Si on n'ignore plus rien des auteurs des Lumières, il nous reste tout à apprendre sur les hommes : sur leurs passions, leur courage et leur générosité, mais également sur leurs ambitions, leurs haines et leurs noirceurs. Ecrit au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
lundi 25 mars 2013
jeudi 21 mars 2013
lundi 18 mars 2013
O. Marchal : Rousseau, le paria des Lumières (1)
A m'écouter, je prends conscience de quelques erreurs et approximations. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. OM
jeudi 14 mars 2013
Henri Guillemin et Voltaire (5)
Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Voici la fin de ce texte.
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Etienne Chouard |
Ozanam déclarait : Voltaire « n'a
pas de plus grand ennemi que l'Histoire ». On dirait bien que c'est vrai.
L'enquête sur son compte, quand on la mène loyalement, conduit à des
conclusions sinistres. « Il est trop facile de faire le portrait de Voltaire en
éliminant ce qui gêne » ; cette mise en garde de R. Pomeau n'est pas superflue,
car on en ramasse à la pelle de ces « portraits » fumants et burlesques où,
selon que le peintre est d'un clan ou de l'autre, de chez Condamin ou de chez
Bayet, du Pèlerin ou de la Lanterne, Voltaire est l'un des dieux de l'Olympe
laïc ou une incarnation de Satan. Je suis parti dans ma recherche avec la passion
d'y voir clair, sans savoir où j'aboutirais, espérant (à cause de Besterman)
que j'allais trouver enfouies dans ce destin des choses exaltantes. Voltaire
rebute. Cette main, d'homme à homme, qu'on souhaitait de lui tendre, elle
retombe. Jean-Jacques disait de lui : une « âme basse » (lettre à Vernet, 29
novembre 1760). Quand je le regarde dans beaucoup de ses voies, quand je
l'entends prescrire à d'Alembert (6 janvier 1761) : « Marchez toujours en
ricanant, mes frères, dans le chemin de la vérité », quand il s'avance, ce jour
qu'elle n'oubliera plus, sur Mme du Châtelet, une dague à la main (et ce n'est
pas une scène de jalousie), malgré moi s'évoque, sous le nom de Voltaire, ce
personnage entrevu par Charles-Louis Philippe : un homme raclant un
« violon
rouge » et qui, par-dessus l'instrument à la « voix grimaçante », vous fixe «
avec des yeux aigus où passent des étincelles et du sang ».
Jean-Jacques écrit encore — cette
fois, dans ses Confessions — : « En feignant de croire en Dieu, Voltaire n'a jamais
cru qu'au diable », et c'est mal ; dit-il, de s'appliquer, comme il l'a fait, à
« désespérer » les gens. Où est-elle, en effet, la leçon de Voltaire ? Son
message, comme on dit, en quels termes le résumerons-nous ? Rassemblant dans
notre esprit son œuvre pour l'écouter, nous aurons, avec Delattre, cette
observation préalable, que, chez lui, « la proportion du déchet » est
exceptionnellement « élevée », et que « ses œuvres manquées sont constamment
celles sur lesquelles il comptait » pour perpétuer sa gloire à travers les
siècles. La Henriade est illisible, ses tragédies sont « flasques » et ses
comédies « pitoyables ». Scolaire, jusqu'à la fin, dans les genres nobles où il
croit régner, où il se regarde comme égal à Virgile, comme plus grand que Racine.
Le bon élève ; le fort en thème (il sait le latin, mais pas le grec). Toutes
les fleurs en papier, tous les faux ornements, toutes les ficelles de la
rhétorique. La poésie, qu'il a pourtant, semble-t-il, discernée chez
Shakespeare, il est incapable d'en recréer l'ombre. Et s'il esquisse, en
décasyllabes, quelques sautillements çà et là, son inspiration se limite
(Pomeau) à « d'aigres musiques pour danse macabre ».
Passons sur son Charles XII et
sur son Siècle de Louis XIV, écrits valables, à leur date ; mais est-ce bien
par ces livres-là qu'il survit ? Ce que l'on continue à lire, de Voltaire, ce
sont ses contes, quelques-uns de ses pamphlets, et Candide. Ses pamphlets font
pâle figure à côté des Provinciales et si ses contes séduisent, ils le doivent
surtout à ce mélange qui les constitue
« d'anticléricalisme et de polissonnerie
» (Delattre) — deux sûrs articles de consommation. Reste Candide, chef-d'œuvre,
réussite parfaite. Alors, sa « parole » ? Cette chose qu'il avait à nous dire ?
L'annonce qu'il avait à nous faire ? L'avis qu'il entendait nous laisser ? Sa «
vue-du-monde », son testament, sa raison d'être ? René Pomeau le place « entre
Montaigne et Gide » ; il a, dit-il, « vécu et défendu la leçon humaniste ». Et
Spenlé, de même, le range parmi « les grands maîtres de l'humanisme européen ».
C'est usuel, mais je demande pourquoi. J'ai beau chercher, je ne vois pas dans
le « message » de Voltaire ce contenu qui le classerait « humaniste », — ou
peut-être ne suis-je pas doué pour pénétrer le sens de ce vocable. Humaniste,
Voltaire qui, loin de célébrer la dignité de l'homme ou les pouvoirs de sa
pensée, ne se lasse pas de nous redire que nous sommes infimes et bornés,
nocturnes et répugnants, plus négligeables que des « souris », plus mauvais que
des « puces » ? Si l'humanisme est un hédonisme, dans ce cas, oui. Voltaire est
l'humaniste-type, car sa doctrine est sans mystère : « unum est necessarium » ;
il le déclare à d'Alembert, en ces termes même, le 31 janvier 1770 : la santé,
pour le plaisir ; c'est l'écho, à soixante-seize ans, de ce qu'il exposait « à
Mme de G. », dans cette épître qu'il lui dédiait, à vingt-deux ans :
Le plaisir est l'objet, le devoir
et le but
De tous les êtres raisonnables.
Entre les deux, ceci, des
Notebooks : « Le bonheur est un mot abstrait composé de quelques idées de
plaisir. »
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Candide fuyant le théâtre de la guerre |
Sur la « morale » de Candide,
André Delattre s'interroge : ne serait-ce pas, « peut-être », un « retour au
catéchisme » ? Si Voltaire, en prenant congé, nous recommande de « cultiver
notre jardin », c'est que l'homme, selon le Livre, « a été mis sur la terre
pour qu'il la travaillât ; ut operaretur... » (Delattre, op. cit., p. 85). Béni
soit ce « peut-être », à la dernière seconde, qui sauve l'exégète ! Si Delattre
n'avait pas eu cette hésitation bienheureuse, j'entends d'ici, dans les nuées,
la crécelle du rire voltairien ; elle n'en finirait plus ; elle en serait
inextinguible. Candide issu du catéchisme ! Quel triomphe ! La morale de
Candide, mais c'est Voltaire lui-même qui nous la commente, explicite à souhait
: « Ce monde est un grand naufrage. Sauve qui peut ! » (XXXIX, 210.) « La
destinée se moque de nous... Vivons tant que nous pourrons, et comme nous
pourrons » (2 juillet 1754). Que chacun s'arrange. Place aux adroits, à ceux
que n'empêtre pas la naïveté des scrupules. L'important est de savoir nager,
pour aborder à un bon coin et s'y creuser un trou confortable, une « bonne loge
» (XXXIX, 203) d'où l'on assiste, « très à son aise », à la noyade générale. Le
voilà, le jardin de Candide, qui s'appelle domaine de Ferney, avec 20 000
livres à dépenser par mois — fruit de rapines et de brigandages — pour la cour
qu'on y entretient, et ce « petit carrosse à l'italienne, à trois glaces et
doublé de soie », que Voltaire trouvait ravissant. « Je mets en pratique ce que
j'ai dit dans le Mondain : Oh, le bon temps que ce siècle de fer ! Toutes les
commodités de la vie en ameublement, en équipages, en bonne chère... Il y a là
de quoi faire crever de douleur plus d'un de mes chers confrères. » Ainsi parle,
celui que Michelet, délirant, saluait comme un immolé. L' « homme qui souffre
», l'homme « qui a pris sur lui toute la douleur du monde », écoutons-le encore
; 14 octobre 1758 : « Que la guerre continue, que les hommes s'égorgent ou se
trompent, vivamus et bibamus ! » La politique de Voltaire, les réformes qu'il
aurait proposées, son effort pour quelque progrès ? Zéro. Voltaire a trop bien
su tirer parti du désordre établi en son temps pour vouloir qu'on y touche. Son
régime idéal est le « despotisme éclairé », autrement dit, pesant sur la masse
qui travaille pour nourrir ceux qui ne travaillent pas, un pouvoir dispensateur
de prébendes, avec une armée forte et une puissante police, et la gendarmerie «
complémentaire » d'un clergé pour les imbéciles, étant entendu que ces prêtres
n'importuneront point l'élite et ne la dérangeront pas dans ses jeux. Nul n'a
mieux défini la pensée politique et sociale de Voltaire que Robespierre, à la
Convention, dans son rapport du 18 floréal : « Cette espèce de philosophie pratique
qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société comme une guerre de
ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, le monde comme le
patrimoine des fripons adroits. »
Humanisme ? moi je veux bien. Et
si Paul Souday, célébrant Voltaire l'anti-Pascal, s'envolait dans un geyser : «
Il a vraiment ôté le poids de nos épaules. Il nous a tirés du cachot et nous a
ramenés à la lumière. Joie ! Rires de joie ! Grâce à Voltaire, on respire, on
vit ! », si M. Maurras, à ce que nous confie Bainville, relisait Candide une
fois par année, afin de se bien nettoyer l'âme, et se plaisait à répéter : «
Maintenant, la voie est libre ! », je m'en voudrais de les en blâmer. Trahit
sua... Mais je comprends mieux Flaubert, que Candide attirait aussi, pour
d'autres raisons ; parce que Voltaire est sans espoir, parce qu'il nous montre
la créature hagarde, errant sous un ciel « de fer », parce que Candide est un
livre noir, un livre amer, « bête comme la vie ». Mais Candide est pour les
lettrés. Pour la foule, ce qui subsiste de Voltaire, c'est ceci :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un
vain peuple pense ;
Notre crédulité fait toute leur
science.
