Merci à Mme PUYNEGE-BATARD pour son aimable invitation à la médiathèque de Bourges. Un public réduit, mais de toute évidence intéressé par le personnage de Rousseau.
Tenu au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
mercredi 30 mai 2012
mercredi 23 mai 2012
mercredi 16 mai 2012
Rousseau, le Voile Déchiré
Voilà, il fallait bien que cela arrive... Après tant d'années de vie commune, la sortie prochaine (en juin) du "Voile Déchiré" marquera la fin de mon aventure en compagnie de Rousseau. Bien sûr, dans les mois qui viennent, j'irai à la rencontre des lecteurs. J'aurai donc l'occasion d'échanger autour du roman et de cette passion qui me tient depuis près de vingt ans.
Mais au fond de moi, la séparation est déjà faite. Et depuis le début des manifestations liées au tricentenaire de sa naissance, le Genevois s'est peu à peu éloigné de moi pour retourner vers les autres, à Genève, à Montmorency, à Chambéry, dans tous ces lieux consacrés où on l'exhibe depuis quelques mois au grand public.
Je pense très sincèrement que les lecteurs qui ont apprécié "la comédie des masques" prendront plaisir à découvrir "le voile déchiré". Quant aux nouveaux lecteurs, qu'ils se rassurent : si les deux romans sont complémentaires, ils ne peuvent en aucun cas être considérés comme des suites, mais plutôt comme une succession d'éclairages sur le philosophe genevois. Encore que... Davantage que le philosophe, c'est de l'homme dont je parle dans ces deux récits : de ses amitiés, des haines qu'il a endurées, des amours qu'il a connus...
De cette petite histoire qui a donné naissance à la grande.
On me demande souvent quelle est la part de fiction dans ce que je raconte. Peu importe ! La fiction ne peut-elle pas dégager une vérité humaine ? Ne peut-elle s'emparer du mystère qui plane depuis plus de deux cents ans sur ce que certains ont appelé l'affaire infernale ?
Je sais bien qu'on me reprochera mon regard sur ces grandes figures de notre patrimoine. Sur Voltaire, sur Diderot, sur d'Alembert et les autres... D'ailleurs, après la sortie de la Comédie des Masques (qui vient de paraître chez Folio, voir ci contre), j'ai reçu bien des courriers de spécialistes qui prétendaient le tout, et aussitôt son contraire... Ce sera encore le cas dans les mois qui viennent, parions-le.
Cela n'a guère d'importance. Ce qui compte le plus, ce sont ces réactions de lecteurs, souvent trompés par leurs souvenirs scolaires, et qui sont surpris de découvrir ce destin tellement romanesque...
A bientôt, je l'espère, pour partager vos premières impressions.
OM
samedi 12 mai 2012
Lancement de "Rousseau, le voile déchiré" à Chenonceau
| Avec Nathalie Iris (télématin) et Stéphane Watelet (directeur Ed Télémaque) |
| En bonne compagnie... |
| La presse face à l'expo "Rousseau heureux à Chenonceau" |
| instruments de physique exposés |
Une journée ensoleillée, des journalistes venus en nombre, une expo "Rousseau heureux à Chenonceau" commentée par M. Vasseur (quel bonheur !!!), un accueil très chaleureux de Mme Menier, propriétaire et conservatrice du château. Sans compter la présence de M. Babelon, membre de l'Institut de France et conservateur de l'abbaye de Chaalis...
Pouvait-on imaginer mieux pour le lancement du 2nd tome ?
samedi 5 mai 2012
Les salons parisiens (8)
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| Chez le prince de Conti, avec le jeune Mozart |
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'aristocratie parisienne, même désargentée, n'éprouve souvent que du mépris à l'égard de ces parvenus. Car la fortune ne suffit pas pour s'attirer la considération des grands. On reconnaît évidemment à cette haute bourgeoisie des qualités : le travail, la modération, la bienfaisance. Mais d'autres vertus, telles que le courage, la fierté, la grandeur d'âme, demeurent pour beaucoup l'apanage de l'ancienne noblesse. Si les deux élites se côtoient (dans les cercles, à l'Opéra, dans les soupers...), si les financiers acquièrent tout au long du siècle des charges anoblissantes, s'ils arborent souvent les mêmes attributs vestimentaires (l'épée, notamment), il faudra pourtant attendre les années 1780 pour que la société française devienne une société de classes (les riches, les autres) et non plus d'ordres (la noblesse d'épée et de robe, le tiers).
