jeudi 7 mars 2013

Henri Guillemin et Voltaire (2)

-->
Remercions Etienne Chouard d'avoir mis en ligne cette enquête littéraire de Henri Guillemin, publiée dans Eclaircissements en 1961. Voici la suite du billet précédent



Si vigilant que se soit fait René Pomeau, il a trop oublié la différence qui sépare le Voltaire déclamateur du Voltaire confidentiel. Deux plans. Deux registres à ne pas confondre. S'imaginer qu'on peut retenir comme valable ce que Voltaire débite lorsqu'il est sur ses tréteaux, c'est aller au-devant de mécomptes. Voltaire prodigue la fausse monnaie. Pour cesser de le dire « multiple », il n'est que de savoir son code et d'affecter ses paroles du signe, chaque fois, qu'elles comportent : le signe de la suspicion lorsqu'il s'agit de propos forains, discours en vers et autres traités ; l'estampille de crédibilité, au contraire, lorsque Voltaire parle à voix basse et s'adresse au « petit troupeau ». C'est le Voltaire grimé qui fait vibrer sa voix dans le Traité de la Tolérance, mais c'est Voltaire au naturel qui chuchote avec Damilaville ou d'Alembert ; et dans ces lettres-là, l'Être infini du forum ne s'appelle plus que « Brioché », et l'inscription haute et grave que le châtelain de Ferney a fait graver sur sa chapelle : Deo Erexit Voltaire s'accompagne de cette glose aimable : « un beau mot entre deux grands noms ».

le château de Ferney


La « chaleur » du déisme voltairien existe, mais en un certain sens seulement. Non pas la brûlure d'un amour, mais réchauffement d'une colère. Toujours anti, Voltaire-le-déiste ; anti-Pascal, d'abord ; anti-d'Holbach ensuite et par surcroît. S'il lève des yeux noyés vers le ciel du Grand Géomètre, ses mains s'affairent en même temps, et tandis que l'assistance éblouie suit son regard vers les nuages, ses doigts industrieux tordent le cou, plus bas, aux gêneurs, gêneurs chrétiens qui voudraient lui gâter ses plaisirs, gêneurs athées qui mettent en péril ses jouissances. Pomeau se trompe quand il assigne aux dernières années de Voltaire les raisons pratiques, les raisons de propriétaire qu'on lui voit, pour la défense de l'idée de Dieu. Les mêmes mots lui viennent, en 1750, contre La Mettrie, qu'il dirigera en 1770 contre d'Holbach. « Il y a une grande différence, avait-il écrit, entre combattre les superstitions des hommes et rompre les liens de la société » et dans son Histoire de Jenni, voici sa formule identique : si l'athéisme se répand, « tous les liens de la société sont rompus» ; cette fois, une précision supplémentaire: et « le bas peuple ne sera plus qu'une horde de brigands ». C'est à ce moment (1770) que Voltaire fait sa trouvaille illustre :



Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,



avec ce commentaire qui ne laisse à sa pensée rien d'obscur :





.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  et ton nouveau fermier,



Pour ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ?