Rien d'autre. Cela n'est pas peu,
direz-vous. Question qui n'est pas la mienne. Je n'avais qu'un propos : savoir quel
homme était cet homme et ce qu'il nous avait apporté.
Est-ce que je le sais, à présent,
qui c'était ? Mal. À peine. Il y a ce cri, cet élan, dans une lettre de Mme de
Grafigny : « Je l'aime, oui, je l'aime, et il a tant de bonnes qualités que
c'est une pitié de lui voir des faiblesses si misérables. » Il y a le
témoignage de Mme de Genlis, qui s'est rendue à Ferney sans amitié aucune pour
Voltaire, sûre d'avance que cette expérience l'ancrera dans son aversion.
Stupeur. Un charme est sorti de lui. Mme de Genlis n'est pas convertie, mais
elle est ébranlée. Qu'il est différent, ce vieux magicien, de ce qu'elle
attendait ! Dans ses yeux, « quelque chose de velouté, et d'une douceur
inexprimable. » S'il est un mot, n'est-ce pas, qui ne lui va guère : chaleur
humaine, si ce don du contact, du rayonnement, du cœur à cœur, Voltaire en
paraît privé plus que quiconque, voici pourtant, en toutes lettres, ce que lui
écrivait Moultou : « vos conversations », qu'elles me font du bien ! Mon âme
s'y ranime à « cette chaleur d'humanité qui fait la vie de la vôtre » (sic).
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Voltaire, par Huber |
Ces choses-là ne peuvent être
omises. Étudions bien, aussi, les visages de Voltaire. Ils ne sont pas tous «
ricanants ». Le pastel de Nicolas Cochin, que Besterman a reproduit (l'original
est en Amérique), on n'a jamais fini de le scruter. Un Voltaire qui doit avoir
la cinquantaine ; son dos se voûte ; il serait presque gras ; un essai de
sourire ; mais l'œil, bleu, ne rit pas ; il guette, de côté, attentif, sans
bonheur. Et le regard qu'a vu Mme de Genlis, je le reconnais dans un des
dessins de Huber. Voltaire, très vieux, qui n'a pas cet air corrosif qu'on lui
voit si souvent ; il lève la tête ; il regarde quelque chose ; il écoute
quelqu'un, peut-être, qui lui parle, debout, tandis que lui-même est assis. Et
là, comme pour « chaleur humaine », un mot, encore, s'impose à nous,
imprévisible, presque incroyable : enfance. Sur ce visage sérieux, aux grands
yeux clairs, oui, je ne sais quelle enfance.
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Voltaire et Mme Denis, par Cochin |
Pomeau, Delattre se heurtent à
une énigme : la raison, la raison déterminante de cette grande haine qu'a
portée Voltaire au christianisme, où se cache-t-elle ? Le motif demeure «
obscur » ; ils le disent, l'un et l'autre. Et il est bien vrai que nous manque,
là, un élément d'intellection capital. Qu'est-ce qui a bien pu, dans la vie
secrète de Voltaire, allumer un tel brasier ? Il ne s'agit pas seulement, chez
lui, de rébellion de l'intelligence, d'indignation du sens commun ; il s'agit
d'un règlement de comptes. Même révoltée, même indignée, la raison n'a pas de
ces flamboiements. Un feu sauvage. Il dit qu'il « éclaire », mais ce qu'il
veut, surtout, c'est ravager et anéantir. Sa besogne ressemble moins à
l'accomplissement d'une mission qu'à l'assouvissement d'une vengeance. Pomeau
et Delattre cherchent tous deux ce qu'ils appellent, chez Voltaire, un «
traumatisme » originel. Ils sont persuadés qu'il est arrivé quelque chose à
François-Marie Arouet, qu'il a reçu, enfant, une profonde blessure, et ils
reprennent l'hypothèse du « jansénisme », à la maison, oppresseur, le frère
Armand sombre dévot, le père sans tendresse, la « fixation » de l'enfant sur sa
mère. Conjectures faiblement étayées ; car enfin, ce père, ce n'est pas chez
les oratoriens jansénistes qu'il a mis en pension François après Armand, c'est
chez les jésuites, autrement faciles et « mondains » ; et François n'y sera pas
malheureux ; il n'en veut pas à ses anciens maîtres ; il aimait le P. Porée, il
admirait le P. Tournemine. Quant au « jansénisme » tel qu'il l'a connu, ce
jansénisme du XVIIIe siècle, cette mystique tournée en opposition bourgeoise et
gallicane, un rationalisme déjà le pénètre qui l'écarté immensément, chez les
laïcs, chez ces gens de robe parmi lesquels Voltaire a grandi, de ce
qu'évoquent pour nous les noms de Nicole et d'Arnauld. Quand Voltaire dit «
jansénisme », c'est « christianisme » qu'il entend, deux mots, pour lui,
interchangeables, mais il préfère le premier, polémique, et qui porte tort.
Je crois, moi aussi, qu'un
événement intérieur, lourd de conséquences, a eu lieu chez l'enfant Arouet,
l'adolescent Arouet. Il ne s'en ouvrira à personne et tous ses biographes ont
noté à quel point il est silencieux sur ses années premières. Ce qui n'est pas
une conjecture, mais un fait, c'est le renversement qui s'est produit en lui entre
sa dix-neuvième et sa vingt-deuxième année. François Arouet a quitté le collège
en août 1711 (dix-sept ans) ; il n'écrit plus sous la dictée ; ce qu'il compose
en 1713, il l'écrit parce qu'il le veut bien ; il est libre. Or son Épître sur
les Malheurs de ce Temps condamne le monde des mondains, dénonce les exactions
et le vice. Admettons que le jeune Arouet vise à plaire au vieux roi et qu'il
tienne en 1713 ce langage pour la même raison qu'il tiendra le langage inverse
lorsque la cour ne sera plus celle de Mme de Maintenon mais du Régent. Reste
son amour pour Olympe Dunoyer.
