samedi 9 février 2019

Florence Gauthier et la question de la souveraineté (2)


Le cercle Le Vent Se Lève (média né en 2016) organisait le 30 novembre dernier une conférence autour de la thématique de la souveraineté populaire telle qu’elle a été théorisée et mise en pratique sous la Révolution française. 
Florence Gauthier, historienne des révolutions de France et de Saint-Domingue Haïti, professeur à l’Université Paris 7-Diderot, a centré son intervention sur l’enjeu des débats sur la souveraineté pendant l’époque révolutionnaire, de 1789 à 1795. Nous retranscrivons ici une partie de son intervention




En ville, le peuple s’organise en assemblées générales électorales en quartiers de commune, appelés sections de commune. Ce fut l’institution révolutionnaire par excellence: les assemblées générales électorales pour les États généraux se sont maintenues et sont devenues le lieu de réunion des citoyens des deux sexes, pour préparer des manifestations, lire de façon collective les journaux, discuter des lois et reprendre peu à peu les pouvoirs locaux de la commune.

L’Assemblée a bien supprimé dans sa Constitution de 1791 les assemblées générales communales démocratiques, mais le mouvement populaire ne lui obéit pas. Par contre, le mouvement populaire découvre que la Constitution de cette Assemblée nationale viole les principes de la Déclaration des droits et c’est bien cette contradiction qui fut le ressort de la Révolution.

La Révolution du 10 août 1792.

En août 1792, la situation s’est gravement dégradée : le roi a réussi, avec la complicité de l’Assemblée, à déclarer la guerre dans l’espoir que les armées ennemies vont venir le rétablir sur son trône. Cette haute trahison du roi conduit le mouvement populaire à organiser sa propre défense et, le 10 août 1792, les Parisiens et les volontaires de tout le pays, qui viennent des départements pour défendre les frontières du Nord, renversent la Constitution de 1791 et la monarchie. Le roi est emprisonné et la Révolution convoque une nouvelle assemblée constituante, la Convention.
 
massacre des Gardes Suisses (août 1792)
La Convention est élue au suffrage universel par les assemblées générales électorales communales et le système électoral est celui du mandataire révocable. La Convention proclame la République démocratique : comme avec la Déclaration des droits de 1789, le principe de la souveraineté populaire est rétabli, avec le système électoral du mandataire révocable.

Cependant, un nouvel obstacle apparaît, celui du nouveau « côté droit » de la Convention, formé du parti de la Gironde. La Gironde va réussir au début de la Convention girondine à rassembler une majorité de voix sur ses propositions. La Gironde a peur du mouvement populaire et d’une république démocratique et continue de s’opposer au programme paysan, qui propose une réforme agraire supprimant la féodalité et protégeant les biens communaux et leurs droits.

Le programme paysan est complété par le mouvement populaire urbain qui est victime de la politique de liberté illimitée du commerce des subsistances : il s’agit de détruire les protections des marchés publics et d’imposer des pratiques spéculatives qui cherchent à privatiser le marché afin d’imposer les prix. Nous connaissons bien ces pratiques aujourd’hui. A l’époque, l’offensive capitaliste visait le marché des subsistances : il faut bien comprendre que la hausse des prix provoque des famines et se révèle mortelle pour les salariés aux revenus fixes.

Le mouvement populaire avait élaboré le programme du Maximum pour répondre à cette offensive mortifère : il défendait « le droit à l’existence et aux moyens de la conserver comme premier des droits de l’homme » et avait même, en la personne de Robespierre, exprimé cela par un concept remarquable : celui « d’économie politique populaire » pour se libérer de « l’économie politique despotique ». Le mouvement populaire s’exprimait avec le courant appelé la Montagne. Mais la Gironde lui répondit à nouveau par la Loi martiale. La Convention était une assemblée constituante et la Gironde prépara la discussion sur la Constitution, mais l’interrompit en février 1793, craignant la poussée démocratique. Elle réussit ainsi à gouverner sans constitution jusqu’à sa chute.

De plus, la Gironde déclara une guerre de conquête avec l’objectif d’occuper la rive gauche du Rhin : la guerre était un moyen de prendre le pouvoir et de créer une diversion. Mais, les peuples occupés n’aimèrent pas la conquête girondine et se défendirent si bien que la politique girondine échoua : l’adversaire menaçait maintenant les frontières de la République. C’est alors que la majorité de la Convention changea et exprima son refus de la politique girondine.

La Révolution des 31 mai-2 juin 1793

Comme pour le 10 août, le peuple organisa sa propre défense et ce furent les assemblées générales des sections de Paris, appuyées par les volontaires partant aux frontières, qui organisent une nouvelle insurrection le 31 mai 1793.

Que demandaient-ils ?

Non la dissolution de la Convention, mais le rappel des députés de la Gironde qu’ils jugeaient infidèles depuis plusieurs mois. Le 31 mai, les sections parisiennes vinrent à la Convention réclamer les 32 députés et ministres qui avaient perdu leur confiance. La discussion dura jusqu’au 2 juin et les mandataires infidèles furent destitués.
arrestation des Girondins (juin 1793)

Voilà un exemple remarquable de l’application de l’institution du mandataire révocable par le peuple souverain. Ces 31 mai-2 juin furent pacifiques, il n’y eut ni mort ni blessé. Et les 32 rappelés furent assignés à résidence, chez eux. La Montagne, qui n’était pas majoritaire en voix à la Convention, fit des propositions qui emportèrent la majorité des députés. Le premier débat de la Convention montagnarde fut celui sur la Constitution qui fut votée le 26 juin suivant, avec une Déclaration des droits naturels, proche de celle de 1789 et une Constitution fondée sur le principe de la souveraineté populaire et de la démocratie communale.