le Dieu géomètre


Sa correspondance est d'une limpidité totale : « La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin » ; « il est fort bon de faire accroire aux hommes qu'ils ont une âme immortelle et qu'il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s'ils me volent mon blé et mon vin ». Et ceci encore, qui est dans l'A. B. C. : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, ma femme même croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu. » L'effroi qu'inspire l'athéisme au seigneur de Ferney le guide à des prévenances inattendues. En 1763, exempt encore de toute angoisse, car l'athéisme restait le fait d'amis distingués, Voltaire daubait sans retenue, dans son Pot Pourri, sur le Christ. Après le Système de la Nature, il se prend soudain pour le Nazaréen d'une benoîte estime, et, dans cet étonnant article Religion II des Questions sur l'Encyclopédie, dans ces pages que Pomeau appelle « son Mystère de Jésus », l'auteur du Sermon des Cinquante s'abandonne au lyrisme ; une « vision » l'entraîne dans les bocages élyséens ; il y rencontre tous les sages, Pythagore, Thaïes, Zoroastre, Socrate, puis, « au-dessus » d'eux tous, pour finir, « un homme d'une figure douce et simple, âgé d'environ trente-cinq ans » ; son cœur se serre, car les pieds de cet homme sont « enflés et sanglants ; les mains de même » ; il a « le flanc percé, les côtes écorchées de coups de fouet». « J'ai vécu dans la pauvreté », dit ce Juste qui a souffert, et qu'enseigne-t-il ? « Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même. » À ces mots, Voltaire s'écrie : « Je vous prends pour mon seul maître ! » Et voici la péroraison : « Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut et la bonne conscience me resta. » Voltaire n'a jamais souhaité voir les curés disparaître ; il le désire moins que jamais depuis que d'Holbach s'est permis d'écrire : « La religion est l'art d'enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À l'aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu'ils doivent aux puissances visibles. » 
D'Holbach, auteur du Système de la Nature

Joli travail, cette prédication ! Celle des curés est là, par bonheur, pour maintenir dans l'obéissance les analphabètes. Loin d'envisager un pays sans prêtres, Voltaire voudrait en France un vaste clergé fonctionnaire, mais ignare, paysan, dûment bridé et mené par le pouvoir civil. Dès le 22 février 1763, Voltaire donne en exemple sa principauté de Ferney où « le peuple ne se mêle de rien que de brailler [à l'église] un latin qu'il n'entend pas » mais qui lui apprend la résignation. Et quand, au bout de Zadig, un ange, inexplicable mais opportun, vient conclure tout à trac : « adore », créature humaine, adore et « soumets-toi » ; quand, avec une gravité de pontife, Voltaire répète à son tour la leçon du messager divin : « Prier, c'est se soumettre », comprenons bien à qui s'adressent l'ange et son porte-voix. Pauvres, soumettez-vous ! Rien ne doit être changé à l'ordre « providentiel » tel que Voltaire l'a résumé lui-même : « Le petit nombre fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. » (Œuvres, xii, 433.)



Naigeon, qui est du vilain clan, s'impatiente d'autant plus contre le Voltaire « cagot » qu'il est renseigné sur sa « doctrine secrète » : Voltaire hausse les épaules devant la Providence ; Voltaire n'arrive pas à voir où pourrait se loger l'« âme immortelle » des pucerons humains ; Voltaire plisse dangereusement les yeux lorsqu'il s'exprime sur « Brioché ». Toute la Somme de René Pomeau n'a fait que me convaincre de l'athéisme voltairien.(...) 
Voltaire gentil, Voltaire affectueux, Voltaire aimant, galéjades ? C'est à voir. Bien des côtés, chez ce féroce, sont peu conformes à sa légende. Et je ne parle pas du Voltaire de vingt ans, que je tiens en réserve. Je parle du monsieur de cinquante ans, de soixante ans et au-delà, qu'on aurait tort de se représenter griffu sans cesse et sardonique. « Je vous aimerai tendrement toute ma vie. Je croirai ce que vous voudrez. J'approuverai ce que vous ferez. Votre âme est la moitié de la mienne... » Quand il écrit ces choses à Marie-Louise Denis, ce n'est plus un gamin ; il a cinquante-cinq ans. Et j'entends bien qu'il a envie d'elle et que le désir est imbattable pour contrefaire le dévouement ; mais Voltaire, avec Marie-Louise, a fait ses preuves ; avant de la désirer, il l'aimait ; il l'aimera encore lorsqu'il ne la désirera plus. C'est de sa sœur, la mère de Marie-Louise, qu'il disait, en 1722 : « Mon cœur a toujours été tourné vers elle. » Il est capable de patiente bonté, avec Thiriot par exemple. Il dit : « Si on a des amis, c'est pour se battre pour eux. » Il se dépensera pour « Belle et Bonne » ; et Marie Corneille, il l'a vraiment aidée. Secourir Marie Corneille, c'était payant ; soit ; bienfait spectaculaire ; et je sais aussi que plus une plaisanterie est révoltante, moins il a le bon goût de se l'interdire, et qu'en conséquence, recommandant Marie à J. R. Tronchin pour le passage de la jeune fille à Lyon, il conseille à son correspondant une vérification de pucelage, et même un peu plus si le cœur lui en dit ; c'est une corvée qu'il réclame au banquier Tronchin en faveur de sa protégée et un banquier n'est pas homme à donner son temps gratis ; qu'il se paye donc en nature. Les facéties de Voltaire sont lourdes, mais il est rafraîchissant de l'entendre lui-même blaguer ses bonnes actions. « J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage ; » ce ton-là, chez lui, m'exaspère. Quand, se conduisant bien, rendant service effectivement à quelqu'un, plutôt que de s'admirer dans la componction, il fait le pitre, à sa manière, bravo ! Marie Corneille ne saura rien de cette abominable indécence et Voltaire parle à Tronchin un langage qui ravit ce demi-dieu de la H. S. P.



