a été condamné à faire amende honorable in figuris, à avoir la langue percée, et aux galères à perpétuité.
- Autre arrêt de la Cour du 29 juillet 1748... par lequel Nicolas Dufour, pour avoir proféré plusieurs horribles et exécrables blasphèmes contre le Saint nom de Dieu, la Sainte Eucharistie et la Sainte Vierge, a été condamné à faire amende honorable nu en chemise et la corde au col, ayant écriteaux devant et derrière, portant ces mots, blasphémateur du Saint Nom de Dieu..., et ensuite à avoir la langue coupée et à être pendu, et son corps brûlé et réduit en cendres.
- Autre arrêt du 13 mars 1724... par lequel Charles Lherbé, nourricier de bestiaux, pour blasphèmes et impiétés exécrables a été condamné... à avoir la langue coupée et à être brûlé vif.
Vous trouverez ces cas mentionnés dans le Traité de justice criminelle (1771) (à partir de la page 266, ici)
 

(à suivre ?)



 

Les lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé de T*** (3)


Contraint par sa famille d’embrasser une carrière religieuse, le jeune abbé de T… s’est depuis peu installé chez son oncle, le très libertin Evêque de N… Ce dernier possède une maison de campagne où il se rend en grande compagnie pour prendre les eaux. 
C’est là que le jeune abbé fait connaissance avec la Marquise de B…, qu'il a surprise prenant son bain, et dont il est tombé amoureux.
 
 
 
 
 
