samedi 12 janvier 2019

Les contorsions de Marion Sigaut devant les Gilets jaunes

On se délecte depuis peu de voir nos deux extrêmes (à droite et à gauche) se contorsionner afin d'étendre leur emprise sur le mouvement des Gilets jaunes.
Ainsi, à l'instar de tant d'autres, Marion Sigaut n'a pas hésité un seul instant au moment d'enfiler la fameuse tenue jaune et de poser aux abords d'un rond-point en compagnie d'un Gaulois furibond.
Marion Sigaut, historienne du net
sans vergogne...

Dans la foulée, elle a enregistré une courte vidéo dans laquelle elle évoque, avec force trémolos dans la voix, le plaisir qu'elle éprouve au spectacle de ce "peuple" qui se soulève enfin ! Jugez-en plutôt.






Son émotion est réelle, cela ne fait point de doute, mais elle semble également sélective. Si le soulèvement populaire de 2018 lui tire les larmes, celui de 1789 ne lui inspire que mépris et horreur...
Selon Marion Sigaut, 1789 n'a jamais été qu'un coup d'état fomenté par les puissances d'argent (cette "bourgeoisie" à laquelle, dans l'esprit de cette dame, n'appartiennent ni le haut clergé ni l'aristocratie...) contre le pouvoir royal.
Recyclant les thèses de Barruel et de De Maistre, elle prétend par ailleurs que le peuple (qu'elle ne définit jamais) aimait son roi, père nourricier du royaume, et qu'il ne réclamait qu'un peu de pain en même temps que "le sauvetage de l'Ancien Régime" (propos extrait d'une précédente intervention).

En somme, conclut-elle, le mouvement insurrectionnel des Gilets jaunes n'aurait rien à voir avec celui qui, à la fin du XVIIIè siècle, a balayé l'Ancien Régime en l'espace de quelques mois.

Et pourtant...

***



Pourtant, on ne saurait trop conseiller à l'historienne de renoncer durant quelques instants à sa grille de lecture pour se pencher sur les textes d'époque, les seuls susceptibles de nous éclairer sur ce que réclamait vraiment ce fameux peuple.
Ces textes, je parle des Cahiers des bailliages rédigés par le Tiers pour les Etats Généraux, présentent en réalité bon nombre de points communs avec les revendications actuelles.

Voyez plutôt.

Concernant le sentiment d'injustice fiscale :


Extrait du Cahier des plaintes, doléances et remontrances du tiers-état des bailliages de Montargis



"Enfin, que l'impôt sur la propriété sera fixé en raison de ce qui sera nécessaire pour subvenir aux besoins de l'État, et qu'à cet impôt seront assujettis les biens de toutes personnes, sans distinction d'état, naissance et qualité, même ceux des domaines du Roi et des princes"


Extrait du Cahier de doléances de Valencay   
 
"Les habitants se plaignent d’être surchargés de taille, capitation et autres impôts. Les droits sont très nuisibles au commerce du vin, tant en gros qu’en détail … Le sel, denrée si nécessaire à la vie non seulement des hommes mais aussi des bestiaux, est porté à un prix excessif."  


Concernant la haine des "élites" :      
 
"Pour remplacer tous ces impôts supprimés, le gouvernement établirait un impôt unique, en nature ou en argent, en y faisant contribuer les ecclésiastiques et les nobles qui doivent être assujettis comme le Tiers-Etat" (Valençay)

 "Les Nobles seuls jouissent de toutes les prérogatives : richesses, honneurs, pensions, retraites, gouvernements, écoles gratuites. Ainsi la Noblesse jouit de tout, possède tout ; cependant, si la Noblesse commande les armées, c’est le Tiers Etat qui les compose ; si la Noblesse verse une goutte de sang, le Tiers Etat en répand des ruisseaux. La Noblesse vide le trésor royal, le Tiers Etat le remplit ; enfin le Tiers Etat paie tout et ne jouit de rien. Il serait souhaitable que les droits des seigneurs fussent abolis." (Gastines)

" Mandres est un village situé presque au milieu d’une plaine très fertile en grains et orné de plusieurs coteaux extrêmement fertiles en vin… mais depuis que Monsieur en a fait sa grande réserve de chasse, cette plaine ne peut porter aucun grain d’aucune espèce…" (Mandres avait pour seigneur le Comte de Provence, frère du roi...)

Concernant le sentiment d'être oublié par ces mêmes "élites" :


"Que, pour l'avantage et le bien des peuples des campagnes, on avisera aux moyens de procurer partout des établissements de chirurgiens, sages-femmes et artistes vétérinaires instruits et occupés exclusivement de ces professions."
 

"Que l'on donnera des soins et prescrira des règles particulières pour les chemins vicinaux dans les campagnes, en donnant aux municipalités les moyens de pourvoir à leur réparation et entretien"
(Montargis)
extrait de l'hebdomadaire Marianne (janvier 2019)





Quoi qu'en dise Marion Sigaut, ces doléances font étrangement écho aux colères du moment : celles des personnes âgées concernant l'augmentation de la CSG, celles des campagnards qui voient disparaître leurs services publics, celles des automobilistes qui se ruinent à la pompe, celles des citoyens français dessaisis de leur souveraineté au profit de Bruxelles...
On pourrait aller plus loin : la posture jupiterienne d'un Macron hors-sol et déconnecté du vrai monde rappelle celle de Louis XV préférant en son temps les terrains de chasse de Versailles et les réjouissances du Parc-aux-Cerfs aux entrées royales de Paris, aux cérémonies des écrouelles et même aux messes de Notre-Dame.
Mais soyons juste avec Marion Sigaut : elle n'est pas la seule, loin de là, à tordre les réalités (présentes ou passées) afin qu'elles entrent dans son cadre idéologique.
J'en veux pour preuve ces deux témoignages, glanés au hasard dans l'hebdomadaire Marianne du 11 janvier.
D'abord celui de la chroniqueuse Natacha Polony : "les révolutionnaires d'antan s'opposaient à une monarchie absolue. Les gilets jaunes se révoltent contre une démocratie". Puis celui de Denis Olivennes, ancien PDG de la FNAC et d'Europe 1 : "la comparaison avec 1789 est d'ailleurs grotesque. 1789, c'était la rébellion des Lumières et de la liberté. Le peuple réclamait la démocratie contre la tyrannie, l'état de droit contre l'arbitraire, la séparation des pouvoirs contre le pouvoir d'un seul. Nous avons tout cela aujourd'hui".

