lundi 5 novembre 2012

Le XVIIIè, siècle féministe ? (1)

Voilà encore une de ces fausses idées largement répandues par notre intelligentsia, et relayées ensuite dans les manuels scolaires destinés à nos têtes blondes : le XVIIIè siècle serait soi-disant celui de l'émancipation intellectuelle de la femme, celui qui aurait permis au "2ème sexe" d'accéder au monde des idées et de devenir progressivement l'égal de l'homme. Et de relever les exemples nombreux de salonnières et autres femmes d'esprit, les Olympe de Gouges, Emilie du Châtelet, Louise d'Epinay..., figures apparemment reconnues par leurs contemporains, mais surtout abondamment cités par les pasionarias féministes du XXè siècle...
A y regarder de plus près, on découvre pourtant une réalité bien plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord...

Prenons le cas d'Emilie du Châtelet, l'un des esprits féminins les plus brillants des Lumières, comme l'a magistralement expliqué E. Badinter dans "Emilie, Emilie, ou l'ambition féminine". Elève et amante du savant Maupertuis mais également de Voltaire, c'est tout naturellement que la jeune femme s'est tournée vers les mathématiques et la physique. Ses travaux sur Leibniz, sur la propagation du feu et enfin sa traduction (ainsi que son commentaire) des Principia de Newton lui valent d'être reconnue par de nombreux scientifiques de l'époque. 
Pourtant, cette prétention à l'esprit scientifique attire également sur elle les quolibets et les pires railleries. Ainsi de Frédéric II, à qui elle propose d'apprendre les rudiments de la physique, et qui lui répond : "Je sens bien que si j'avais le plaisir de vous voir, je vous parlerai de tout autre chose que de physique."(1739). Pire encore, cet hommage posthume de Madame du Deffand publié dans la Correspondance Littéraire de 1777 : "Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité.(...) Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. (...) Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être : il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières ; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant, elle lui doit ce qui la fait vivre dans le siècle présent."
Comme l'explique fort bien Louise d'Epinay (dont nous parlerons), "Une femme a grand tort et n'acquiert que du ridicule lorsqu'elle s'affiche pour savante ou pour bel esprit et qu'elle croit pouvoir en soutenir la réputation..." Le mot est lâché : "ridicule". Voilà la réputation que s'attire inévitablement toute femme qui prétend se distinguer dans certains domaines réservés aux hommes. Si on lui accorde alors le droit (et le talent !) d'écrire des petits vers, voire des romans ou des contes, il ne saurait être question pour elle d'aborder des questions plus sérieuses comme la métaphysique ou les sciences ! (à suivre)
 

mardi 30 octobre 2012

Prochaines rencontres

Les 17 et 18 novembre, je serai présent au salon du livre de VALOGNES (50), pour deux journées de rencontres autour du siècle des Lumières.
A noter la présence d'Yves Pouliquen, académicien auteur de Félix Vicq d'Azyr, les Lumières et la Révolution (Odile Jacob).
Pour plus de renseignements :


Le dimanche 25 novembre, direction LEVALLOIS (92) où se tient le salon du roman historique. A noter les présences d'Amin Maalouf (parrain de cette édition), Françoise Chandernagor, Daniel Picouly, Tahar Ben Jelloun, Mireille Calmel...
Pour plus de renseignements :


vendredi 26 octobre 2012

Culture et Bibliothèque pour Tous

 
 Ce très gentil article rend compte de notre rencontre d'octobre.