Charles-Joseph prince de Ligne
Ce que nous relate le prince de Ligne n'est pas désagréable non plus sur Voltaire qui, le dimanche, à Ferney, mettait « un habit mordoré uni », veste à grandes basques galonnées d'or et des manchettes de dentelle allant « jusqu'au bout des doigts » : avec cela, disait-il, « on a l'air noble. » C'est très bien. L'habit fait le moine ; il se déguise donc et pousse du coude un « vrai » prince, car l'origine des princes et des rois, il sait ce qu'elle vaut : « brigands heureux », bandits arrivés. (...)



Et de même, cela fait plaisir de le voir s'irriter contre les amorphes, ceux qui disent que tout va mal mais qu'on n'y peut rien, que c'est comme ça, qu'ainsi va le monde : « — Eh bien, il faut s'en occuper ! » Et ceci, dans ses Notebooks, assez, comment dirais-je, claudélien : sur la cécité des humains qui s'ébahissent, les niais, devant un funambule, un orateur, un marquis, et qui n'ont pas l'air de s'apercevoir qu'au-dessus de leur tête, et perpétuellement à leur disposition, il y a un spectacle un peu plus propre à leur couper le souffle : ces mondes qui volent, ce miracle ininterrompu des constellations. Est-ce bien sûr que Voltaire se couvre, lorsque, dans un coin de son Siècle de Louis XIV, il écrit sur les religieuses ce paragraphe si peu « voltairien» : une jeune fille, librement, qui voue sa vie à la prière ou au service des malades et des pauvres, « peut-être n'y a-t-il rien de plus grand sur la terre ». La phrase est bien là, sous nos yeux, signée du monstre. Calcul ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Et ce qui suit n'est pas moins déconcertant : « Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. » J'ai cru pouvoir, il n'y a pas longtemps, opposer Voltaire à Hugo, pour accabler Voltaire, sur ce point même : leurs réflexes comparés devant ces oblations ; je ne connaissais pas encore (j'aurais dû) cette page du Siècle de Louis XIV ; et sa lettre à Mme d'Egmont sur le Carmel, il faut également lui rendre cette justice qu'elle ne contient pas l'ombre d'une goguenardise. J'ignorais aussi cette allusion pensive, ailleurs, à une parente qu'il a chez les sœurs grises, et dont il rapporte — sans que je distingue le son réel de sa voix — une parole qui lui est restée : « elle m'écrivit un jour qu'elle aimait Jésus et Marie plus que sa vie ».

L'actif, dans ce bilan que j'essaie, n'est pas nul. Mais le passif ! Terrible, le passif

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Pour commenter cet article...