NB du 18/1 :  les tentatives de récup (suite)
l'humoriste Dieudonné

Alain Soral, mentor de Marion Sigaut
Addenda du 18/02 : après l'épisode de l'"agression" de Finkielkraut, le we dernier, on ne peut s'empêcher de penser que ces tristes sires jouent à merveille un rôle qu'affectionne ce fameux "système" qu'ils exècrent : celui d'idiots utiles...
 

mardi 8 janvier 2019

La fabrique du Paris révolutionnaire, David Garrioch

L'historien Fadi El Hage propose ci-dessous une intéressante recension de l'excellent ouvrage de David Garrioch (la fabrique du Paris révolutionnaire), réédité en poche par les éditions La découverte.



Le livre en lui-même est un excellent tableau de Paris au XVIIIsiècle, en trois parties équilibrées. La première expose la situation sociale parisienne dans sa diversité, en insistant particulièrement sur les relations d’équilibre existant entre les différentes entités (nobles, bourgeois, pauvres…). Les quartiers étaient marqués par une profonde unité, si bien que « chaque quartier était comme un village » (p. 33), avec des rythmes de vie particuliers, dans une ville où migrait une population venant des différentes provinces du royaume (un tiers d’entre-elle seulement était native de Paris). Les relations de voisinage étaient un des éléments majeurs de l’existence dans la ville, y compris dans ses soubresauts.
Les distinctions sociales étaient clairement établies, ne serait-ce que par l’habitat. David Garrioch relève les rapports ambigus entre la noblesse et Paris. N’en formant que 3 % de la population, les nobles s’y établissaient pour sa proximité avec la Cour. Les plus fortunés avaient des hôtels, tandis que d’autres louaient un appartement, sans compter ceux qui s’établissaient dans la campagne proche, plus calme et où l’air était réputé meilleur. Paris semblait peu agréable, avec ses rues étroites, ses bruits, ses odeurs pestilentielles, ainsi vers le charnier des Innocents, qui obligeait les riverains à fermer leurs fenêtres pendant les chaleurs estivales.
La présence de la noblesse était pourtant essentielle à Paris. Elle établissait un lien dans la ville entre les élites sociales, les élites urbaines, l’Église et les plus pauvres qui bénéficiaient de la charité et autres bienfaits de ces personnages plus puissants.
La distinction sociale se marquait par les vêtements, Garrioch citant Daniel Roche et sa « hiérarchie des apparences » (p. 113). Or, au cours du XVIIIsiècle, celle-ci commençait à péricliter, et des non-nobles prenaient des habits chatoyants… Cette pratique n’était pas sans risque, ainsi lorsque la police arrêtait des roturiers portant une épée, ce qui constituait une usurpation d’honneur. Ces dérèglements vestimentaires ne remettaient pas en cause la hiérarchie sociale, mais à la lecture de l’ouvrage, on en tire le sentiment que cette subversion symbolique était déjà un coup porté à l’ordre établi, fondé sur « la naissance et la lignée » (p. 116).
La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée au gouvernement urbain confronté aux mécontentements populaires, insiste sur la longue tradition des contestations des Parisiens, partant fréquemment d’une broutille pour aboutir à une émeute. L’exemple de l’attaque contre une boulangerie en introduction du chapitre 5 ne date pas de 1789 mais bel et bien de 1725. Les problèmes d’approvisionnement et de prix avaient profondément marqué le XVIIIsiècle, si bien que les réactions violentes contre les boulangeries sous la Révolution n’ont été que la continuité de celles qui se produisaient au cours des décennies précédentes. La crainte des difficultés d’approvisionnement pesait car l’accroissement de la population parisienne était inexorable.
L’ordre public était un autre enjeu majeur, et le XVIIIsiècle a été un moment de rationalisation, afin de respecter le contrat social tacite existant entre l’État (représenté par le souverain) et le peuple, qu’il est censé gouverner et nourrir justement en échange de l’obéissance, du respect et du payement des impôts. Pourtant, plusieurs difficultés sont survenues pour des questions religieuses ayant mué en enjeu politique. La querelle autour du jansénisme est devenue progressivement une lutte avec le Parlement de Paris, désireux de récupérer un pouvoir politique annihilé au cours du règne de Louis XIV, et soutenu par de nombreux Parisiens, dont la religiosité a muté. Ces contentieux ont porté préjudice à l’autorité monarchique et au prestige royal, d’autant plus que Louis XV n’avait pas incarné un modèle de piété. Son attitude avait marqué l’opinion.
 Le terme d’« opinion » incarne le mieux l’évolution mentale des Parisiens. On le retrouve de façon récurrente dans la troisième partie de l’ouvrage, au cours de laquelle nous observons les conséquences des Lumières sur Paris. De nombreux Parisiens se sont mis à réfléchir sur les événements que les différents canaux d’informations (officiels ou non) apportaient. Ils n’y étaient pas indifférents, mais l’évolution marquante est que la consignation de nouvelles n’était véritablement plus le fait d’élites éclairées. Le chapitre VII débute par la recension d’événements entre 1757 et 1774 par un tailleur parisien. L’émergence d’une « opinion » se manifestait par la naissance d’une réflexion écrite ou orale, en vers ou en prose, sur les événements appris. Les commentaires étaient exprimés au risque d’être arrêté, comme lors de l’« affaire des quatorze », récemment développée par Robert Darnton. La dénonciation du despotisme a été cependant plus tardive, après le « coup d’État » contre les Parlements en 1771.
Au même moment, Paris se transformait. La décennie 1780 a été celle de grands changements urbains, comme la fermeture du charnier des Innocents, mais aussi celle de projets impliquant de nombreuses destructions d’emblèmes du Paris médiéval. Louis XVI n’avait-il pas projeté dès 1783 de démolir la Bastille ? David Garrioch mentionne de nombreux projets qui inquiéteraient de nos jours les plus ardents défenseurs du patrimoine comme le déplacement de l’Hôtel-Dieu et de Notre-Dame, la destruction de l’Hôtel de Ville, qualifié par Voltaire de « bâtiment grossier » (p. 217) et la démolition de Saint-Germain-l’Auxerrois ! L’esprit de rationalisation des Lumières était appelé à harmoniser le centre congestionné de la ville, ce qui n’a été fait que trois quarts de siècle plus tard.
La noblesse s’établissait dans des quartiers nouvellement créés en périphérie, comme le Roule. Ce processus était synonyme d’un éloignement des élites, creusant dans l’urbanisme un fossé avec le reste du peuple. Le lien symbolique du mélange dans la ville, en dépit de quartiers et demeures strictement délimités, était mis à mal. Cette rupture n’est pas étrangère aux réactions parisiennes de 1789-1790 contre la noblesse.

