mardi 30 avril 2024

L'homme du Royal Corse (7)

 En guise de mise en bouche avant la sortie de De Profundis

(pour lire les chapitres qui précèdent)

14

 

L’antichambre ne désemplissait pas, au grand dam d’Arno qui se désintéressa bientôt de cette succession ininterrompue de caquets et de sollicitations. De temps à autre, il lançait un regard vers la maîtresse de maison, impressionné par sa patience et la bienveillance qu’elle témoignait à ses visiteurs. Aux uns elle adressait des amabilités, aux autres des encouragements, et au curé de la paroisse venu lui réclamer ses bonnes œuvres, une bourse sonnante et enflée qui le fit se pâmer de joie.

Lorsque le défilé s’acheva enfin, Madame de Brissart s’accorda un discret soupir de soulagement avant de consulter l’heure sur la pendule.

- Une heure, déjà… Mes hôtes doivent m’attendre pour le dîner. Peut-être devriez-vous rejoindre l’office, notre cuisinière vous servira de quoi apaiser votre faim. En espérant que mon époux ne tarde pas trop…

Arno se laissa mener jusqu’à une petite salle qui touchait la cuisine, d’où émergea bientôt une petite bonne femme à la mine replète et aux sourcils broussailleux.

- Ah çà ! Pour le personnel, on a déjà desservi. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir te proposer, mon gaillard ?

- Je me contente habituellement de peu, signifia Arno, toujours debout devant l’entrée. Malgré lui, ses narines se soulevèrent en direction du fumet qui s’échappait de l’autre pièce, ce dont s’égaya la bonne femme.

- Allons, fistonneau, à la faim il n’y a pas de mauvais pain. Viens t’asseoir et laisse-moi quelques minutes, que je trouve ta pitance.

Il eut à peine le temps de prendre place sur le banc qu’elle revenait déjà, suivie de son aide qui lui servit une assiette de bouillon et quelques tranches de pain.

Arno se sentait tellement affamé qu’il se jeta dessus, dévorant le tout en un rien de temps. Alors qu’il s’essuyait le coin des lèvres et s’apprêtait à se lever, la domestique entra à nouveau, cette fois avec un plat où se mêlaient deux parts de rôti de veau,  un filet de poularde ainsi qu’une salade de fèves.

- Les restes du souper d’hier, dit timidement la jeune femme avant de s’éclipser.

En partie rassasié, Arno prit cette fois le temps de savourer chacune de ses bouchées, d’autant qu’elles étaient accompagnées d’un délicieux vin clairet.

- Diable ! s’exclama la cuisinière lorsqu’il eut nettoyé son assiette, tu avales dru comme les mouches. Elle avait déposé devant lui une soucoupe garnie de quelques croquets et surmontée d’un petit confiturier empli d’une gelée rosée.

- De la groseille ! dit-elle avec une fierté contenue. Ces petits gosiers n’y ont presque pas touché, hier soir.

Arno n’osa pas protester. Il grignota un ou deux biscuits et comme on lui apportait du café, il goûta docilement la confiture sous le regard satisfait de la bonne femme. Un domestique venait d’entrer dans l’office, rapportant en cuisine des plats de tourtes à peine entamés.

- Où puis-je patienter en attendant qu’ils aient achevé de dîner ? demanda Arno après avoir remercié sa bienfaitrice.

- Patienter ? s’étonna-t-elle, les sourcils froncés. Est-ce donc à cela que Monsieur emploie ses gens ? Enfin, tant qu’à ça… Tu n’as qu’à me suivre, si le cœur t’en dit.

Elle le précéda dans l’office et le mena jusqu’à une petite réserve qui s’ouvrait sur l’arrière de la maison. Le jardin, en fait une cour rectangulaire plantée de quelques tilleuls, était ceinturé de murs élevés et entièrement clos. Arno alla s’asseoir sur la margelle du puits, à l’ombre d’un arbre, et tenta de se représenter la configuration de l’hôtel. D’un côté une rue régulièrement arpentée par le guet, de l’autre la place Louis-le-Grand, et enfin ces hauts murs qui rendaient impossible la moindre intrusion par le flanc. En comptant le portier et les deux domestiques entrevus auparavant, Brissart disposait d’au moins trois hommes en armes, sans compter Blayac, le plus redoutable de tous. Même avec les quelques vauriens que la Vaudry avait promis de recruter, c’était peine perdue. Sentant le découragement le gagner, Arno ramassa un peu de gravier et se mit à triturer les cailloux entre ses doigts. Mais alors, comment s’y prendraient-ils ? Et où agir ? La veille, s’il avait su à l’avance leur destination, Arno aurait pu organiser un traquenard. Mais de toute évidence, Brissart n’était pas homme à se confier, et encore moins au dernier venu de sa bande. Pourtant, il faudrait bien qu’il avoue son crime, qu’Arno entende de sa bouche le récit des événements survenus ce jour-là à Bourges. À s’imaginer la scène, il serra le poing et le porta à son front : Brissart était entré dans l’auberge, sans doute en quête d’un rafraîchissement avant de reprendre la route pour Paris. Était-il seul ? Non, évidemment non. Blayac l’accompagnait, pendant que les autres surveillaient leurs chevaux autour de l’abreuvoir. Trouvant la salle déserte, les deux hommes avaient appelé, et Stella était apparue sur le seuil de la cuisine.