"Jean-Jacques Rousseau à Bourges

2012 a été dans nos bibliothèques l’occasion de fêter le Tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, un grand nombre de manifestations ont eu lieu, surtout dans les régions marquées par son passage .
S’il a séjourné à Chenonceau, rien n’indique évidemment, que Rousseau soit passé à Bourges !
Et pourtant nous avons saisi l’occasion de la publication du dernier ouvrage d’Olivier Marchal, professeur de Lettres à Bourges, auteur de deux romans historiques :
Rousseau, La Comédie des masques Ed Télémaque 2011 ( folio 2012)
Rousseau, Le Voile déchiré Ed Télémaque 2012
Occasion rêvée donc, pour solliciter Olivier Marchal et célébrer Rousseau, à Bourges, avec une animation et une vitrine qui rendaient un bel hommage au philosophe, à l’écrivain et surtout à l’homme .
En invitant nos lecteurs et un public plus large, à rencontrer Olivier Marchal le mercredi 10 octobre au Salon du Best Western Hôtel d’Angleterre , c’est effectivement le personnage de Rousseau, ses paradoxes, ses contradictions, avec la société du XVIIIè siècle, avec les autres philosophes, pour la plupart ses amis du début , et les difficultés du romancier aux prises avec la biographie, l'essai historique avec une époque en pleine effervescence, que nous voulions faire découvrir .
A l’aide d’un PowerPoint, support de reproductions de gravures, de portraits ou de textes , Olivier Marchal a pu justifier son choix de la fiction pour évoquer Rousseau . Fort nombreuses sont les biographies qui lui ont déjà été consacrées et qui n’élucident pas vraiment les zones d’ombre de sa vie .
La biographie nécessite des prises de positions de la part de l’auteur, des certitudes, ce qui n’est pas évident avec Rousseau, qui a préféré lui-même se peindre de profil dans Les Confessions . La fiction au contraire donne libre cours à l’interprétation, à la mise en scène des personnages : d’autant que le point de vue romanesque différent dans les deux romans, permet une confrontation originale .
De ce fait, l'animation était plutôt axée sur le parti pris romanesque qu'a choisi Olivier Marchal : montrer comment cette société avec ses codes, ses exigences, ses contraintes , ses aspirations à l'argent, au pouvoir... avait plombé tout idéal . De sorte que les philosophes, tout en essayant de défendre leurs idées dans les Salons, seuls lieux d'ailleurs où ils pouvaient librement s'exprimer, y perdaient leur indépendance, leur liberté, voire leur idéal . La plupart acceptant de se compromettre avec les gens en place dans ces Cercles où les rivalités, les comparaisons faisaient que tous s'épiaient, toujours sur le qui-vive, prêts à dénoncer l'hypocrisie, la trahison des uns et des autres , dans ces cénacles censément intellectuels, où triomphaient non pas la probité, l'intelligence, mais la jalousie et la tyrannie .
La fiction permet ainsi dans La Comédie des masques par un jeu de regards croisés prenant le lecteur à témoin, de montrer comment Rousseau d’abord convoité pour ses idées originales par « les Salonnières », va progressivement affronter ses amis dans les Cercles où les polémiques, les critiques viseront à le ridiculiser, voire à l’humilier, l’incitant à se retirer du monde, à quitter son habit de soie pour un vêtement de bure .
Avec Le Voile déchiré, Olivier Marchal introduit un personnage nouveau, un regard neuf et tel un enquêteur dans un thriller, Bernardin de Saint Pierre de retour des ïles, va chercher à comprendre les raisons de tant de violences qui opposent Rousseau à Diderot, d’Alembert, d’Holbach, Grimm, Voltaire …tous ceux qui furent pourtant naguère , comme lui, enthousiasmés par les idées nouvelles des Lumières .
Bernardin de Saint Pierre va entendre les arguments des uns et autres et revenir près de Rousseau auquel il reste fidèle, grâce à lui, le lecteur éprouve une telle empathie, sans doute à l’instar d’ Olivier Marchal, qu’il lui sera bien difficile de prendre parti .
Telle fut la gageure du romancier de ménager jusqu’à la fin un effet de suspense avec la complicité du lecteur .
Une cinquantaine de personnes a été fascinée par la passion qui anime Olivier Marchal depuis des années, par son travail de romancier, et a vivement manifesté son intérêt et son plaisir lors de la séance de dédicaces . Quant à Olivier Marchal, surpris par l’accueil aussi enthousiaste de l’assistance , c’est sur son blog qu ‘il a confirmé le succès de notre animation :


« Un grand merci à l'association Culture et Bibliothèques Pour Tous pour cet agréable après-midi » http://lacomediedesmasques.blogspot.fr/"


S.D.



lundi 22 octobre 2012

Balade littéraire dans le Paris du XVIIIè siècle (3)

Entre Saint-Roch et le Palais-Royal, plusieurs adresses méritent d'être mentionnées.