Jusqu'à la Révolution, on ne joue en fait qu'une comédie d'égalité, comme le montre l'exemple suivant : lors d'un bal organisé à Versailles en 1739, l'ordonnateur des divertissements constate que la salle ne peut accueillir tous les invités. Il est donc contraint de renvoyer certains d'entre eux. Qui choisit-il ? En premier lieu, les fermiers généraux et leurs épouses...
Les plus avisés des fermiers généraux sont évidemment conscients de cet état de fait puisque Claude Dupin en personne écrit que "l'égalité des conditions serait dans la société source de fainéantise et de misère". Pour autant, ils continuent de mimer le mode de vie aristocratique en achetant d'immenses demeures (la Chevrette, Chenonceau), en y créant des salons souvent prestigieux, en y organisant des fêtes somptueuses, en cultivant les arts et les lettres, en devenant enfin les mécènes des grands auteurs de l'époque.
C'est dans ces salons que vont lentement mais sûrement fusionner les deux mondes, essentiellement par le biais de mariages entre gens de condition et enfants de financiers fortunés.
A la fin de l'ancien régime, sur 80 000 nobles, il n'en reste plus qu'un millier dont les origines remontent à l'ancienne chevalerie. Et conjointement, l'argent en tant que valeur s'est définitivement imposé aux détriment d'anciennes valeurs (désormais désuètes...) telles que l'honneur et la dignité...
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| salon de Mme Geoffrin |
Les plus avisés des fermiers généraux sont évidemment conscients de cet état de fait puisque Claude Dupin en personne écrit que "l'égalité des conditions serait dans la société source de fainéantise et de misère". Pour autant, ils continuent de mimer le mode de vie aristocratique en achetant d'immenses demeures (la Chevrette, Chenonceau), en y créant des salons souvent prestigieux, en y organisant des fêtes somptueuses, en cultivant les arts et les lettres, en devenant enfin les mécènes des grands auteurs de l'époque.
C'est dans ces salons que vont lentement mais sûrement fusionner les deux mondes, essentiellement par le biais de mariages entre gens de condition et enfants de financiers fortunés.
A la fin de l'ancien régime, sur 80 000 nobles, il n'en reste plus qu'un millier dont les origines remontent à l'ancienne chevalerie. Et conjointement, l'argent en tant que valeur s'est définitivement imposé aux détriment d'anciennes valeurs (désormais désuètes...) telles que l'honneur et la dignité...
jeudi 3 mai 2012
Les salons parisiens : Louise Dupin (7)
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| Louise Dupin |
Epouse du fermier général Claude Dupin, Louise Dupin tient l'un des plus célèbres salons parisiens du XVIIIè siècle. L'hôtel Lambert (situé sur l'île Saint-Louis) puis le château de Chenonceau (acquis en 1733) accueilleront tour à tour les hôtes les plus prestigieux : des auteurs tels que Voltaire, Buffon et Fontenelle, mais également l'aristocratie de cour avec la comtesse de Forcalquier, la princesse de Rohan, Milady Hervey pour n'en citer que quelques-uns. Ducs, ambassadeurs, détenteurs du cordon bleu (ordre du St Esprit), on rencontre dans son cercle ce que Paris compte de plus éminent.
C'est en 1745 qu'elle prend Rousseau à son service en qualité de secrétaire. Louise Dupin travaille alors à plusieurs ouvrages, l'un sur les femmes, l'autre sur l'amitié, et Rousseau s'emploie à revoir sa copie mais également à lui fournir les documents indispensables. On s'est souvent étonné de voir le Genevois aussi effacé dans la maison Dupin, notamment quand on se souvient qu'il n'était même pas autorisé à paraître les soirs où elle recevait sa société.