- C’est fermé ! avait-elle dit, les mains sur les hanches.

Ils étaient d’abord demeurés sans voix, charmés par son air crâne, puis l’un d’eux avait répliqué :

- Eh bien, nous ouvrirons !

Stella n’était pas femme à se laisser dicter sa conduite : elle avait haussé le ton avant de s’emparer du gourdin caché derrière le garde-manger. Alertés par les éclats de voix, les autres gabelous s’étaient alors précipités au secours de leur maître. Ensuite…

Arno ferma les yeux. Il savait d’expérience ce dont ces brutes étaient capables… Et quoi qu’il en pensât, Brissart leur avait offert ce divertissement, se chargeant en personne d’achever la victime avant de quitter les lieux. Après tout, que craignait-il en ces terres éloignées ? Au pire une enquête sans preuves ni témoins que le magistrat local bâclerait pour ne pas s’attirer d’ennuis inutiles…

Le grincement d’une porte le tira soudain de ses réflexions. Relevant la tête, Arno aperçut Brissart qui sortait de la remise, suivi comme son ombre par Blayac.

- Voyez cela, ironisa le fermier général, notre Samaritain en train de se prélasser au soleil !

Piqué au vif, Arno répliqua sèchement :

- Pour qu’un domestique mérite ses gages, encore faut-il que son maître lui indique ce qu’il attend de lui !

- Un domestique ? releva Brissart en haussant les sourcils. Bah, laissons cela, mon ami. Pour l’heure, c’est d’un homme de confiance dont j’ai besoin. Au sortir de son dîner, ma femme s’est mis en tête d’aller chevaucher au Cours-la-Reine, et il est hors de question qu’elle sorte sans escorte.

- Une escorte ? releva Arno. De jour et dans une promenade ouverte au public ?

Il y eut un moment de flottement, jusqu’à ce que Blayac se penche vers son maître et lui glisse quelques mots à l’oreille. Ce dernier eut un geste de la main comme pour balayer l’objection.

-  À d’autres ! (et revenant vers Arno) Les chevaux sont déjà sellés et mon épouse patiente devant le guichet. À ta place, je ne tarderais pas à la rejoindre car son humeur pourrait en pâtir…

 


Brissart ne s’y était pas trompé. À peine avaient-ils passé le Pont tournant qu’elle cravacha sa haquenée et partit au trot sans se préoccuper d’Arno. Peu habitué à monter, le jeune homme suivait tant bien que mal, la main fermement cramponnée au pommeau de sa selle. Ils s’engagèrent bientôt dans l’allée centrale du cours, entre les files de carrosses, et ils furent contraints de ramener leurs montures au pas.

- Vous êtes une cavalière émérite, Madame, la complimenta Arno pour rompre le silence.

Comme elle chevauchait en amazone, la jeune femme détourna à peine la tête pour lui répondre :

- Marie… Puisqu’on m’impose un cerbère, autant que vous m’appeliez Marie…

- Un cerbère ?  On peine à croire que vous ayez des ennemis ?

- Laissons cela, voulez-vous ? Mon mari connaît cette ville dans ses moindres recoins. Lorsqu’il se montre inquiet, c’est qu’il a des raisons de l’être. 

Arno songea aussitôt à l’agression commise la veille derrière l’Hôtel de ville. Quelqu’un les avait-il vus ? Pour sûr, non. Ils n’avaient donc rien à craindre de la police. Mais dans ce cas, de qui ? D’un complice des victimes, peut-être ?

- Voilà bien des mystères ! plaisanta-t-il. Pour un peu, je m’en trouverais impressionné et…

Elle lui lança un nouveau regard, plus appuyé cette fois.

- Vous ne devriez pas en rire, mon cher. Et si je puis vous donner ce conseil, évitez de vous montrer trop curieux des affaires de Victor. Pour ma part, j’ai cessé de le questionner depuis fort longtemps, vous ne tirerez donc rien de moi…

Comme ils parvenaient en vue des grilles, la jeune femme fessa sans prévenir la croupe de sa jument et la fit partir au trot dans l’allée des veuves. Arno la regarda s’éloigner entre les deux rangées d’ormes, la taille droite et le menton levé, puis il leva les yeux au ciel et s’exclama :

- Presque aussi impétueuse que toi, ma Stella !

Il talonna les flancs de sa monture et l’engagea à son tour sous les frondaisons. La main agrippée à la bride, Arno s’était penché sur l’encolure de l’animal de peur de perdre l’équilibre. Mais peu en rythme avec la foulée du cheval, il se mit bientôt à rebondir sur la selle sous le regard goguenard de quelques promeneurs qui s’écartèrent sur son passage. Comme il se trouvait distancé, Marie avait remis sa haquenée au pas et patientait à l’angle de l’avenue des Tuileries.

- Et dire que Victor voit en vous un héros de notre armée royale…, plaisanta-t-elle lorsqu’il l’eut rejointe.

Épongeant la sueur qui perlait sur ses tempes, Arno répliqua sèchement :

- Le Royal Corse est un régiment d’infanterie, Madame. À Berg-op-Zoom, sous le feu ennemi, les chevaux ne nous auraient d’ailleurs été d’aucune utilité.

Encore persifleuse un instant plus tôt, la jeune femme baissa imperceptiblement les yeux.