 Faisant face à la Place du Palais-Royal, on trouve tout d'abord le célèbre café de la Régence (en 1, près de l'angle de la rue St Thomas du Louvre et de la rue St-Honoré). Fréquenté par Rousseau et Diderot, il était le rendez-vous préféré des joueurs d'échecs.
La rue de Richelieu (2-3-4-5-7), qui longe le Palais-Royal, a elle aussi hébergé d'illustres personnages. C'est là que vécut le fermier général La Polinière, célèbre mécène de Rameau. Moins connu peut-être (mais lointain ancêtre de mon éditeur !), le receveur général Watelet habitait au nord du Palais, à l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Neuve St-Augustin. Donnant sur la Palais, au n°46, se situait le café de Foy, lui aussi fréquenté par les Encyclopédistes. Enfin, au n°39 (7 sur ce document), la maison où mourut Diderot en 1784. 

Non loin de là (8), rue des Moulins, habitait d'Holbach (qu'on croise dans le tome 1 : la comédie des masques).

Un peu plus à l'ouest, rue Sainte-Anne (9), se trouvait l'hôtel particulier du philosophe et fermier général Helvétius.

Rousseau et Thérèse ont vécu quelque temps (vers 1745) rue Neuve des Petits Champs (10).

Toujours rue Sainte-Anne se trouve une maison (11) appartenant au marquis de Girardin, qui accueillera Jean-Jacques dans son château d'Ermenonville (en 1778).

Beaucoup plus haut dans la rue de Richelieu a disparu un hôtel ayant appartenu à Voltaire (12) et dans lequel sa nièce Mme Denis vécut jusqu'en 1790.

De l'autre côté du Palais-Royal (13), on croise la maison dans laquelle mourut le navigateur Bougainville.

Enfin, dans la future rue de Valois (14, vers l'actuelle Banque de France), Voltaire vécut durant deux années dans l'hôtel de Fontaine-Martel avec la baronne de Fontaine-Martel, alors âgée de plus de 70 ans. 

jeudi 18 octobre 2012

Balade littéraire dans le Paris du XVIIIè siècle (2)

Les grands salons parisiens, généralement tenus par la haute bourgeoisie financière, se concentrent dans le Faubourg Saint-Honoré et le Faubourg Saint-Germain. Dans sa description historique de la ville de Paris, Piganiol de la Force explique : "Jamais on n'a tant bâti dans Paris et dans ses faubourgs que pendant la minorité de Louis XV". En 1715, sur 20000 maisons qui sont à front de rue, il y en 4000 qui comportent une porte cochère. Elles se situent le plus souvent dans ce "Paris neuf des classes oisives et de leur domesticité"(Daniel Roche).

Ainsi, dans la rue Saint-Honoré, célèbre artère qui borde la Palais-Royal, les Tuileries, Saint-Roch et la place Vendôme (voir zone hachurée), on trouve tout d'abord l'Hôtel des Lalive (qui hébergèrent leur fils Denis d'Epinay et son épouse Louise). Il se situe à côté de la Place Vendôme, en face de l'entrée du couvent des Capucins. Lorsque Denis d'Epinay est rayé de la liste des fermiers généraux (en 1762), son épouse Louise s'installe dans la rue Sainte-Anne.
Un peu plus à l'ouest, en face du Couvent des Filles de l'Assomption (reconnaissable à sa coupole), se situe l'Hôtel de Madame Geoffrin. C'est ici, qu'à partir de 1750 (après la mort de son initiatrice Mme de Tencin), elle tint ses célèbres dîners du lundi et du mercredi.
rue Saint-Honoré, rive droite
 Précisons au demeurant que cette même Place Vendôme héberge alors des habitants extrêmement fortunés. Si les Dupin l'ont quittée en 1740 (pour la rue Plâtrière), on y croise d'autres fermiers généraux tels qu'Olivier de Montluçon ou Nicolas de la Garde, des receveurs des finances et même le chancelier d'Aguesseau.