samedi 15 décembre 2018

Le rôle des mères dans l'éducation des jeunes filles, par Dena Goodman (2)

Professeur d'histoire à l'université de Michigan, Dena Goodmann propose cette intéressante réflexion consacrée au rôle des mères dans l'enseignement des jeunes filles au XVIIIè siècle
 
Dena Goodmann


Au couvent, les jeunes filles apprennent à se comporter dans un univers féminin dans lequel elles vont passer le restant de leur vie – une forme d’éducation particulièrement importante pour celles qui nourrissent l’espoir de gravir l’échelle sociale. Des amies douteuses peuvent détruire le dur labeur d’une mère assidue, mais de bonnes amitiés peuvent durer toute une vie et devenir une source importante de soutien, à la fois moral et social, dans le futur. L’amitié de Manon Phlipon avec Sophie Canet, qui s’est poursuivie par l’échange de centaines de lettres entre 1767 et 1780, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Dans certains cas, aussi, la réalité quotidienne du mariage repose sur des liens épistolaires. On pense, par exemple, à Mme de Tourvel dans Les liaisons dangereuses, et à toutes ces autres femmes dont les maris sont envoyés à l’étranger en tant qu’officiers militaires ou civils. On pense à toutes ces familles séparées et parsemées aux quatre coins du monde au service de la monarchie. Dans un tel monde, l’écriture de lettres est donc essentielle à la formation d’une femme.
Manon Phlipon, alias Mme Roland

Paule Constant a remarqué qu’au XVIIIe siècle, une jeune femme habite « un univers entièrement épistolaire », dans lequel « la plupart des ouvrages d’éducation qu’elle lit […] sont composés par lettres ». Cependant, comme le souligne Mme de Miremont, ces textes sont aussi destinés aux mères. Encore plus qu’Adèle et Théodore (1782), le chef-d’œuvre très connu de Mme de Genlis, les Lettres relatives à l’éducation (1788) de Marie Le Masson le Golft sont un traité pédagogique de ce type : une série de lettres à une mère qui désire prendre conseil sur l’éducation de sa fille. Cependant, vers la fin du traité, Le Masson le Golft s’en réfère à l’expertise épistolaire de sa correspondante. Alors que la mère lui demande comment enseigner à sa fille à écrire des lettres, elle conclut :
    Je crois donc, Madame, ne pouvoir mieux répondre à votre invitation honorable, qu’en vous engageant à ne jamais écrire qu’en présence de mademoiselle [votre fille] ; c’est le moyen le plus efficace de former son jugement et son style.


Une mère continue à être présente dans l’éducation de sa fille en fournissant un modèle à travers les lettres qu’elle écrit et en corrigeant celles qu’elle reçoit. Comme l’observe P. Constant, les jeunes filles ne reçoivent pas d’éducation formelle sur l’écriture de lettres : en fait, elles apprennent l’art de la correspondance en s’y entraînant fréquemment. Leurs mères sont leurs partenaires d’entraînement. De plus, une mère qui correspond avec sa fille montre ses soucis maternels, à la fois à sa fille et aux autres dames avec qui elle partage les lettres de sa fille, ainsi qu’à la mère supérieure, qui, bien sûr, contrôle toutes les lettres qui entrent et sortent du couvent. Et l’exemple que les mères sont censées inculquer est autant moral que pratique. L’Abbé Fromageot emprunte au langage du roman épistolaire quand il écrit dans la préface de son Cours d’études des jeunes demoiselles : 
    Mère tendre qui voulez que votre fille soit élevée sous vos yeux, donnez-lui peu de préceptes, mais beaucoup de bons exemples ; c’est-là le fondement de la meilleure éducation. Si une fois, seulement, elle trouve vos actions en contradiction avec les leçons que vous lui donnez, tout est perdu.