- Pardonnez mes sarcasmes, dit-elle après un temps. Mais j’ignorais que vous aviez participé à ce siège…

- Je ne m’en vante jamais, Madame. Ces moments ont été douloureux pour tout le monde, il est donc inutile d’en raviver le souvenir.

Elle eut un petit sourire contraint avant de soupirer :

- Vraiment ? Voilà qui est singulier… Autrefois, comme je l’interrogeais à son retour de campagne, mon époux a prononcé les mêmes mots que vous. Puis il a voulu me rassurer, m’expliquer que les gazettes écrivaient force sottises sur ces événements, mais que notre vie allait reprendre comme avant. Sauf qu’il n’avait plus rien de l’homme aimant et doux avec lequel je m’étais mariée. Et que plus rien n’a jamais été comme avant…

Elle détourna les yeux et s’absorba un moment dans ses pensées, indifférente aux badauds qui commençaient à se presser dans l’allée. Ne sachant que dire, Arno éloigna sa monture de quelques pas et fit mine de s’intéresser au carrousel des voitures en provenance des Tuileries. Après tout, que lui importaient les états d’âme de cette femme ? Et pourquoi diable l’aurait-il réconfortée ? Non, cela aurait été malhonnête de sa part, et même indigne, d’autant qu’en devenant l’instrument de son malheur, il finirait immanquablement par trahir sa confiance.

- Rentrons, Madame ! annonça-t-il avec force. Votre époux doit commencer à s’inquiéter.

Joignant le geste à la parole, il fit tourner bride à sa monture et s’avança lentement au-devant de la jeune femme. Prise au dépourvu, elle avait tiré un mouchoir de sa manche et s’en tamponnait nerveusement les joues ainsi que le coin des paupières.

- Cette chaleur est décidément insupportable, dit-elle d’une voix tremblante.

Arno sentit à nouveau son cœur se serrer. D’instinct, il se pencha vers elle et posa sa main sur la sienne.

- Rentrons, Marie, répéta-t-il plus bas. À demeurer ici, vous allez finir par vous trouver mal.

En l’entendant prononcer son prénom, la jeune femme leva sur lui ses yeux rougis et un sourire timide éclaira son visage.

 

15

 

Ils bavardèrent un long moment, notamment de la Corse et de ses paysages, Marie questionnant Arno sur ses jeunes années, lui se livrant sans retenue sur ses aventures dans l’arrière-pays du Cap. Il se retint pourtant de parler de Stella et mentit encore sur les raisons qui l’avaient mené à Paris.

- Quelques semaines, dites-vous, répéta Marie au moment de se séparer. Eh bien, nous profiterons de ce temps pour faire d’autres promenades et améliorer votre tenue à cheval, ne croyez-vous pas ?

Elle le raccompagna jusqu’à l’entrée de l’hôtel où patientait un porte-falot, sa lanterne à la main.

- Avec la nuit qui tombe, vous pourriez faire de mauvaises rencontres, dit-elle pour couper court à ses protestations.

Arno acquiesça de mauvaise grâce, et après l’avoir saluée, il reprit la direction du Châtelet. Le domestique, un tout jeune homme portant gourdin à la ceinture, se mit bientôt à brailler :

- V’là le falot ! V’là le falot !

Agacé par ses cris, Arno se laissa d’abord distancer de quelques pas, et lorsqu’ils parvinrent en vue de la forteresse, il ordonna au garçon de le laisser.

Autant que Brissart ignore où je réside, songea-t-il tout en poursuivant son chemin jusqu’au quai de Gesvres. Là, il s’engagea dans la petite venelle qui s’insinuait à l’arrière du groupe de bâtisses où vivait la Vaudry. Il marcha un moment dans l’obscurité, contournant la maison, lorsqu’un bruit se fit entendre dans son dos. Arno se plaqua dans un renfoncement de la façade, la main sur son épée, et demeura quelques instants aux aguets.

Le falot qui m’aurait suivi ? se demanda-t-il tout en scrutant la nuit pour y distinguer un mouvement. Non, même sur ordre, jamais le garçon n’aurait osé s’aventurer seul dans un tel quartier. Lentement, il longea la paroi jusqu’à parvenir sur la placette éclairée par les feux tout proches du pont Notre-Dame. Deux fiacres stationnaient devant l’entrée de la maison. Après un nouveau coup d’œil de droite et de gauche, Arno s’avança et donna deux légers coups de heurtoir. Un pas précipité, un grincement de verrou, et le visage de Victoire apparut dans l’entrebâillement de la porte.

- Dieu du ciel, vous voilà, Monsieur ! Nous étions mortes d’inquiétude ! Venez, ne restez pas dehors !

Déjà, elle entraînait Arno dans le couloir, l’index devant les lèvres pour qu’il garde le silence. Elle tendit à nouveau l’oreille en direction du sérail, et comme rien ne bougeait, elle reprit tout bas :

- C’est la police, Monsieur ! Ils sont dans les étages, avec Maman, en train de fouiller nos chambres. Vous devez vous cacher, sans quoi…

- Mais comment est-ce possible, demanda Arno, je croyais qu’ils n’inquiétaient jamais ta patronne ?

- Maman est enragée, Monsieur ! Quelqu’un l’a dénoncée auprès de l’inspecteur ! Ils recherchent le responsable des agressions qui ont eu lieu voilà peu dans le quartier. Mais de grâce, pour l’heure, éloignez-vous ! Car ils ne vont pas tarder à redescendre.