Le 17 juillet, la Convention votait enfin la grande Loi agraire qu’attendaient les paysans : suppression des rentes féodales, partage des terres entre seigneurs et paysans, reconnaissance de la propriété des biens communaux aux communes, partage égal des héritages entre les enfants des deux sexes, y compris les enfants naturels et ouvrait une série de mesures pour distribuer des lopins de terre aux paysans sans terre.

La politique du maximum concernant le marché des subsistances fut enfin appliquée et la politique montagnarde prit en mains la défense des frontières. Pour mener à bien cette politique, la Convention montagnarde renforça la souveraineté populaire au niveau de l’application des lois.

Ce sera mon dernier point.

L’exécutif était, depuis 1789, décentralisé : il n’y avait plus d’appareil d’État. L’application des lois se faisait au niveau local des communes, des districts, des départements par des administrateurs élus par les assemblées générales communales. En décembre 1793, la Convention montagnarde organise le Gouvernement révolutionnaire. Pour empêcher la non application des lois, tactique des contre-révolutionnaires élus dans les instances démocratiques, la loi du Gouvernement révolutionnaire décida que l’application des lois se ferait au niveau de la Commune, sous le contrôle des assemblées générales sur leurs administrateurs élus. Ce fut ainsi que la législation que je viens de rappeler a pu s’appliquer avec une grande rapidité et répondre au mouvement populaire et surtout mettre fin à la guerre civile.

La décentralisation communale sous le contrôle des assemblées générales communales dissuadait efficacement les actes contre-révolutionnaires. Pour conclure sur la souveraineté populaire : il n’y a pas eu de dictature avec la Convention montagnarde, mais au contraire un approfondissement de la démocratie communale, expression de la souveraineté du peuple, qui contrôlait les pouvoirs publics, le législatif par le système électoral du mandataire révocable et l’exécutif par la décentralisation et l’application des lois au niveau de la commune.

Le 9 thermidor-17 juillet 1794, les opposants à cette République démocratique et sociale faisaient tomber la Montagne sur un simple vote et détruisirent cette souveraineté populaire, clé de cette expérience.
Les conséquences du 9 thermidor sur la souveraineté populaire

Je précise que ce qui a été maintenu de cette période démocratique a été la réforme agraire : les divers régimes qui ont suivi thermidor, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la restauration des Bourbons etc. n’ont jamais osé défaire la réforme agraire, qui s’est maintenue en France.

Il faut souligner que ce fut une des rares réformes agraires en faveur des paysans qui ait pu se maintenir, ce n’a pas été le cas ni en URSS ni en Chine au XXe siècle. Louis XVIII répondait à ses Ultraroyalistes, qui lui demandaient de rétablir la féodalité en France : « Messieurs, voulez-vous rallumer la guerre civile en France ? ». Alors, les Ultraroyalistes se sont calmés.

Par ailleurs, il est important de savoir que la Déclaration des droits naturels de l’homme et du citoyen a été expulsée, depuis thermidor, du droit constitutionnel français. Vérifiez dans les Constitutions de la France qui ont suivi, c’est une recherche intéressante à vérifier. Et ce n’est que plus de 150 ans après, en 1946, à la suite d’une guerre terrible contre fascisme et nazisme que la Déclaration des droits de 1789 a été réintroduite dans le droit constitutionnel français. Puis, l’ONU a voté sa « Déclaration universelle des droits de l’homme » en 1948.

Enfin, les droits politiques des femmes qui existaient depuis le Moyen Âge, ont eux aussi été supprimés à l’occasion des diverses Constitutions avec leurs diverses formes d’aristocratie des riches depuis Thermidor.

Après la répression sauvage de la Commune de Paris de 1871, la Troisième République a annoncé le rétablissement du suffrage universel, mais c’est inexact : les femmes en étaient exclues et la misogynie, soit une forme de division du peuple, fut légalisée depuis.

Et ce n’est qu’avec la Déclaration des droits, en 1946, que les droits politiques des femmes ont été rétablis en France, les deux ensemble: il est certain que la Résistance a été un grand moment de retrouvailles avec « le sens commun du droit ».

Mais de nouveau, ce dernier est attaqué avec virulence.

lundi 4 février 2019

Florence Gauthier et la question de la souveraineté (1)


Le cercle Le Vent Se Lève (média né en 2016) organisait le 30 novembre dernier une conférence autour de la thématique de la souveraineté populaire telle qu’elle a été théorisée et mise en pratique sous la Révolution française. 
Florence Gauthier, historienne des révolutions de France et de Saint-Domingue Haïti, professeur à l’Université Paris 7-Diderot, a centré son intervention sur l’enjeu des débats sur la souveraineté pendant l’époque révolutionnaire, de 1789 à 1795. Nous retranscrivons ici une partie de son intervention







Au XIVe siècle, le roi proposa d’intégrer ses sujets à la prise de décision politique en créant les États généraux dans le royaume de France (il existe d’autres dénominations comme les Cortès en Espagne ou le Parlement en Angleterre). C’était le grand conseil du roi et tous les corps du royaume envoyaient leurs mandataires, chargés de leur mandat : à savoir, les communautés villageoises, les corps de métiers urbains, les communes urbaines et les deux ordres du clergé et de la noblesse, organisés eux aussi en corps avec leurs mandataires.



Le peuple, réuni dans le Tiers état dans le royaume de France, participait aux décisions politiques du royaume et surtout, avait le droit précieux de consentir le montant des impôts. Droit précieux que nous avons perdu, mais qui vient pourtant d’entrer en mouvement revendicatif récemment. Retenons qu’à partir des États généraux, la souveraineté était partagée entre le roi et ses sujets selon la Constitution du royaume, fondée sur ce contrat social éclairé par la conscience populaire du « sens commun du droit ».