La lettre elle-même est un objet à mettre en valeur comme preuve des charmes et des talents d’une jeune fille. En même temps, elle reflète ses qualités morales, comme Panckoucke l’explique dans ses Études convenables aux demoiselles. « Rien n’assure mieux la réputation d’une dame, déclare-t-il, que de savoir arranger noblement et avec justesse ses pensées sur le papier. » Ce n’est pas seulement le contenu des lettres qui importe, ou même le style que la jeune fille utilise pour s’exprimer : l’aspect matériel de la lettre est aussi important. Dans ses Lettres instructives et curieuses sur l’éducation de la jeunesse (1761), le Père Martin donne une longue liste de raisons qui insistent sur l’importance d’une belle écriture, en commençant par la plus évidente : « Une belle Écriture plaît à tout le monde, elle se fait rechercher. » Bien que Martin s’intéresse principalement à l’éducation des garçons, son précepte prend un sens plus profond dans son discours sur les femmes, où, comme dit Rousseau dans Émile : « La femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. » Une lettre de femme se doit donc d’être élégante, à la fois parce que cela est perçu comme une réflexion morale et matérielle de l’auteur, et parce qu’elle doit plaire au lecteur, surtout si ce lecteur est un homme. La meilleure façon d’enseigner à une jeune fille comment écrire une lettre qui plaît est de lire et de répondre aux lettres qu’elle écrit : essayer de plaire à sa mère est un bon entraînement pour plaire à son futur mari.
 Dans son École des jeunes demoiselles, l’Abbé Reyre fait de l’échange épistolaire entre mère et fille la clé de voûte du séjour au couvent. Dans sa première lettre, la mère réassure sa fille sur le fait que, en l’envoyant au couvent, elle ne délègue pas entièrement la responsabilité de son éducation à la religieuse qui en a la garde :

    J’en suis trop jalouse pour ne pas le partager avec elle, autant que je le pourrai. Tous les momens libres que me laissera l’embarras des affaires et des bienséances, je les emploierai à vous écrire. Par-là, je remplierai mon devoir et je soulagerai mon cœur.

La mère demande à sa fille de lui accorder sa confiance – « écrivez-moi, non comme à une mère, mais comme à une amie pour qui l’on n’a rien de caché ». Comme la fille est aussi fictionnelle que la mère, sa réponse respectueuse est prévisible : « comptez sur mon exactitude à vous écrire, comptez, surtout, sur la vive tendresse avec laquelle je vous embrasse ».
Après avoir établi ce principe de franchise et de confiance dans sa première lettre, et après avoir reçu une réponse affirmative de sa fille, la mère juge la lettre d’Émilie au sens technique et y trouve de nombreuses lacunes : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que vous avez grand besoin de réformer votre écriture et d’apprendre un peu d’orthographe », lui dit-elle sévèrement :
    […] il m’a fallu deviner la moitié des mots. Madame de Barilliers à qui j’ai fait voir votre lettre, n’a pas pu en déchiffrer une seule phrase […] J’en ai rougi de honte ; et, pour n’être plus exposée à un pareil désagrément, j’ai pris le parti de vous faire donner un maître à écrire. Si vous profitez de ses leçons comme je le présume, vous aurez bientôt une écriture correcte et lisible ; et vos lettres flatteront autant mes yeux, qu’elles charment mon cœur."

La réputation de la mère, ainsi que le succès de la fille, dépendent de la capacité de cette dernière à écrire une lettre qui peut être montrée à tout le monde avec fierté. Avant tout, la correspondance entre mère et fille est censée enseigner à cette dernière comment écrire une telle lettre.
 Il y a d’autres leçons à apprendre. Dans L’école des jeunes demoiselles, la mère d’Emilie lui dit : « Vos cousines, vos tantes, vos amies et les miennes me demandent sans cesse de vos nouvelles, et je me fais un vrai plaisir de leur en donner. » Cette petite flatterie donne lieu à une leçon d’étiquette épistolaire. « Je voudrois pouvoir ajouter que vous faites mention d’elles dans vos lettres, écrit-elle, et je ne le puis, parce que jusqu’ici vous ne m’en avez pas dit le mot. C’est pourtant une attention que vous devriez avoir, autant par politesse, que par reconnaissance et par amitié pour les personnes qui vous sont attachées. N’y manquez pas la première fois que vous m’écrivez. » Dans ses lettres, une femme est censée observer les formalités de rigueur, mais également maintenir les liens de famille et d’amitié. L’École des jeunes demoiselles montre aux mères comment enseigner à leur fille l’importance de cet acte de respect et de sociabilité épistolaire.

 L’école des jeunes demoiselles enseigne aussi aux mères les responsabilités qui sont les leurs. « Afin que mes soins soient plus efficaces, je vous prie, Madame, d’y joindre les vôtres, et d’écrire à Emilie le plus souvent qu’il vous sera possible », dit la mère supérieure à la mère de la jeune fille. Tout comme le traité montre à la mère comment utiliser la flatterie pour motiver sa fille, la même technique est utilisée par la mère supérieure vis à vis de la mère. « En lui rendant service, continue-t-elle, vous lui procurerez la plus douce satisfaction ; car elle aime vos lettres à la fureur, et toutes les fois qu’elle me les a lues, j’ai trouvé qu’elle avoit raison. » Par la suite, elle annonce à la mère qu’elle a encouragé Emilie à relire les lettres que celle-ci lui a envoyées:
 C’est selon moi, une des lectures les plus utiles qu’elle puisse faire, et si je ne craignois d’abuser de la confiance que vous me témoignez en permettant qu’Émilie me les communique, j’en prendrais copie, et j’en formerois un recueil que j’intitulerois : L’école des jeunes Demoiselles.

En incorporant les lettres de la mère dans son École des jeunes Demoiselles, Reyre l’inclut dans un projet pédagogique qu’elle pourrait faire sien. Les lettres qu’une mère écrit à sa fille fournissent un modèle qui ne peut être remplacé par les avis des pédagogues professionnels et qui en constituent le support nécessaire.