Arno prit la jeune femme par les épaules et la serra un instant dans ses bras.

- Là, n’aie crainte, petite, je retourne me cacher dans la ruelle. Jamais ils ne m’y débusqueront.

La pauvre fille tremblait de tout son corps, et avant de partir, il dut encore lui promettre de se montrer prudent et de ne pas bouger tant qu’on ne lui aurait pas fait signe. Arno la rassura comme il put, puis après avoir vérifié que la voie était libre, il sortit et se faufila jusqu’à l’étroite venelle qui prenait au coin de la maison. Là, il s’abrita dans l’encoignure d’un pan de mur d’où il avait vue sur l’ensemble de la placette, jusqu’au quai Pelletier et au pont Notre-Dame. Ici, il ne risquait rien. Il leva les yeux en direction des combles, où se trouvait sa chambre. Que pouvaient-ils dénicher ? Son argent était dissimulé sous une lame de plancher, et hormis quelques papiers sans importance, il n’avait laissé aucun indice qui pût mener les exempts jusqu’à lui. Pourtant, quelqu’un les avait envoyés sur sa piste ! La Vaudry tenait ses filles d’une main de fer, mais elle les aimait également comme une mère l’aurait fait de ses enfants. Alors qui d’autre ? Depuis son arrivée à Paris, il s’était montré des plus prudents, limitant ses déplacements au strict minimum et ne se confiant quasiment à personne. À l’exception de Brissart, évidemment… Avec Blayac, lui seul était en mesure de lancer la police sur sa trace. La veille, Arno n’avait-il pas surpris l’homme de main en train de murmurer à l’oreille de son maître ? Cette vipère avait sans doute mené sa propre enquête sur son compte, devinant confusément qu’il mentait sur son identité et ses prétendues affaires d’antimoine. Et lui, sot qu’il était, il n’avait rien vu venir !

Un faible bruissement dans son dos le tira brusquement de ses pensées. À peine avait-il tourné la tête qu’un coup le heurta à la poitrine, le projetant violemment contre la façade. Étourdi par le choc, il sentit quelqu’un le saisir à bras-le-corps pendant que d’autres mains le prenaient au cou et glissaient un sac de toile sur sa tête. Il n’eut pas le temps de se débattre. Déjà, un nœud coulant se resserrait sur sa gorge et une voix lui murmurait à l’oreille :

- Sois sage, petit ! Si tu veux voir le jour se lever, tu ferais mieux de nous suivre sans faire d’histoires…

Arno sentit ses os se glacer : cette voix, il connaissait cette voix !

- Qui… ?

Un nouveau coup de bâton, sur la base du crâne cette fois, l’empêcha d’achever.

- Avance, maintenant ! reprit la voix. Des amis souhaitent te rencontrer. Tu leur poseras toutes les questions que tu veux.

Les mains attachées dans le dos, Arno se laissa malgré lui entraîner par les deux hommes. Ses jambes le supportaient péniblement, et la toile plaquée contre son visage l’empêchait presque de respirer. Qui étaient ces hommes ? Que lui voulaient-ils ? Au bruit du clapotis et au sable qui se dérobait sous leurs pieds, il devina qu’ils approchaient du fleuve. Puis, quelqu’un ouvrit une portière et il fut jeté sans ménagement sur une banquette de bois. Déjà, la voiture s’ébranlait.

- Où m’emmenez-vous ?

Seul un ricanement lui répondit. L’un des hommes chuchota quelque chose, et l’autre saisit Arno par le col pour le redresser. Une lame s’insinua aussitôt contre sa gorge.

- Nous arrivons d’ici peu, n’aie crainte.

En sentant la voiture ralentir et se déporter, Arno comprit qu’ils venaient de quitter les quais. Les chevaux se mirent bientôt à renâcler sous l’effort. À travers le sac, Arno crut distinguer une lueur, puis une autre, mais rien qui lui indiquât où ils se trouvaient. Ils cheminèrent encore quelque temps, puis la voiture s’arrêta et on le tira à l’extérieur.

- Là-bas ! ordonna l’homme à son complice.

On entendait maintenant d’autres voix, lointaines et confuses, qui s’élevaient de tous côtés. Arno fut poussé en avant, encore et encore, jusqu’à une espèce de pieu autour duquel on le ligota. Puis, on le laissa seul.

Au bout d’un moment qui lui parut interminable, il entendit approcher un bruit de pas et une présence s’insinua à côté de lui, tout près, jusqu’à le frôler. Elle passa lentement dans son dos, s’approcha à nouveau, et Arno entendit renifler dans son cou, comme si l’autre le humait.

Ne lui montre rien de tes émotions, pensa le jeune homme, cette canaille n’attend que ça.

La scène s’étira, toujours silencieuse, Arno feignant de ne pas remarquer l’inquiétant ballet qui se poursuivait autour de lui. Une dizaine de minutes s’étaient écoulées, peut-être davantage, lorsqu’il sentit une main se glisser lentement derrière sa nuque et se refermer avec force sur la base de son cou. Sous l’effet de la douleur, Arno rejeta la tête en arrière, lâchant un gémissement qui fit ricaner son agresseur. Maintenu dans cette position inconfortable, le jeune homme devina que l’autre se penchait sur son oreille pour lui parler.