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Voltaire et Olympe Dunoyer |
Là nous ne sommes plus dans la littérature, mais
dans la vie. Et François Arouet se jette dans cet amour à cœur perdu. Lui qu'on
verra, si vite, n'avoir plus qu'une pensée : se pousser, s'enrichir, lui qui
veillera avec un tel soin aux intérêts de son avancement, il fait, alors, «
cent folies », c'est-à-dire qu'il compte pour rien les chances qui sont les
siennes dans la carrière diplomatique, qu'il néglige tout, qu'il ignore tout, pourvu
que « Pimpette » soit sa femme. Il l'aime. Il est le contraire d'un libertin
avec elle ; il ne songe pas à la prendre, jouir de son corps, et passer à une
autre ; il l'aime ; il lui écrit : « Notre amour est fondé sur la vertu ; il
durera autant que notre vie. » C'est un enfant ? Précisément, je ne dis pas
autre chose. Je dis qu'il y a eu, à dix-neuf ans, un Voltaire qui ne s'appelait
pas Voltaire, qui n'avait encore ni changé de nom ni perdu ses prénoms, un être
en qui ne s'annonçait point celui qui le supplantera. Entre les deux, une
béance. Un François Arouet au cœur pur, avant le Voltaire, bientôt, qui rira,
cynique, de son « cœur très immonde ».
La métamorphose, d'où vient-elle
? D'une mue toute simple ? Quelqu'un qui a fait ses classes, qui a ouvert les
yeux sur la réalité, les réalités, et qui a mesuré sa méprise ? Cette fureur
qui va l'emplir, est-ce d'avoir été une dupe, d'avoir cru à la pureté, à la
droiture, à des puérilités absurdes, et à la sincérité de ces prêtres dont il
découvre de toutes parts, dans cette terrible levée des masques dont
s'accompagna la mort du « grand roi », l'incroyance et l'infamie ?
L'explication est encore trop courte. Ceux qui parlent, chez Arouet, d'un «
complexe » au creux duquel serait sa mère — cette femme dont nous savons si peu
de chose, cette mère qui est morte quand il avait sept ans, cette maman qui
appelait « Zozo » son petit François (François-Marie ; elle l'avait mis, à sa
naissance, sous la double protection de saint François d'Assise et de la sainte
Vierge) — j'ai bien l'impression qu'ils brûlent, qu'ils sont sur une piste.
Mais ils ne prennent pas garde assez au contenu précis des deux seules
allusions que je connaisse — en ai-je laissé échapper d'autres ? — de Voltaire
à celle qui l'avait porté dans son ventre, puis dans ses bras, et qu'il avait
chérie. Deux allusions publiques et horribles. Car c'est par lui, son fils, que
cette mémoire d'une inconnue est une mémoire souillée. C'est lui, Voltaire, qui
fait entendre que le chansonnier Rochebrune est son père autrement que dans
l'art des vers ; c'est lui qui, s'esclaffant parce que Duché, plaisantin, l'a
comparé au Messie, répondra tout haut :
Je n'ai de lui que sa misère
Et suis bien éloigné, ma foi,
D'avoir une vierge pour mère.
Est-ce que ce serait là son
secret ? Est-ce qu'il y aurait eu « traumatisme », en effet, blessure énorme ?
Mais pas dans le sens où on l'imagine. Une révélation qu'on lui a faite
(Chateauneuf ?) engendrant une commotion ? François Arouet n'en laisse rien
voir. Ce qui se passe au tréfonds de lui ne regarde personne. Mais de là
naîtrait le ricanement...
Hypothèse que je propose à mon
tour, et il est bien possible que je me trompe. Si j'avais raison, cependant,
bien des choses deviendraient claires, et ce refus, par exemple, que tous ceux
qui ont approché Voltaire ont observé chez lui, ce refus de se souvenir. Il vit
à la pointe extrême de l'instant ; il est toujours au sommet de la vague ; il
n'a jamais, dirait-on, de regard en arrière. Il est l'homme du « divertissement
», le docteur du divertissement. Dans cette Épître même à Mme Denis contre
Paris, contre Versailles, dans ce texte de 1749 qui est son propre
Anti-Mondain, à la fin, ce gémissement : tout cela qui est faux, tout ce hideux
tumulte, comment s'en passer ? « Où fuir loin de moi-même ? »
Il s'installe — de force — à la
campagne, mais il lui faut une rumeur de foule et des adulations, et la maison
de ce solitaire est un caravansérail. Mensonges, la Vierge et le Christ !
Mensonge, la Pucelle ! Mensonges, le Bien et le Mal. Il n'y a rien. « La vie
n'est que de l'ennui ou de la crème fouettée. » Fouettons la crème et
mangeons-la, en attendant le seul bonheur, celui du néant.
(fin)
mercredi 13 mars 2013
Henri Guillemin et Voltaire (4)
Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Voici l'avant-dernier extrait de ce texte.
Littérature, dirons-nous ; un peu
gênante tout au plus. Malheureusement Voltaire ne s'en tient pas à ces
exercices de style. Il aime à recourir au bras séculier. Le libraire Grasset
l'a compromis, à propos de la Pucelle précisément (Grasset, sans permission, a
imprimé le livre à Genève, sachant qu'il aurait un succès de vente, car les
manuscrits de l'ouvrage qui circulent dans les salons de la ville haute
engendrent, dit Du Pan, genevois doré, « de beaux éclats de rire chez nos dames
»). Grasset va payer cher sa tentative. Voltaire est déchaîné. « Je l'ai
dénoncé au Conseil ; il a été mis en prison et chassé de la ville... En quelque
lieu que soit Grasset, j'informerai partout les magistrats » ; et il a essayé
de le faire lyncher, aux Délices, par ses domestiques.
![]() |
les Délices, aux environs de Genève |
Le curé de Moëns,
Ancian, qui s'est mis dans un mauvais cas, Voltaire fait de son mieux auprès de
la police pour qu'il aille aux galères. Mais c'est l'incident des Lettres
écrites de la Montagne qui nous en apprend sur lui le plus long. Il vaut mieux
n'en pas trop parler. On me l'a fait comprendre, autrefois, lorsque j'ai
appelé, là-dessus, l'attention. Raison de plus pour que je recommence.
Jean-Jacques a osé, dans ses Lettres, nommer le Sermon des Cinquante sans
mettre en doute que ce pamphlet soit de Voltaire. La vengeance de Voltaire est
affreuse. Il sait que Jean-Jacques est redouté des grands bourgeois de Genève,
car il a la plèbe avec lui ; son livre, du reste, expose comment la
«
République » est devenue la proie des nantis. Aussitôt Voltaire s'ingénie à
faire peur aux riches encore davantage, pour qu'ils agissent, sans perdre une
minute, et que Rousseau soit arrêté, et qu'on le tue. « Cachant sa main »,
Voltaire travaille à faire exécuter Jean-Jacques. D'une pierre deux coups : on
le débarrassera d'un très déplaisant adversaire
(« Quel temps a-t-il pris pour
rendre la Philosophie odieuse ? Le temps où elle allait triompher ! » 12-1-65)
et il pourra, si son plan réussit, tomber ensuite sur les pasteurs, coupables
de ne vouloir point être « sociniens » et qui brûlent les penseurs libres. Voici
le texte qu'il fait répandre ; non signé, bien entendu, de telle manière qu'il
puisse jurer en ignorer tout (...) ; c'est un appel au Conseil, un avertissement à mille exemplaires
: « Le Conseil aura trop de prudence et trop de fermeté pour s'amuser seulement
à faire brûler un livre auquel la brûlure ne fait aucun mal... Il punira, avec
toute la sévérité des lois, un blasphémateur séditieux » ; si le Conseil ne
bouge pas, s'il reste stupidement inerte, « il sera traîné dans les boues par
la populace » ; vite, vite, « un jugement qui mette fin à l'audace d'un
scélérat ! » Ce n'est pas assez. Voltaire invente, en même temps, une
intervention ecclésiastique et lance ce Sentiment des Citoyens où il a pris le
ton calviniste afin que le libelle anonyme paraisse venir d'une plume « sacrée
» ; la conclusion est la même : « On punit capitalement un vil séditieux. » Les
jours passent et rien ne se produit. Voltaire n'y tient plus ; il lève le
masque, mais en grand secret, pour François Tronchin qui est sûr, qui ne le
découvrira pas ; et il lui hurle (billets des 12 et 22 janvier 1765) : Mais
allez-y ! allez-y donc ! Mais qu'est-ce que vous attendez !