Moins prestigieuse, la rive gauche accueille pourtant deux célèbres salonnières du XVIIIè siècle. En 1746, Mme du Deffand vient loger dans un grand appartement du couvent de Saint Joseph. Sur le plan de Turgot (au bas de l'image, rue Saint-Dominique), on distingue un vaste bâtiment ramassé autour de deux grands cours. Une partie de ce couvent était indépendante de celle où vivaient les soeurs et bénéficiait d'une entrée séparée sur la rue Saint-Dominique. On y louait des logements à des femmes seules, veuves ou séparées.
rue Saint-Dominique, rive gauche

 Une centaine de mètres plus haut, au coin de la rue Saint-Dominique et de la rue de Bellechasse, on trouve la maison que loue Mademoiselle de Lespinasse après sa rupture avec Madame du Deffand en 1764 (cf croix sur le plan). Elle loue les deuxième et troisième étages pour un loyer annuel de 950 livres. Au deuxième se trouvent le salon, une chambre à coucher, un salon de toilette et la chambre du personnel. Au troisième, la cuisine ainsi qu'une autre chambre. C'est ici que s'installe d'Alembert en 1765. C'est ce lieu modeste qui deviendra le centre intellectuel de Paris jusqu'à la mort de Louis XV. 
 (à suivre)

 

dimanche 14 octobre 2012

Balade littéraire dans le Paris du XVIIIè siècle (1)

L'Almanach Royal constitue évidemment une source de renseignements indispensable pour qui veut effectuer ce voyage dans le temps.
Rousseau connut de nombreux logements au cours de ses différents séjours à Paris. Les plus marquants demeureront :

-l'Hôtel St Quentin, situé rue des Cordiers, près de la Sorbonne. C'est ici qu'il rencontrera Thérèse Levasseur à son retour de Venise en 1744.

-Il déménage en 1747 et vient s'installer dans l'Hôtel Saint-Esprit, rue Plâtrière. Il est alors secrétaire de Mme Dupin, dont l'hôtel particulier se trouve dans la même rue (à côté de la communauté des Filles de Saint-Agnès et en face de l'Hôtel des Postes). C'est au cours de cette période qu'ont lieu les dîners hebdomadaires au Panier Fleuri, rue des Augustins, en compagnie de Diderot et Condillac.

-Début 1750, Rousseau se met en ménage avec Thérèse à l'Hôtel du Languedoc, rue de Grenelle Saint-Honoré. Il y demeure jusqu'en avril 1756, date à laquelle il emménage à l'ermitage de Montmorency.

Rousseau va rester absent de la capitale durant quatorze ans. Après cette longue période d'errance, il revient à Paris le 24 juin 1770. Il s'installe dans le même hôtel qu'en 1747, rue Plâtrière. A la fin de la même année, il emménage dans un deux pièces de cette même rue (au n°60 ?). Son adresse est alors "rue plâtrière proche l'Hôtel des Postes". C'est là que Bernardin de Saint-Pierre viendra lui rendre ses visites  à partir de 1772. 
la rue plâtrière, non loin de la place des Victoires et du Palais-Royal


mercredi 10 octobre 2012

samedi 6 octobre 2012

Le château de la Chevrette (3)