Ses paroles lui glacèrent le sang.

- Alors, bastardu, comme on se retrouve…

 

(à suivre ici)

 

samedi 20 avril 2024

L'homme du Royal Corse (6)

 En guise de mise en bouche avant la sortie de De Profundis

 

(pour lire les chapitres qui précèdent)

 

12

 

La porte cochère était ouverte en grand, laissant entrevoir le carrosse déjà attelé et prêt à partir. Blayac et deux hommes en livrée patientaient dans un renfoncement de la cour, à côté de la loge du portier.

- Voilà notre Corse, ricana Blayac à destination de ses compagnons.

Ces derniers rendirent son salut à Arno, puis ils reprirent leur veille en silence. Au-dessus d’eux, par les fenêtres demeurées ouvertes, leur parvenaient des bruits de conversation, et bientôt des rires tandis que le souper approchait de son terme. En entendant les premières notes de clavecin, Blayac s’anima soudain, intimant un ordre au cocher avant de se tourner vers Arno.

- N’oublie pas, le Corse, rien de ce qui se dit ici ne doit être répété. Car il pourrait t’en cuire si tu t’avisais de parler…

Il fut interrompu par une porte qui s’ouvrait dans son dos, laissant apparaître Brissart, en grande tenue et encore perruqué.

- Alors ? demanda-t-il à Blayac.

- On l’a repéré chez une gueuse à deux pas du Port au blé. Un homme qui veille dans la rue, peut-être un autre dans le couloir.

 - Très bien, s’exclama Brissart en saisissant la redingote que lui tendait son second. Allons, le temps presse, en voiture !

Il monta le premier, suivi de Blayac et d’Arno qui prirent place sur la même banquette. L’instant d’après, le carrosse s’ébranlait en direction de la Grève.

Brissart avait déposé sa perruque et libéré sa gorge du jabot qui l’embarrassait. À côté de lui se trouvait un coffret dont il tira une dague aux reflets argentés et un ceinturon à boucle.

- Il faudra agir vite et en silence, expliqua-t-il sans plus de précisions. Cette canaille doit avoir des connaissances dans le quartier, ça pourrait causer du grabuge…

 Il posa sur Arno un regard appuyé, dans l’attente d’une réaction qui ne vint pas. À côté du jeune homme, Blayac enfilait déjà ses gants, pliant et dépliant ses phalanges pour en assouplir le cuir.

- Alors, le Corse, tu ne dis rien ? demanda-t-il soudain.

- J’ai été habitué à recevoir des consignes avant d’accomplir une mission, répliqua Arno, toujours impassible.

Un sourire s’esquissa sur le visage de Brissart, qui attendit que la voiture fût arrêtée sur les hauteurs du Port au blé pour rompre le silence.

- Nous allons débarrasser ce monde d’un être qui ne mérite pas d’en fouler le sol. Peu importent les crimes qu’il a commis, ma parole doit te suffire. Sans quoi tu es libre de rebrousser chemin et de rentrer chez toi sur-le-champ. Ce que tu ne feras pas, j’en mettrais ma main au feu…

Il avait ouvert la portière de la voiture, sautant à terre le premier. La nuit était d’un noir d’encre, sans lune et sans un souffle d’air. Du haut de la berge, on devinait à peine les eaux du fleuve et encore moins les bateaux alignés le long du quai opposé.

- Ne t’y trompe pas, chuchota Blayac à l’oreille d’Arno, ces garces de racoleuses sont tapies dans l’ombre, à l’affût du client. Moins elles nous remarqueront, mieux cela vaudra…

Ils longèrent un mur, toujours à découvert, et parvinrent à l’angle d’une ruelle où un homme s’extirpa d’un recoin pour venir à leur rencontre. Il désigna du doigt une fenêtre à l’étage de l’immeuble voisin.

- Il est toujours là-haut, dit-il à mi-voix. Son complice l’attend, caché au bas des marches.

Brissart scruta durant quelques instants la pénombre, attentif au moindre mouvement. Puis il fit un signe de tête à Blayac, lui ordonnant :

- Celui-ci ne m’intéresse pas, occupez-vous de lui.

Blayac avait déjà tiré sa dague de son étui, puis retournant la lame sous son avant-bras pour la dissimuler, il passa le bras autour de l’épaule d’Arno et lui intima :

- Prends-moi par la taille, et tiens-toi prêt à assurer mes arrières en cas d’imprévu.

Arno s’exécuta et se laissa entraîner vers l’avant, pendant que Blayac entonnait à tue-tête les premières paroles d’une chanson à boire.

- C’est nous, les gars de la Royale !

Chez nous, les vertus capitales

Ils approchaient en titubant d’une volée de marches dont émergea lentement une silhouette d’homme, les deux mains posées sur la boucle de son ceinturon. Blayac dévia insensiblement dans sa direction, braillant à gorge déployée, et il parvenait presque à sa hauteur lorsque l’homme fit un pas dans la ruelle, le torse bombé.

- Barrez là, les poivrots, et que…

Il n’avait pas achevé sa phrase que déjà il s’écroulait, la dague de Blayac fichée dans la base du cou. Arno, qui n’avait pas esquissé le moindre geste, vit alors une seconde forme surgir de l’escalier pour se jeter sur son compagnon.