![]() |
François Tronchin, avocat au conseil de Genève |
Tel est, en actes et dans le
concret, l'homme du Traité de la tolérance, le sanglotant du procès Calas. Les
« crimes » lui mettent l'âme en feu, sauf s'ils s'accordent à ses desseins.
Catherine II a du sang sur les mains ? Peccadille, puisqu'elle protège les
philosophes. « Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de
son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas. »
Voltaire-le-tolérant déplore avec bonhomie la « rage » qu'ont les gens à «
forcer les autres à boire de leur vin », il tonne contre les dragonnades, mais
il compte sur les bataillons de Frédéric II pour un prosélytisme selon son cœur
: « Si j'avais 100 000 hommes, je sais bien ce que je ferais...» L'abbé
Galiani, son disciple, expliquera sans ambages à Mme d'Épinay, le 22 juin 1771,
ce que c'est que la Tolérance : « Si l'on rencontre un prince sot, il faut lui
prêcher la tolérance afin qu'il donne dans le piège » et qu'ainsi, « par la
tolérance qu'on lui accorde », le parti des lumières puisse se mettre en mesure
d' « écraser » le parti des ténèbres.
![]() |
Ferdinando Galiani |
Au moment où Calas expire, victime de
juges monstrueux, Voltaire ne s'émeut nullement. Ce parpaillot ne l'intéresse
pas ; il en veut à mort, à cette date, aux pasteurs de Genève ; tant pis pour
l'énergumène du Midi, lui aussi, après tout, christicole. S'en prendre à des juges,
qui sont, plus ou moins, aux ordres du Pouvoir, Voltaire, en outre, a peu de
penchant pour de semblables témérités. Puis il s'aperçoit que l'heure est bonne
: nos armées battues par les hérétiques, le Pouvoir incline à flatter les
vainqueurs ; le ministère, nos caisses vides, cherche à placer des emprunts à
Genève, et ne vient-on pas, chose inouïe, d'accorder une ferme générale à un
protestant (J. R. Tronchin) ? Allons, l'entreprise est décidément sans périls
et permet contre « l'Infâme » la plus belle manœuvre. Encore faut-il que
Voltaire s'entoure, d'abord, de hautes protections. Le terrain prêt, il
s'avance avec son artillerie et ses larmes. Zola risquera gros, dans l'affaire
Dreyfus. Aucun désagrément à redouter, des profits seulement à recueillir, pour
Voltaire, dans l'affaire Calas. L'opération achevée, Calas ne sera plus, pour
Voltaire, que « le roué de Toulouse », comme l'Autre était « le pendu » de
Jérusalem, et la veuve du roué « une huguenote imbécile ».
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le supplice de Calas |
Ce que Voltaire ne peut souffrir,
plus encore que la croix, c'est l'odeur des pauvres. La « populace »
l'incommode, et elle l'inquiète pour l'avenir. Dès 1755, il a flairé, dans le
deuxième Discours de Jean-Jacques (sur « l'origine de l'inégalité »), « la
philosophie d'un gueux », et si Jésus l'horripile, c'est aussi qu'il sort « de
la lie du peuple ». « Nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, écrit
Voltaire, cassant, à Damilaville, le 1er avril 1766 ; j'entends par peuple la
populace qui n'a que ses bras pour vivre [...] Il me paraît essentiel qu'il y
ait des gueux ignorants.» Les gueux n'ont nul besoin de savoir lire ; s'ils
se mettaient à réfléchir, cela pourrait déranger tout. Des gens qui n'ont pas
voix au chapitre. Des méprisables. À Biort l'évêque, Voltaire n'omet point de
jeter au visage qu'il est le fils d'un maçon, au jésuite Nonotte qu'il descend
d'un fendeur de bois, à J.-B. Rousseau que son père était cordonnier ; et il
admire
« l'insolence » de ces prêtres « qui vous disent : je veux que vous
pensiez comme votre tailleur et votre blanchisseuse ». S'il est énergiquement
antisémite, ce n'est pas seulement parce que la Bible vient des juifs, mais
parce qu'ils peuplent, en Europe, la pouillerie des ghettos. « Les juifs ne
connaissent ni l'hospitalité, ni la liberté, ni la clémence » ; ils ont « cet
esprit de lucre inspirateur de toute lâcheté » (une merveille, cette phrase,
sous une telle plume) ; c'est une « nation atroce » ; les juifs « sont les
ennemis du genre humain ».
Saisissante, la remarque d'André
Delattre (p. 34) :
« L'imposteur que voyait Voltaire en tout fondateur de
religion, il n'avait pas à aller loin pour en trouver le modèle. » Exact.
Littéralement exact. Voltaire, sur le trépied, enseigne aux démunis le Dieu «
rémunérateur et vengeur », alors qu'il pouffe, entre intimes, sur ce
croquemitaine. Voltaire prêcheur déiste n'est pas le « cagot » qu'imaginaient
les holbachiens ; un fourbe, tout bonnement ; c'est Tartufe.
samedi 9 mars 2013
Henri Guillemin et Voltaire (3)
Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Voici la suite du billet précédent
Sur le chapitre de l'argent,
Voltaire n'est pas beau à voir. « Une morale de coulissier ; le mépris du petit
gain journalier ; le respect du gros négoce et de la spéculation. » Ces duretés
sur son compte ne viennent pas du R. P. Condamin ; constatations, affligées, de
Lanson. Pour s'enrichir, il est prêt à tout. Il grappille les pensions à droite
et à gauche ; il a tenté de se glisser dans les services secrets de Dubois, car
l'espionnage rapporte et plaît à sa nature ; il trafique dans les loteries et
tripote dans l'agiotage; toujours « à cheval sur le Parnasse et la rue
Quincampoix », dit d'Argenson. Il revend (200 000 NF) sa charge de gentilhomme
du roi, tout en obtenant le maintien des privilèges attachés à ce titre. Pour
aller chez Frédéric II, il exige un contrat en règle : pension, 70 000 NF ;
frais de voyage, 35 000 NF, — plus le cordon de l'ordre du roi, plus la clef de
chambellan ; et il spéculera en outre, frauduleusement, sur les billets de la
Banque de Saxe (ces billets, dépréciés, la Banque a été contrainte de les
rembourser, au pair, aux sujets de Frédéric II, mais à eux seuls ; Voltaire
s'arrange pour en faire une rafle en Hollande) ; ce sont les fournitures
militaires qui sont la source permanente de ses plus gros profits ; l'improbité
y est de règle ; c'est un pillage organisé du Trésor. Entretenu par la
collectivité à partir de 1734, Voltaire ne dédaignait pas de l'être,
précédemment, par autrui ; quand trépasse Mme de Fontaines, en janvier 1733, il
en est marri : « J'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et 40 000
livres de rente qu'on dépensait pour me divertir. »
![]() |
Frédéric II |
Le 4 mai 1767, il indique à son
banquier lyonnais : « Le capital qui est entre vos mains se monte à 524 000
livres (disons 1 300 000 NF) indépendamment des intérêts de 445 000 livres
(disons 1 500 000 NF). » En 1778, il aura, en chiffres ronds, 500 000 NF de
rente. Parti de rien, je suis « parvenu », dit-il en propres termes, « à vivre
comme un fermier général » ; et « par quel art ? » Réponse : parce qu' « il
faut être, en France, enclume ou marteau » et qu'il a su choisir le bon côté,
celui qui écrase.