 
Elle rentra au Château peu de temps après moi, et il se passa encore deux jours sans que je reçusse d’elle rien de particulier ; il est vrai que quand ses yeux se tournaient sur moi, ils étaient toujours chargés d’amour et de volupté : mais il me fallait plus de réalité, l’aventure du bain n’avait fait qu’irriter mes désirs sur bien des choses pour lesquelles je me sentais de furieuses dispositions, enfin j’enrageais de bon cœur de ne plus entendre parler de rien, lorsque Monseigneur reçut une invitation de se trouver à la réception d’une Abbesse nouvelle dans une Abbaye où il avait beaucoup de liaisons, il n’osa refuser, et l’indisposition de commande de la Marquise, ayant encore servi à éluder l’offre qu’il lui fit de la mener, certain coup d’œil qu’elle appuya sur moi acheva de m’éclairer ; je sentis le coup de maître, et je résolus bien, pour cette fois, de m’y prendre de façon à me garantir de tout survenant incommode. Le lendemain sa Grandeur partit après s’être lesté d’un déjeuner, qui n’était sûrement pas copié d’après les Apôtres ; on le mit dans sa Berline, en lui recommandant de bien se garantir des vents coulis, de ne pas trop manger le soir, de tremper son vin, de fuir les Novices, et les jeunes Professes, enfin d’éviter mille inconvénients fâcheux qui nous privent tous les jours des Prélats les plus distingués, et en rentrant on prit un moment favorable pour m’indiquer un rendez-vous à la fin du jour dans l’appartement même de sa Grandeur, où on irait faire deux heures de retraite, à l’aide de cette éternelle indisposition, bouclier terrible, que tout le monde de la maison respectait, sans que personne osât le pénétrer.
Je me rendis le soir au lieu de l’assignation, et je fus introduit par la petite soubrette en question, qui pour le dire en passant avait un petit minois fort friand. Je trouvai la Marquise enfoncée dans une duchesse, parée du déshabillé le plus galant, son attitude était touchante et voluptueuse ; une de ses jambes portait entièrement sur la duchesse, et l’autre portait à faux sur le parquet ; son jupon presqu’entièrement relevé par cet écart, me laissait voir jusqu’aux genoux deux jambes parfaites pour la tournure et pour la proportion ; sa gorge, cette gorge adorable que j’idolâtrais s’offrait presque toute à ma vue, une respiration précipitée la faisait soulever, et m’en découvrait entièrement la beauté ; ses yeux divins étaient remplis d’un feu, d’une volupté, qui me mit moi-même dans un état indéfinissable : je m’approchai avec transport, et me jetant sur une de ses mains que je couvris de baisers enflammés, à peine pus-je trouver des termes pour lui exprimer ce qu’elle m’inspirait dans ce délicieux instant. La Marquise n’était pas moins émue que moi, c’est donc vous, me dit-elle, d’un ton de voix qui alla jusques à mon cœur, que je vous sais bon gré de votre exactitude ! je commençais à craindre quelque refroidissement de votre part. Ah ! pouviez-vous le croire, lui répondis-je en la serrant tendrement dans mes bras, et lorsque toutes mes pensées, toutes mes actions se rapportent uniquement à vous, pouviez-vous me faire une si cruelle injustice : que ne pouvez-vous lire dans mon cœur ! que de transports ! que d’amour n’y découvririez-vous pas ! ah, mon cher Abbé, reprit-elle, puis-je compter sur vos serments, et ne me repentirai-je point un jour de la constance que j’ai en vous ? Elle m’accablait de caresses en disant ces paroles ; elle serrait ma tête contre son sein, j’y collais ma bouche, je passais avec transport de l’un à l’autre de deux globes d’ivoire d’une blancheur, d’une fermeté, d’un embonpoint admirable ; je m’enivrais, j’étais anéanti, perdu d’amour et de désirs ; cependant j’étais bien éloigné d’être satisfait, l’occasion était trop belle pour en demeurer-là. Qu’aurait pensé ma belle maîtresse elle-même de se voir négliger, elle qui me sacrifiait tout, qui quittait un Prélat, un homme considérable et décidé, pour qui ? pour un chétif Etudiant.
Je sentais parfaitement combien je lui devais de reconnaissance pour un si grand sacrifice, et j’étais bien disposé à ne pas demeurer ingrat ; dans l’agitation de nos caresses, et de nos divers mouvements, mes mains n’étaient pas demeurées oisives, j’en avais d’abord mis une comme indifféremment sur ses genoux, la position de ce jupon dont j’ai parlé me favorisa, je la glissai jusques sur des cuisses d’une blancheur, d’une forme… Enfin je parvins au théâtre de la volupté, à la source de toutes les délices : qu’on n’exige pas que j’en donne ici une image, je ne suis point encore aujourd’hui à l’abri de certaines descriptions, d’ailleurs tous les transports indicibles que je ressentais me conduisirent bien plutôt à la réalité des plaisirs qu’à un frivole examen ; ces attouchements voluptueux m’avaient mis dans un état auquel je ne pouvais résister, la Marquise était dans une situation à peu près semblable, pouvais-je m’arrêter en une occasion si favorable, n’aurais-je pas mérité d’être désavoué du corps vénérable, auquel j’étais agrégé ; je me précipitai donc sur elle avec une ardeur inexprimable, elle était renversée sur sa duchesse, j’avais relevé ses jupes, sa gorge était découverte, je baisais, je suçais tout avec fureur ; enfin je lui donnai avec impétuosité les dernières marques d’un amour parvenu à l’excès. Ah ! s’écria-t-elle, lorsqu’elle sentir que nos cœurs et nos âmes se confondaient et que j’avais poussé mon entreprise à bout ; ah ! mon ami… tu me perds… finis, je t’en conjure… non… Je t’adore… ah ! mon cher Abbé… ah ! je me meurs… Dieux que de plaisirs !… Ces mots entrecoupés étaient accompagnés de quelques petits mouvements qu’elle faisait en feignant de vouloir se dérober de mes bras, et qui mirent le dernier comble à ma volupté ; elle me fixait tendrement : ses regards, interprètes fidèles de l’état de son âme, étaient mêlés d’amour, de désirs et de plaisirs ; une petite écume semblable à la neige, bordait ses lèvres charmantes, sa gorge se haussait et se baissait avec précipitation, enfin nous terminâmes ce moment délicieux par cet éclair de volupté qui saisit, qui anéantit tous les sens, qui porte des secousses, et des tressaillements jusques dans les extrémités de notre corps, qui dans une image de la divinité, ou de ce qu’on conçoit de parfait en plaisir, mais qui finit et disparaît, qui enfin est l’ouvrage d’un moment, et dont le passage aussi prompt que la pensée ne nous laisse qu’une preuve triste, cruelle et convaincante de notre imperfection, et de la malheureuse faiblesse de notre être.
Revenus à nous, et trop passionnés pour faire dans de pareils moments de si affligeantes réflexions, que de choses charmantes ne nous dîmes-nous pas ! toute contrainte était désormais bannie entre nous, et je ne sais rien de si aimable, de si séducteur, que la conversation qui suit les premières caresses de deux Amants jeunes et emportés ; cette belle me laissa voir toute sa tendresse pour moi, et elle en avait un fond inépuisable ; j’y répondais avec toute l’apparence de passion qui suffisait pour la satisfaire, car je vois bien aujourd’hui par l’épreuve que j’ai faite de ce qu’excite en nous un véritable amour, que ce que je sentais alors pour la Marquise, était uniquement une nécessité d’aimer (je ne sais si je m’explique) enfin j’y étais trompé : à mon âge cela n’était pas étonnant, il ne doit pas même paraître extraordinaire qu’elle le fût elle-même ; je la trompais si bien !
Mes désirs et ma jeunesse à part, je devais trop d’égards à mon état pour m’arrêter en si beau chemin, et pour ne pas soutenir une réputation acquise à tout le Corps, et que je commençais à partager : mes preuves furent si réitérées et si soutenues, que j’aurais affronté l’examen le plus sévère : les caresses les plus passionnées, les propos les plus tendres, se succédèrent avec une rapidité qui nous firent passer les heures comme des moments, la nuit était déjà assez avancée quand je quittai ma voluptueuse Marquise, et ce qui m’occupait le plus en ce moment, était le désir de la revoir : personne ne s’aperçut, ou ne feignit de s’apercevoir de notre absence, et nous nous armâmes devant la compagnie d’un sérieux et d’une gravité qui pouvaient seuls cacher notre intelligence mutuelle.