- Prends garde ! s’écria-t-il en bondissant à son tour pour saisir l’assaillant à bras-le-corps. Ils roulèrent tous deux dans la poussière, agrippés par le col, mais d’une ruade, Arno parvint à repousser l’autre et à tirer son poignard. L’homme avait chuté lourdement sur le dos, ses jambes projetées par-dessus tête. Au moment où il se relevait, la bouche ouverte pour crier à l’aide, Arno se jeta sur lui et planta sa lame d’un mouvement sec dans son bas-ventre. Il poussa un long râle, suivi d’un gargouillis comme il tentait de reprendre de l’air, puis son corps se raidit avant de retomber sans vie.

L’instant d’après, la ruelle avait retrouvé son calme.

Dissimulés dans le renfoncement de l’escalier, Blayac et Arno levèrent les yeux vers l’étage, où quelqu’un venait d’allumer une bougie. À peine entrevirent-ils la silhouette de Brissart se glissant le long du mur et s’engageant à son tour dans les marches, la dague au poing.

Comme Arno faisait un pas pour le suivre, Blayac posa fermement sa main sur son avant-bras.

- Non, dit-il avec un sourire réjoui, le dernier est pour lui.

Arno recula sans rien dire, reprenant sa place au pied de l’escalier. L’homme de main lui tournait maintenant le dos.

Ce serait le moment, songea-t-il, le cœur battant soudain à tout rompre. Son poignard poissé de sang pendait encore dans le prolongement de son bras ballant. Il resserra insensiblement les doigts autour du manche, la mâchoire crispée, et approcha d’un pas. Au même instant, le fracas d’une porte qu’on défonçait leur fit lever la tête à tous deux. Ils entendirent un cri strident, celui d’une femme, suivi d’un nouveau hurlement. L’escalier résonna aussitôt d’un bruit de pas et Brissart surgit au bas des marches, appelant ses hommes du regard.

- Vite, s’écria-t-il, je crois que le quartier va très vite s’échauffer !

Un peu plus haut dans la ruelle, une porte venait de claquer, et quelqu’un lança un ordre. Prenant leurs jambes à leur cou, les trois hommes détalèrent, courbés en deux, puis ils gravirent la pente jusqu’au sommet de la berge. Le cocher se tenait prêt, la voiture tournée dans le sens du départ, et il fouetta les chevaux sitôt qu’ils furent montés à bord.

- Ita diis placuit[1], s’écria Brissart dans un rugissement enthousiaste. Le gredin est mort le pantalon sur les genoux, égorgé comme un porc !

Il cracha avec force sur les deux tranchants de sa lame avant de tirer un mouchoir de sa poche pour en essuyer soigneusement les souillures. Malgré les cahots sur le pavé, Arno l’entendit ajouter tout bas :

- L’un après l’autre, mais ils y passeront tous…

Au lieu de longer les bords de Seine, où se concentraient les patrouilles du guet, le cocher avait engagé le carrosse dans un entrelacs de venelles qui les conduisit d’abord jusqu’aux Halles, puis dans le quartier du Palais-Royal pour se mêler au trafic des autres voitures.

- Ni vu, ni connu, Messieurs les inspecteurs, claironna Blayac, penché à la portière. Puis, se tournant vers Arno : alors, le Corse, tu ne dis toujours rien ? À te voir, on croirait que tu as l’estomac retourné. Tu as pourtant dû en trucider de plus coriaces sur le champ de bataille, ou bien ?

- C’étaient des ennemis, répliqua sèchement Arno, et j’obéissais aux ordres de mes supérieurs.

Il croisa le regard de Brissart qui haussait les sourcils d’un air narquois.

- Eh bien, lieutenant de Lavasina, n’avez-vous pas obéi à un ordre, ce soir ?

- Qui étaient ces hommes ? demanda Arno avec force. Et que vous ont-ils fait ?

- Et ceux que tu as massacrés à Maestricht et Berg, qu’avais-tu contre eux ?

La réponse avait fusé, laissant Arno sans voix. Après un moment qu’il laissa volontairement se prolonger, Brissart se pencha en avant et le prit par l’épaule.

- Je vais aider l’homme d’honneur que tu te contrains d’être, Lavasina. Pour le mal qu’ils ont causé, ces gredins méritaient mille fois la mort. Crois-moi, tu peux remiser tes problèmes de conscience et tout ce fatras moral, la justice que je rends est bien plus avisée que celle de nos tribunaux…

Comme le carrosse approchait de la place Louis-le-Grand, Blayac se racla la gorge pour attirer l’attention de son chef.

- Que faisons-nous, Monsieur ? J’ai demandé aux filles de se préparer, au cas où… 

- Demain, demain… déclina Brissart sans lui accorder le moindre regard. Rentrons plutôt à l’hôtel, au cas où nos invités auraient à témoigner de ma présence à leur côté, ce soir.

Et, les yeux toujours fixés sur Arno, il ajouta :

- Tu feras également préparer une chambre pour notre Samaritain. Après tout, il t’a sauvé la mise, à toi aussi.