Bâtonné, à trente et un ans, par
les soins d'un aristocrate, est-il en révolte ? Tout se passe, au contraire,
comme si ce massage n'avait fait que lui assouplir mieux l'échine. Il en est
repoussant. Rien ne lui coûte lorsqu'il s'agit de flagorner qui peut lui être
utile. Il veut entrer à l'Académie et les Jésuites y sont puissants ? Voltaire
écrit à l'un des « bons pères » une lettre ostensible et dévote. Jeanne Poisson
devenue Pompadour est maintenant la maîtresse du roi ; Voltaire la comble
d'hommages ; il la félicite, en « bon citoyen », du gracieux travail qu'elle
assume et qui doit « faire le charme de tous les honnêtes gens » ; s'il pouvait
l'avoir pour alliée ! aussi ne néglige-t-il pas d'ajouter, concertant son
vocabulaire, que seuls lui seront ennemis les « frondeurs jansénistes ».
Voltaire est l'amant de Mme du Châtelet, mais Frédéric II est d'une autre
importance qu'Émilie pour son avancement ; Frédéric II n'aime pas les femmes ;
aussi Voltaire l'assure-t-il (31 décembre 1740) qu'il n'a point à être jaloux :
Un ridicule amour n'embrase pas
mon âme
Et je n'ai pas quitté votre
adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux
d'une femme.
![]() |
Emilie du Châtelet |
« Héroïsme », disait Lamartine ;
« audace d'un seul contre tous »; Voltaire qui « brave le respect humain » ;
Voltaire qui « affronte les bûchers »... Le dithyrambe de Lamartine est un
monument de candeur. Voltaire n'est pas « seul contre tous ». Quand il entame,
vers 1716, sa bataille contre la superstition, il sait qu'il va plaire à
quantité de gens qui serviront son arrivisme. Avec le Régent au pouvoir, le bon
ton est d'être esprit fort et Voltaire se met en flèche, car il souhaite qu'on
le regarde, qu'on applaudisse, qu'on se récrie : quel homme ! Quels dons ! il
est inouï ! Il aime « effrayer les badauds » (Épître à Horace). Mais quand il
croit le moment venu de se hisser aux honneurs, on note dans sa trajectoire un
palier de sagesse. Il y a eu le départ à grand fracas, pour se faire connaître,
et il y aura, plus tard, un certain travail enragé ; entre les deux, une
période surveillée, le temps de la sourdine, l'époque où Voltaire « réalise»
et convertit sa notoriété en places et en titres : 1er avril 1745, historiographe
du roi ; 25 avril 1746, l'Académie ; 22 décembre 1746, « gentilhomme ordinaire
». S'il pouvait s'incruster à Versailles ! Mais c'est en vain que, prosterné et
l'œil caressant, il demande à Louis XV si « Trajan » est content de lui ;
Trajan se détourne de ces reptations. Aucun « bûcher » ne le menace mais il
craint ce donjon de Vincennes où Diderot a fait un stage. Voltaire est
extrêmement prudent. Jean-Jacques signe ce qu'il publie, comme Hugo signera, le
2 décembre, cette affiche au bas de laquelle il met sa tête. Voltaire ne signe
rien de ce qui pourrait lui valoir des ennuis. « Frappez et cachez votre main »
; telle est sa devise. Il s'est tapi à Ferney dans un terrier à double issue.
Préservée dans un tel abri, et sous tant de millions, sa sécurité est entière ;
mais s'il s'applique à « écraser l'Infâme » par des agressions anonymes, que
cela surtout n'aille point jusqu'à endommager sa paix. Son Sermon des Cinquante
est une jolie fougasse dont il est satisfait. Mais écoutons-le, qui ne badine
pas, s'expliquer à sa nièce Fontaine sur ce mauvais livre (11 juin 1761) : « Je
ne sais ce que c'est que le Sermon des Cinquante dont vous me parlez. Si
c'était quelque sottise antichrétienne et que quelque fripon osât me l'imputer,
je demanderais justice au Pape, tout net. Je n'entends point raillerie sur cet
article. » La sincérité frémit dans sa voix au point qu'il en est pathétique.
Les égards que voue Arouet à la
protection de son repos n'ont pas de bornes. En 1768 et 1769, non qu'un danger
se dessine, mais seulement parce qu'il souhaiterait que l'on fût moins froid
pour lui à Versailles, Voltaire fait ses Pâques. Ses « amis » parisiens en sont
interloqués et demandent des explications. Voltaire se justifie comme il peut,
c'est-à-dire ignominieusement. Il dit que cette singerie était nécessaire, que,
fidèle à la Cause, bien sûr — les « frères » le connaissent ! ce n'est pas lui
qui désertera ! — et plus que jamais nasardant, incognito, les christicoles, il
s'est vu, toutefois, contraint à des ménagements ; « il y a des temps où il
convient d'imiter leurs contorsions ». Et il ajoute, pour être drôle, à propos
de ce pain azyme qu'il lui a fallu se laisser mettre sur la langue : certains «craignent de manier les araignées », mais d'autres, intrépides, «les avalent »
; pareille performance doit arracher les ovations. (Au demeurant, si ce n'est
que du pain, l'hostie, pourquoi parler d' « araignée » ? Un texte comme
celui-là donnerait des idées à l'Inquisition. Montaigne communie sans émoi, en
toute quiétude, en tout sommeil ; mais cette horreur physiologique, c'est à
croire qu'elle est démoniaque. Détendons-nous. Voltaire, en absorbant l'hostie
n'a pas eu de spasme dans la gorge ; il n'a pas non plus, après son exploit,
éclaté d'un rire infernal ; il n'écrit « araignée » qu'à l'intention des
camarades et pour leur prouver vigoureusement, qu'ils peuvent toujours lui
faire confiance.) Il est peureux. Tous ses familiers le savent. Dauber sur les
Pompignan, le poète et l'évêque, c'est un délice gratuit ; mais qu'un troisième
Pompignan, insoupçonné, sorte de l'ombre et déclare — il est dans les
carabiniers — son intention de venir couper les oreilles à Voltaire, celui-ci,
terrifié, appelle au secours Choiseul contre ce spadassin. Frédéric était
convaincu que « Christmoque » s'effondrerait devant la mort. On se souvient de
Lamartine : Voltaire qui « condamne », en héros, « sa propre cendre à n'avoir
même pas de tombe ». Arouet, au contraire, attache le plus grand prix à être
enseveli chrétiennement. Qu'est-ce que cela peut bien lui faire ? Il a
communié, jadis, pour plaire au roi, mais c'est pour plaire à qui, cet
enterrement catholique qu'il veut avoir, à toutes forces? Une dernière
victoire sur l'Église ? Contraindre à l'honorer, mort, ces gens qu'il a
souffletés, vivant ? Ou peut-être, cette proscription de sa dépouille, s'il
meurt irréconcilié, un opprobre que sa famille ne doit pas subir ? Les mondains
eux-mêmes les plus « affranchis » tiennent aux funérailles rituelles. Cela se
fait. Va pour les baladins, la sépulture honteuse. M. de Voltaire ne saurait
tolérer que l'on traitât mal son cadavre. L'enterrement civil, au XVIIIe
siècle, n'a pas encore son droit de cité. Je demeure perplexe. N'y eut-il pas
eu réprobation sociale, Voltaire aurait-il agi autrement ? Toujours est-il
qu'il s'est platement rétracté, renié, et qu'il a signé ceci, le 2 mars 1778 :
« Je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la
miséricorde divine quelle daignera pardonner toutes mes fautes, et si j'avais
jamais scandalisé l'Église, j'en demande pardon à Dieu et à elle. » Dans
l'histoire, malpropre, de sa communion pascale, l'évêque Biort lui avait
rappelé, le 5 mai 1769, que « manquer à la bonne foi » est toujours chose
déshonorante, mais jamais autant que « dans une circonstance » qui exclut, «
essentiellement » la « dissimulation » et l'« artifice ». Les mêmes mots,
syllabe par syllabe, sont valables pour Voltaire en présence des derniers
sacrements.
La « bonne foi » est sans doute
la vertu qui lui manque le plus. Delattre et Pomeau conviennent tristement que
« le mensonge lui est naturel » ; « il ment à ses amis ; il ment quand il fait
une affaire ; il ment quand il a un procès ». Il attaque, puis, si l'on
riposte, pousse des cris assourdissants ; « vos prêtres, dit-il à Tronchin, à
propos des pasteurs de Genève, vos prêtres qui m'ont insulté d'une manière si
lâche et si odieuse... » Il redoute si fort de voir la géologie de Buffon
confirmer la Bible qu'il se jette, sur les fossiles, dans un enfantillage dont
il mesure parfaitement l'ineptie, mais qui prendra peut-être, chez les simples.