(à suivre)

mercredi 14 mars 2018

Les lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé de T*** (2)

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Contraint par sa famille d’embrasser une carrière religieuse, le jeune abbé de T… s’est depuis peu installé chez son oncle, le très libertin Evêque de N… Ce dernier possède une maison de campagne où il se rend en grande compagnie pour prendre les eaux. 
C’est là que le jeune abbé fait connaissance avec la Marquise de B…
(lire ce qui précède ici)





Qu’on se figure un jeune homme de dix-neuf ans, ardent, dévoré de désirs, tenant dans ses bras une femme qu’il idolâtrait, à demie nue, dans un endroit solitaire et se croyant payé de retour : le Philosophe le plus froid n’aurait pu résister a un pareil spectacle, à plus forte raison quelqu’un qui se piquait de ne point l’être, et de plus un Abbé, un Serviteur de l’Église, un Docteur de Sorbonne, un prétendant Evêque, en vérité c’était trop de moitié ; je serrais ma chère Marquise dans mes bras, rassurez-vous, lui disais-je, en collant des baisers brûlants sur sa bouche, rassurez-vous, tous les serpents, tous les insectes, toutes les bêtes de l’Apocalypse ne pourraient vous nuire dans les bras d’un Amant qui vous adore, (car le sacré était toujours mêlé avec le profane, et mes expressions amoureuses se ressentaient encore de la contagion du métier) ouvrez ces beaux yeux, continuai-je, et daignez me confirmer le bonheur indicible que le hasard me procure ; Ah ! mon cher Abbé, dit-elle enfin, avec un soupir que je me hâtai de recueillir sur sa bouche, quoi vous m’aimiez, et vous me le cachiez ? ah ! cruel, laissez-moi, je ne veux plus vous voir. Vous jugez bien comme je lui obéissais ; la vertu du petit collet agissait trop furieusement sur moi ; je ne me rappelle pas l’avoir jamais ressentie avec plus de force ; elle m’ôtait jusques à l’usage de la parole ; il ne m’était plus possible de faire autre chose que de la baiser et de la serrer avec fureur, je promenais mes mains ardentes sur une gorge d’une blancheur, d’un embonpoint et d’une élasticité parfaite, j’y imprimais des baisers dévorants, mon âme prête à s’envoler semblait vouloir se joindre à la sienne. Mes mains… mains fortunées ! que ne touchâtes vous point ! rien ne vous fut refusé. Dieux, quelle ivresse ! quelle volupté ! j’étais maître de tout ; ma chère maîtresse pâmée et anéantie par le plaisir ne me refusait rien ; je n’entendais plus que quelques soupirs et quelques mots entrecoupés, laisse-moi… disait-elle d’une voix étouffée, je n’en puis plus… je brûle… mon cher enfant… ah ! n’abuse pas du tendre amour que j’ai pour toi : trop occupé pour lui répondre, je connaissais le prix du temps, tout m’invitait à achever mon bonheur, en me répondant du succès : je vis, je touchai des charmes dignes des Dieux mêmes, car rien ne s’opposait à mes regards et à mes tendres caresses : un ventre d’une forme ! d’un rond ! d’une blancheur ! des cuisses d’une proportion !… des reins ! des hanches taillées par les Grâces même, des fesses !… ah ! je m’égare, imitons tous ce fameux Peintre de la Grèce, qui aima mieux tirer le rideau, que de peindre des choses impossibles à exprimer : à peine suis-je maitre du feu que m’inspire la faible image que je retrace ; et dans l’instant où j’écris, je sens que je suis plus Abbé que jamais.