Je dois préciser maintenant le système électoral de tous ces corps : c’est celui du fidei commis en latin, commis de confiance ou mandataire révocable par ses électeurs. Nous ne le connaissons plus, il a disparu en France depuis la répression brutale de la Commune de Paris de 1871 et il est interdit dans la Constitution actuelle comme je viens de le rappeler. Le commis de confiance est une institution que nous connaissons encore sous des formes qui ne sont pas celles du système électoral.



Un médecin que l’on choisit : si on trouve qu’il ne convient plus, on en choisit un autre, tout simplement. Un ministre est choisit par un roi ou par une assemblée habilitée à le faire. Si le ministre ne fait pas ce qu’on lui demande, il est remplacé tout simplement.



Dans le système électoral médiéval, l’assemblée générale des communautés villageoises, à titre d’exemple, choisissait ses mandataires pour se rendre aux États généraux : ce mandataire était chargé d’un mandat et il était entretenu par les mandants ou électeurs. S’il ne remplissait pas son mandat, ses mandants le rappelaient et le remplaçaient, tout simplement. L’institution du mandataire, choisie, contrôlée par ses mandants et révocable si elle trahit son mandat a été celle du système électoral dans toutes les élections depuis le Moyen-âge et a duré des siècles et faisait partie intégrante de la culture politique du peuple, mais aussi du clergé ou de la noblesse. L’institution du mandataire n’est pas une institution démocratique en soi, mais elle le devient lorsque c’est un corps comme les assemblées générales de communes qui le pratiquent.



Or, depuis le XVIIe siècle, le roi n’a plus convoqué les États généraux. Je ne peux expliquer les raisons faute de temps. Et, depuis ce moment, la monarchie a été qualifiée de « despotique et tyrannique » parce que les sujets du roi étaient exclus de la prise de décision politique. En 1789, la crise de la monarchie française était telle que le roi ne pouvait plus gouverner. Louis XVI a choisi de convoquer à nouveau les États généraux. Ce choix d’une solution politique, en associant ses sujets aux décisions à prendre pour le futur, est à mettre à son actif. Et la société s’en est largement réjouie.



Les élections du Tiers état se sont faites au premier niveau des assemblées générales des habitants des deux sexes des communautés villageoises, dans les villes divisées en quartiers ou par corps de métiers et ont choisi leurs mandataires chargés du mandat des cahiers de doléances. Les mandataires de ce premier niveau se sont retrouvés au chef-lieu de bailliage et ont choisi, parmi eux, les mandataires qui iraient à Versailles, mandatés par la refonte des doléances en un cahier de bailliage. Les États généraux, convoqués selon la tradition le 1er mai, se sont réunis à Versailles le 5 mai 1789.

ouverture des Etats Généraux (mai 1789)


Les États généraux se transforment en Assemblée nationale constituante



A Versailles, un noyau de députés proposa de donner une Constitution à la France et parvint à entraîner une majorité de députés, ouvrant ainsi l’acte 1 de la Révolution : le 20 juin 1789 par le Serment du Jeu de Paume, ces députés se déclaraient, par leur propre volonté, « Assemblée nationale constituante » et juraient de ne point se séparer avant d’avoir réalisé cette Constitution. La réponse du roi fut la répression : il se préparait à réprimer militairement les députés et la ville de Paris, qui suivait avec passion ce qu’il se passait à Versailles.

 
serment du Jeu de Paume

Pourquoi cette réponse du roi ? Parce que l’Assemblée nationale constituante lui a retiré sa souveraineté. Et pourquoi a-t-elle pu le faire ? Parce qu’elle était une assemblée de mandataires révocables devant leurs électeurs et il s’agissait bien de la souveraineté populaire en acte : les mandataires de tous les habitants du royaume.



L’acte 2 de la Révolution s’est produit en juillet 1789, au moment où le roi préparait la répression. Ce fut le peuple entier qui se souleva, sous forme de jacqueries énormes, dans quasiment tout le pays. Les Jacques armés s’en prirent à la féodalité et commencèrent le brûlement des titres de seigneurie, exprimant clairement leur refus de maintenir plus longtemps la féodalité. De plus, villes et campagnes prirent le pouvoir local et créèrent les Gardes nationales avec des citoyens volontaires. Ce soulèvement appelé par les contemporains « Grande Peur » entraîna l’effondrement de la grande institution de la monarchie. Pourquoi ? Parce que les intendants et les gouverneurs militaires, agents du roi, se cachèrent tant ils avaient peur.



En août 1789, le roi avait perdu sa souveraineté, son épée et son administration. La nouvelle situation du pays, au lendemain de la Grande Peur, va mettre en lumière le débat de fond sur la question centrale de la souveraineté. Le mouvement populaire de juillet a empêché le roi de réprimer : le peuple s’est armé avec les Gardes nationales et c’est lui qui a sauvé l’Assemblée constituante.



L’Assemblée vote deux décisions importantes : le 4 août, elle vote un décret rendant hommage à la jacquerie : « L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal ». Mais elle ne l’appliquera pas. Et, le 26 août, elle vote une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui expose la théorie politique que je résume : les principes éthiques sont contenus dans l’article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », et dans le droit de résistance à l’oppression (Art. 2), elle fonde la société politique sur le principe de la souveraineté populaire et sur la suprématie du pouvoir législatif sur l’exécutif.



Mais, le principe de l’égalité en droits va diviser l’Assemblée en un « côté droit » qui refuse la Déclaration des droits et un « côté gauche » qui s’engage à défendre les principes de la Déclaration des droits.