Et dans l'affaire Saurin, telles pièces renversant ses dires, il lacère les
documents et mutile les registres pour avoir raison contre la vérité. Et son
apostolat en faveur de la « tolérance » ! Et sa fièvre, annuelle, de la
Saint-Barthélemy ! (Cette date le tue ; chaque 24 août, il a des sueurs, des
vertiges, son cœur s'arrête, il faut qu'il s'alite.) Et cette participation
visionnaire, insoutenable et qui le brise, aux tortures de Jean Calas ! Curieux
comme d'autres tortures le laissent désinvolte. Calas sur la roue le rend
malade, mais Jeanne d'Arc le met en joie ; pour cette Pucelle qui joignait les
mains, la dérision ne suffit pas ; il faut la couvrir d'immondices ; il importe
de la montrer obscène, à la façon d'une rustaude que les bêtes, bien armées,
séduisent ; et Voltaire de décrire Jeanne offrant, dans l'attitude adéquate,
son corps à un âne :
De son cul brun les voûtes se
levèrent
(Etc.)
jeudi 7 mars 2013
Henri Guillemin et Voltaire (2)
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Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Voici la suite du billet précédent
Si vigilant que se soit fait René
Pomeau, il a trop oublié la différence qui sépare le Voltaire déclamateur du
Voltaire confidentiel. Deux plans. Deux registres à ne pas confondre.
S'imaginer qu'on peut retenir comme valable ce que Voltaire débite lorsqu'il
est sur ses tréteaux, c'est aller au-devant de mécomptes. Voltaire prodigue la
fausse monnaie. Pour cesser de le dire « multiple », il n'est que de savoir son
code et d'affecter ses paroles du signe, chaque fois, qu'elles comportent : le
signe de la suspicion lorsqu'il s'agit de propos forains, discours en vers et
autres traités ; l'estampille de crédibilité, au contraire, lorsque Voltaire
parle à voix basse et s'adresse au « petit troupeau ». C'est le Voltaire grimé
qui fait vibrer sa voix dans le Traité de la Tolérance, mais c'est Voltaire au
naturel qui chuchote avec Damilaville ou d'Alembert ; et dans ces lettres-là,
l'Être infini du forum ne s'appelle plus que « Brioché », et l'inscription
haute et grave que le châtelain de Ferney a fait graver sur sa chapelle : Deo
Erexit Voltaire s'accompagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux
grands noms ».
le château de Ferney |
La « chaleur » du déisme
voltairien existe, mais en un certain sens seulement. Non pas la brûlure d'un
amour, mais réchauffement d'une colère. Toujours anti, Voltaire-le-déiste ;
anti-Pascal, d'abord ; anti-d'Holbach ensuite et par surcroît. S'il lève des
yeux noyés vers le ciel du Grand Géomètre, ses mains s'affairent en même temps,
et tandis que l'assistance éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts
industrieux tordent le cou, plus bas, aux gêneurs, gêneurs chrétiens qui
voudraient lui gâter ses plaisirs, gêneurs athées qui mettent en péril ses
jouissances. Pomeau se trompe quand il assigne aux dernières années de Voltaire
les raisons pratiques, les raisons de propriétaire qu'on lui voit, pour la
défense de l'idée de Dieu. Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La
Mettrie, qu'il dirigera en 1770 contre d'Holbach. « Il y a une grande
différence, avait-il écrit, entre combattre les superstitions des hommes et
rompre les liens de la société » et dans son Histoire de Jenni, voici sa
formule identique : si l'athéisme se répand, « tous les liens de la société
sont rompus» ; cette fois, une précision supplémentaire: et « le bas peuple
ne sera plus qu'une horde de brigands ». C'est à ce moment (1770) que Voltaire
fait sa trouvaille illustre :
Si Dieu n'existait pas, il
faudrait l'inventer,
avec ce commentaire qui ne laisse
à sa pensée rien d'obscur :
. . . .
. . .
. . .
. . .
. . .
et ton nouveau fermier,
Pour ne pas croire en Dieu
va-t-il mieux te payer ?
![]() |
le Dieu géomètre |
Sa correspondance est d'une
limpidité totale : « La croyance des peines et des récompenses après la mort
est un frein dont le peuple a besoin » ; « il est fort bon de faire accroire
aux hommes qu'ils ont une âme immortelle et qu'il y a un Dieu vengeur qui
punira mes paysans s'ils me volent mon blé et mon vin ». Et ceci encore, qui
est dans l'A. B. C. : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, ma femme même
croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu. »
L'effroi qu'inspire l'athéisme au seigneur de Ferney le guide à des prévenances
inattendues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l'athéisme restait
le fait d'amis distingués, Voltaire daubait sans retenue, dans son Pot Pourri,
sur le Christ. Après le Système de la Nature, il se prend soudain pour le
Nazaréen d'une benoîte estime, et, dans cet étonnant article Religion II des
Questions sur l'Encyclopédie, dans ces pages que Pomeau appelle « son Mystère
de Jésus », l'auteur du Sermon des Cinquante s'abandonne au lyrisme ; une «
vision » l'entraîne dans les bocages élyséens ; il y rencontre tous les sages,
Pythagore, Thaïes, Zoroastre, Socrate, puis, « au-dessus » d'eux tous, pour
finir, « un homme d'une figure douce et simple, âgé d'environ trente-cinq ans »
; son cœur se serre, car les pieds de cet homme sont « enflés et sanglants ;
les mains de même » ; il a « le flanc percé, les côtes écorchées de coups de
fouet». « J'ai vécu dans la pauvreté », dit ce Juste qui a souffert, et
qu'enseigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même. » À ces
mots, Voltaire s'écrie : « Je vous prends pour mon seul maître ! » Et voici la
péroraison : « Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation.
La vision disparut et la bonne conscience me resta. » Voltaire n'a jamais
souhaité voir les curés disparaître ; il le désire moins que jamais depuis que
d'Holbach s'est permis d'écrire : « La religion est l'art d'enivrer les hommes
pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À
l'aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en
silence les misères qu'ils doivent aux puissances visibles. »
![]() |
D'Holbach, auteur du Système de la Nature |
Joli travail,
cette prédication ! Celle des curés est là, par bonheur, pour maintenir dans
l'obéissance les analphabètes. Loin d'envisager un pays sans prêtres, Voltaire
voudrait en France un vaste clergé fonctionnaire, mais ignare, paysan, dûment
bridé et mené par le pouvoir civil. Dès le 22 février 1763, Voltaire donne en
exemple sa principauté de Ferney où « le peuple ne se mêle de rien que de
brailler [à l'église] un latin qu'il n'entend pas » mais qui lui apprend la
résignation. Et quand, au bout de Zadig, un ange, inexplicable mais opportun,
vient conclure tout à trac : « adore », créature humaine, adore et «
soumets-toi » ; quand, avec une gravité de pontife, Voltaire répète à son tour
la leçon du messager divin : « Prier, c'est se soumettre », comprenons bien à
qui s'adressent l'ange et son porte-voix. Pauvres, soumettez-vous ! Rien ne
doit être changé à l'ordre « providentiel » tel que Voltaire l'a résumé
lui-même : « Le petit nombre fait travailler le grand, est nourri par lui, et
le gouverne. » (Œuvres, xii, 433.)
Naigeon, qui est du vilain clan,
s'impatiente d'autant plus contre le Voltaire « cagot » qu'il est renseigné sur
sa « doctrine secrète » : Voltaire hausse les épaules devant la Providence ;
Voltaire n'arrive pas à voir où pourrait se loger l'« âme immortelle » des
pucerons humains ; Voltaire plisse dangereusement les yeux lorsqu'il s'exprime
sur « Brioché ». Toute la Somme de René Pomeau n'a fait que me convaincre de
l'athéisme voltairien.(...)