Rose de Saint-Laurent est une de ces mères qui prend au sérieux la responsabilité qui lui incombe de correspondre avec sa fille et de diriger son éducation, même quand de sérieux obstacles s’y opposent. Peu après avoir placé sa fille Marie en pension au couvent de Pentemont à Paris, Mme de Saint-Laurent et son mari partent pour la colonie de Grenade pour y diriger une plantation de café, dans l’espoir d’y rétablir leur fortune. Une des premières lettres que Mme de Saint-Laurent écrit à Marie montre qu’elle est parfaitement consciente de la dimension pédagogique de leur correspondance.

    Je trouve fort bien que tu m’écrives sur un petit morceau de papier ; mais je veux que vous me parliez de vos maîtres, et que vous me disiez naturellement, comme à votre confesseur : « J’ai été bien exacte à tous mes devoirs cette semaine. J’ai bien étudié mon clavecin ; j’ai dansé de bonne grâce ; j’ai étudié ma musique ; je donne tous les jours un quart d’heure à l’étude de la géographie et une demi-heure à la lecture », ou bien que tu me dises naturellement : « J’ai été paresseuse cette semaine ; je n’ai guère valu. » Voilà, ma chère fille, les lettres qui me feraient plaisir de recevoir de vous. Toutes celles que vous m’avez écrites jusqu’à présent sont du style de six ou sept ans.

     Marie a probablement onze ans à cette époque. « Vous êtes trop grande et trop raisonnable, même trop spirituelle, pour vous borner à me demander de mes nouvelles et à m’assurer que vous êtes avec respect… Ce style-là est trop sérieux et trop contraire au sentiment que j’ai pour vous. Je vous le défends », lui ordonne sa mère. Les lettres hebdomadaires ne doivent pas être un exercice de style, un échange de formalités bien écrites copiées d’un manuel épistolaire, mais un véritable moyen de communication entre mère et fille, fondé sur la confiance mutuelle. En entretenant une correspondance régulière avec sa mère, Marie peut apprendre à écrire non les lettres formelles que l’on trouve dans les manuels épistolaires, mais des lettres qui viennent du cœur, qui consolident les liens de famille et d’amitié et la confiance, et qui servirent comme d’importants moyens de communication pour une femme de son état. C’est à travers l’échange épistolaire qu’une mère enseigne à sa fille comment quitter l’enfance et devenir une femme.

Quand Mme Boirayon ou Mme de Saint Laurent envoient leurs filles au couvent, ce n’est pas parce qu’elles sont de mauvaises mères, mais pour commencer le long et douloureux processus de séparation qui va transformer leur relation avec leurs filles de manière permanente, en une relation conçue autour du mariage et par la médiation de la correspondance. En jouant sérieusement le rôle prescrit par des pédagogues tels que Mme de Miremont, Mlle Le Masson le Golft, et l’abbé Reyre, elles ne sont pas des mères égoïstes, négligentes ou cruelles qui abandonnent leurs filles aux machinations de religieuses méchantes et ignorantes. Elles contrôlent l’éducation de leurs filles et continuent à y participer en les engageant dans une correspondance pédagogique. À travers celle-ci, ces mères transmettent des informations sociales à leurs filles et leur enseignent une des pratiques les plus importantes pour conduire leur vie de femme. Elles renforcent ainsi les liens maternels à un moment où la séparation géographique commence à les affaiblir, et donnent à leurs filles les moyens de créer et de maintenir des liens sociaux tout au long de leur vie.

 

dimanche 9 décembre 2018

Marion Sigaut et les gilets jaunes de 1789...

Au cours de ma revue de presse hebdomadaire, j'ai découvert ce petit bijou signé Marion Sigaut. Souvent brocardée dans nos pages, l'historienne du net nous propose aujourd'hui une relecture pour le moins surprenante des événements révolutionnaires.
Histoire de nous tendre le bâton, sans doute...



Il était tentant, pour les Français pétris de culture républicaine que nous sommes, de faire le parallèle entre l’actuel soulèvement des Gilets jaunes et la Révolution française.
Ça n’a pas manqué, et on entend régulièrement comparer Macron avec Louis XVI, la classe politique avec la noblesse, et ce système en décomposition avec l’Ancien régime.
J’aimerais remettre les pendules à l’heure.
Oui le peuple français avait faim à la veille de la Révolution française.
Mais la raison n’est pas que la « noblesse et le clergé » s’en seraient mis plein les poches au détriment du peuple, comme on l’entend souvent.
Et les foules désespérées qui faisaient le coup de poing avec des forces de l’ordre complètement dépassées ne réclamaient pas la fin de l’Ancien régime, mais son sauvetage.
Et l’interdiction du nouveau.
 ***
(ndlr : L'historienne devrait faire l'effort de se pencher sur les doléances exprimées par le 1/3 pendant la période pré-révolutionnaire. Elle constaterait qu'on y réclame au contraire du nouveau. Jugez-en plutôt...
Cahier de doléances de Valençay (Indre) " Les habitants se plaignent d’être surchargés de taille, capitation et autres impôts (...) Pour remplacer tous ces impôts supprimés, le gouvernement établirait un impôt unique,en nature ou en argent, en y faisant contribuer les ecclésiastiques et les nobles qui doivent être assujettis comme le Tiers-Etat…"

Assemblée du bourg de Chérances : On demande la suppression entière de la gabelle, vrai fléau de l’Etat, la vente libre du tabac, la suppression des traites dans l’intérieur du royaume, la chasse libre à tout propriétaire, n’étant pas juste que les moissons soient ravagées pour flatter l’ostentation des nobles et ruiner le laboureur, l’amortissement des rentes dues au seigneur 

Cahier de Parent (Auvergne) : " Les capitations, les vingtièmes et tant d’autres impôts par leur accroissement rapide sont devenus autant de fléaux pour les habitants des campagnes... 

Cahier de La Chapelle Craonnaise : "Les députés solliciteront... l’abolition de la gabelle… des tailles, capitations, vingtièmes, aides et autres droits. Que pour remplacer ces impôts et droits, il soit établi… une capitation personnelle, une taxe foncière et une d’exploitation, qui frapperont indistinctement les citoyens des trois ordres".)
 