A partir de là, le « côté droit » de l’Assemblée va passer à l’offensive et voter une Constitution établissant une monarchie constitutionnelle et une aristocratie des riches, qui réserve, comme son nom l’indique, les droits politiques à un certain niveau de richesses. C’est la Constitution de 1791, qui a été mise en application de septembre 1791 au 10 août 1792, qui l’a renversée.

Que faisait le mouvement populaire de 1789 à 1792 ?



Il s’est organisé d’une manière autonome : les paysans d’une part, qui représentent plus de 85 % de la population, vont poursuivre les jacqueries. Pourquoi ? Parce que l’Assemblée nationale ne répond pas à leur programme de suppression de la féodalité et de récupération des biens communaux usurpés par les seigneurs.




Les jacqueries vont reprendre et imposer leur rythme à la Révolution. Depuis juillet 1789, il y eut cinq autres jacqueries, soit deux par an entre 1789 et 1793, qui éclatent à travers le pays, renforcent le mouvement paysan et son pouvoir local et récupèrent, dans les faits, des communaux usurpés avec les droits d’usage et poursuivent le brûlement des titres féodaux. L’Assemblée nationale a décrété la Loi martiale contre toutes les formes du mouvement populaire, mais n’a pas les moyens de l’appliquer. Pourquoi ? Parce que les paysans se protègent en s’armant et que les soldats ne sont pas toujours disposés à réprimer : c’était cela aussi la Révolution. L’Assemblée nationale, avec la Loi martiale, a déclenché une guerre civile ouverte.

(à suivre ici)
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samedi 2 février 2019

Florilège anti-républicain...

A mettre les pieds dans la tambouille des anti-républicains, on s'attire inévitablement quelques insultes et autres invectives.
On préfère en rire et rajouter une couche sur le fumier de leur ignorance !

Florilège... 

 ***














On ne saurait trop conseiller à ces férus d'Histoire de retourner aux textes, et surtout de les lire !!!
A très bientôt, j'imagine...

samedi 12 janvier 2019

Les contorsions de Marion Sigaut devant les Gilets jaunes

On se délecte depuis peu de voir nos deux extrêmes (à droite et à gauche) se contorsionner afin d'étendre leur emprise sur le mouvement des Gilets jaunes.
Ainsi, à l'instar de tant d'autres, Marion Sigaut n'a pas hésité un seul instant au moment d'enfiler la fameuse tenue jaune et de poser aux abords d'un rond-point en compagnie d'un Gaulois furibond.
Marion Sigaut, historienne du net
sans vergogne...

Dans la foulée, elle a enregistré une courte vidéo dans laquelle elle évoque, avec force trémolos dans la voix, le plaisir qu'elle éprouve au spectacle de ce "peuple" qui se soulève enfin ! Jugez-en plutôt.






Son émotion est réelle, cela ne fait point de doute, mais elle semble également sélective. Si le soulèvement populaire de 2018 lui tire les larmes, celui de 1789 ne lui inspire que mépris et horreur...
Selon Marion Sigaut, 1789 n'a jamais été qu'un coup d'état fomenté par les puissances d'argent (cette "bourgeoisie" à laquelle, dans l'esprit de cette dame, n'appartiennent ni le haut clergé ni l'aristocratie...) contre le pouvoir royal.
Recyclant les thèses de Barruel et de De Maistre, elle prétend par ailleurs que le peuple (qu'elle ne définit jamais) aimait son roi, père nourricier du royaume, et qu'il ne réclamait qu'un peu de pain en même temps que "le sauvetage de l'Ancien Régime" (propos extrait d'une précédente intervention).

En somme, conclut-elle, le mouvement insurrectionnel des Gilets jaunes n'aurait rien à voir avec celui qui, à la fin du XVIIIè siècle, a balayé l'Ancien Régime en l'espace de quelques mois.

Et pourtant...

***



Pourtant, on ne saurait trop conseiller à l'historienne de renoncer durant quelques instants à sa grille de lecture pour se pencher sur les textes d'époque, les seuls susceptibles de nous éclairer sur ce que réclamait vraiment ce fameux peuple.
Ces textes, je parle des Cahiers des bailliages rédigés par le Tiers pour les Etats Généraux, présentent en réalité bon nombre de points communs avec les revendications actuelles.

Voyez plutôt.

Concernant le sentiment d'injustice fiscale :


Extrait du Cahier des plaintes, doléances et remontrances du tiers-état des bailliages de Montargis



"Enfin, que l'impôt sur la propriété sera fixé en raison de ce qui sera nécessaire pour subvenir aux besoins de l'État, et qu'à cet impôt seront assujettis les biens de toutes personnes, sans distinction d'état, naissance et qualité, même ceux des domaines du Roi et des princes"


Extrait du Cahier de doléances de Valencay   
 
"Les habitants se plaignent d’être surchargés de taille, capitation et autres impôts. Les droits sont très nuisibles au commerce du vin, tant en gros qu’en détail … Le sel, denrée si nécessaire à la vie non seulement des hommes mais aussi des bestiaux, est porté à un prix excessif."  


Concernant la haine des "élites" :      
 
"Pour remplacer tous ces impôts supprimés, le gouvernement établirait un impôt unique, en nature ou en argent, en y faisant contribuer les ecclésiastiques et les nobles qui doivent être assujettis comme le Tiers-Etat" (Valençay)

 "Les Nobles seuls jouissent de toutes les prérogatives : richesses, honneurs, pensions, retraites, gouvernements, écoles gratuites. Ainsi la Noblesse jouit de tout, possède tout ; cependant, si la Noblesse commande les armées, c’est le Tiers Etat qui les compose ; si la Noblesse verse une goutte de sang, le Tiers Etat en répand des ruisseaux. La Noblesse vide le trésor royal, le Tiers Etat le remplit ; enfin le Tiers Etat paie tout et ne jouit de rien. Il serait souhaitable que les droits des seigneurs fussent abolis." (Gastines)

" Mandres est un village situé presque au milieu d’une plaine très fertile en grains et orné de plusieurs coteaux extrêmement fertiles en vin… mais depuis que Monsieur en a fait sa grande réserve de chasse, cette plaine ne peut porter aucun grain d’aucune espèce…" (Mandres avait pour seigneur le Comte de Provence, frère du roi...)