En fait, l'épouse du fermier général ne voit en lui qu'un de ces nombreux gratte-papier désireux d'entrer dans le monde des lettres, mais finalement condamnés à ce semi-parasitisme dans une grande maison parisienne. Ainsi, on peut comparer la situation de Rousseau (entre 1745 et 1751) à celle de Grimm, lui aussi secrétaire du comte de Friese au cours de ces mêmes années.
Si j'ai quelque peu "maltraité" Louise Dupin dans La Comédie des Masques, c'est parce qu'elle manquait d'aspérités et que sa réputation était sans tache. Maîtresse de maison parfaite, elle joue à merveille le rôle qui lui est dévolu : ainsi, en pratiquant le mécénat, en acquérant de magnifiques demeures, en se constituant des collections de tableaux, en recevant les invités les plus illustres, le milieu des financiers montre qu'il rivalise avec le mode de de vie de l'aristocratie parisienne.
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| Château de Chenonceau |
A l'instar de Mme Geoffrin voire de Louise d'Epinay, Louise Dupin renonce également à toute prétention au "bel esprit"ou à l'"esprit savant". Elle renonce donc à publier, et aucun de ses ouvrages ne paraîtra de son vivant.
A cette époque que l'on qualifie souvent de féministe, la femme du monde s'expose inévitablement au ridicule lorsqu'elle s'avise de rivaliser avec les hommes dans les domaines les plus sérieux. Pour ne l'avoir pas compris (ou accepté ?), Madame du Châtelet ( qui traduisait alors Newton en français), fut l'objet des pires moqueries.
Moins émancipée, Louise Dupin accepta finalement de s'en tenir à son rôle : celui d'une des plus grandes salonnières du siècle.
mercredi 2 mai 2012
vendredi 27 avril 2012
Confusion des genres... (3)
La citation qui suit est de Gide, me semble-t-il : "Il y a le roman et il y a l'histoire. D'avisés critiques ont considéré le roman comme de l'histoire qui aurait pu être, l'histoire comme un roman qui avait eu lieu."
Comme je le laisse entendre dans les deux articles précédents, ma quête de l'homme Rousseau m'a conduit dans une impasse. Trop de questions demeurent, sur lui, sur sa vie intérieure, sur ce qu'il fut vraiment, et ces questions demeureront sans réponse. Le philosophe est connu, me rétorquerez-vous, et peu nous importe l'homme !
Peut-être... Mais cette réponse ne me satisfera jamais... Si Rousseau s'est composé un personnage, s'il s'y est tenu jusqu'à se condamner à l'opprobre, alors je lirai ses oeuvres autobiographiques comme une tentative de convaincre le public de son authenticité. Dans le cas contraire, ces mêmes oeuvres auront pour finalité de le montrer sous son vrai jour, à l'opposé de l'image que le public avait de lui.
Difficile de comprendre l'oeuvre autobiographique si on ne connaît pas l'homme.
Plus difficile encore de prétendre raconter sa vie si on ne perçoit que les agissements de l'homme sur la scène, et jamais dans les coulisses.
Cette incertitude condamne d'emblée toute prétention biographique. Face à ces zones d'ombre, comment oserais-je imposer tel regard plutôt qu'un autre ? Et quel éclairage suivrais-je donc ? Celui de Grimm, de Diderot, et de tous les ennemis du Genevois ? Celui de Rousseau, au contraire, malgré tous ces indices qui ne concordent pas ?
Reste la fiction, ce que Gide nomme "l'histoire qui aurait pu être". Autant "la Comédie des Masques" que "le Voile déchiré" (sortie en juin 2012) posent un regard sur un possible Rousseau, et la part d'invention des deux récits envisage ce qu'aurait pu être l'homme.
