mercredi 9 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (11)

 
 La conclusion de ce très beau (mais très controversé...) texte de Guillemin.
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Tout va bien, donc, pour la République, quand soudain Robespierre se voit confronté à un problème inattendu : un clan, exclusivement bourgeois (Soboul l'a établi dans son admirable thèse de douze cents pages sur Les Sans-culottes parisiens de l'an II), lance une campagne furieuse de déchristianisation. Elle commence avec l'affaire du nouveau calendrier déclenchée par Fabre d'Églantine ; quand l'évêque (constitutionnel) Grégoire, républicain décidé, demande pourquoi ce changement, la réponse est claire : pour qu'il n'y ait plus de dimanches, et plus de messes. Et tant pis si l'ouvrier ne se repose plus que tous les dix jours seulement. Anacharsis Clootz et Léonard Bourdon obtiennent — par on ne sait quel chantage — de l'évêque de Paris, Gobel, qu'il se déprêtrise publiquement, le 7 novembre. Tels représentants en mission, comme Dumont dans les départements du Nord, ou Javogues en Saône-et-Loire et dans l'Ain, font la chasse aux animaux noirs (ce sont les curés). La Commune désaffecte Notre-Dame de Paris, qui devient Temple de la Raison et Cambon réclame la fermeture immédiate de toutes les églises dans la France entière.

calendrier républicain
 Robespierre dit non ; nous sommes le 21 novembre 1793. Robespierre exige que soit maintenue la liberté de conscience. Il ne veut pas d'un totalitarisme athée ; mais il se heurte à forte partie, car, de même qu'à la Constituante la majorité était voltairienne (c'est la Constituante qui a désaffecté l'église Sainte-Geneviève pour en faire le Panthéon où elle a conduit, en grande pompe, le 10 juillet 1791, les cendres du glorieux Impie), de même, la majorité de la Convention ne demande pas mieux que de voir disparaître les principes, à tous égards désobligeants, du christianisme. Mirabeau se disait ouvertement « athée avec délices » ; le marquis de Sade précisait, quant à lui : « athée avec fanatisme ». Les Girondins avaient voulu s'opposer à toute allusion à Dieu dans la nouvelle Déclaration des droits de l'Homme et leur ténor Isnard trouvait d'une lenteur fastidieuse « l'agonie de la Superstition ».

Si Robespierre prend énergiquement parti contre cette brutale intolérance, c'est que, fervent disciple de Rousseau, il a, de longue date, quant au sens de la Révolution, une arrière-pensée qui commande toute son action, et il n'a pas craint d'imprimer, dans son périodique Le Défenseur, en juin 1792, cette apostrophe à l'Être suprême : « Ô Dieu, cette cause est la tienne », la cause qu'il défend, de l'équité. A ses yeux, la Révolution - sinon, elle est condamnée à l'insignifiance - doit comporter un nouveau regard de l'homme sur la vie, la mort, et l'emploi des jours. Cette vertu dont il parlera (et dont se gaussera bassement Danton) le 5 février 1794, dans son rapport Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l'administration intérieure de la République, c'est, avant tout, l'esprit civique, la solidarité, la bonne volonté courageuse, la préférence du Bien, l'esprit de sacrifice, la grandeur d'âme, la magnanimité. Nous voulons, se risque-t-il à dire, une Cité « où toutes les âmes s'agrandiront », la République des cœurs purs... Cette espèce de naïveté poignante, ça aussi, sachons-le, c'est le propre de Robespierre, de Robespierre sombrement résigné, en même temps, à la Terreur et à la guillotine.
procession de la déesse Raison


On imagine les haussements d'épaules et l'agacement irrité chez ceux — et ils sont légion — qui souscrivent à la formule de Voltaire : « Le plaisir est le but, le devoir (sic) et l'objet de tous les êtres raisonnables. » Le 18 Floréal, Robespierre s'avise d'exprimer toute sa pensée sur « le rapport des idées religieuses avec les principes républicains » ; et, cette fois, c'en est trop, car il dénude la docilité de ce qu'il nomme la secte encyclopédiste à l'égard des despotes, pourvu qu'ils soient éclairés. Le jour où il célèbre la Fête de l'Être suprême — le 8 juin, dans l'ancien calendrier, date de la Pentecôte pour l'année 1794 - Robespierre signe son arrêt de mort. Depuis près de deux ans, les trois quarts (pour le moins) des Conventionnels attendent qu'apparaisse le moyen de fermer, et si possible à jamais, cette parenthèse odieuse ouverte par le 10 août dans la vie politique et sociale. Or, voici que cette chance apparaît. Des rangs mêmes de la Montagne, le 8 juin, pendant la fête, ont fusé contre Robespierre des cris de haine, des interpellations insultantes. La semaine suivante, le 15, Vadier (membre du Comité de Sûreté générale) ravit l'assemblée en contant l'histoire de Catherine Théot, cette vieille folle mystique de la Contrescarpe qui prédit un nouveau Messie ; chacun a compris l'allusion : le nouvel Élu du Seigneur aucun doute, pour la grotesque prophétesse, c'est Robespierre, ce « prêtre et qui ne sera jamais qu'un prêtre », comme avait si bien dit Condorcet. Michelet crie sa joie devant l'opération Vadier : « On se tordait, dit-il, sur les bancs de la Convention. Rire immense. Rire sacré. Enfin Voltaire ressuscite. Béni sois-tu, bon revenant ! »

Maximilien était tombé malade, mi-février. Il avait été alors quotidiennement chapitré chez lui par Saint-Just qui l'a convaincu de frapper un coup double - disons deux coups successifs, mais très rapprochés - contre deux factions, aussi néfastes l'une que l'autre, qui font tant de mal à la République, les hébertistes et les dantonistes ; forcenés, les premiers ; sournois et plus dangereux encore, les seconds. Robespierre a fini par ouvrir les yeux sur ce Danton qui l'aura si longtemps abusé, qu'il défendait encore (ajoutant, tout de même : « je puis me tromper »), le 3 décembre 1793, et la rancœur lui fait mal quand il songe à la lettre, si fraternelle — et si ridicule, hélas ! — qu'il avait adressée à cet homme en février 93, lorsque la première femme de Danton était morte. Un écœurement l'a pris lorsque, le 29 mars 94, avant-veille de son arrestation, Danton a voulu s'entretenir avec lui, et qu'il a vu le gros homme, pour se défendre, incriminer Desmoulins (sa marionnette) lequel serait la proie d'un vice inavouable.

L'exécution d'Hébert, de Danton, de leur entourage interlope de parasites et de forbans, si elle n'a paru que trop tardive à un Billaud-Varenne, a fourni à d'autres montagnards leur prétexte de rupture. Il y a aussi, contre Robespierre, ces représentants en mission qu'il fait rappeler parce qu'ils donnaient de la République une image atroce, ou inacceptable. Il y a Cambon et son petit clan dont Robespierre observe, avec stupeur et dégoût, les méthodes singulières : ils règlent en assignats (dépréciés) les petites rentes d'État, en numéraire les grosses.