Je l’étais pourtant furieusement alors : tant de charmes adorables livrés à mon amoureuse fureur, m’inspiraient des désirs qui m’auraient rendu digne d’être Primat des Gaules, si cette dignité seule eût été accordée au mérite brillant ; je ne fus plus maître du feu qui me consumait et je cédai à résister au feu de ma vocation. Il n’y avait dans ce cabinet nul endroit commode pour la communiquer à la Marquise ; désespéré de perdre un si bel instant de ferveur, déjà je me disposais à faire du balustre un usage peut-être inconnu aux Evêques et aux Prélats ; on se prêtait à mes raisons, j’allais en faire goûter l’énergie, et, malgré l’incommodité du poste, j’avais mis en avant l’ARGUMENT DEFINITIF ; elle n’était pas sans défiance du succès, mais j’allais détruire son incrédulité. Déjà nous étions unis au point de ne faire plus qu’un, déjà m’insinuant adroitement dans son… cœur je l’avais à moitié… persuadée, lorsque la maudite femme de chambre que nous n’attendions sûrement pas, entra brusquement et nous surprit, la Marquise dans une situation un peu équivoque, et moi dans un état brillant, resplendissant de gloire, tel en un mot que de tous mes honnêtes lecteurs et critiques, j’aurai les trois quarts plus d’envieux que d’imitateurs.


La soubrette qui avait de l’éducation, et qui n’était pas des moins fines de ce monde, poussa un petit soupir d’envie, se mordit les lèvres, détourna la tête, et s’empressa d’habiller sa maîtresse, comme si elle n’eût rien vu ; pour moi je me rajustai du mieux qu’il me fut possible, et je pris congé de la Marquise, qui me remercia sans embarras, et avec une effronterie supérieure, du service que je lui avais rendu, ajoutant avec un coup d’œil expressif, qu’elle épargnerait à ma modestie d’en faire le récit devant le monde, mais que sa reconnaissance pour être particulière n’en était pas moins vive et moins réelle. J’entendis parfaitement le sens de ses paroles ; cette dernière occasion m’avait valu deux thèses de Sorbonne, et m’avait beaucoup plus éclairé.

(à suivre ici)


dimanche 11 mars 2018

Les lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé de T*** (1)

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Contraint par sa famille d’embrasser une carrière religieuse, le jeune abbé de T… s’est depuis peu installé chez son oncle, le très libertin Evêque de N… Ce dernier possède une maison de campagne où il se rend en grande compagnie pour prendre les eaux. 
C’est là que le jeune abbé fait connaissance avec la Marquise de B…








J’attendais avec impatience le jour fixé pour le commencement du régime prescrit à ma belle Déesse, il ne tarda pas à arriver, et comme je n’avais en garde de discontinuer mes promenades du matin, que je pressentais devoir m’être si favorables, j’eus la satisfaction de lui voir prendre le chemin du cabinet des bains le matin à la fraîcheur : je m’étais embusqué derrière une charmille, d’où il me fut aisé de l’examiner à mon aise, et sans crainte d’être découvert ; Dieux, que de charmes ! non, mon cher Marquis, je ne connais point d’expression qui puisse rendre la sensation que cette vue excita en moi ; elle marchait d’un pas négligé et languissant, un déshabillé complet de la plus belle Perse, me laissait découvrir toute la beauté de sa taille, un pied d’une délicatesse achevée, et le bas d’une jambe tournée à ravir : un mantelet de mousseline attaché négligemment, me dérobant une partie d’une gorge admirable, et m’en offrant suffisamment, pour m’enflammer de désirs ; elle passa assez près de moi, pour que je pusse remarquer que ses yeux, que j’idôlatrais étaient humides, indice certain d’une mélancolie secrète dont je brûlais de découvrir le motif ; cependant ma timidité me maîtrisant au même point, je me contentai de la suivre et de la dévorer des yeux, lorsque je lui vis prendre la route qui conduisait aux bains : je fis mille fois le tour du cabinet, sans jamais avoir la hardiesse de m’y introduire, ni même de me laisser apercevoir : enfin elle en sortit après le temps prescrit, et reprit le chemin du Château ; je la vis passer, elle avait une physionomie encore beaucoup plus triste que le matin. Je rentrai peu de temps après, je me présentai à sa porte qui me fut refusée ; et lorsque l’heure où toute la Compagnie se rassemblait fut arrivée, jamais elle ne daigna jeter les yeux sur moi ; et si elle m’adressa la parole, ce ne fut que pour me lancer quelques épigrammes détournées dont il ne m’était pas absolument impossible de comprendre le sens.