Ni biographie, ni biographie romancée, ni roman biographique donc... Car n'oublions jamais que le romancier est un menteur, et qu'il ne doit jamais cacher au lecteur qu'il ment. Même si les plus avisés des lecteurs savent que certains mensonges peuvent rendre compte de la réalité.
jeudi 26 avril 2012
Confusion des genres... (2)
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| Raymond Trousson |
Plus loin, dans cette même biographie, Trousson se montre tout aussi affirmatif au moment d'aborder l'illumination de Vincennes : "Son oeil accroche la question mise au concours de l'Académie de Dijon pour l'année 1750 : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs. La foudre le cloue sur place... A l'instant de cette lecture, il voit un autre univers, il devient un autre homme..." Ce récit, c'est très exactement celui que fait Rousseau dans les Confessions ou dans les Lettres à Malesherbes.
Et Trousson y prête foi sans la moindre retenue.
En bon connaisseur de Rousseau, il n'ignore évidemment pas les propos de Diderot sur le sujet : "Le parti que vous prendrez, c'est celui que personne ne prendra", aurait-il conseillé à Rousseau ce jour-là. La suite, on la connaît : Rousseau remporte le prix, et bientôt il acquiert cette célébrité à laquelle il aspire depuis tant d'années.
Que faut-il retenir de cet épisode ?
Deux hypothèses, tout aussi plausibles l'une que l'autre.
Soit cette "illumination" a eu lieu, et toute la pensée de Rousseau s'est effectivement révélée à lui en ce jour d'octobre 49.
Soit Rousseau a menti, et son parti-pris contre les sciences et les arts n'était qu'une posture de sophiste.
L'enjeu est de taille, puisque de la réponse à ces questions dépend notre regard sur toute l'oeuvre autobiographique du Genevois.
Pourtant, Trousson ne s'embarrasse guère de ces questionnements : "Quant à la phrase sur laquelle on a tant épilogué - vous prendrez le parti que personne ne prendra -, de toute évidence ce n'est pas un conseil, c'est une affirmation : Diderot savait par coeur son Jean-Jacques et pas un instant il ne l'a cru capable de choisir le pont aux ânes."
Ite missa est ! On ignore quelle est cette évidence à laquelle se rend Trousson (je l'ai pourtant longuement cherchée), mais elle doit être suffisamment aveuglante pour qu'il l'expédie en quelques lignes ! Et une fois encore, situé à la croisée des chemins, il emprunte l'un d'eux sans aucune hésitation.
Rousseau serait donc né sur le chemin de Vincennes, c'est une vérité révélée, puisque cette version est attestée par les Confessions, puis par Trousson. Et les autres témoignages, ceux de Marmontel, de Grimm, de Diderot, qui ont pourtant fréquenté Rousseau, ces témoignages ne sauraient être pris en compte !
( à suivre)
mercredi 25 avril 2012
Confusion des genres...
Depuis la sortie de "la Comédie des Masques" en janvier 2011, bon nombre de lecteurs m'ont demandé pourquoi je n'écrirais pas un essai sur Rousseau. Tout d'abord surpris de cette proposition, je l'ai été encore davantage par les termes de "biographie", voire de "biographie romancée" accolés dans la presse à mon roman.
Lors de rencontres, il m'est même arrivé de ressentir de la gêne chez certains interlocuteurs.
Comme si l'idée de consacrer un roman à Rousseau leur paraissait incongrue...
Comme si ce sujet éminemment sérieux, et prisé par les universitaires, ne pouvait être traité par le biais d'une fiction.
On sait, depuis le XVIIè siècle, que le roman est considéré comme un genre "bas". A l'époque des Lumières, on raillait d'ailleurs les femmes qui prétendaient faire preuve de "bel esprit" (songeons à mme du Châtelet, à mme du Boccage), mais on admettait qu'elles s'illustrent dans le genre romanesque, c'est à dire dans des sujets futiles.
Concernant Rousseau, une figure tutélaire (s'il en est !) de notre histoire littéraire, la logique aurait voulu que je fasse preuve du sérieux requis, et que je lui consacre un énième ouvrage de réflexion.
Après Starobinski, Lejeune, Eigeldinger, Trousson et tant d'autres, j'aurais à mon tour assené mes certitudes sur l'homme Rousseau ?