Concernant le sentiment d'être oublié par ces mêmes "élites" :


"Que, pour l'avantage et le bien des peuples des campagnes, on avisera aux moyens de procurer partout des établissements de chirurgiens, sages-femmes et artistes vétérinaires instruits et occupés exclusivement de ces professions."
 

"Que l'on donnera des soins et prescrira des règles particulières pour les chemins vicinaux dans les campagnes, en donnant aux municipalités les moyens de pourvoir à leur réparation et entretien"
(Montargis)
extrait de l'hebdomadaire Marianne (janvier 2019)





Quoi qu'en dise Marion Sigaut, ces doléances font étrangement écho aux colères du moment : celles des personnes âgées concernant l'augmentation de la CSG, celles des campagnards qui voient disparaître leurs services publics, celles des automobilistes qui se ruinent à la pompe, celles des citoyens français dessaisis de leur souveraineté au profit de Bruxelles...
On pourrait aller plus loin : la posture jupiterienne d'un Macron hors-sol et déconnecté du vrai monde rappelle celle de Louis XV préférant en son temps les terrains de chasse de Versailles et les réjouissances du Parc-aux-Cerfs aux entrées royales de Paris, aux cérémonies des écrouelles et même aux messes de Notre-Dame.
Mais soyons juste avec Marion Sigaut : elle n'est pas la seule, loin de là, à tordre les réalités (présentes ou passées) afin qu'elles entrent dans son cadre idéologique.
J'en veux pour preuve ces deux témoignages, glanés au hasard dans l'hebdomadaire Marianne du 11 janvier.
D'abord celui de la chroniqueuse Natacha Polony : "les révolutionnaires d'antan s'opposaient à une monarchie absolue. Les gilets jaunes se révoltent contre une démocratie". Puis celui de Denis Olivennes, ancien PDG de la FNAC et d'Europe 1 : "la comparaison avec 1789 est d'ailleurs grotesque. 1789, c'était la rébellion des Lumières et de la liberté. Le peuple réclamait la démocratie contre la tyrannie, l'état de droit contre l'arbitraire, la séparation des pouvoirs contre le pouvoir d'un seul. Nous avons tout cela aujourd'hui".

NB du 18/1 :  les tentatives de récup (suite)
l'humoriste Dieudonné

Alain Soral, mentor de Marion Sigaut
Addenda du 18/02 : après l'épisode de l'"agression" de Finkielkraut, le we dernier, on ne peut s'empêcher de penser que ces tristes sires jouent à merveille un rôle qu'affectionne ce fameux "système" qu'ils exècrent : celui d'idiots utiles...
 

mardi 8 janvier 2019

La fabrique du Paris révolutionnaire, David Garrioch

L'historien Fadi El Hage propose ci-dessous une intéressante recension de l'excellent ouvrage de David Garrioch (la fabrique du Paris révolutionnaire), réédité en poche par les éditions La découverte.