Et il y a Carnot qui ne décolère plus depuis que Robespierre parle de conclure la paix puisqu'à la fin de juin 1794, le sol français a été délivré de toute présence militaire ennemie. Cesser la guerre quand, après tant de mois, elle répond enfin à sa raison d'être, et qu'elle devient fructueuse ! Et surtout il y a, dans la Convention, ce large consensus pour en finir avec la Superstition. Notons-le bien, c'est l'Assemblée tout entière, in corpore, qui de bon cœur et joyeusement, s'est transportée, le 10 novembre 93 au Temple de la Raison substitué, la veille, à Notre-Dame.
juin 1794 : fête de l'Etre suprême


Pour se débarrasser de Robespierre, la marche à suivre est toute tracée : il n'est fort qu'à l'aide de son exécrable, mais puissante, mais irrésistible armée faubourienne. Toute la lie du peuple est pour lui. Ce à quoi il faut parvenir, c'est à lui retirer ce révoltant appui. Les deux comités vont s'y appliquer avec zèle. Depuis l'incident Vadier, dont la signification offensive était trop claire, Maximilien a pratiquement renoncé à ses fonctions gouvernementales. Afin de ne pas désorienter l'opinion, il fait, chaque matin, une apparition de quelques minutes au Comité de Salut public, signant pour la forme, quelques décrets, mais il ne participe plus au pouvoir. Or, on a décidé, entre conjurés, d'utiliser à fond contre lui une modification — excessive — de la procédure judiciaire réclamée par Couthon (et visant, lui-même le dira, cinq ou six individus, pas plus). Le plan d'action est de rendre la guillotine frénétique, en répétant partout, sans cesse, et confidentiellement, que Robespierre exige qu'il en soit ainsi. Le 29 juin, cinquante-quatre coupables ont été exécutés le même jour (un record !), hommes et femmes, tous et toutes revêtus de la chemise rouge des parricides : ce sont les criminels impliqués de près ou de loin, dans les tentatives d'assassinat imputées à Ladmiral et à Cécile Renault contre Robespierre. Et Robespierre se venge, paraît-il.
Si le Tribunal révolutionnaire, en quinze mois, a prononcé quelque douze cents condamnations à mort, en six semaines il en prononcera treize cents. Et qu'on le sache bien : c'est « Robespierre qui le veut ». Ces condamnations, au surplus, portent désormais, assez souvent, sur de petites gens, de pauvres gens, accusés d'avoir mal parlé de la République, regretté le bon temps de la monarchie. 

Qu'il a donc tristement changé, l'Incorruptible auquel on aura fait trop longtemps confiance ! Sur l'affreux calcul des complices, Lamartine, beaucoup mieux que Michelet, a dit la vérité en une phrase lapidaire : ce Robespierre dont ils veulent la tête, « ils le couvrirent, pendant quarante jours, du sang qu'ils versaient » pour le perdre. Opportune, excellente mesure supplémentaire : on établit, le 5 Thermidor, un nouveau maximum, celui des salaires, cette fois, qui doivent être réduits, selon les cas, de vingt, trente ou quarante pour cent. Bien entendu, la décision est de Robespierre. Enfin, pour que tout soit parfaitement au point, le jour J, Sieyès et Fouché se partagent la besogne : ils vont trouver, chez eux, les principaux membres du Marais pour les prévenir, amicalement : « Votre nom, je le sais, est sur la prochaine liste d'arrestations dressée par Robespierre. »
Le grand jeu se jouera, avec une vigueur et une unanimité consolantes, le 27 juillet 1794 (9 Thermidor an II). Cette Convention, jusqu'alors ratatinée sur elle-même et disant oui, à l'unanimité, aux propositions de Robespierre, elle est soudain transfigurée, et c'est à l'unanimité (quelle volte-face !) quelle envoie Robespierre à la mort. Comme on pouvait s'y attendre — on n'avait certes pas, en ce sens, ménagé les efforts — les faubourgs ne bougent guère ; le soir du 9 Thermidor où Robespierre et sa petite équipe ont été mis hors la loi, sur quarante-huit sections parisiennes, plus de la moitié restent indifférentes, et c'est deux ou trois mille plébéiens tout au plus, encore fidèles, qui s'attroupent dans la nuit devant l'Hôtel de Ville. Robespierre refuse de les encourager. Il sait bien que tout est fini et que son grand dessein a les deux ailes cassées.
juillet 1794 : exécution de Robespierre
 C'est la Libération de Paris comme écrira, après la dernière guerre, et dans une intention limpide, un historien occasionnel, ancien ami des Croix-de-feu : Ce qui signifie que la Convention va pouvoir enfin respirer, déposer le masque obligé, et révéler son vrai visage. Triomphe de la liberté économique. Suppression du contrôle des prix, lesquels montent aussitôt verticalement. On meurt de faim — et ce n'est pas là figure de style — dans « les quartiers du travail et de la misère ». Les suicides se multiplient. La mortalité dans Paris atteint, pendant l'hiver 1794-1795, le double de ce qu'elle était normalement.
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Insurrection d'affamés, le 1er avril 1795, Pichegru et ses soldats cernent le faubourg Saint-Antoine et y rétablissent l'ordre par les moyens appropriés. Puis la Convention, rendue à elle-même, bâtit une nouvelle Constitution inspirée par l'honorable Boissy d'Anglas qui s'est fait acclamer à la tribune en rappelant qu'« un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre naturel ». Pour être membre de la Législative, il avait fallu prouver que l'on versait aux contributions l'équivalent de cinquante journées de travail. Non, deux cents, dit la Convention qui ne badine pas avec la sûreté des possédants. 
novembre 1799 (18 brumaire): coup d'état de Bonaparte
 La République de 1792 mourra en deux temps ; le 9 Thermidor est une esquisse du 18 Brumaire, un prélude. Bonaparte saura se faire charger, par un puissant groupe bancaire, de l'opération finale. A partir du 10 novembre 1799, plus d'élections. Les Français n'ont plus la parole. Les maires eux-mêmes sont nommés par le Premier Consul. Et dès lors voici la France vampire. Sa méthode italienne de 1796, Bonaparte l'appliquera, peu à peu, à l'Europe entière. Un caïd, pour s'enrichir, a besoin d'hommes de main, de tueurs à gages. Pour cet emploi, le gangster corse a réussi le tour de force de se procurer, tout bonnement, l'ensemble des conscrits français. Jacques Bainville dira du régime de Bonaparte qu'il fut un « trop bref âge d'or. » Jamais, avant de découvrir, grâce à Mathiez, l'extraordinaire épître de Roland — rappelez-vous ! sur les volontaires à expédier le plus loin possible, sous peine d'inconvénients majeurs pour les honnêtes gens — jamais je n'ai mieux compris l'immense bienfait dont la bourgeoisie française fut redevable à l'empereur. C'est lui qui, chaque année, grâce à cette conscription à laquelle échappent comme ils veulent les fils de familles (voyez Lamartine par exemple, qui eut ses 20 ans en 1810, et son camarade Virieu) enverra les jeunes plébéiens, éventuellement dangereux, au loin, au diable, et jusqu'à Moscou, pour le repos des gens de bien.