L'achat du château de la Chevrette par Monsieur Lalive de Bellegarde (1731) illustre la volonté de ce financier issu de la roture d'imiter le mode de vie des aristocrates versaillais. A l'instar de Claude Dupin à Chenonceau, Monsieur Lalive est avant tout en quête d'honorabilité. Pendant les vingt ans où il y demeurera, Monsieur de Bellegarde n'aura de cesse d'embellir cet édifice déjà centenaire. Il commence par l'ajout d'un pavillon à droite de la cour d'honneur, où il fait probablement installer ses appartements.
A sa mort en 1751, son fils Denis poursuit les travaux en faisant construire un bâtiment en avant-corps au centre de la façade, puis un nouveau pavillon à l'extrémité gauche du château. Vers 1757, la Chevrette forme enfin ce E majuscule (et majestueux) qu'on lui connaît.
Dans ce nouveau pavillon se trouvent deux appartements : le premier, composé d'un petit salon particulier, d'un cabinet de toilette, d'une chambre à coucher et d'un boudoir fut vraisemblablement occupé par Louise d'Epinay. Le second appartement, composé d'une antichambre et d'une chambre à coucher accueillit certainement Grimm, l'amant de Louise. A toutes fins utiles, rappelons que Denis occupait alors l'ancien appartement de son père dans le pavillon de droite. 
A l'intérieur, mentionnons l'immense salon de réception. Parqueté, lambrissé sur tout le pourtour, il est éclairé par deux grandes croisées et une porte croisée qui donnent sur le parc. Au milieu du salon, par un jeu de contrepoids, on peut abaisser des panneaux qui séparent la pièce en deux. Gageons que l'effet produit devait être spectaculaire.
C'est en ce lieu que se noua le psychodrame (en 1756-57) qui fait le sujet de "la comédie des masques". C'est de ce même lieu que je vous écris aujourd'hui, même s'il est détruit depuis plus de deux siècles...

jeudi 20 septembre 2012

Starobinski et Rousseau (2)

Dans la revue Europe datée de novembre 1961, parlant de Rousseau, Jean Starobinski écrivait ceci
"Quand, au moment de sa réforme, Rousseau utilise le succès littéraire pour afficher ostensiblement son indépendance et sa pauvreté, son but n'est pas seulement d'attirer l'attention sur sa personne. Cette démonstration de vertu à la manière stoïcienne (ou cynique) revendique une signification et une portée générales. L'individu Rousseau, en se singularisant au vu de tous, cherche à donner une leçon de morale universelle.(...) Tandis que Jean-Jacques offre l'exemple de la véritable norme, toute grandeur, toute supériorité matérielle se voit contrainte de se connaître elle-même sous une forme accusatrice : l'opulence et le pouvoir qui en découle sont usurpation. Cet homme célèbre qui ne veut pas être autre chose que copiste rend sensible ce que la richesse a d'abusif et d'injustifié. Il proclame l'alliance permanente, le lien nécessaire de l'infériorité sociale et de la supériorité morale."

Jean Starobinski
Développée plus longuement dans l'excellent essai intitulé "La transparence et l'obstacle", cette réflexion permet de comprendre le parcours du Genevois entre son premier succès littéraire (le Discours sur les Sciences et les Arts en 1750) jusqu'à la fin de son existence en 1778. 
Oui, Rousseau a voulu afficher "ostensiblement sa pauvreté", en déposant notamment la montre et l'épée (les atours incontournables du mondain), puis  en renonçant à son "faux emploi" de secrétaire auprès de Madame Dupin pour devenir copiste de musique à quelques sous la page.
Oui, il a ainsi donné une leçon de "vertu" et d'"indépendance" aux hommes de lettres de son temps. Certains s'étonnent encore que ni Diderot ni d'Alembert ne se soient offusqués de tels propos. Pourquoi l'auraient-ils fait, alors qu'en tant qu'Encyclopédistes, leur cri de ralliement était alors "liberté, vérité, pauvreté"? Au moment du premier discours, la diatribe de Rousseau ne leur était vraisemblablement pas destinée ! Elle visait essentiellement les plumitifs de second ordre, journalistes et autres écrivaillons prêts à toutes les infamies pour obtenir une place dans une gazette sous contrôle royal. Aux yeux de Rousseau, si la richesse de l'intellectuel est suspecte, c'est qu'elle correspond toujours à un renoncement. La "supériorité morale" (donc la liberté de protester contre le puissant) va toujours de pair avec "l'infériorité sociale" (puisque l'intellectuel est souvent à la solde du puissant).
Pour d'Alembert et Diderot, la parole de Rousseau ne deviendra "accusatrice" qu'à partir des années 1760, lorsqu'ils auront à leur tour renoncé à leurs anciens idéaux. Quémandant les honneurs, s'agenouillant devant les monarques (Catherine II, Frédéric II), acceptant les compromissions qu'ils dénonçaient autrefois, ils se rapprochent peu à peu des cercles de pouvoir et se métamorphosent bientôt en ce que le XXè siècle appellera des intellectuels bourgeois
Un tel rappel n'est pas innocent : il permet du moins de poser un regard plus avisé sur notre propre intelligentsia. 
Sur ceux que le pouvoir a cooptés et qui paradent constamment sur le devant de la scène, mais également sur les autres, les dissidents, condamnés aux coulisses même quand ils clament la vérité.