Le livre en lui-même est un excellent tableau de Paris au XVIIIsiècle, en trois parties équilibrées. La première expose la situation sociale parisienne dans sa diversité, en insistant particulièrement sur les relations d’équilibre existant entre les différentes entités (nobles, bourgeois, pauvres…). Les quartiers étaient marqués par une profonde unité, si bien que « chaque quartier était comme un village » (p. 33), avec des rythmes de vie particuliers, dans une ville où migrait une population venant des différentes provinces du royaume (un tiers d’entre-elle seulement était native de Paris). Les relations de voisinage étaient un des éléments majeurs de l’existence dans la ville, y compris dans ses soubresauts.
Les distinctions sociales étaient clairement établies, ne serait-ce que par l’habitat. David Garrioch relève les rapports ambigus entre la noblesse et Paris. N’en formant que 3 % de la population, les nobles s’y établissaient pour sa proximité avec la Cour. Les plus fortunés avaient des hôtels, tandis que d’autres louaient un appartement, sans compter ceux qui s’établissaient dans la campagne proche, plus calme et où l’air était réputé meilleur. Paris semblait peu agréable, avec ses rues étroites, ses bruits, ses odeurs pestilentielles, ainsi vers le charnier des Innocents, qui obligeait les riverains à fermer leurs fenêtres pendant les chaleurs estivales.
La présence de la noblesse était pourtant essentielle à Paris. Elle établissait un lien dans la ville entre les élites sociales, les élites urbaines, l’Église et les plus pauvres qui bénéficiaient de la charité et autres bienfaits de ces personnages plus puissants.
La distinction sociale se marquait par les vêtements, Garrioch citant Daniel Roche et sa « hiérarchie des apparences » (p. 113). Or, au cours du XVIIIsiècle, celle-ci commençait à péricliter, et des non-nobles prenaient des habits chatoyants… Cette pratique n’était pas sans risque, ainsi lorsque la police arrêtait des roturiers portant une épée, ce qui constituait une usurpation d’honneur. Ces dérèglements vestimentaires ne remettaient pas en cause la hiérarchie sociale, mais à la lecture de l’ouvrage, on en tire le sentiment que cette subversion symbolique était déjà un coup porté à l’ordre établi, fondé sur « la naissance et la lignée » (p. 116).
La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée au gouvernement urbain confronté aux mécontentements populaires, insiste sur la longue tradition des contestations des Parisiens, partant fréquemment d’une broutille pour aboutir à une émeute. L’exemple de l’attaque contre une boulangerie en introduction du chapitre 5 ne date pas de 1789 mais bel et bien de 1725. Les problèmes d’approvisionnement et de prix avaient profondément marqué le XVIIIsiècle, si bien que les réactions violentes contre les boulangeries sous la Révolution n’ont été que la continuité de celles qui se produisaient au cours des décennies précédentes. La crainte des difficultés d’approvisionnement pesait car l’accroissement de la population parisienne était inexorable.
L’ordre public était un autre enjeu majeur, et le XVIIIsiècle a été un moment de rationalisation, afin de respecter le contrat social tacite existant entre l’État (représenté par le souverain) et le peuple, qu’il est censé gouverner et nourrir justement en échange de l’obéissance, du respect et du payement des impôts. Pourtant, plusieurs difficultés sont survenues pour des questions religieuses ayant mué en enjeu politique. La querelle autour du jansénisme est devenue progressivement une lutte avec le Parlement de Paris, désireux de récupérer un pouvoir politique annihilé au cours du règne de Louis XIV, et soutenu par de nombreux Parisiens, dont la religiosité a muté. Ces contentieux ont porté préjudice à l’autorité monarchique et au prestige royal, d’autant plus que Louis XV n’avait pas incarné un modèle de piété. Son attitude avait marqué l’opinion.
 Le terme d’« opinion » incarne le mieux l’évolution mentale des Parisiens. On le retrouve de façon récurrente dans la troisième partie de l’ouvrage, au cours de laquelle nous observons les conséquences des Lumières sur Paris. De nombreux Parisiens se sont mis à réfléchir sur les événements que les différents canaux d’informations (officiels ou non) apportaient. Ils n’y étaient pas indifférents, mais l’évolution marquante est que la consignation de nouvelles n’était véritablement plus le fait d’élites éclairées. Le chapitre VII débute par la recension d’événements entre 1757 et 1774 par un tailleur parisien. L’émergence d’une « opinion » se manifestait par la naissance d’une réflexion écrite ou orale, en vers ou en prose, sur les événements appris. Les commentaires étaient exprimés au risque d’être arrêté, comme lors de l’« affaire des quatorze », récemment développée par Robert Darnton. La dénonciation du despotisme a été cependant plus tardive, après le « coup d’État » contre les Parlements en 1771.
Au même moment, Paris se transformait. La décennie 1780 a été celle de grands changements urbains, comme la fermeture du charnier des Innocents, mais aussi celle de projets impliquant de nombreuses destructions d’emblèmes du Paris médiéval. Louis XVI n’avait-il pas projeté dès 1783 de démolir la Bastille ? David Garrioch mentionne de nombreux projets qui inquiéteraient de nos jours les plus ardents défenseurs du patrimoine comme le déplacement de l’Hôtel-Dieu et de Notre-Dame, la destruction de l’Hôtel de Ville, qualifié par Voltaire de « bâtiment grossier » (p. 217) et la démolition de Saint-Germain-l’Auxerrois ! L’esprit de rationalisation des Lumières était appelé à harmoniser le centre congestionné de la ville, ce qui n’a été fait que trois quarts de siècle plus tard.
La noblesse s’établissait dans des quartiers nouvellement créés en périphérie, comme le Roule. Ce processus était synonyme d’un éloignement des élites, creusant dans l’urbanisme un fossé avec le reste du peuple. Le lien symbolique du mélange dans la ville, en dépit de quartiers et demeures strictement délimités, était mis à mal. Cette rupture n’est pas étrangère aux réactions parisiennes de 1789-1790 contre la noblesse.

samedi 15 décembre 2018

Le rôle des mères dans l'éducation des jeunes filles, par Dena Goodman (2)

Professeur d'histoire à l'université de Michigan, Dena Goodmann propose cette intéressante réflexion consacrée au rôle des mères dans l'enseignement des jeunes filles au XVIIIè siècle
 
Dena Goodmann


Au couvent, les jeunes filles apprennent à se comporter dans un univers féminin dans lequel elles vont passer le restant de leur vie – une forme d’éducation particulièrement importante pour celles qui nourrissent l’espoir de gravir l’échelle sociale. Des amies douteuses peuvent détruire le dur labeur d’une mère assidue, mais de bonnes amitiés peuvent durer toute une vie et devenir une source importante de soutien, à la fois moral et social, dans le futur. L’amitié de Manon Phlipon avec Sophie Canet, qui s’est poursuivie par l’échange de centaines de lettres entre 1767 et 1780, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Dans certains cas, aussi, la réalité quotidienne du mariage repose sur des liens épistolaires. On pense, par exemple, à Mme de Tourvel dans Les liaisons dangereuses, et à toutes ces autres femmes dont les maris sont envoyés à l’étranger en tant qu’officiers militaires ou civils. On pense à toutes ces familles séparées et parsemées aux quatre coins du monde au service de la monarchie. Dans un tel monde, l’écriture de lettres est donc essentielle à la formation d’une femme.
Manon Phlipon, alias Mme Roland

Paule Constant a remarqué qu’au XVIIIe siècle, une jeune femme habite « un univers entièrement épistolaire », dans lequel « la plupart des ouvrages d’éducation qu’elle lit […] sont composés par lettres ». Cependant, comme le souligne Mme de Miremont, ces textes sont aussi destinés aux mères. Encore plus qu’Adèle et Théodore (1782), le chef-d’œuvre très connu de Mme de Genlis, les Lettres relatives à l’éducation (1788) de Marie Le Masson le Golft sont un traité pédagogique de ce type : une série de lettres à une mère qui désire prendre conseil sur l’éducation de sa fille. Cependant, vers la fin du traité, Le Masson le Golft s’en réfère à l’expertise épistolaire de sa correspondante. Alors que la mère lui demande comment enseigner à sa fille à écrire des lettres, elle conclut :
    Je crois donc, Madame, ne pouvoir mieux répondre à votre invitation honorable, qu’en vous engageant à ne jamais écrire qu’en présence de mademoiselle [votre fille] ; c’est le moyen le plus efficace de former son jugement et son style.