***
 
Toujours les rois de France avaient assuré que le pain du peuple serait accessible à tous au meilleur prix, et là était la raison d’être de la royauté.
Le roi était le père nourricier, et son autorité envoyait sur les marchés une police dont la fonction consistait à protéger le peuple contre les appétits des marchands.
Pointilleuse, respectée, dotée de pouvoirs réels, la police des grains assurait une sorte de service public de l’alimentation et ne laissait les marchands faire leurs achats qu’une fois que la population locale, toute la population locale, s’était servie.
En cas de disette, quand pour des raisons politiques (guerre) ou climatiques, le grain manquait, son prix était fixé par la négociation entre les autorités locales et les marchands.
On appelait cette négociation la taxation (ou fixation du taux).
Le peuple faisait confiance au roi pour le protéger de la rapacité des profiteurs, et Henri IV avait fait de l’exportation de blé, en cas de disette, un crime de lèse-majesté, donc passible de la peine de mort : le pain du peuple était sacré au nom du bien commun.
Un jour sont arrivées les Lumières,  qui ont prétendu remplacer le bien commun par la recherche du profit.
Des gens sans scrupule ont poussé le roi à s’endetter jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, puis l’ont convaincu que, pour qu’il puisse rembourser la dette, il fallait qu’il libéralise le commerce des subsistances.
***
( ndlr :"Des gens sans scrupules" ? Mais de qui parle-t-on ici ? Des physiocrates, peut-être ? Et qu'ont-ils à voir avec la dette ? Ne faudrait-il pas plutôt s'interroger sur le désastre causé par la guerre de 7 ans ?)
***
Laisser circuler les blés sans les tracasseries de la police des grains, laisser la loi de l’offre et de la demande en fixer le prix, laisser faire, laisser passer.
Louis XV décida de tenter l’expérience en 1763, mais devant les violences et les cris de la population indignée devant la hausse des prix, il choisit de reculer et de revenir à l’ancien système.
A son avènement au trône en 1774, le jeune Louis XVI fut convaincu par les arguments du brillant Jacques Turgot qui lui présenta tous les avantages qu’il aurait à libéraliser le commerce des subsistances.
Intimidé, désireux de bien faire et manquant totalement d’expérience, Louis XVI laissa Turgot vider les greniers et laisser les marchands rafler les grains à la place des consommateurs, sous les applaudissements nourris de Voltaire qui voyait enfin se réaliser ses rêves.
Ça fut un soulèvement : comme un seul homme (et femmes en tête) et aux cris de « taxation ! taxation ! » la population partit récupérer son grain et le distribua au « bon prix », celui qui ne lèse personne et permet à tout le monde de vivre.
Si les gigantesques manifestations de Gilets jaunes réclamant un carburant abordable ressemblent à quelque chose, c’est bien à ces foules de la Guerre des farines.
Dans les deux cas, le peuple exige d’être entendu et refuse de payer pour une dette qui n’est pas la sienne.
En 1776 encore, le roi entendit son peuple et revint à l’ancien système, celui de la police des grains : il renvoya Turgot.
Or la dette continuait d’augmenter, encore et encore.
***
(ndlr : Elle "continuait d'augmenter" ? Voilà qui est surprenant ! Peut-être faudrait-il s'interroger sur la désastreuse campagne guerrière menée en Amérique ? Quant au renvoi de Turgot, il fut réclamé non par le peuple, mais par ceux dont sa politique heurtait les intérêts : songez par exemple que le brave homme s'était mis en tête de diminuer les pensions versées aux courtisans !)
***
Quand elle a été telle que l’Etat risquait de ne plus pouvoir payer ses fonctionnaires, quand furent épuisés tous les expédients habituels le roi, acculé, accepta, une ultime fois, de libéraliser le commerce des subsistances.
Puis il fut contraint de réunir les Etats-généraux, assemblée chargée de répartir l’impôt et d’apporter au roi les doléances des peuples.
Les libéraux avaient le vent en poupe, et avaient obtenu, en même temps que la libre-circulation des subsistances, un contrat de libre-échange entre la France et l’Angleterre qui inonda le marché français de produits à bas prix fabriqués par des enfants et des ouvriers réduits à la misère.
La hausse du prix du pain se doubla d’un chômage abominable, et les six mois qui précédèrent la prise de la Bastille furent faits d’émeutes de chômeurs et de familles exigeant le retour du système protecteur qui avait eu cours jusque-là et non son abolition.
Le peuple ne contestait pas l’ancien régime, mais le nouveau, celui du capitalisme appliqué à sa substance.
Chauffées par les loges maçonniques déterminées à renverser toutes les protections du peuple et les entraves au profit, les députés aux Etats-généraux s’autoproclamèrent assemblée constituante et inscrivirent dans le marbre l’économie de marché que le peuple rejetait de toutes ses forces.
C’est ça la Révolution.
Le roi ne pouvait plus rien puisqu’il était renversé : il n’allait plus gêner les profiteurs enfin au pouvoir.
Ceux qui ont pris sa place et l’ont tué sont ceux qui ont imposé au peuple français la barbarie économique qui a cours encore aujourd’hui.
C’est la bourgeoisie qui a voulu, fait et gagné la Révolution française pour imposer un régime que le peuple français ne voulait pas.
On le lui a imposé par la terreur et les massacres. Il a subi la pauvreté, la prolétarisation, la barbarie économique et la perte de toute sa tradition.
Si Macron ressemble à quelqu’un, ce n’est certainement pas au roi que le peuple chérissait et considérait comme son père.
***
(ndlr : Ce père chéri du peuple, voilà comment on le célébra après sa mort :
Te voilà donc, pauvre Louis
Dans un cercueil à Saint-Denis !
C’est là que la grandeur expire.
Depuis longtemps, s’il faut le dire,
Inhabile à donner la loi,
Tu portais le vain nom de Roi,
Sous la tutelle et sous l’empire
Des tyrans qui régnaient pour toi.
Etrange oraison funèbre, a fortiori quand elle est adressée à un père chéri...)
***
Macron n’est que le dernier en date des successeurs de ceux qui l’ont assassiné pour imposer le règne de l’argent-roi contre le bien commun.
Marion Sigaut, le 7 décembre 2018
 ***
Concernant cette question de l'argent-roi, je vous laisse avec une seconde salve de doléances exprimées par le 1/3 en 1789