Quels reproches ne me fis-je pas alors de mon impertinente timidité, que de fermes propos de mieux me comporter à l’avenir : mais il était écrit que je devais commencer par être un sot, et il était réservé aux femmes même de me guérir d’une maladie aussi absurde : elles ont opéré cette cure avec un succès auquel je suis obligé de rendre un témoignage authentique ; et la Marquise même travailla à me guérir de façon, que si dans le commencement de mes autres affaires j’ai eu des rechutes de respect, elles ont été si légères et sitôt réparées, qu’elles n’ont point porté coup à mon état, ni à ma réputation dans le monde.

Je laissai prendre encore quelques bains à la Marquise avant d’exécuter mes courageuses résolutions : j’apercevais aisément que son froid augmentait tous les jours, je craignis enfin de me perdre entièrement, et je tirai plus de force de cette idée, que de tous les projets que j’avais faits jusques alors : d’ailleurs toujours occupé du désir de remplacer sa Grandeur, perspective chatouilleuse et tentative pour un Prosélyte qui avait une réputation à se faire, et qui était encore alors bien éloigné de celle qu’il s’est faite depuis : enfin je m’embusquai un jour à mon ordinaire, cependant avec moins de précaution, je vis arriver la Marquise à son heure accoutumée, je ne sais si elle m’aperçut, cela ne me parut pas impossible, mais il n’y eut de sa part aucune marque extérieure, qui prouvât qu’elle m’eut remarqué ; je m’écartai pour lui laisser la liberté de continuer, elle était accompagnée d’une femme qui portait les linges nécessaires en pareille occasion, ce tiers me déconcertait, je ne sais pourquoi je sentais qu’il était de trop : je fis mille fois le tour du Salon sans que mon esprit me suggérât aucun moyen spécieux pour m’introduire ; je ne savais enfin à quel parti m’arrêter, lorsque je vis sa femme de chambre sortir et reprendre la route du Château : nous en étions à une distance assez considérable. Qu’on juge de la satisfaction que je ressentis de ce que j’attribuais à un effet du hasard : je pris mon parti tout à coup, et je n’attendais plus que l’instant où la femme de chambre aurait tourné une allée qui la dérobât à mes yeux, lorsque j’entendis des cris perçants sortir du cabinet, et que je reconnus distinctement que c’était la voix de la Marquise : j’accourus avec précipitation, et ayant ouvert la porte, le premier objet qui frappa mes regards fut la Reine de mon cœur, qui presque nue, vint se jeter dans mes bras avec toutes les marques de la frayeur la plus terrible.



Or, il est bon de dire pour l’intelligence de cette histoire, que le Salon en question était situé au bord d’un grand canal qui coupait le Parc, une balustrade régnait au dedans de ce lieu charmant, des sièges disposés avec art offraient un bain facile dans l’eau même du canal : et pour revenir à moi dans l’instant, car je ne doute pas que tout Lecteur qui aura le cœur bon, ne souffre beaucoup de l’état où j’étais alors, tout ce que je pus tirer de la Marquise dans ces premiers moments de frayeur, fut qu’elle avait une aversion et une crainte mortelle des anguilles, à cause de leur ressemblance avec les serpents, qu’en ayant aperçu une dans le canal, elle avait frémi d’horreur sans avoir pu retenir les cris que j’avais entendus. Je ne connaissais aucun antidote qui guérit de la morsure de ces sortes de bêtes, encore moins de la peur : mais le premier pas fait, avait en quelque façon dissipé les nuages qui obscurcissaient ma raison ; je me sentais rendu à moi-même, honteux du temps que j’avais perdu, et très disposé à le réparer ; j’entrevoyais des spécifiques capables de faire tout disparaître, au moins pour le moment, avec quelle ardeur ne les employai-je pas ! et en quelle occasion pouvais-je mieux mettre en usage les heureux talents dont la nature m’a doué. 

(à suivre ici)

dimanche 4 mars 2018

Le Malleus Maleficarum (2)

 







A parcourir certains titres de chapitres du Malleus Maleficarum, on devine la nature des frustrations dont souffraient ses auteurs, et plus encore la volonté d’une Eglise en crise d’étendre son influence sur des terres qui lui résistaient.