Une mère continue à être présente dans l’éducation de sa fille en fournissant un modèle à travers les lettres qu’elle écrit et en corrigeant celles qu’elle reçoit. Comme l’observe P. Constant, les jeunes filles ne reçoivent pas d’éducation formelle sur l’écriture de lettres : en fait, elles apprennent l’art de la correspondance en s’y entraînant fréquemment. Leurs mères sont leurs partenaires d’entraînement. De plus, une mère qui correspond avec sa fille montre ses soucis maternels, à la fois à sa fille et aux autres dames avec qui elle partage les lettres de sa fille, ainsi qu’à la mère supérieure, qui, bien sûr, contrôle toutes les lettres qui entrent et sortent du couvent. Et l’exemple que les mères sont censées inculquer est autant moral que pratique. L’Abbé Fromageot emprunte au langage du roman épistolaire quand il écrit dans la préface de son Cours d’études des jeunes demoiselles : 
    Mère tendre qui voulez que votre fille soit élevée sous vos yeux, donnez-lui peu de préceptes, mais beaucoup de bons exemples ; c’est-là le fondement de la meilleure éducation. Si une fois, seulement, elle trouve vos actions en contradiction avec les leçons que vous lui donnez, tout est perdu.


La lettre elle-même est un objet à mettre en valeur comme preuve des charmes et des talents d’une jeune fille. En même temps, elle reflète ses qualités morales, comme Panckoucke l’explique dans ses Études convenables aux demoiselles. « Rien n’assure mieux la réputation d’une dame, déclare-t-il, que de savoir arranger noblement et avec justesse ses pensées sur le papier. » Ce n’est pas seulement le contenu des lettres qui importe, ou même le style que la jeune fille utilise pour s’exprimer : l’aspect matériel de la lettre est aussi important. Dans ses Lettres instructives et curieuses sur l’éducation de la jeunesse (1761), le Père Martin donne une longue liste de raisons qui insistent sur l’importance d’une belle écriture, en commençant par la plus évidente : « Une belle Écriture plaît à tout le monde, elle se fait rechercher. » Bien que Martin s’intéresse principalement à l’éducation des garçons, son précepte prend un sens plus profond dans son discours sur les femmes, où, comme dit Rousseau dans Émile : « La femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. » Une lettre de femme se doit donc d’être élégante, à la fois parce que cela est perçu comme une réflexion morale et matérielle de l’auteur, et parce qu’elle doit plaire au lecteur, surtout si ce lecteur est un homme. La meilleure façon d’enseigner à une jeune fille comment écrire une lettre qui plaît est de lire et de répondre aux lettres qu’elle écrit : essayer de plaire à sa mère est un bon entraînement pour plaire à son futur mari.
 Dans son École des jeunes demoiselles, l’Abbé Reyre fait de l’échange épistolaire entre mère et fille la clé de voûte du séjour au couvent. Dans sa première lettre, la mère réassure sa fille sur le fait que, en l’envoyant au couvent, elle ne délègue pas entièrement la responsabilité de son éducation à la religieuse qui en a la garde :

    J’en suis trop jalouse pour ne pas le partager avec elle, autant que je le pourrai. Tous les momens libres que me laissera l’embarras des affaires et des bienséances, je les emploierai à vous écrire. Par-là, je remplierai mon devoir et je soulagerai mon cœur.

La mère demande à sa fille de lui accorder sa confiance – « écrivez-moi, non comme à une mère, mais comme à une amie pour qui l’on n’a rien de caché ». Comme la fille est aussi fictionnelle que la mère, sa réponse respectueuse est prévisible : « comptez sur mon exactitude à vous écrire, comptez, surtout, sur la vive tendresse avec laquelle je vous embrasse ».
Après avoir établi ce principe de franchise et de confiance dans sa première lettre, et après avoir reçu une réponse affirmative de sa fille, la mère juge la lettre d’Émilie au sens technique et y trouve de nombreuses lacunes : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que vous avez grand besoin de réformer votre écriture et d’apprendre un peu d’orthographe », lui dit-elle sévèrement :
    […] il m’a fallu deviner la moitié des mots. Madame de Barilliers à qui j’ai fait voir votre lettre, n’a pas pu en déchiffrer une seule phrase […] J’en ai rougi de honte ; et, pour n’être plus exposée à un pareil désagrément, j’ai pris le parti de vous faire donner un maître à écrire. Si vous profitez de ses leçons comme je le présume, vous aurez bientôt une écriture correcte et lisible ; et vos lettres flatteront autant mes yeux, qu’elles charment mon cœur."