"Monsieur" était en fait le futur Louis XVIII,  frère du roi...
Soulangis, ce sont mes voisins berrichons
A Draguignan, on savait se montrer lyrique

samedi 17 novembre 2018

Le rôle des mères dans l'éducation des jeunes filles, par Dena Goodman (1)


Professeur d'histoire à l'université de Michigan, Dena Goodmann propose cette intéressante réflexion consacrée au rôle des mères dans l'enseignement des jeunes filles au XVIIIè siècle
J'y apporte quelques commentaires.

 
Dena Goodman

En 1779, Mme de Miremont explique à ses lecteurs pourquoi son traité sur l’éducation des femmes est différent de ceux écrits par ses prédécesseurs : « Ces Dames ont écrit pour les Enfans, dit-elle, je voulois écrire pour les Mères. » Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, les pédagogues exhortent, encouragent et inspirent les femmes des élites sociales à jouer un rôle actif dans l’éducation de leurs filles. Rousseau, Épinay, Genlis sont tous en parfait accord sur ce point (NDLR : si Louise d'Epinay a sans doute contribué à la réflexion de Rousseau, leurs positions sur la question diffèrent néanmoins). On a tendance à interpréter cet appel à l’éducation maternelle comme une suite logique à l’attaque des philosophes des Lumières contre l’éducation dans les couvents, une attaque qui est une conséquence directe de leur critique de la religion. Comme le note Mita Choudhury, pour les hommes de lettres des Lumières, les religieuses sont « l’antithèse de l’idéal maternel ». Elles sont également un symbole parfait de l’obscurantisme et de l’ignorance dont une éducation éclairée libérerait les femmes. Même une femme-philosophe comme Françoise de Graffigny, qui n’idéalise pas la maternité, présente les religieuses comme des agents de l’obscurantisme. Elle écrit :

    "Du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde. Que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir, et qui sont incapables de leur former le cœur, qu’elles ne connaissent pas."
 (Toutes les mondaines dont j'ai parcouru la correspondance, de Mme du Deffand à Louise d'Epinay, abondent dans ce sens : elles ont toutes souffert de cet état de "minorité" intellectuelle à laquelle leur maigre éducation les a contraintes. Voir ici)
Cependant, améliorer l’éducation des femmes est plus compliqué que de simplement les soutirer à l’influence néfaste des religieuses, et de les confier à leurs mères « éclairées ». En fait, l’échange de lettres entre mères et filles permet d’intégrer le séjour au couvent dans un programme d’éducation placé sous la direction d’une mère assidue. C’est cette pratique pédagogique épistolaire que je compte mettre en lumière ici.
Dans les couvents les plus prestigieux, comme l’explique Mme de Genlis, les religieuses ne sont pas censées être des enseignantes : les jeunes filles sont accompagnées par leur gouvernante, et les parents emploient des maîtres particuliers pour les leçons qui doivent compléter l’éducation d’une demoiselle : la musique et la danse, mais également l’écriture, la grammaire, et l’histoire naturelle. Les frais sont prélevés par les religieuses en supplément de la pension, puis payés aux maîtres pour leurs services, de la part des parents. Les comptes trimestriels de Mlle Boirayon, qui a passé huit mois dans un couvent à Lyon, de juin 1770 à février 1771, montrent que, pendant deux mois, sa mère a payé 18 livres par mois pour la pension, 16 livres supplémentaires par mois pour les leçons d’un maître de danse, et 12 livres par mois pour les services d’un maître en écriture. De fait, elle dépense plus pour les maîtres, que pour la pension elle-même.
( Une réflexion valable pour certaines jeunes femmes de condition - et encore... - mais pas pour les autres, dont l'instruction dépendait des exigences économiques des quartiers environnants)
 Le séjour de Mlle Boirayon au couvent est particulièrement court, mais la durée moyenne d’un séjour n’est que d’une ou deux années. On met les jeunes filles en pension principalement pour les préparer à leur première communion et pour qu’elles reçoivent les derniers agréments qui les prépareront au mariage. Au niveau économique, comme l’a montré Nadine Bérenguier, une fille vertueuse est considérée comme une commodité précieuse qui est confiée à la protection de sa mère jusqu’à ce qu’elle passe sous la protection de son mari. De plus, ce « dangereux dépôt » doit être investi de manière judicieuse pour qu’on puisse en tirer toute sa valeur. Dans la mesure où l’éducation formelle est conçue en ces termes – comme un moyen d’améliorer les perspectives de mariage – la responsabilité qui incombe à une mère d’éduquer sa fille n’est pas simplement une responsabilité morale, mais un dépôt fiduciaire. Pour les mères qui envoient leurs filles au couvent pour une année ou deux, les frais sont un investissement dans l’avenir de leur filles. Cette période brève au couvent devient le point culminant d’un projet éducatif plus large, sous la direction des mères. Comme l’observe Martine Sonnet, « l’usage du couvent comme lieu éducatif complémentaire à la maison […] est le plus éclairé qu’on puisse en faire. Au XVIe et XVIIe siècles, on en usait tout autrement ».