 

lundi 7 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (10)

 
Puisqu'il n'y a plus de roi, la Constitution de 1791 doit être modifiée. A cet effet est convoquée une nouvelle Constituante, mais sous un autre nom. L'américanisme étant à la mode depuis le soutien aux insurgents, on choisit un mot anglais : Convention, qui ne signifie rien d'autre qu'assemblée, réunion. Un mot, cependant, qui, grâce à Michelet surtout, va s'environner de prestige. Quand le Hugo des Misérables, en 1862, imagine de faire s'agenouiller son bon évêque, Mgr Myriel, devant un survivant, qui va mourir, de la Convention, il est évident qu'en raison, sans doute, des hommes de la Montagne, le poète prend la Convention pour quelque Sinaï sublime, aux flancs zébrés d'éclairs. Ouvrons les yeux et prenons connaissance de la Convention telle quelle.

Donc, en septembre 1792, c'est le premier essai, en France, du suffrage universel. L'abstention sera colossale. A peine trente à quarante pour cent de votants. Plus de cens ; la nation est prolétaire à quatre-vingt quinze pour cent, journaliers ruraux et artisans ou ouvriers des villes. Sur les sept cent cinquante représentants à nommer, savez-vous combien seront, à la Convention, les représentants directs de cette multitude infinie de travailleurs faite, selon Voltaire, pour nourrir le petit nombre qui se réserve le droit de la gouverner ? Combien ? Deux ; Armonville, cardeur de laine près de Reims, et Noël Pointe, ouvrier à la manufacture d'armes de Saint-Étienne. Les analphabètes abondent dans les campagnes, et les paysans qui ont voté, en petit nombre, l'ont fait sous la conduite des notables locaux, le notaire, le médecin, le nouveau châtelain, tous de grands bourgeois enrichis, comme Danton, grâce aux biens nationaux. Ce sont les compétents, les messieurs qui savent puisqu'ils lisent.
E.J SIEYES
 Ainsi la Convention, où reparaissent par dizaines, et des membres de la Législative et même d'anciens constituants, comme Sieyès, est d'une composition sociale tout à fait identique à celle des assemblées précédentes. Mise à part la députation parisienne, qui est presque entièrement montagnarde (avec Danton, Marat, Robespierre), l'immense majorité, la quasi-totalité de la Convention appartient, sans l'avouer toujours, à ce centre, discrètement mais extrêmement dilaté, qu'on appelle, selon l'amitié ou l'hostilité qu'on lui porte : la Plaine, ou le Ventre, ou le Marais. Ces gens-là vivent tous dans l'effroi ; ils ont les épaules resserrées, le dos rond, la langue d'une grande prudence. Car s'ils se trouvent réunis, c'est la conséquence du 10 août ; et qu'est-ce que le 10 août ? Un coup de force faubourien. La pègre règne à la Commune. Heureusement qu'il y a ce Danton — et que l'or le comble, s'il le souhaite ! — qui a fait franchir à la Société des heures chargées d'épouvante. Et ce dont il nous faut prendre profondément conscience, c'est que la province, dans son ensemble, admet très mal cette injuste, cette absurde domination de Paris qui impose à la France de subir, servilement, les décisions prises par qui ? Non pas même par la capitale mais par une poignée de ses habitants, la part la moins estimable, les démunis, les passifs d'hier, autant dire la canaille.

Roland est resté ministre de l'Intérieur et dirige un Bureau de formation de l'esprit public qui inonde la France, aux frais de l'État, d'articles et de libelles dénonçant la tyrannie de ces pernicieux, de ces anarchistes (c'est le mot perpétuellement repris) dont le plus bel exemple est le sinistre Robespierre. Jour par jour une campagne se déchaîne contre lui, l'aspirant dictateur, l'ambitieux masqué qui vise, en fait, à la Toute-Puissance, avec l'armée de gueux qui est à ses ordres. Un groupe, déjà vigoureux à la Législative, s'est tout de suite reconstitué à la Convention, le groupe des Girondins (encore que trois seulement d'entre eux, mais les meneurs, Vergniaud, Guadet, Gensonné, soient des élus de la Gironde).
21 sept 92, 1è séance de la Convention

 Lamartine, dans son Histoire des Girondins où ne manquent, certes ni les légèretés, ni les bavures, n'en dira pas moins la vérité sur ce groupe : des gens, écrira-t-il en 1847, « parfaitement résolus à laisser subsister, dans les profondeurs sociales, les pires iniquités » ; ce qu'ils veulent, c'est l'aristocratie de la richesse, de telle sorte que la France, « à la place d'un seul tyran, en ait quelques milliers ». Et Jaurès, plus bref et encore meilleur : les Girondins ? « Une oligarchie de grands bourgeois beaux parleurs et arrogants. » Ils feront tout, en janvier 93, pour sauver la tête du roi, non par souci d'humanité, car il suffit de prêter l'oreille à leurs discours pour constater qu'ils y font grand usage des mots guillotine, échafaud, mais ils en réservent l'emploi à l'intention des anarchistes. L'existence du roi a, pour eux, une valeur mythique ; il demeure, même détrôné, le symbole de l'ordre établi, de la structure ancestrale, et qui doit demeurer immuable, de toute société civilisée. Les Girondins ne voteront la mort du roi que dans cette crainte des faubourgs qui ne cesse de les habiter.

Et qui fera créer ce tribunal révolutionnaire responsable de tant d'exécutions ? Ce n'est ni Saint-Just, ni Robespierre, mais bien Danton, le 10 mars 93, parce qu'il lui faut, n'importe comment, se démarquer, se défausser de Dumouriez avec lequel il s'est lourdement compromis et qui est à la veille non seulement de déserter, comme l'a fait La Fayette, mais de passer à l'ennemi pour lui offrir son concours. Et Danton, après avoir, le 1er avril, déclaré une guerre sans merci aux Girondins, ces lâches, les convie, quatre jours plus tard, à une association fraternelle, et c'est avec leur accord qu'il entre, le 6 avril, dans le premier Comité de Salut public.


En ce même mois d'avril 93, Robespierre horrifie les honnêtes gens en réclamant, dans la nouvelle Déclaration des droits de l'Homme, l'insertion d'un article qui limiterait le droit de propriété. L'argumentation de Maximilien est toute simple : vous n'avez pas aboli l'esclavage dans nos colonies, la traite des noirs subsiste ; demandez à un négrier ce qu'est ce bateau (« je me trompe, disait Robespierre, ce cercueil flottant ») dans lequel sont entassés des hommes, des femmes et des enfants à la peau noire et dont beaucoup meurent en route, il vous répondra calmement : « Ceci est ma propriété. » Eh non ! Nul homme ne saurait être propriétaire d'un autre homme. De même que la liberté a pour limite la liberté d'autrui, de même il faut que la loi interdise tout usage du droit de propriété qui porterait atteinte à la vie ou à la dignité d'êtres humains. Robespierre a touché à l'Arche, l'arche sainte, cette Propriété devenue sacrée depuis le 26 août 1789. Il a commis le crime que la Convention ne peut tolérer ; elle décidera donc, contre lui, que l'article concernant la propriété sera rédigé — voté — comme suit : « Le droit de propriété est celui de jouir et de disposer à son gré de ses biens. » A la bonne heure.