Voltaire gentil, Voltaire affectueux,
Voltaire aimant, galéjades ? C'est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont
peu conformes à sa légende. Et je ne parle pas du Voltaire de vingt ans, que je
tiens en réserve. Je parle du monsieur de cinquante ans, de soixante ans et
au-delà, qu'on aurait tort de se représenter griffu sans cesse et sardonique. «
Je vous aimerai tendrement toute ma vie. Je croirai ce que vous voudrez.
J'approuverai ce que vous ferez. Votre âme est la moitié de la mienne... »
Quand il écrit ces choses à Marie-Louise Denis, ce n'est plus un gamin ; il a
cinquante-cinq ans. Et j'entends bien qu'il a envie d'elle et que le désir est
imbattable pour contrefaire le dévouement ; mais Voltaire, avec Marie-Louise, a
fait ses preuves ; avant de la désirer, il l'aimait ; il l'aimera encore
lorsqu'il ne la désirera plus. C'est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu'il
disait, en 1722 : « Mon cœur a toujours été tourné vers elle. » Il est capable
de patiente bonté, avec Thiriot par exemple. Il dit : « Si on a des amis, c'est
pour se battre pour eux. » Il se dépensera pour « Belle et Bonne » ; et Marie
Corneille, il l'a vraiment aidée. Secourir Marie Corneille, c'était payant ;
soit ; bienfait spectaculaire ; et je sais aussi que plus une plaisanterie est
révoltante, moins il a le bon goût de se l'interdire, et qu'en conséquence,
recommandant Marie à J. R. Tronchin pour le passage de la jeune fille à Lyon,
il conseille à son correspondant une vérification de pucelage, et même un peu
plus si le cœur lui en dit ; c'est une corvée qu'il réclame au banquier
Tronchin en faveur de sa protégée et un banquier n'est pas homme à donner son
temps gratis ; qu'il se paye donc en nature. Les facéties de Voltaire sont
lourdes, mais il est rafraîchissant de l'entendre lui-même blaguer ses bonnes
actions. « J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là,
chez lui, m'exaspère. Quand, se conduisant bien, rendant service effectivement
à quelqu'un, plutôt que de s'admirer dans la componction, il fait le pitre, à
sa manière, bravo ! Marie Corneille ne saura rien de cette abominable indécence
et Voltaire parle à Tronchin un langage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.
![]() |
Charles-Joseph prince de Ligne |
Ce que nous relate le prince de
Ligne n'est pas désagréable non plus sur Voltaire qui, le dimanche, à Ferney,
mettait « un habit mordoré uni », veste à grandes basques galonnées d'or et des
manchettes de dentelle allant « jusqu'au bout des doigts » : avec cela,
disait-il, « on a l'air noble. » C'est très bien. L'habit fait le moine ; il se
déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l'origine des princes
et des rois, il sait ce qu'elle vaut : « brigands heureux », bandits arrivés. (...)
Et de même, cela fait plaisir de
le voir s'irriter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais
qu'on n'y peut rien, que c'est comme ça, qu'ainsi va le monde : « — Eh bien, il
faut s'en occuper ! » Et ceci, dans ses Notebooks, assez, comment dirais-je,
claudélien : sur la cécité des humains qui s'ébahissent, les niais, devant un
funambule, un orateur, un marquis, et qui n'ont pas l'air de s'apercevoir
qu'au-dessus de leur tête, et perpétuellement à leur disposition, il y a un
spectacle un peu plus propre à leur couper le souffle : ces mondes qui volent,
ce miracle ininterrompu des constellations. Est-ce bien sûr que Voltaire se
couvre, lorsque, dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il écrit sur les
religieuses ce paragraphe si peu « voltairien» : une jeune fille, librement,
qui voue sa vie à la prière ou au service des malades et des pauvres, «
peut-être n'y a-t-il rien de plus grand sur la terre ». La phrase est bien là,
sous nos yeux, signée du monstre. Calcul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et
ce qui suit n'est pas moins déconcertant : « Les peuples séparés de la
communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. »
J'ai cru pouvoir, il n'y a pas longtemps, opposer Voltaire à Hugo, pour
accabler Voltaire, sur ce point même : leurs réflexes comparés devant ces
oblations ; je ne connaissais pas encore (j'aurais dû) cette page du Siècle de
Louis XIV ; et sa lettre à Mme d'Egmont sur le Carmel, il faut également lui
rendre cette justice qu'elle ne contient pas l'ombre d'une goguenardise.
J'ignorais aussi cette allusion pensive, ailleurs, à une parente qu'il a chez
les sœurs grises, et dont il rapporte — sans que je distingue le son réel de sa
voix — une parole qui lui est restée : « elle m'écrivit un jour qu'elle aimait
Jésus et Marie plus que sa vie ».
L'actif, dans ce bilan que
j'essaie, n'est pas nul. Mais le passif ! Terrible, le passif
mercredi 6 mars 2013
Henri Guillemin et Voltaire (1)
Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Je vous en livre quelques extraits
![]() |
Etienne Chouard |
J'ai voulu en avoir le cœur net.
En somme, Voltaire, je ne l'avais
jamais encore abordé un peu sérieusement que dans ses rapports avec
Jean-Jacques ; il n'y était pas avenant. Le regarder une bonne fois, l'observer
longuement et sous tous les angles, cette entreprise-là je ne l'ai jamais
vraiment essayée. (...)
Joseph de Maistre appelait
Voltaire « le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment » ; il disait
qu'admirer Voltaire, se sentir du goût pour lui, c'est « le signe infaillible
d'une âme, corrompue». Mais Lamartine n'était pas une âme pourrie, et il
aimait Voltaire, tellement que, dans le manuscrit de son Histoire des Girondins, il l'avait salué avec ivresse. Voyez plutôt : « Il y a une incalculable
puissance de conviction, et de dévouement à l'idée, dans cette audace d'un seul
contre tous [...] Braver le respect humain sans autre applaudissement que sa
conscience, le respect humain, cette lâcheté de l'esprit déguisée en respect de
l'erreur, affronter les bûchers de la terre et les anathèmes du ciel, c'est de
l'héroïsme [...] Voltaire livra volontairement son nom à toutes les colères et
à toutes les malédictions du parti qu'il attaquait. Il le dévoua, et pendant sa
vie et pendant des siècles, aux ressentiments, aux calomnies, aux injures, aux
outrages des chrétiens. Il condamna sa propre cendre à n'avoir même pas de
tombe pour que son nom fût le signe, le drapeau déchiré et souillé de la guerre
qu'il commençait au nom de la Raison [...] La Raison date de lui dans
l'histoire, dans la philosophie, dans la religion. » Et Michelet : « Voltaire
est celui qui souffre, celui qui a pris sur lui toutes les douleurs des hommes.
» (...)
![]() |
Joseph de Maistre, l'un des pères de la pensée contre révolutionnaire |
«
charlatans » ; 1726 moins quinze, cela nous reporterait à 1711, au petit Arouet
de dix-sept ans qui, cette année-là, en août, sortait de chez les jésuites. Le
chiffre est excessif, nous en verrons la preuve. La lettre anonyme de 1726 au
lieutenant de police n'en établit pas moins que Voltaire, alors, de longue date
déjà, pensait ce que nous savons sur ces sujets qui l'auront obsédé toute sa
vie. Je dis bien : obsédé. En 1774 ? le 9 décembre 1774 (il a quatre-vingts
ans), Mme du Deffand lui murmurera, comme à un complice : « Vous ne sauriez
perdre le souvenir de l'événement qui s'est passé il y a mille sept cent
soixante-quatorze ans. Tout vous y ramène. »
(...) Le Voltaire des années ultimes a connu la même aventure qui sera celle de
Victor Hugo. Tous deux, à la fin, sont en butte, pour leur déisme, aux
sarcasmes d'anciens amis qui les trouvent maintenant attardés. Zola, en 1881,
traite de « gâteux» l'auteur de l'Âne ; Diderot, après 1770, juge que Voltaire
n'est qu'un « cagot » et la Correspondance littéraire nous apprend que, dans le
groupe du baron, Voltaire est tenu pour un «capucin ». L'homme du Dictionnaire
philosophique parle à présent des « énergumènes athées » qu'il jette au même
fumier que les « énergumènes chrétiens ».