Alors que, de certitude, je n'en ai aucune... ?
Oh si, une seule.
Que ceux qui prétendent détenir la vérité se trompent, même quand ils sont de bonne foi.
Hormis Starobinski (dans certains passages très nuancés de "la transparence et l'obstacle"), tous les biographes semblent tellement sûrs de leur fait !
Et ce, même quand ils se contredisent...
Prenons un premier exemple : celui des 5 enfants de Rousseau, tel que le relate Trousson dans son "Jean-Jacques Rousseau" (Ed. Tallandier). Nombreux furent ceux, dès le XVIIIè, qui s'interrogèrent sur l'existence de ces enfants. D'autres, comme F Mac Donald, allèrent jusqu'à fouiller les registres des Enfants-Trouvés (en vain...) pour vérifier la réalité de leur abandon.
"Qu'on lui laisse ces enfants ; ils étaient bien à lui" tranche Trousson, après avoir balayé toutes ces questions d'un revers de la main.
Alors que je m'arrête à la croisée de ces deux chemins, lui emprunte avec assurance l'un d'eux en prétendant que l'autre mène à une impasse. Avançons, il n'y a rien à voir ! Et ne nous occupons pas de ces ragots, même quand ils émanent de G Sand, qui les tenait de la bouche de Louise Dupin. Ne nous occupons pas plus de Thérèse, la compagne de Jean-Jacques, dont l'histoire intime reste encore à écrire. Faisons donc comme si la petite histoire n'était pas au coeur de la grande histoire, donc de la naissance du personnage Rousseau.
(à suivre)
vendredi 20 avril 2012
Préface de Narcisse
La publication de la comédie Narcisse ou l'amant de lui-même en 1753 ne mériterait guère qu'on s'y attarde si elle n'était précédée d'une célèbre préface dans laquelle Rousseau revient sur son entrée fracassante dans le monde littéraire. Souvenons-nous que son Discours sur les Sciences et les Arts (voir article à ce sujet) lui a valu plusieurs reproches de la part de ses adversaires.
Le premier, tout d'abord, qui est de ne rien croire des thèses qu'il a avancées : "Ils prétendent que je ne pense pas un mot des vérités que j'ai soutenues." Sur ce point, on le sent d'emblée piqué au vif, d'autant que ces propos sont souvent tenus par des proches qui l'ont fréquenté (on pense à Grimm, et plus tard à Diderot). Pour ces derniers, Rousseau ne serait qu'un sophiste prêt à défendre n'importe quelle idée, dès lors qu'il se ferait remarquer du public. Toute l'oeuvre autobiographique ultérieure (des Lettres à Malesherbes aux Rêveries) peut être lue comme une tentative répétée du Genevois pour prouver son authenticité à ses contemporains, voire à la postérité.
Le 2nd reproche consiste à dire que son comportement a toujours été contraire à ses propos : "Ils prétendent encore que ma conduite est en contradiction avec mes principes." Rousseau s'en prend aux sciences, mais il a participé au lancement de l'Encyclopédie. Il dénonce l'hypocrisie des sociétés mondaines mais il les fréquente. Il tance le goût des Français pour le théâtre et les arts, alors qu'il écrit lui-même des comédies et des opéras !
Ici, il faut bien reconnaître que le Genevois s'en tire (plutôt mal) à l'aide d'une pirouette de bonimenteur : cela "prouverait que je me conduis mal, mais non que je ne parle pas de bonne foi." Plus loin, alors qu'il évoque ses premiers ouvrages de jeunesse, il fait cet aveu sidérant : "Ce sont des enfants illégitimes que l'on caresse encore avec plaisir en rougissant d'en être le père, à qui l'on fait ses derniers adieux, et qu'on envoie chercher fortune sans beaucoup s'embarrasser de ce qu'ils deviendront." La métaphore peut sembler ignoble pour qui se souvient de l'abandon (supposé) par Rousseau de ses cinq enfants...