Les Girondins ont appelé le pays à se dresser contre Paris. « Hommes de la Gironde, levez-vous ! » s'est écrié Vergniaud. Et Cambon, précédemment, s'est adressé du même ton aux « généreuses populations du Midi » ; le Girondin Isnard, hors de lui, le 25 mai 1793, a repris à son compte le Manifeste de Coblentz pour annoncer que, si les propriétaires, à Paris, se voyaient menacés, la Province tout entière se jetterait sur la ville pour l'anéantir au point, disait cet orateur inspiré, que plus tard, « le visiteur des rives de la Seine se demanderait si jamais une cité avait existé là ». Et c'est, une fois de plus, les hideux faubourgs qui vont agir, contraignant l'Assemblée, sous la menace des canons d'Henriot (cet ancien commis d'octroi devenu, à n'y pas croire, le commandant en chef de la garde nationale), le 2 juin 1793, à exclure de son sein quelque trente membres. Inqualifiable attentat, dira Michelet, à la souveraineté nationale ; alors que Lamartine, peu suspect cependant de tendances anarchistes, venait d'écrire dans son Histoire des Girondins : « Encore six mois d'un pareil gouvernement (celui du premier Comité de Salut public, avec Danton à la tête) et c'en était fait de la France, et comme République, et comme nation. »

Pour les hommes raisonnables, comme sont les Girondins, le libéralisme est la loi des lois dans le domaine de la production et du commerce où doit s'épanouir en pleine autonomie le système du marché. Roland, ministre de l'Intérieur, a défini le dogme : « Tout ce qu'un sage gouvernement peut et doit faire en matière économique, c'est d'affirmer qu'il n'interviendra jamais. » Et cependant, en septembre 1793, à la suite d'un nouveau mouvement de la basse plèbe, le Comité de Salut public, celui du 27 juillet où Robespierre exerce son ascendant, fait entériner par la Convention cette cruelle atteinte à la Propriété qu'implique un contrôle étatique des prix : un chiffre MAXIMUM a été fixé pour la vente de trente denrées alimentaires considérées comme de première nécessité ; par rapport aux prix de 1790, une augmentation du tiers est autorisée, mais les salaires, parallèlement, devront être augmentés de moitié. Quant au prix du pain, depuis des mois il est maintenu à trois sous la livre au moyen d'un impôt spécial sur les riches. De quoi, tout cela, indigner la très grande majorité des conventionnels, mais qui ne peuvent que baisser la tête et ronger leur frein tant que Robespierre aura derrière lui, pour légiférer, la vaste tourbe de cette canaille armée de fusils qui remplace l'ancienne, et si précieuse, garde nationale formée d'honnêtes gens.
Robespierre
 Dans l'été de 1793, la situation intérieure, extérieure, de la République française est plus qu'alarmante, frôlant la ruine et l'engloutissement. Les Girondins bannis de l'Assemblée ont réussi à soulever contre Paris un bon nombre de départements. Avant même le 2 juin, le 29 mai, Lyon est entré en révolte, la bourgeoisie locale destituant la municipalité montagnarde (elle guillotinera l'ancien maire) et réunissant une armée sérieuse. Le 11 mars, à Machecoul, s'est inauguré ce qui s'appellera la guerre de Vendée. Ce jour-là, soudain, un carnage de républicains ; riposte à la levée de trois cent mille hommes qu'il a fallu prescrire devant l'assaut (enfin) lancé par les Austro-Prussiens, le 1er mars, et qui, en quelques jours, va chasser les troupes françaises de Belgique et de Rhénanie. Rien à voir, le carnage de Machecoul, avec une résistance catholique et royaliste. Cet aspect-là ne s'avérera qu'un peu plus tard. Pour l'heure, un refus violent de se laisser mobiliser par des fonctionnaires dont on ne comprend même pas la langue et pour une patrie que l'on ne reconnaît pas. La guerre de Vendée a commencé par un refus de service militaire. Les premiers Vendéens furent des insoumis, des conscrits réfractaires ; il est utile de le savoir. Utile aussi de n'ignorer point que la guerre de Vendée où s'entassèrent, des deux côtés, des horreurs et qui fit certainement plus de cent mille victimes (cent cinquante mille peut-être) n'avait rien d'un génocide comme disent quelques polémistes d'aujourd'hui ; rien de racial dans cette tragédie ouverte par l'assassinat de délégués républicains, le 11 mars 1793, dans la petite ville de Machecoul, en Loire-Atlantique.

Fin juin 1793, sur quatre-vingt-trois départements, soixante sont en sécession. Le corps expéditionnaire du duc d'York cherche à investir Dunkerque ; Cobourg, l'Autrichien, guette Maubeuge et Strasbourg. La situation est si grave que, le 10 juillet, lors du renouvellement mensuel des pouvoirs du Comité, Danton s'est retiré, prenant pour prétexte jovial son tout récent mariage, et tout ce qu'il avait à enseigner, disait-il, pour une heureuse vie conjugale, à sa jeune épouse de seize ans. Qu'on veuille bien lui permettre, en conséquence, de se consacrer, pour un temps, aux joies du foyer. Robespierre donne alors sa mesure. Lui qui a vainement tenté d'écarter la guerre, puisque la guerre est là qu'on la gagne ! Et il invente un comportement jusqu'alors inédit. Une défaite était toujours, avant lui, imputable aux soldats. Mais les généraux ? Intouchables ! Cet usage reprendra après l'intermède Robespierre. Ne verrons-nous pas l'Armée, après les désastres de 1870-1871 et la reddition de Paris, faire pleuvoir sur elle-même un déluge de décorations et de promotions. (Je me souviens de ma stupeur en tournant, au Journal Officiel, ces pages et ces pages encombrées de récompenses.)

la bataille d'Hondschoote
Rappellerai-je que le président Paul Reynaud, après la percée allemande de Sedan, en mai 1940, avait envisagé des sanctions - trop légitimes - contre les responsables, et en particulier Huntziger. À peine a-t-il esquissé ce geste que lui parvient une lettre comminatoire de son premier et prestigieux collaborateur, le maréchal Pétain, lequel, en date du 26 mai, lui fait savoir qu'il démissionnera sur-le-champ et plantera là tout net le gouvernement s'il ose se permettre la scandaleuse inconvenance dont lui est venue la tentation (Huntziger, Pétain au pouvoir en fera son ministre de la Guerre). Mais Robespierre s'est entêté et il enverra à la guillotine tout une série de chefs de corps. Il ne me déplaît pas que Robespierre soit, avec Saint-Just, l'auteur de cette circulaire de décembre 1793, ainsi conçue : « L'insubordination des généraux est la pire dans une République. Dans un État libre, c'est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint. » Les résultats confirmeront sa dure intransigeance. Aux défaites succèdent des victoires : Hondschoot va dégager Dunkerque, Wattignies, Maubeuge et bientôt le danger s'éloignera de Strasbourg.

dimanche 6 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (9)