Aimer quelqu'un qui, en des
matières sérieuses, pense contre moi, je sais très bien que je le peux. La
politique de Joseph de Maistre est aux antipodes de la mienne, et de Maistre me
plaît tout entier. Chez les écrivains d'aujourd'hui, Étiemble est mon ami, et
cependant une frénésie l'habite contre cette foi à laquelle j'appartiens. Je ne
lui en voudrai jamais de ses coups de bélier contre ma maison. Il suit sa loi.
Quiconque a dans le cœur une certitude se doit d'obéir à ses commandements. Moi
non plus, je n'aime pas les tièdes, les précautionneux, les
amis-de-tout-le-monde. L'homme qui prend des risques parce qu'il a des choses à
dire, tant pis s'il me blesse ; je parlerai moi aussi, en sens contraire ;
voilà tout. Salubre, l'antagoniste qui se passionne pour ce qui en vaut la
peine, l'homme qui n'est pas de ces âmes mortes dont la pestilence vous
asphyxie, ni de cette race si bien nommée par J.-P. Sartre, et si parfaitement
discernable : les « salauds ». Je ne me sens pas prêt, devant Voltaire, à lui
cracher au visage parce qu'il insulte ce que j'adore. Voltaire croyait le
christianisme un mensonge ? Il se devait de le combattre. Les propos qu'il
tient sur le Christ, avant de les lui imputer à crime, il faut se mettre dans
sa perspective. Voltaire n'outrage pas, diaboliquement, un Dieu fait homme, un
Rédempteur. Ces termes-là, pour lui, sont vides. Il voit Jésus comme un
prêcheur juif, né probablement d'un adultère, et dont l'aventure finit mal ; un
mortel, un triste mortel, comme les autres, assujetti aux misères de notre
condition et qui eut peur devant la mort jusqu'à en « tomber de faiblesse ».
Qu'il l'ait nommé « le pendu », c'est qu'il le voit tel, en effet, et
encombrant, et irritant dans l'exploitation que des habiles ont tirée de son
supplice. Qu'il signe « Christ-moque », c'est qu'il nargue, à bon escient, des
crédulités imbéciles ; et s'il écrit à Helvétius, le 2 janvier 1761, qu'il «
faut hardiment chasser aux bêtes puantes » — les « bêtes puantes », ce sont les
prêtres, du papiste ou du calviniste, « tous pétris de la même merde » — c'est
que ces gens dont les uns ont fait la Saint-Barthélemy et dont les autres ont
brûlé Servet, il les hait d'une haine « sainte». Et s'il manque délibérément
d'élégance, s'il se frotte les mains, en 1765, parce que la Religion « en a
dans le cul », c'est que nous n'avons pas affaire, avec lui, à Renan le
douceâtre. Entre l'onctueux et l'emporté, ma préférence n'hésite pas. Lorsque
Voltaire dit « ces drôles » en parlant des « christicoles », ou ces « gredins »
à propos de ceux qui « croient encore au Consubstantiel », j'ai beau me savoir
au nombre des gredins et des drôles, je l'aime bien, ce fulgurant. Il est
injuste ? Il va trop fort ? On perd le droit, avec Voltaire, quand on ne pense
pas ce qu'il pense, d'être autre chose qu'une canaille ou un minus ? Cela ne
fait rien. Dans la bagarre, on ne mesure plus ses coups. Les forcenés d'une
doctrine, pourvu que je les sente authentiques, pas moyen en moi d'étouffer à
leur égard une fraternité inavouable.
Donc, je m'y suis mis. (...) Pomeau, sur Voltaire, mérite qu'on l'écoute. Et son petit livre aussi, dans la
collection des Écrivains de toujours, est solide. (...)
![]() |
Voltaire, par René Pomeau |
Je me disais : au fond, si je ne
l'aime pas, si je n'éprouve pour lui qu'un intérêt hostile, ce doit être faute
d'avoir vécu avec lui. Quand on entre pour de bon dans la pensée, dans le
destin, dans la vie quotidienne d'un de ces grands morts, quand on se fait son
compagnon, quand on touche ces papiers sur lesquels se posèrent ses doigts et
qui reçurent son souffle, quand on l'entend respirer, quand on attrape, de
temps à autre, son regard même de vivant, invinciblement, n'est-ce pas ? on
s'attache à lui, on lui pardonne tout. J'ai connu cela avec Lamartine, avec
Jean-Jacques, avec Hugo. Il est vrai que d'autres entreprises similaires ne
m'ont pas conduit au même résultat. Vigny, plus je l'ai vu de près, plus la
glace m'est entrée dans les veines. Avec Constant, pire ! (...)
On ne peut se contenter, sur
Voltaire, de ces opinions courantes qui ne sont que des défaites : qu'il «
échappe », qu'on n'arrive pas à le saisir, que « c'est un être bien singulier »
(Mme du Deffand), « sans unité » (Pomeau), « tout en dispersion » (Delattre). «
Non vultus, non color unus » (1734). Quelqu'un est toujours quelqu'un, avec son
identité. Voltaire est d'une capture difficile ? Il n'y a qu'à s'acharner
mieux. C'est lui qui se décrit « vif comme un lézard, flexible comme une
anguille ». Il fuit. Mais les lézards et les anguilles, on finit tout de même
par mettre la main dessus et il est certainement possible de « saisir »
Voltaire. À condition d'ouvrir l'œil, de se méfier, de ne jamais le prendre au
mot sur un seul mot, mais de contrôler ce qu'il raconte ici par ce qu'il
raconte là. Malin comme pas un. Prêter l'oreille surtout quand il croit qu'on
ne l'entend point.(...)
Pomeau, la loyauté même, reconnaît que la pensée
métaphysique d'Arouet n'offre à l'esprit, quand on l'examine, qu' « un ensemble
faiblement organisé, un peu flottant ». Euphémisme. J'ai fait le travail. Ça
n'existe pas, la pensée philosophique de Voltaire, du vent ; et son Traité de
métaphysique est la plus involontaire mais la meilleure de ses bouffonneries.
Rien de plus verbal et de plus frêle que ses démonstrations inlassables d'un
Dieu créateur et « horloger ». Voltaire n'a pas la tête métaphysique, et pas la
tête scientifique non plus. Il a fait de valeureux efforts, à Cirey. En pure
perte. L'ennui, c'est qu'il ne s'en rend pas compte du tout, qu'il se figure
vraiment avoir fait le tour des connaissances humaines. Il effleure et croit
avoir pénétré. Intelligent, certes, mais pas assez pour prendre conscience de
ses limites. Diderot a d'autres dimensions. Je ne souscris pas au scientisme,
mais c'est un système cohérent. Voltaire n'est « scientiste » à aucun degré.
Voltaire n'attend rien de l'« avenir de la science ».(...)
Que Voltaire était déiste « gravement, chaleureusement », c'est,
dit Pomeau, la pure vérité. Tout son gros livre est fait pour soutenir cette
thèse, en démontrer l'exactitude. Or il ne m'a pas convaincu ; absolument pas.
Que Voltaire ne puisse concevoir l'univers sans un géomètre préexistant,
d'accord. Que la « raison » de Voltaire — et même, en lui, quelque besoin
compensatoire — exigent un Artisan premier, un Maître universel, d'accord
également. Mais Voltaire « chaleureusement » déiste, la chaleur impliquant au
moins un commencement d'amour, je le nie. Pomeau prend au sérieux le Voltaire
officiel, le Voltaire public qui s'adresse au Grand Être :
Je ne suis pas chrétien, mais
c'est pour t'aimer mieux
et qui récidive, à trente ans de
distance :
O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu
que tout annonce,
. . .
. . .
. . .
. . .
. . .
. . .
. . .
. . .
Si je me suis trompé, c'est en
cherchant ta loi.
Mon cœur peut s'égarer mais il
est plein de toi !
Étrange ; car enfin, à bien
recueillir ses confidences, on le voit mal sûr que son Architecte soit autre
chose qu'une abstraction. (...)
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