jeudi 13 septembre 2012

Jansénistes, Jésuites et Philosophes (3)

(lire le début ici)

Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, l'offensive des apologistes chrétiens contre les Encyclopédistes ne se réduit pas à l'anathème ou à l'intimidation. On recense au cours du XVIIIè siècle près de 800 ouvrages apologétiques destinés à raffermir la Foi du chrétien ébranlé par les nouvelles théories.
Fénelon
Ainsi, le recours à la beauté et à la perfection du monde (impliquant l'existence d'un créateur) constitue un argument maintes fois asséné dans les traités religieux de la 1ère moitié du siècle. Plus tard, des auteurs tels que B. de Saint-Pierre (Paul et Virginie) puis Chateaubriand (Génie du Christianisme) reprendront ce thème à leur compte. Aujourd'hui encore, les tenant du "dessein intelligent" (intelligent design) s'inscrivent dans la lignée d'apologistes du XVIIIè tels que Fénelon ou Pluche. Si ces providentialistes ont été raillés par Voltaire dans Candide (souvenons-nous du "Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes", leitmotiv du précepteur Pangloss), il faut bien reconnaître que certains de leurs discours apparaissent aujourd'hui d'une naïveté confondante : "Quant aux océans," prétend l'abbé Pluche dans Le Spectacle de la nature, "on sait qu'ils ont été créés tout exprès pour permettre la navigation et donc favoriser le rapprochement des peuples ! Dieu n'a-t-il pas créé la terre en position droite pour que nous puissions avoir un printemps éternel ? La nature contribue à la civilisation."
abbé Pluche
La 2nde moitié du siècle va voir s'infléchir les positions des apologistes chrétiens : la plupart renoncent progressivement aux références à l'Ecriture sainte ou encore aux preuves métaphysiques de l'existence de Dieu ; d'autres tentent même de montrer que la religion constitue la meilleur voie pour atteindre le bonheur individuel et social (alors que les Encyclopédistes leur reprochent de privilégier un au-delà douteux). Dans un difficile exercice d'équilibriste, certains théologiens parviennent bientôt à concilier la quête d'un bonheur dans l'au-delà et celle du bien-être terrestre. Ainsi, l'abbé Yvon écrit : "Si de quelque côté qu'on envisage la Religion chrétienne, on en voit sortir des rayons de lumière qui en démontrent la vérité, pour peu qu'on la presse par les mêmes endroits, il est facile d'en extraire un suc délicieux qui fait désirer de recueillir les fruits qu'on goûte en son sein." Alors qu'on l'accuse souvent d'être contraignante, la pratique religieuse devient ici source de plaisir immédiat et même de désir !
A la fin du siècle, l'aspiration de l'homme à un bonheur terrestre est devenue légitime dans la plupart des traités religieux. On ne fait plus le bien pour obéir aux impératifs des Evangiles, mais parce que l'acte vertueux profite à tous et qu'il favorise la sociabilité ! En déplaçant leur argumentaire sur le terrain de leurs adversaires (les valeurs mondaines) et en délaissant la notion de l'absolu divin, les apologistes chrétiens reconnaissent déjà leur défaite
(à suivre)

dimanche 9 septembre 2012

Le discours antiphilosophique

Aujourd'hui oublié, le discours antiphilosophique du XVIIIè siècle ne se résume pas à la thématique jésuitique. Voici quelques passages extraits de pamphlets écrits par des opposants littéraires ou encore politiques.