La réputation de la mère, ainsi que le succès de la fille, dépendent de la capacité de cette dernière à écrire une lettre qui peut être montrée à tout le monde avec fierté. Avant tout, la correspondance entre mère et fille est censée enseigner à cette dernière comment écrire une telle lettre.
 Il y a d’autres leçons à apprendre. Dans L’école des jeunes demoiselles, la mère d’Emilie lui dit : « Vos cousines, vos tantes, vos amies et les miennes me demandent sans cesse de vos nouvelles, et je me fais un vrai plaisir de leur en donner. » Cette petite flatterie donne lieu à une leçon d’étiquette épistolaire. « Je voudrois pouvoir ajouter que vous faites mention d’elles dans vos lettres, écrit-elle, et je ne le puis, parce que jusqu’ici vous ne m’en avez pas dit le mot. C’est pourtant une attention que vous devriez avoir, autant par politesse, que par reconnaissance et par amitié pour les personnes qui vous sont attachées. N’y manquez pas la première fois que vous m’écrivez. » Dans ses lettres, une femme est censée observer les formalités de rigueur, mais également maintenir les liens de famille et d’amitié. L’École des jeunes demoiselles montre aux mères comment enseigner à leur fille l’importance de cet acte de respect et de sociabilité épistolaire.

 L’école des jeunes demoiselles enseigne aussi aux mères les responsabilités qui sont les leurs. « Afin que mes soins soient plus efficaces, je vous prie, Madame, d’y joindre les vôtres, et d’écrire à Emilie le plus souvent qu’il vous sera possible », dit la mère supérieure à la mère de la jeune fille. Tout comme le traité montre à la mère comment utiliser la flatterie pour motiver sa fille, la même technique est utilisée par la mère supérieure vis à vis de la mère. « En lui rendant service, continue-t-elle, vous lui procurerez la plus douce satisfaction ; car elle aime vos lettres à la fureur, et toutes les fois qu’elle me les a lues, j’ai trouvé qu’elle avoit raison. » Par la suite, elle annonce à la mère qu’elle a encouragé Emilie à relire les lettres que celle-ci lui a envoyées:
 C’est selon moi, une des lectures les plus utiles qu’elle puisse faire, et si je ne craignois d’abuser de la confiance que vous me témoignez en permettant qu’Émilie me les communique, j’en prendrais copie, et j’en formerois un recueil que j’intitulerois : L’école des jeunes Demoiselles.

En incorporant les lettres de la mère dans son École des jeunes Demoiselles, Reyre l’inclut dans un projet pédagogique qu’elle pourrait faire sien. Les lettres qu’une mère écrit à sa fille fournissent un modèle qui ne peut être remplacé par les avis des pédagogues professionnels et qui en constituent le support nécessaire.

Rose de Saint-Laurent est une de ces mères qui prend au sérieux la responsabilité qui lui incombe de correspondre avec sa fille et de diriger son éducation, même quand de sérieux obstacles s’y opposent. Peu après avoir placé sa fille Marie en pension au couvent de Pentemont à Paris, Mme de Saint-Laurent et son mari partent pour la colonie de Grenade pour y diriger une plantation de café, dans l’espoir d’y rétablir leur fortune. Une des premières lettres que Mme de Saint-Laurent écrit à Marie montre qu’elle est parfaitement consciente de la dimension pédagogique de leur correspondance.

    Je trouve fort bien que tu m’écrives sur un petit morceau de papier ; mais je veux que vous me parliez de vos maîtres, et que vous me disiez naturellement, comme à votre confesseur : « J’ai été bien exacte à tous mes devoirs cette semaine. J’ai bien étudié mon clavecin ; j’ai dansé de bonne grâce ; j’ai étudié ma musique ; je donne tous les jours un quart d’heure à l’étude de la géographie et une demi-heure à la lecture », ou bien que tu me dises naturellement : « J’ai été paresseuse cette semaine ; je n’ai guère valu. » Voilà, ma chère fille, les lettres qui me feraient plaisir de recevoir de vous. Toutes celles que vous m’avez écrites jusqu’à présent sont du style de six ou sept ans.

     Marie a probablement onze ans à cette époque. « Vous êtes trop grande et trop raisonnable, même trop spirituelle, pour vous borner à me demander de mes nouvelles et à m’assurer que vous êtes avec respect… Ce style-là est trop sérieux et trop contraire au sentiment que j’ai pour vous. Je vous le défends », lui ordonne sa mère. Les lettres hebdomadaires ne doivent pas être un exercice de style, un échange de formalités bien écrites copiées d’un manuel épistolaire, mais un véritable moyen de communication entre mère et fille, fondé sur la confiance mutuelle. En entretenant une correspondance régulière avec sa mère, Marie peut apprendre à écrire non les lettres formelles que l’on trouve dans les manuels épistolaires, mais des lettres qui viennent du cœur, qui consolident les liens de famille et d’amitié et la confiance, et qui servirent comme d’importants moyens de communication pour une femme de son état. C’est à travers l’échange épistolaire qu’une mère enseigne à sa fille comment quitter l’enfance et devenir une femme.

Quand Mme Boirayon ou Mme de Saint Laurent envoient leurs filles au couvent, ce n’est pas parce qu’elles sont de mauvaises mères, mais pour commencer le long et douloureux processus de séparation qui va transformer leur relation avec leurs filles de manière permanente, en une relation conçue autour du mariage et par la médiation de la correspondance. En jouant sérieusement le rôle prescrit par des pédagogues tels que Mme de Miremont, Mlle Le Masson le Golft, et l’abbé Reyre, elles ne sont pas des mères égoïstes, négligentes ou cruelles qui abandonnent leurs filles aux machinations de religieuses méchantes et ignorantes. Elles contrôlent l’éducation de leurs filles et continuent à y participer en les engageant dans une correspondance pédagogique. À travers celle-ci, ces mères transmettent des informations sociales à leurs filles et leur enseignent une des pratiques les plus importantes pour conduire leur vie de femme. Elles renforcent ainsi les liens maternels à un moment où la séparation géographique commence à les affaiblir, et donnent à leurs filles les moyens de créer et de maintenir des liens sociaux tout au long de leur vie.