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| Rousseau avec des enfants à Ermenonville |
Et que dire des dernières lignes de la préface, où il prend soin de ménager les artistes et scientifiques qu'il continue de fréquenter : "j'avoue qu'il y a quelques génies sublimes" ?
Ou de cette dernière provocation qui clôt le texte : "En attendant j'écrirai des livres, je ferai des vers et de la musique" et "je continuerai à dire très franchement tout le mal que je pense des Lettres et de ceux qui les cultivent."?
Assurément, si Rousseau a souvent fait preuve de génie, d'humanité et de grandeur d'âme, ce n'est pas dans la préface de Narcisse qu'il s'est montré le plus admirable...
vendredi 13 avril 2012
Sophie d'Houdetot, le seul "amour" de Rousseau (3)
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| Sophie d'Houdetot |
Sophie joue indéniablement un rôle essentiel dans la vie de JJ Rousseau. Pour s'en convaincre, il suffit de relire les passages des Confessions (livre IX) qui sont consacrés à la cousine de Louise d'Epinay. Elle n'était "point belle", reconnaît pourtant le Genevois, et son visage "était marqué de la petite vérole", ce que confirment d'autres portraits établis à la même époque. On sait qu'au cours de cette année 1757, Rousseau poursuit la rédaction de sa Nouvelle Héloïse, que dans sa solitude il a rejoint sa Julie "au pays des chimères". Faute de pouvoir satisfaire son besoin d'amour, il va s'emparer de Sophie, qu'il connaît pourtant depuis 1748, pour donner chair à son personnage. "Je ne vis plus que Mme d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner l'idole de mon coeur." De nombreux critiques ont évidemment relevé les très nombreux points communs entre le couple St-Preux/Julie d'une part, et Rousseau/Sophie d'autre part. Ainsi, lorsque St-Preux, Julie et son mari s'installent en toute quiétude sous le même toit, les deux premiers se croyant purgés de leur désir destructeur, on pense immédiatement à la situation de Rousseau, confronté au couple Sophie d'Houdetot/ St-Lambert. Rousseau lui-même s'est appliqué à laisser planer le doute sur l'existence réelle de ses personnages. On pourrait rétorquer qu'ayant achevé son roman en 1758, ce même récit était suffisamment avancé un an plus tôt, et que Sophie d'Houdetot n'aurait donc pas pu constituer un modèle unique au personnage de Julie.
Mais au fond, cela importe peu.
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| St-Lambert |
Autant dans la réalité que dans la fiction, Rousseau présente ces deux épisodes amoureux comme des moments de plénitude. Autant pour St-Preux que pour lui... Il faut y voir, selon moi, le rêve d'une société à trois, aussi sincère qu'innocente, qui permette d'une part de prolonger (indéfiniment ?) l'ivresse de la passion, et d'autre part d'éluder la question de la possession charnelle (celle-ci étant réservée à l'époux).
Pour ma part, je crois que si des éléments extérieurs n'étaient intervenus, Rousseau aurait prolongé indéfiniment sa chaste idylle avec Sophie. Et j'ose penser que ni elle ni St-Lambert n'auraient eu à craindre outre-mesure les ardeurs de notre philosophe...
vendredi 6 avril 2012
Les Confessions (10) : autoportrait
La volonté de se décrire et de se définir est omniprésente dans l'oeuvre autobiographique de Rousseau. Prenons l'exemple de l'autoportrait du livre III des Confessions. Il débute par un bel effet d'oxymore : "Deux choses presque inalliables s'unissent en moi...". D'emblée, et comme dans le préambule, Rousseau se présente comme un être d'exception. D'une part, les passions sont "vives", le tempérament est "ardent" ; d'autre part, les idées sont "lentes à naître" et "embarrassées". Quelques lignes plus bas, il est question de "vivacité de sentir" mais également de "lenteur de penser".