 
N'empêche que reste le problème de la guerre elle-même, qui paraît bien tourner très mal. Danton sait parfaitement qu'accepter un choc, sur le terrain, entre des bataillons français débiles, à peine encadrés et la formidable infanterie prussienne célèbre dans toute l'Europe depuis ce qu'en a fait Frédéric II, c'est aller au-devant de cette catastrophe escomptée par Louis XVI et dans laquelle la cour mettait tous ses espoirs. À tout prix éviter cela. De l'audace ? Phrase de théâtre. Toute audace serait folie. Mais l'adresse, l'astuce, l'esquive peuvent — qui sait ? — encore tout sauver. D'une part, la France dispose d'un avantage secret et d'une grande portée. Elle possède, d'autre part, sur le plan diplomatique, un argument si peu négligeable qu'il pourrait devenir décisif. L'avantage, la chance insigne, c'est le chef de guerre ennemi, le duc de Brunswick lui-même, signataire — par ordre — du Manifeste de Coblentz. Aujourd'hui encore, pour l'Histoire, Brunswick demeure un personnage énigmatique. Les émigrés cracheront sur lui, l'accusant d'infamie, de trahison, de vénalités. Calomnies, je le crois.
le duc de Brunswick
Deux choses au moins, à son sujet, sont hors de doute : Brunswick jouissait à Paris, en 1792, chez les progressistes, d'un préjugé plus que favorable. C'est Carra (si je ne me trompe), le Girondin Carra qui, peu avant le 25 juillet, avait souhaité à la France, à la place de Louis XVI honni, un souverain à la Brunswick. Brunswick est réputé ami des Lumières ; on répète volontiers que, s'il se rendait à Paris, sa première visite serait pour les Jacobins et qu'il se coifferait sans hésitation du bonnet rouge. Nous n'en avons pas la certitude, mais il est, du moins, vraisemblable que Brunswick appartient à l'une des branches, multiples, de la franc-maçonnerie (ndlr : il était "grand maître"). Un fait, en revanche, établi : le ministre des Affaires étrangères Lebrun (un homme que Danton domine) peut écrire, dans une dépêche, sachant qu'il dit vrai, que Brunswick conduit à regret sa guerre à la France. Sur ce point, une preuve, absolue : dès l'occupation de Verdun, Brunswick a conseillé à son maître, le roi de Prusse, de s'en tenir là et de faire prendre à l'armée ses quartiers d'hiver.

Quant à l'argument que Danton, par l'entremise de Lebrun et d'agents spéciaux, présente à Frédéric-Guillaume pour le convaincre de suspendre son invasion et même d'y renoncer, le voici : Attention ! Attention ! Prenez garde ! Dans l'état de nerfs où sont les excités parisiens, nombreux et incontrôlables, si vos troupes avancent sur Paris, si vos uhlans apparaissent aux abords de la capitale, le gouvernement français, en dépit de ses propres vœux, sera totalement impuissant à empêcher, du côté du Temple, où sont captifs le roi et sa famille, une ruée populaire irrésistible comme le fut celle qui ensanglanta, au début du mois, les prisons normales. C'est donc entre vos mains que se trouvent la vie de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de leurs enfants. Songez-y ! En poursuivant votre marche, vous porterez, devant l'Histoire, la responsabilité de leur mort - une mort atroce et sauvage.

Quelle qu'ait pu être la part respective des raisons diverses qui l'emportèrent dans la décision du roi de Prusse, toujours est-il que Danton réussit son coup. Le combat que Danton cherchait avec angoisse le moyen d'esquiver, ô merveille il n'aura pas lieu et sera remplacé, c'est entendu, par un simulacre. L'infanterie prussienne n'attaquera pas, attendant de pied ferme un assaut français qui ne se produira pas davantage. Et c'est ainsi que s'étirera la journée dite de Valmy, 20 septembre 1792 : l'armée française et l'armée prussienne sont restées du matin au soir face à face, sans que ni l'une ni l'autre ne s'avance pour un corps à corps. Pas de corps à corps ; la mêlée remplacée par un bel échange de coups de canon. Une canonnade assourdissante, engendrant, de part et d'autre, à quelque huit cents mètres de distance, un nombre correct et indispensable de victimes. Cinq cents environ, dans l'ensemble. Puis, vers dix-huit heures, sur ces bataillons immobiles, une grosse averse se mit à tomber et, des deux côtés, les canons se turent.
la bataille de Valmy, 20 septembre 1792


Se répandit ensuite, par les soins d'une propagande bien menée, la légende, assez bouffonne, de l'infanterie prussienne prête au combat, sur le point d'attaquer, mais soudain pétrifiée par l'immense clameur des soldats français ; Kellermann a brandi son chapeau au bout de son épée ; ses soldats ont suivi son exemple avec leurs baïonnettes, et ce « Vive la Nation ! » collectif a été saisissant, effrayant. Goethe lui-même se laissera prendre à ce conte martial où il verra un tournant de l'Histoire, et Jaurès croira pouvoir loyalement célébrer la grande victoire psychologique de la République. La République datera, en fait, du lendemain. Dumouriez, qui sait ce que Danton attend de lui pour l'opinion, envoie à Paris les dépêches souhaitées, mensongères avec impudence : que l'ennemi a dû cesser le combat, qu'il recule, qu'on le harcèle, que nos généraux sont déterminés à une extermination de l'armée prussienne avant qu'elle n'atteigne la frontière.
le général Kellermann


La vérité, toute différente, est que Dumouriez, selon l'entente conclue entre le gouvernement français et la Prusse, prescrit à ses lieutenants de veiller à la protection des troupes prussiennes (ravagées d'ailleurs par la dysenterie) contre la malveillance éventuelle de partisans ruraux, afin qu'elles franchissent sans encombre les défilés de l'Argonne. Le 1er octobre, plus aucun soldat prussien ne foulait le sol de France.

La Convention a tenu sa première séance le 21 septembre, et Danton prononce un discours où figurent les mots-clés qu'exige le moment : Peuple français, sois rassuré ! Voici la République. Tu n'as que des bienfaits à attendre d'elle, et quant aux propriétés, quelles qu'elles soient, elles seront éternellement respectées, protégées. Cet adverbe est inusuel dans la langue juridique. Mais, pour l'apaisement des esprits au lendemain d'une aventure pareille à celle du 10 août, rien ne saurait être excessif dans la solennité des promesses concernant la fortune acquise, sa liberté d'accroissement et sa pleine sécurité.

samedi 5 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (8)

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Le ministre Roland de la Platière
Pour Danton, pour Roland, comme pour la Législative dans son ensemble, une bonne chose, après tout, ces massacres dans les prisons. Un moindre mal, en tout cas. La question centrale, posée depuis l'été 1789 est constamment obsédante : Gare à l'anarchie ! Veillons à la sécurité des fortunes, elle est devenue soudain, le 10 août, d'une actualité virulente. Pourvu, pourvu, que les monstres à qui sourit la Commune et qui pourrissent et décomposent la chère et si précieuse garde nationale bourgeoise, exclusivement jusqu'alors constituée d'hommes d'ordre (et qui s'est si bien conduite, au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91), pourvu que ces loqueteux ne profitent pas des circonstances pour procéder à des récupérations individuelles ! Exutoire, providentiel exutoire, l'épuration des prisons. Des assassinats sont infiniment moins graves que ne le seraient des attentats à la Propriété. Tant que la canaille s'occupe des aristocrates en prison, elle ne songe pas au pillage des hôtels particuliers. L'essentiel reste sauf. N'en doutons pas, telle est la secrète pensée, réconfortante, que partagent tacitement tous les gens raisonnables. Les Girondins, comme les autres, passeront l'éponge sur la flaque de sang du 2 au 5 septembre 1792. Un triste épisode, certes, mais qui rendit tout de même un inappréciable service à la classe possédante.