 

13

 

Une domestique le mena dans les étages jusque sous les combles et le fit entrer dans une chambrette pauvrement meublée qui sentait le renfermé. Avant de prendre congé, elle lui apporta encore une cuvette, un broc d’eau fraîche ainsi qu’un nécessaire de toilette. Demeuré seul, Arno tira le lit sous la croisée qu’il avait ouverte en grand, puis après s’être dévêtu, il s’étendit sur les draps et ferma les yeux pour mieux ordonner ses pensées. Les dernières paroles de Brissart, aussi aiguës qu’une pointe d’épée, l’avaient touché au plus profond de sa chair. Il tenta de se remémorer la scène de l’échauffourée. Lorsque ce soudard avait bondi sur Blayac, surgi de nulle part, tout était allé tellement vite qu’il n’avait pas eu le loisir de réfléchir. D’instinct il s’était interposé, lui venant en aide comme il l’aurait fait avec n’importe quel frère d’armes. Le jeune homme sentit le rouge lui monter au front. La vérité était plus cruelle, en fait : au cours de ces quelques secondes d’empoignade, il avait ressenti l’exaltation d’autrefois, ce frisson de mort qui l’avait parcouru à Namur et plus tard à Berg-op-Zoom, lorsqu’il conduisait ses hommes à l’assaut des remparts.

Honte à toi, Lavasina ! eut-il envie de crier, pendant que lui revenaient à l’esprit le visage de Montesoro, de Cuttoli et de ces innombrables compagnons tombés loin de leur terre natale. Ce Blayac, je vous l’assure, sera le premier à payer pour ses crimes ! Quant à Brissart… Arno se retourna dans le lit, tirant le drap pour essuyer la sueur qui perlait sur son front. Il ne savait que penser de cet homme et saisissait encore moins ses intentions. Celui qu’il avait tué ce soir, quel mal lui avait-il causé ? Et les autres qu’il promettait de châtier, qui étaient-ils ? Malgré l’assurance et le charme qui émanaient de sa personne, Arno ressentait en lui autre chose, une douleur rentrée que trahissaient par moments ses inflexions de voix et certaines intensités dans son regard. Bien que chacun en ignorât les raisons, tous deux sentaient d’instinct la souffrance de l’autre, comme des animaux blessés qui s’épient en léchant leurs plaies. Autrefois, à Lavasina, Arno avait vu deux chiens féroces partager un coin de ruisseau pour soigner leurs blessures après une chasse au sanglier. Une fois guéris, ils étaient retournés auprès de leurs maîtres et avaient aussitôt recommencé à se montrer les dents. On ne les avait plus jamais vus ensemble. Brissart était de cette trempe. Arno l’intriguait, et à certaines de ses insinuations, il devinait chez le fermier général le besoin de lui ouvrir son cœur et l’envie de mieux connaître le sien.

- Je te dirai tout, promit le jeune homme à voix haute. Et au moment venu, je te l’assure, tu sauras pourquoi tu meurs.

En entendant ses mots s’élever dans le silence de la chambre, Arno sut qu’il ne faillirait pas.

 


Lorsqu’il se réveilla, le soleil découpait déjà un large rectangle de lumière sur le plancher de son galetas. Les yeux encore ensommeillés, Arno quitta son lit et alla se passer un peu d’eau sur le visage. Quelle heure pouvait-il être ? Et pourquoi ne l’avait-on pas réveillé ? Après s’être habillé, il glissa une tête dans le couloir et s’avisa que la voie était libre. Il descendit une première volée de marches, puis une seconde, lorsqu’une voix se fit soudain entendre dans son dos :

- Qui êtes-vous ? Et que faites-vous dans ces murs ?

Arno se retourna dans un sursaut. À quelques pas de lui, dans l’angle du palier, se tenait une femme qui le dévisageait d’un air sévère, la main sur le cordon de la sonnette. Elle portait un déshabillé de satin opalin dont la manche avait glissé le long de son bras, révélant une peau à la blancheur presque diaphane.

- Eh bien ? Me direz-vous enfin ce que vous faites ici ? Ou préférez-vous que je fasse venir mes gens ?

Comprenant à qui il avait affaire, Arno déglutit avant de répondre :

- Je me nomme Arno de Lavasina, Madame. Cela fait seulement quelques jours que je suis entré au service de Monsieur de Brissart.

La femme laissa lentement retomber sa main, puis quittant la pénombre, elle fit un pas en direction d’Arno et son visage apparut dans le demi-jour du palier. Malgré le rouge qui soulignait ses joues et la petite coiffe de dentelle noire dont sa chevelure blonde était ornée, il semblait d’une pâleur presque maladive. Elle lui adressa un petit sourire qui fit ressortir ses pommettes.

- Mon mari m’a effectivement parlé de vous. Mais pour être franche, je ne vous imaginais pas ainsi…

Arno se déhancha, ne sachant ce qu’il devait entendre à son allusion, et embarrassé du silence qu’elle laissait se prolonger.

- Je ne suis pas certain…, bredouilla-t-il en cherchant ses mots.

Elle porta sa main à la bouche pour étouffer le rire qui lui venait.

- Voyons… N’avez-vous pas rencontré Blayac ou encore cet autre malappris dont le nom m’indiffère et qui suit Victor dans chacun de ses déplacements ?

Arno acquiesça.

- Si fait, Madame, j’en ai eu l’occasion. D’ailleurs, je m’en allais de ce pas prendre mes ordres lorsque j’ai croisé votre chemin.

- Prendre ses ordres, dites-vous ? À cette heure ? Mais voyons, Victor a quitté l’hôtel tôt ce matin, et Dieu sait où lui et son comparse peuvent se trouver à l’heure qu’il est !