Jean-Antoine Rigoley de Juvigny (1709-1788)
De la décadence des lettres et des mœurs (publié en 1787)   

L’esprit destructeur qui domine aujourd’hui, n’a plus rien qui l’arrête. Le philosophisme a pénétré partout, a tout corrompu, les Lettres, les Sciences et les Arts. La suite de cette affligeante révolution a été la dépravation générale des mœurs. Eh ! Comment se seraient-elles conservées pures, quand un luxe dévorant creuse à chaque instant l’abîme de la misère et concourt de jour en jour à les corrompre ? Quand tout respire un esprit d’indépendance et de liberté qui nous porte à briser les liens qui nous attachent à l’Etat et à la Société, et fait de nous des égoïstes également indifférents au mal comme au bien, à la vertu comme au vice ? Quand une ingrate et fausse philosophie cherche à éteindre dans nos cœurs la piété filiale, l’amour que nous apportons, en naissant, pour nos Rois et l’attachement que nous devons à notre patrie ? Quand le mérite timide et le savoir modeste ne sont ni protégés ni récompensés, tandis que l’ignorance intrigante et présomptueuse trouve partout des protecteurs qui lui ressemblent ? Quand, en un mot, on a perdu toute idée de devoir, tout principe, toute règle de conduite et tout sentiment de religion ?




Baron Pierre-Victor de Benseval (1721-1791, Mémoires sur la cour de France, (publié en 1987)

Il y a, je le sais, des choses à réformer ; mais la pire est la licence des philosophes, espèce d’hommes qui, joignant des études sérieuses à des bouffées d’indépendance et de rébellion, apportent dans la société l’abus des connaissances. L’orgueil fait la base de leur caractère, et l’égoïsme est leur maxime fondamentale. Voltaire est leur patriarche et les dédaigne. Ils ont adopté le mépris qu’il affiche de tous les principes ; mais n’ayant pas sa grâce pour colorer leur doctrine, ils ne sont que des pédants fort dangereux. Ils attaquent la religion parce qu’elle est un frein, et l’autorité des rois, pour la même raison. Ils prêchent l’égalité des conditions pour niveler tout ce qui s’élève au-dessus d’eux ; enfin, ils opèrent par leurs écrits ce qu’on faisait, dans les jours d’ignorance, par les conjurations, par le poison et le fer. Les rois s’endorment là-dessus ; l’Eglise lance des foudres perdues ; le Parlement brule un livre, pour le multiplier ; l’avenir est menacé des terribles effets de cette insouciance ; elle sera le germe de grands malheurs. 




Vicomte Louis de Bonald (1754-1840), article paru dans le Mercure de France (publié en 1806)
 « Voltaire, me dira le philosophe de ce siècle le plus profond en doctrine révolutionnaire, Voltaire a fait tout ce que nous voyons » et je ne sais si aux yeux du juge suprême, qui pèse au poids du sanctuaire nos erreurs et nos vertus,  Voltaire peut être absous du bien qu’il a fait par le mal qu’il a occasionné. Il observait si l’on veut, la petite morale ; mais il bouleversait la grande ; et en bâtissant un village, il démolissait l’Europe. JJ Rousseau, autre écrivain qui eut aussi l’ambition d’être le précepteur du genre humain, n’a pas laissé grâce à ses Confessions, la même ressource à ses admirateurs ; et il est difficile de justifier les erreurs de ses écrits par la sagesse de sa conduite. Il est même quelques actions de sa vie qu’on essaierait vainement de rejeter sur l’indépendance un peu sauvage de son génie, et qu’on ne peut charitablement attribuer qu’au désordre prouvé de sa raison. (…) Mais en vérité, lorsque l’on voit des écrivains doués, quelques-uns, des plus rares talents, et qui, tous ensemble, ont pris un si haut ascendant sur leur siècle, traiter la philosophe par hyperboles, publier sur les objets les plus importants, leurs conceptions hardies qu’on ne doit pas prendre à la rigueur, et faire ainsi, avec une inconcevable témérité, de l’esprit sur les lois, les mœurs, la religion, l’autorité politique, au milieu de la société, et en présence de toutes les passions ; on ne peut s’empêcher de les comparer à des enfants qui, dans leurs jeux imprudents, tranquilles sur des dangers qu’ils ne soupçonnent même pas, s’amuseraient à tirer des feux d’artifice dans un magasin à poudre.