Le drame des prisons est directement lié à celui, trop réel, de la Patrie en danger ; et c'est là, dit la tradition, que Danton conquit, d'un coup, son meilleur titre de gloire. Brûlé d'une véritable incandescence patriotique, c'est lui, Danton, qui incarna la résistance à l'invasion : « De l'audace ! Encore de l'audace ! Toujours de l'audace ! Et la Patrie sera sauvée ! »
Danton à la tribune

 Honneur au grand citoyen qui sut inspirer à la jeune France révolutionnaire un magnifique élan national. Sur toutes les places de Paris et dans tous les plus importants carrefours, Danton a donné l'ordre que soient installées, en hâte, des baraques surmontées, entourées de drapeaux exaltants - des baraques contenant une table, deux chaises et des piles de papier blanc. Et ce qu'il va demander à la foule, le 2 septembre [1792], avec ces effets oratoires, cet emportement sonore, et ces rugissements qui font sa spécialité, ce sont des volontaires, des volontaires tout de suite et par centaines : jeunes Parisiens en âge de combattre, aux armes ! Engagez-vous ! Signez ! Signez à l'heure même ! Que vos poitrines deviennent le rempart héroïque contre lequel s'effondreront les hordes étrangères ! Et on l'écoute, et un frisson de patriotisme authentique et de dévouement sans réserve traverse quantité de jeunes prolétaires qui découvrent, dans leur engagement militaire, en même temps que la preuve ardente qu'ils donneront de leur bonne volonté nationale et républicaine, une issue à leurs pénibles difficultés quotidiennes. Bénédiction sur eux ! Avec quelle tendresse, et quel soulagement, Roland considère leur pathétique tumulte devant les baraques géniales inventées par Danton !

Il est trop bavard, Roland-le-vieux, et n'a pas les vigilantes précautions de Danton. Il va mettre par écrit, noir sur blanc, ce qu'il devrait savoir ne confier qu'oralement, et dans un murmure, à des intimes. Et nous pourrons lire aujourd'hui de sa main ces lignes inouïes tant elles en disent long : les volontaires de septembre, ah ! qu'on les envoie au plus vite « aussi loin que leurs jambes pourront les porter ; sans cela, ils reviendront ici pour nous couper la gorge ». Michelet glisse, sur Danton et le 2 septembre, un mot (un seul) que l'honnêteté le force à écrire, mais qu'il s'abstiendra de développer, ce qu'il nous faut faire à sa place. Michelet reconnaît que ces départs, en masse, de militants révolutionnaires allégeaient d'autant la capitale.
scène de conscription en 1792
 Alléger est un peu faible ; débarrasser, dégorger, délivrer conviendraient mieux. Chaque volontaire qu'on expédie vers quelque camp d'entraînement du côté de la frontière, c'est un homme de moins dans cette foule indigente, si redoutable aux gens de bien, surchauffée depuis le 10 août et que l'on considère, en haut lieu, comme, hélas ! capable de tout. Les engagements massifs obtenus par Danton, grâce à son magnifique numéro tricolore, s'attaquent droit pour l'émousser, l'épointer, le briser, à ce fer de lance d'une trop possible révolution sociale que constitue la jeunesse plébéienne de Paris. Ainsi en sont retirés les éléments les plus dangereux. Une bonne chose de faite. Bravo, Danton !

vendredi 4 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (7)


Danton est un personnage sans scrupules ni doctrine, ambitieux avec avidité et pour qui la Révolution est, avant tout, cette eau trouble promesse d'une bonne pêche. Nous possédons la lettre que Mirabeau adressa, le 10 mars 1791, à Lamarck, un des dispensateurs de la liste civile du souverain ; la veille, 9 mars, sur les instructions de Lamarck, Mirabeau a remis à Danton la somme de trente mille livres (pour en mesurer l'ampleur, signalons que les représentants du peuple perçoivent un peu moins de six mille livres par an).
Mirabeau
Toutefois Mirabeau avertit Lamarck qu'à son avis c'est là de l'argent gaspillé (ndlr : parlant d'une somme de 6000 livres qu'il craint de perdre, Mirabeau dit à son correspondant : "au moins, elles sont plus innocemment semées que les 30000 livres de Danton"), car Danton, dans les négociations préalables, avait promis de donner les premiers gages à la cour en modérant l'agressivité de Desmoulins, son homme lige, dans la feuille qu'il publie ; et l'on n'y voit aucun changement. Mirabeau a raison de craindre que Danton ne se borne à encaisser les cadeaux du roi sans remplir le contrat pour lequel on le paie ; et Mirabeau mourra, le 2 avril, avant d'avoir pu constater le rôle vociférant que se réservera Danton, le 16 avril, lorsqu'une cohue de forcenés empêchera Louis XVI de se rendre à Saint-Cloud où les vrais amis de la Liberté — et Danton à leur tête — le soupçonnaient de vouloir aller faire ses Pâques sous le conduit d'un prêtre réfractaire. Fructueuse année 1791, pour Danton, qui acquiert successivement, près d'Arcis-sur-Aube, son pays natal (son père y était huissier), pour quarante-huit mille livres le domaine de Nuisement, avec ses soixante-treize hectares, pour huit mille cinq cents livres l'ancien prieuré de Saint-Jean du Chesne, pour vingt-trois mille cinq cents livres l'agréable gentilhommière située à côté du pont.

Danton n'ignore rien, le 10 août 92 au soir, de l'effroi qui règne à la Législative ; une espèce de terreur étrangle presque tous les députés, en raison de ce qui se passe à l'Hôtel de Ville avec cette horrifiante Commune insurrectionnelle, non pas tombée du ciel mais jaillie de l'enfer, pur agrégat d'anarchistes, leurs faux levées sur tous les possédants. Et dans la nuit même du 10 au 11 août, un peu après une heure du matin, quand sur les sept cent cinquante députés, il n'en reste plus en séance que moins de trois cents, à l'improviste et par deux cent vingt-trois voix sur deux cent quatre-vingt-quatre votants, Danton se fait nommer ministre de la Justice. Ses fonctions dans la municipalité légale lui valaient un traitement de six mille livres. Un ministre en perçoit cent mille. Sérieux avancement. Mais quelle est sa manœuvre ? Danton va se constituer le trait d'union, la passerelle, le lien vivant et cordial assurant une heureuse entente entre le ministère Roland-Clavière, reparu avec la pleine approbation de l'Assemblée, et la Commune. Son but principal est d'épargner à la classe politique une scission qui serait particulièrement inopportune ; et Danton se conduit avec une remarquable habileté.
1er guillotiné : Pelletier, en avril 92
Pour canaliser les vengeances populaires contre les aristocrates (que l'on arrête par fournées), Danton, ministre de la Justice, crée, dès le 12 août, un Tribunal d'exception chargé de punir les criminels supposés coupables d'avoir préparé, aux Tuileries, une hécatombe de patriotes. Danton estime très suffisants les égorgements commis par des irresponsables, le soir du 10 et dans la nuit du 10 au 11, aux alentours des Tuileries, contre des Suisses ou des gentilshommes qui ont survécu à la bataille. Le Tribunal spécial inventé par Danton se montrera peu sanguinaire et disparaîtra sans bruit avant la fin de l'année. Mais voici que se produit — tout de même, et trop tard pour le roi et la reine — le contrecoup extérieur du 10 août : les lamentables Austro-Prussiens que Marie-Antoinette, des mois durant, a suppliés, en vain, de foncer sur Paris, ils s'ébranlent, aux derniers jours d'août.
l'avancée prussienne en 1792
 