Elle secoua lentement la tête, amusée de sa mine désappointée, et fit un geste en direction du rez-de-chaussée.

- C’est l’heure des visites, mon antichambre doit s’impatienter. Voulez-vous vous joindre à moi ? Cela occupera votre temps en attendant le retour de mon époux. Je reçois l’un de ces nouveaux philosophes ce matin, peut-être le trouverez-vous distrayant ?

Arno n’osa pas refuser. Il lui emboîta le pas et la suivit dans l’escalier jusqu’à un petit cabinet tendu de tapisseries où elle le fit asseoir un peu en retrait, dans un canapé d’angle. Puis, après s’être arrêtée devant le miroir qui surplombait la cheminée, elle prit place dans l’une des bergères disposées autour du foyer.

- Commençons, intima-t-elle au domestique en livrée qui barrait la porte de l’antichambre.

Peu au fait de ces usages, Arno vit bientôt entrer un petit homme en habit mal coupé qui s’arrêta un instant sur le seuil, hésitant, avant d’apercevoir Madame de Brissart et de s’avancer pour la saluer.

- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-elle en inclinant la tête. Je vous en prie, prenez place et bavardons un peu. On m’a beaucoup parlé de vous mais également de vos écrits.

L’homme balbutia un compliment, visiblement mal à l’aise, puis il s’assit dans le fauteuil que lui désignait son hôtesse. Le sentant gêné, elle prit les devants pour rompre la glace :

- Votre ami Monsieur de Jaucourt[2] m’a fait part de vos travaux, et notamment de cette lettre sur la musique qui a fait grand bruit dans Paris.

- Le public n’y a rien compris, grommela l’homme, les lèvres pincées. Et cela n’est pas près de changer, du moins tant que Rameau et ses partisans imposeront leur goût à l’Opéra.

- Voilà un raisonnement singulier ! s’étonna Madame de Brissart afin de l’encourager à poursuivre.

L’homme ouvrait la bouche pour reprendre la parole lorsqu’il s’avisa de la présence d’Arno. Son visage se ferma aussitôt et il interrogea du regard la maîtresse de maison.

- Oh, suis-je confuse ! s’exclama-t-elle. J’ai oublié de faire les présentations. Voici Monsieur de Lavasina, il vient d’arriver à Paris et s’est montré impatient de faire votre connaissance.

Ne sachant comment le saluer, Arno se souleva à demi de son fauteuil et échangea un bref signe de tête avec le nouveau venu qui le considéra avec attention.

- Vous êtes corse ? demanda-t-il après un temps.

- Du village de Lavasina, Monsieur, dans le cap Corse, une région du nord de l’île…

- Je connais votre pays, je sais les tourments que lui ont fait subir les Génois. Ainsi que les Français, d’ailleurs…

Il s’était détourné de Madame de Brissart pour replacer son siège face à Arno. Ce dernier, embarrassé, préféra se montrer évasif :

- J’ai quitté ma terre pour ces mêmes raisons…

L’homme fronça les sourcils, ses petits yeux noirs toujours fixés sur le jeune homme.

- On m’a parlé de quelqu’un, d’un dénommé Paoli qui entend libérer son peuple du joug qui l’opprime.

- J’ignore qui est cet homme, mais il n’est pas le premier à clamer de telles intentions, répliqua Arno avec vivacité. D’autres l’ont prétendu avant lui, puis ils ont vendu leur âme au diable…

- Eh bien, messieurs !  intervint Madame de Brissart pour couper court, voilà un beau sujet dont il faudrait plutôt débattre lors d’un souper, ne croyez-vous pas ? Mais pour l’heure, cher ami, je souhaiterais que vous me parliez de cette Encyclopédie dont mon confesseur dit tant de mal ! Est-il avéré que les jésuites vont la faire interdire ? Si c’est le cas, je souhaiterais au plus vite prendre commande des premiers volumes et vous proposer d’éventuels souscripteurs parmi mes connaissances.

- C’est le motif de ma visite, dit l’homme en revenant vers elle. Monsieur de Jaucourt m’a effectivement fait part de votre intérêt pour le dictionnaire.

Il prit note des noms qu’elle lui donnait et lui indiqua en retour les adresses des libraires où l’on pouvait se procurer l’ouvrage. Puis, après quelques amabilités d’usage, Madame de Brissart se leva pour prendre congé et le raccompagner jusqu’à la sortie.

- Quel étrange bonhomme, signifia-t-elle au moment de reprendre place. Et ces manières... Dire qu’il fréquente les maisons de Madame Dupin et de Madame du Deffand !

- Vous n’avez pas eu le loisir de me donner son nom, fit remarquer Arno lorsqu’elle fut installée.

- Oh ça, décidément, où donc ai-je la tête ? Il vient de Genève, à ce qu’on m’en a rapporté, et se nomme Rousseau. Comme le poète[3], est-ce amusant ?

Comme Arno ne réagissait pas, elle haussa les sourcils et poussa un petit soupir résigné.

- Enfin, cela importe peu… Car avec de telles manières, on peut gager que ce malotru sera passé de mode avant la fin de l’été.


(à suivre ici)

[1] Ainsi il a plu aux dieux.

[2] Louis de Jaucourt, un proche de Diderot et du groupe des Encyclopédistes.

[3] Mort quelques années plus tôt, Jean-Baptiste Rousseau avait un temps été considéré comme le prince des poètes.