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| portrait de Ramsay |
Si elle révèle un être hors-normes, cette opposition vient également redorer le blason du Rousseau mondain, de ce Diogène plus maladroit que cynique. Chez les habitués des cercles parisiens, le Genevois a laissé l'image d'un orateur médiocre, souvent balourd, incapable d'improviser et de soutenir une conversation brillante. Quinze ans plus tard (entre 1765 et 1770), l'auteur cherche à corriger le regard du public. Ne vous fondez pas sur les apparences, nous dit-il dans ce passage, mes qualités sont réelles mais indécelables en public. Il insiste sur ce dernier point, évoquant plus loin son "tact", sa "finesse" et sa "pénétration". Jean-Jacques voudrait être "reconnu pour ce qu'il vaut", nous dit Starobinski dans La Transparence et l'Obstacle. En public, il ne "parvient pas à paraître ce que son sentiment lui assure qu'il est."
Peut-être faudrait-il également rappeler qu'à cette même période (après 1765), les philosophes ont diffusé avec succès l'image d'un Rousseau charlatan, d'un sophiste capable d'épouser n'importe quelle idée, pour peu qu'elle le distingue. Sa pensée lui aurait même été soufflée par Diderot, en cette journée lointaine où le Genevois lui rendait visite à Vincennes !
On comprend mieux, dès lors, l'acharnement de Rousseau à vouloir prouver son authenticité et ses qualités, fussent-elles cachées au premier abord. Autant dans les Confessions que dans les Rêveries, cette volonté apparaît même obsessionnelle. Parmi toutes les souffrances qu'il évoque longuement dans son oeuvre autobiographique, celle-ci reste pourtant tue. "Le sentiment intérieur de sa valeur ne lui suffit pas", conclut Starobinski dans son essai , "sa valeur n'existe pour lui que si elle lui est confirmée par l'admiration d'autrui."
samedi 31 mars 2012
Rousseau, le subversif
Au fond, rien n'a changé. Aujourd'hui comme hier, les paroles subversives ont toujours gêné, et les élites se sont toujours arrangées pour les faire taire. Par n'importe quel moyen... Quitte pour cela à laisser parader sur le devant de la scène quelques trublions, de faux agitateurs inoffensifs pour l'ordre établi, mais censés satisfaire une opinion publique friande de propos contestataires.
Lors d'une récente rencontre, un lecteur me demandait ce qui différenciait dans ce domaine Rousseau des grandes figures des Lumières.
Nul besoin d'épiloguer pour répondre : à la fin de sa vie, Voltaire fait un retour triomphal à Paris. Il est millionnaire. Diderot, lui, a amassé sa fortune grâce à la tsarine Catherine II. Un temps, il a même accepté le poste de censeur que lui proposait Sartine... Quant à d'Alembert, il est de toutes les académies, à Paris et dans toutes les grandes villes d'Europe...
Des hommes en place, des notables, des intellectuels cautionnant un régime politique moribond, même s'ils souhaitent le réformer.
De son côté, les rentrées de Rousseau après 1770 sont d'environ 1500 livres par an. Rappelons que Turgot estimait à 6000 livres annuelles le train de vie d'un honnête homme...
S'il ne fallait qu'une preuve, celle-ci serait suffisante.
Il en est pourtant une autre, tout aussi éloquente. A son retour à Paris (toujours après 70), Rousseau doit promettre à Sartine qu'il restera désormais tranquille, et surtout qu'il ne se livrera plus à ces ennuyeuses lectures publiques des Confessions. Jean-Jacques accepte, trop désireux de retrouver cette paix intérieure qui le fuit depuis près de dix ans. Car pendant dix ans, il a fui, de ville en ville, de pays en pays, partout rejeté et condamné.
C'est à cela qu'on reconnaît le vrai subversif, au fait qu'il n'appartient à aucun camp, et que tous s'en prennent à lui. Pour Rousseau, ce furent l'autorité royale, les Encyclopédistes, la Sorbonne, les Jésuites, l'opinion parisienne et jusqu'à Genève, sa propre ville... Il faudra la génération révolutionnaire, celle de Robespierre et des ses amis, pour le tirer de l'oubli auquel on le destinait.
250 ans plus tard, j'en suis encore à me demander quelles sont les paroles dissidentes du moment...
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