Plus exactement, ce sont les Prussiens qui se mettent en marche, sous le commandement de Brunswick. Et leur offensive est facilement triomphale, réduite qu'elle est, au vrai, à une promenade applaudie par les honnêtes gens du Nord-Est. Longwy s'est livré sans combat, ouvrant avec joie ses portes aux soldats de l'ordre, et, à Verdun, tout un essaim blanc de jeunes vierges (supposées) s'est porté avec des fleurs au-devant des bataillons prussiens tandis que les salons de la ville, où partout s'ouvrent des bals, se disputent la présence des officiers de Frédéric-Guillaume et de — qu'on me pardonne ce jeu de mots (sourire dans un affreux contexte) — son armée du salut. Tombent, coup sur coup, sur les Parisiens ces nouvelles dramatiques : l'invasion a commencé ; ce qu'annonçait, avec une terrible clarté, le Manifeste signé le 25 juillet à Coblentz, voici l'heure de son application : la mise à sac de Paris, les exécutions en masse, la Révolution écrasée. Les aristocrates ramassés par centaines et jetés en prison dès le 10 au soir, et les jours suivants, apprennent, comme tout le monde, les capitulations de Longwy, de Verdun, et leur joie éclate sans prudence. Un prisonnier qui a de l'argent peut se faire apporter — c'est l'usage — les plats cuisinés qu'il désire et les bouteilles complémentaires. Les 1er et 2 septembre 1792, c'est la liesse, une liesse bruyante, dans les prisons de la capitale. Toutes les maisons d'arrêt retentissent de joyeux couplets royalistes et d'ovations aux libérateurs imminents. Résultat : les trop fameux massacres de septembre, lesquels n'ont rien à voir avec la légende accréditée par Michelet : « trois ou quatre cents ivrognes » forçant les portes des prisons, dans un désordre immonde et une ivresse de sang. Nous savons au contraire aujourd'hui que tout se passa avec une apparente rigueur ; des commissions improvisées (il semble bien que Marat en ait eu l'initiative) vont, calmement, de prisons en prisons, se font communiquer les listes d'écrou, examinent très sommairement, mais cas par cas, les raisons pour lesquelles les détenus sont là et prononcent des sentences tout aussitôt suivies d'effet. Aucun aristocrate — ou presque —n'échappe à la mort ; mais des droits communs eux aussi, sans doute considérés comme irrécupérables, sont exécutés sur-le-champ. (Les abominations perpétrées sur le cadavre de la Lamballe n'auront pas eu d'imitateurs.) Commencée dans l'après-midi du 2 septembre, cette horrible saignée (environ, semble-t-il, mille tués au total) durera trois jours.
"décollation" de la princesse de Lamballe (sept 92)

Mais la Justice ? Mais Danton, qui précisément dirige la Justice de l'État ? Danton se tait. Danton ignore. Danton ne veut pas savoir. Délibérément il laisse se déployer le massacre. Mme Roland prétendra qu'interrogé, sollicité d'intervenir, Danton aurait répondu : « Je me fous des prisonniers. » Possible. J'inclinerais à dire : probable même ; mais Danton, dans toute affaire épineuse, n'écrit rien, jamais rien ; c'est chez lui un système sans faille ; il assure toujours avec soin ses arrières. Pourquoi, chez lui, en septembre 1792, cette tolérance indéniable, cette scandaleuse complaisance ? Deux raisons, je pense. Danton sait très bien la responsabilité que porte Marat dans cette tragédie, et il ne veut pas d'histoires avec Marat et la Commune — dont il est membre lui-même. Mais il ne comprend aussi que trop bien l'origine, mentale et viscérale à la fois, de cette opération sanglante : ceux pour qui le Manifeste du 25 juillet a décrit ce qui les attendra lorsque l'envahisseur sera là, reçoivent comme une gifle en plein visage les allégresses retentissantes des partisans de l'ennemi. Si nous devons être exterminés par les Austro-Prussiens, que leurs complices y passent d'abord ! (à suivre)

jeudi 3 janvier 2013

Silence aux pauvres !- Henri Guillemin (6)

Les deux misérables tentatives militaires effectuées, fin avril puis fin mai 1792, sur la frontière belge par les troupes françaises avaient été liquidées en quarante-huit heures, et, chaque fois, dans la panique et la débandade. La faute en était, pour une large part, semble-t-il, à des officiers de cavalerie, ultranobles et qui n'avaient point émigré, s'estimant plus utiles aux intérêts de la couronne en conservant leurs postes afin d'y assurer la victoire de l'ennemi-ami.

C'était donc, en fait, la route de Paris ouverte aux forces austro-prussiennes et Marie-Antoinette s'irrite extrêmement de l'indigne inertie dont fait preuve son neveu François, empereur maintenant d'Autriche et qui, de toute évidence, devrait voler à son secours ; mais, fasciné qu'il est par l'affaire de Pologne, il se désintéresse de la France, c'est-à-dire de la condition de plus en plus dramatique où se trouve la reine, sa tante. Elle a persuadé, sans peine, son mari de congédier ces infréquentables Jacobins auxquels on n'a prêté le pouvoir un instant qu'afin qu'ils prennent la responsabilité de la guerre. À présent, qu'ils s'en aillent, et que l'on revienne, aux Tuileries, à des ministres de bon ton. C'est à quoi Louis XVI s'emploie, le 13 juin. Fureur des éconduits qui préparent aussitôt, avec la collaboration d'auxiliaires efficaces, comme Santerre, une manifestation plébéienne qui devrait contraindre le roi à restituer leurs portefeuilles au trio Roland-Clavière-Servan. Robespierre désapprouve l'entreprise ; et on le comprend, car l'insolence est belle de mobiliser la canaille en faveur de particuliers tout à fait résolus, on le sait, à maintenir les pauvres dans leur état d'exclusion civique. Les ministres déchus ne tiennent aucun compte de son opposition et, docile à leur poussée, la foule faubourienne envahit les Tuileries, le 20 juin.
Invasion des Tuileries, le 20 juin 1792


Surveillée et respectueuse du bien d'autrui, elle ne volera ni n'endommagera rien, mais elle acculera le roi dans l'embrasure d'une fenêtre, l'obligera à poser un bonnet rouge sur sa perruque (d'accord, d'accord !) et même à boire, à la santé de la nation, un verre de gros rouge (mais oui ; mais pourquoi pas !). Tout cela en souriant, mais avec la ferme détermination de ne point obéir à l'injonction populaire un peu rude. Louis XVI ne rappellera point à son Conseil les ministres « de gauche ». Marie-Antoinette, pour sa part, a subi de cruelles avanies. Si la foule s'est montrée, à l'égard du roi, exagérément familière, une certaine décence, tout de même, a prévalu. Il n'en a pas été de même dans les appartements de la reine, laquelle, réfugiée avec ses enfants derrière une grande table, et le dos au mur, s'est entendu interpeller de manière odieuse par quelques pauvresses éhontées. Le lendemain 21 juin, encore toute tremblante, Marie-Antoinette écrit à Fersen qu'elle a « cru mourir », et qu'elle n'en peut plus. Au secours ! Au secours !