 Pour la plupart des jeunes filles, le séjour au couvent représente la première séparation d’avec la mère. (Sans compter la mise en nourrice, faut-il le préciser ?) Cela devait être aussi difficile pour les mères que pour leurs filles, comme le suggère la correspondance de Mme de Sévigné avec sa fille. Si ses lettres, qui servent de modèles à des générations de jeunes filles, sont l’expression « éternelle » de l’amour maternel, elles sont aussi un témoignage de la situation qui les produit : la séparation entre mère et fille. « Cette séparation qui était cruelle pour une mère tendre », écrit l’éditeur de l’édition de 1726, « est à l’origine de toutes les Lettres que vous allez lire dans ce volume». D’un point de vue anthropologique, le couvent est une institution liminaire par laquelle les jeunes filles qui entrent dans la puberté doivent passer, pour en sortir comme jeunes femmes prêtes à se marier. Au couvent, une fille n’est pas seulement à l’abri du danger (c’est-à-dire des hommes), mais elle commence aussi le processus de séparation de sa famille en préparation de son mariage. Après cette séparation rituelle, l’enfant peut être réintégré à la communauté par son mariage à une autre famille, et par son nouveau rôle comme épouse et (éventuellement) comme mère. Donc, cette période de séparation facilite la transformation de la jeune fille en femme. La correspondance à travers laquelle cette formation se fait, est comme un fil, qui, une fois dévidé, peut être tissé et renforcé alors que la distance entre ces deux vies qui ont commencé comme une seule, ne cesse de s’agrandir. Si le séjour au couvent est le rite de passage à travers lequel ces deux vies se séparent, l’épistolarité est la pratique par laquelle elles peuvent être rattachées d’une façon qui reconnaît la douleur et les difficultés engendrées par la séparation. 
( Là encore, une réflexion qu'il faut nuancer : dans ses premières années, l'enfant est souvent perçu comme un gêneur. Voir à ce sujet les réflexions d'Emilie du Châtelet ou encore de la famille Lalive d'Epinay)
 Quand Mme Boirayon d’Annonay envoie sa fille à l’Abbaye de Chazeaux à Lyon en juin 1770, elle soumet sa fille à l’épreuve de la séparation. Dans ses lettres, Mme de Boirayon encourage sa fille à s’appliquer à ses études et à écouter sa « tante » Mme de Saint-Hilaire, mais elle lui inculque également l’importance de l’honnêteté, de la transparence, et de la confiance – des vertus qui sont essentielles aux échanges épistolaires. « J’ai eu l’honneur d’écrire à madame de Saint-Hilaire, il est vrai avec de l’humeur contre vous », écrit Mme Boirayon :
 […] d’autant mieux fondée que vous m’avez paru garder un silence affecté et très désobligeant pour moi et madame Véron. Je me suis expliquée sur cette négligence comme je le pensais, tel est le devoir d’une mère qui désire former un enfant pour le bien. Si vous regardez comme moi les choses du bon œil, loin de vous effrayer et de vous désespérer comme vous le dites sur les dispositions de mon cœur, vous en conclurez que vous m’êtes chère et sans passer à d’autres conséquences, vous me rendrez justice en méritant la mienne, je veux que ce soit votre unique envie.
 Si cette lettre paraît, à nos yeux, manquer de « chaleur » (tout comme à l’historien qui l’a publiée en 1922), une lettre écrite par la jeune fille en décembre 1770 montre combien une telle lettre a de l’importance pour celle qui la reçoit. Elle écrit :
    Ou vous aite malade ou vous voules mettre à l’epreuve ma tandresse, […] mes si vous pouvies comprendre ce que vous me faite soufrir vous oriez surement pitiéz de la situation ou votre silance me met […] Ne perdé pas ma bonne maman pour moy tout souvenir rappellés vous je vous prie ma tendresse, vous aite tout mon bonneur et ma satisfaction, donné moi la consollation de m’écrire ou de me faire écrire que vous ne mavez pas tout à fait oublier.
(Belle illustration de ce qu'on pouvait enseigner- ou pas - à ces jeunes filles... Pour s'en convaincre, voyez par exemple les lettres d'une Louise Dupin et les difficultés qu'elle connaît face à l'écriture)

 Avant qu’elle envoie cette lettre, la jeune fille en reçoit une autre qui non seulement la rassure sur l’amour de sa mère, mais qui lui annonce qu’elle projette une visite. « Je suis dans l’impacience de vous revoir », ajoute la jeune fille après avoir reçu la bonne nouvelle, « je considererai ce jour comme le plus heureux de ma vie ». Par cet échange, Mlle Boirayon apprend l’importance d’être une correspondante fidèle.
    
Si l’échange de lettres aide les mères et leurs filles à négocier la douleur de la séparation et à accepter son caractère permanent, il donne aussi aux mères un nouveau rôle dans l’éducation de leurs filles alors qu’elles se séparent d’elles. À travers la correspondance, la mère peut contrôler l’éducation de sa fille tout en suivant ses progrès. Les lettres de Mme Boirayon sont parsemées de conseils et d’avertissements, comme le montre une lettre écrite peu après le départ de sa fille, lettre qui évoque à la fois ses espoirs et ses craintes : « Craignez Dieu ma chère fille, c’est le commencement de toute sagesse », l’avertit-elle, mais aussi : « Je suis d’avis si vous voulez réussir dans ce projet, que vous fréquentiez moins les demoiselles qui sont de votre âge que celles qui sont au-dessus ». La plus grande crainte de Mme Boirayon, mais aussi son plus grand espoir en envoyant sa fille au couvent, est l’influence des autres filles qu’elle va y rencontrer. Dans sa lettre suivante, elle exprime son plaisir « que vous soyez de la société de la nièce de Madame l’abbesse et que les demoiselles qui l’accompagnent soient au-dessus de votre âge. Choisissez parmi elles à imiter celles qui réunissent tous les suffrages ; c’est là les bons modèles à copier », lui recommande-t-elle.

(à suivre ici)