En effet, l’historien Patrick Marchand nous explique que l’Eglise est en ce temps-là « décidée à en finir avec les croyances païennes. Pour cela, elle relie celles-ci à des pratiques supposées démoniaques et les englobe dans l'appellation de sorcellerie. Dorénavant, le diable est l'incarnation de la bête malfaisante par excellence. Cette reprise en main va ostraciser celui qui vient d'ailleurs, qui est différent. Les personnes affligées d'un handicap physique (boiteux, bègue...), par exemple, sont soupçonnées de sorcellerie, tout comme les femmes seules, vivant au ban de la société. »

« 80 % des procès en sorcellerie ont mis en cause des femmes. Cette cible privilégiée des juges, qui - rappelons-le - sont tous des hommes, prend son origine dans le mythe. Depuis qu'Ève a convaincu Adam de croquer dans la pomme, la femme a été diabolisée. »

 « Un seul témoignage suffisait à envoyer quelqu'un au tribunal. Les médecins étaient alors convoqués pour rechercher les preuves, par exemple les marques de Satan sur le corps de l'accusée. L'idée était que la piqûre pour une sorcière était indolore et ne provoquait aucun saignement. On suppose aujourd'hui que les médecins piquaient sur une cicatrice, endroit justement insensible. Il y avait également l'épreuve de la pesée : si la sorcière affichait un poids plus léger que son apparence le laissait supposer, cela signifiait qu'elle pouvait voler. Et aussi l'épreuve de l'eau : on la jetait pieds et poings liés dans une rivière. Si elle coulait, c'est qu'elle était innocente. Innocente mais morte ! Mais cela ne suffisait pas pour envoyer quelqu'un au bûcher. Il fallait obtenir ses aveux, au besoin sous la torture. Et dans les cas de possession, on se livrait à des séances publiques d'exorcisme, qui attiraient la foule. »




 En somme, les prétendues « sorcières » constituaient les parfaits boucs émissaires de cette nouvelle mission évangélisatrice. Et tous les motifs, même les plus absurdes, étaient bons pour jeter ces femmes (80% des victimes) au bûcher.



Reprenons en main le Malleus et jugez-en par vous-même :



I, question 7 : les sorcières peuvent-elles retourner les esprits des hommes pour l’amour et la haine ?

I, question 8 : les sorcières peuvent-elles empêcher l’acte de la puissance génitale ?

I, question 9 : les sorcières peuvent-elles illusionner jusqu’à faire croire que le membre viril est enlevé ou séparé du corps ?

II, chap. 6 : comment les sorcières savent frapper d’incapacité la puissance génitale.

II, chap 7 : comment les sorcières savent enlever aux hommes le membre viril.

Entrons maintenant dans le détail.

Abordant la question des amours extra conjugales, l’inquisiteur pose la question suivante : « comment discerner que pareil amour désordonné procède non pas du diable mais seulement de la sorcière ? La réponse est qu’il y a plusieurs moyens : d’abord est-ce que l’homme tenté a une femme belle et honnête ? Deuxièmement est-ce que le jugement de la raison est si captif que ni les coups, ni les paroles, ni les gestes ni la honte ne puissent conduire au désistement ? Troisièmement surtout, est-ce qu’il est incapable de se contenir, au point d’être parfois contraint de retrouver l’autre, en dépit de la distance, de la difficulté de la route, soit de jour soit de nuit ? Car comme dit Chrysostome à propos de Matthieu parlant de l’ânesse sur laquelle monta le Christ : quand le démon possède la volonté d’un homme dans le péché, il le traîne quasiment à sa guise là où il lui plaît. »



Un peu plus loin, on découvre avec stupeur que « les sorcières savent frapper d’incapacité la puissance génitale » Voyons de quelle manière.

« De l’intérieur elles le causent de deux manières : premièrement là où directement elles empêchent l’érection du membre nécessaire à l’union féconde (…) deuxièmement quand elles empêchent le flux des essences vitales vers les membres où réside une force motrice, obturant quasiment les conduits séminaux afin que la semence ne descende pas vers les organes générateurs et ne soit pas éjaculée ou soit éjaculée à perte. De l’extérieur elles peuvent procurer l’empêchement tantôt par le moyen d’images ou par la consommation d’herbes, tantôt par d’autres choses extérieures comme des testicules de coq. »

(à suivre)