L'apathie, l'indifférence outrageante, criminelle, de sa propre famille, à Vienne, la bouleverse. Que l'on fasse quelque chose, tout de même ! À défaut, pour la sauver, d'un éclat de foudre, au moins un éclat de voix, pour faire peur à ces « atroces Français », pour effrayer, par quelque avertissement sévère, la racaille parisienne en attendant — mais, au nom du Ciel, qu'on agisse, qu'on ne tarde plus ! — l'indispensable invasion, la marche en avant, l'ouragan de mitraille sous lequel croulera la Révolution.

Ce que demande Marie-Antoinette, ce qu'elle réclame, fiévreuse, angoissée, et ce qu'elle va effectivement obtenir, ce n'est pas autre chose que la gaffe suicidaire qui les emportera, elle et son mari, avec la monarchie elle-même. 
 Le 25 juillet 1792 est signé, à Coblentz, par le chef suprême des armées conjointes de l'empereur François et du roi Frédéric-Guillaume, le manifeste dit de Brunswick (ndlr : voir ci-dessous) qui, non seulement laisse voir, mais révèle, mais souligne, mais proclame la collusion de la cour et de l'envahisseur. Guerre de politique intérieure : l'ennemi annonce que son but est de soutenir la cause royale. Les Austro-Prussiens viendront détruire en France la liberté et rétablir l'absolutisme. La suite est bien connue. Marie-Antoinette comptait sur une épouvante dont elle profiterait. Elle provoque une indignation qui va la perdre.

Saisissons bien, d'abord, la réalité telle quelle. Le 10 août [1792], une foule composée avant tout, comme le 20 juin, de passifs, c'est-à-dire de ces sans-le-sou à qui les ministères successifs se sont tous entendus, depuis trois ans, pour interdire toute participation à la gestion des affaires nationales, fait irruption aux Tuileries, chez le roi, et cette fois dans l'intention déclarée de le renverser, de lui ôter définitivement son trône, son sceptre et sa couronne. Sans doute le trio jacobin, qui veut récupérer ses portefeuilles ministériels a-t-il utilisé des auxiliaires pour soulever, comme en juin, la populace. Mais d'autres agitateurs sont à l'œuvre, qui sont mal rassurants ; car, quels que soient leurs desseins personnels, ils peuvent très bien flatter le désir, trop naturel, qu'éprouvent les démunis, d'un réel changement social qui les arracherait à leur misère. Que penser d'un Danton, par exemple, membre cependant de la municipalité élue (il a été nommé, en décembre 91, substitut du procureur) et qui, dans sa section du Théâtre français, a pris soudain l'initiative - très grave - d'admettre n'importe qui, c'est-à-dire des passifs eux-mêmes, dans la garde nationale ? Où va-t-on, avec des gens pareils ? Et voici qu'apparaît une COMMUNE INSURRECTIONNELLE, où, dès l'après-midi du 10 août, vont entrer, aux côtés de Danton, un Robespierre et un Marat, et qui supplante, annule, de fait, la municipalité régulière.
La prise des Tuileries, le 10 août
 Louis XVI a été habilement accusé par les conspirateurs de préparer, avec ses Suisses (ils sont neuf cents) et on ne sait combien de gentils-hommes venus de province pour lui offrir le concours de leur épée, une terrible sortie fulgurante, en plein Paris, conjuguée avec le franchissement des frontières par les Austro-Prussiens. Le pauvre homme en est bien incapable. Il sait qu'il ne peut même plus compter sur la bonne vieille garde nationale, assez scandalisée, dans l'ensemble, par sa complicité, désormais évidente, avec les puissances étrangères. Il s'effare. Il perd la tête. Et avant même qu'un seul coup de feu ait été tiré — guidé par ce Rœderer qui, plus tard, prêtera la main à Bonaparte pour son coup d'État de Brumaire — le roi cherche refuge, pour lui-même et sa famille, au sein de l'Assemblée nationale. Cette Législative, réunie depuis le 1er octobre 1791 et qui croyait avoir deux ans d'existence assurée, découvre tout à coup, ce 10 août [1792], qu'elle est condamnée à se dissoudre après moins de douze mois. Elle a devant elle, en face d'elle, un pouvoir nouveau, totalement illégal, mais qui, soutenu par la canaille, dispose de la force, la Commune.

Les membres de l'Assemblée ont été choisis par des électeurs triés selon leurs ressources, et parmi des citoyens aisés ; et ce sont ces notables, ces nantis, ces honnêtes gens, sur lesquels s'abat l'aventure vertigineuse : un roi démissionnaire, la protection du cens disparue, le suffrage universel à la place, et, le pire de tout, la garde nationale submergée par la basse plèbe ; ce qui signifie des fusils entre les mains de qui ne saurait en détenir. En d'autres termes, un cataclysme, le monde à l'envers, la civilisation en péril. Cependant, n'en déplaise à nos doctrinaires d'aujourd'hui qui parlent — compétents et catégoriques — d'un fâcheux dérapage qu'aurait connu, après la Constituante, le mouvement de 89, la Révolution française n'entra dans sa pleine réalité qu'avec le 10 août 1792, le suffrage universel et la République. Auparavant, un simple et innocent réformisme, le tiers des électeurs virtuels éliminé par défaut d'argent, et, à la tête de l'État, un roi (surpayé) qui subsiste, muni du droit de s'opposer, quatre ans de suite, à tel vœu de la prétendue Représentation nationale, c'est-à-dire de l'Assemblée censitaire.

La Législative s'est montrée pleine d'égards pour le malheureux souverain évadé de chez lui. Vergniaud lui a promis le palais du Luxembourg ; une liste civile de cinq cent mille francs lui sera allouée et on étudiera le choix d'un précepteur pour son fils. Pardon ! Minute ! a fait savoir la Commune insurrectionnelle : non, le roi déchu ne sera pas logé, princièrement, au Luxembourg, mais incarcéré au Temple dans la partie de l'édifice qui peut très bien servir de prison, et où le Louis XVI d'hier ne sera plus qu'un Louis Capet dont la République imminente fixera le sort.
Danton
 La République ne sera reconnue — non point proclamée mais reconnue comme établie — que le 21 septembre, jour où se réunira pour la première fois la nouvelle assemblée choisie par le suffrage universel. Auparavant se seront déroulés des événements de première importance, durant les quelques semaines où survivra encore la Législative agonisante, des événements qui appellent une extrême attention. Un homme y joue un rôle majeur sur lequel il importe de ne pas se méprendre. C'est Danton. 



Manifeste de Brunswick (extraits)...La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les souverains ; leurs Majestés impériale et royale rendant personnellement responsables de tous les événements, sur leur tête, pour être jugés militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du département, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu'il appartiendra, déclarant en outre, leursdites majestés, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités. Leurs Majestés impériale et royale promettent au contraire aux habitants de la ville de Paris d'employer leurs bons offices auprès de sa majesté très-chrétienne pour obtenir le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les mesures les plus rigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs biens s'ils obéissent promptement et exactement à l'injonction ci-dessus.