mardi 25 août 2015

L'intrigue au bordel, anonyme (2)

 

LA MERE L’EVEQUE, seule



Qu’on dise après cela que je n’ai pas de mal. Oh ! nous autres maquerelles, nous ne gagnons l’argent qu’à la sueur de notre corps ; il est vrai que je puis me vanter d’exercer avec honneur. J’ai blanchi dans le foutre… trente-six ans de galerie ! à combien de gens aussi ne suis-je pas utile. Que de services n’ai-je pas rendus à l’humanité !



Air : j’ai perdu mon âme



Dans toutes les rues,

Filles sont perdues.

Moi, je viens à leurs secours,

Et je retrouve toujours

Des filles perdues (bis)



Cette petite Victoire, par exemple, que je rencontrai hier, rue Tire-Boudin, s’enfuyait de la maison paternelle ; sa mère la retenait trop sévèrement. Je lui trouve un minois chiffonné, de la taille, une espèce de gorge, et je l’adopte : aussi quelle cruauté a une mère de vouloir enfermer sa fille ; une brodeuse de quinze ans !



Air : de la Gravotte de Madame Gardel

Je vous comprends toujours bien



Mesdames, pourquoi ces verroux,

Pour garder l’honneur de vos filles ;

L’amour ne sait-il pas sans vous,

Se glisser au travers des grilles.

Malgré le soin de leurs mamans,

Combien de couseuses gentilles,

Plus d’une fois par leurs amants

Se font enfiler leurs aiguilles.




Scène 5

LA MERE L’EVEQUE, ST-ELME



St Elme, il entre en riant aux éclats

Ah ! ah ! ah ! qu’il est précieux, ah ! ah !



La mère l’évêque

Quelle gaîté ?



St-Elme

On n’est pas plus aimable, ah ! ah !



La mère l’évêque

De qui parles-tu donc



St-Elme

D’un sot que je viens de berner. Ah ! ah !



La mère l’évêque

Oh ! ma bonne, il faut m’expliquer cela.



St-Elme

Unique. Ah ! ah !



La mère l’évêque

Mais enfin, dis-moi de quoi il s’agit.



St-Elme

Figure-toi donc un individu bien sec, bien long, tourné à l’avenant, bas de soie chinés, large cravate, habit serin à côtes et chapeau en pain de sucre, une badine à la main.



La mère l’évêque

Quel signalement !



St-Elme

Ce gracieux personnage, fraîchement descendu du coche d’Auxerre, et à qui je viens de faire mettre pied à terre au café Bovel.



La mère l’évêque

Je devine le reste.



St-Elme

Un moment, ce que tu ne devines pas, c’est que je transplante ledit individu au milieu de ton bordel.



La mère l’évêque

Belle pratique ! et que veux-tu que j’en fasse ?



St-Elme

A discrétion. Au surplus tu peux être tranquille, je paie pour lui.



La mère l’évêque

Soit.



St-Elme

Tu te doutes bien cependant que pour mon argent je veux m’amuser. Le nigaud s’étaie de ma personne pour se présenter dans le monde et se lancer dans la bonne société ; moi qui désire répondre à sa confiance, je l’introduis au bordel. Il vient à l’insu de son père passer ses vacances à Paris, je le conduis dans ces lieux ; tu es une veuve de condition, tu vis de ton bien, tu as de grandes filles à marier ; ton hôtel est le rendez-vous des personnages de la capitale, conduis-toi en conséquence.



La mère l’évêque

Oh ! voilà bien de la couillonnade



St-Elme

Foutre ! avec de pareils propos, adieu la femme de qualité.



La mère l’évêque

N’importe, je m’en fous ; je vais tâcher de parler proprement, nous disons donc ?



St-Elme

Que tu dois traiter mon ami comme un jeune homme à bone fortune.



La mère l’évêque

Fort bien



St-Elme

A qui l’une de tes salopes, sous le nom de demoiselle de la maison, prodiguera les plus douces faveurs.



La mère l’évêque

Justine… une coulante depuis six mois.



St-Elme

Excellente idée, tu donnes dans mon plan



La mère l’évêque

Il veut faire son entrée dans le monde, oh ! comme je vais l’avancer, écoute



Air : de l’enfantine



Nous commencerons l’ouvrage

Par lui donner un poulain (1).

C’est le moyen le plus sage

Pour bien faire son chemin.



St-Elme

A merveille !



Pour compléter l’équipage,

Nous pourrons lui faire hommage

D’un chancre pour son voyage…

Va, s’il passe par ma main,

La vérole est son partage.

Nous le mènerons bon train !

Quel délice !

Puis soudain

La chaude-pisse

Le farcin,

Boutons malins,

Porreux bénins

Aux Capucins

Le conduiront enfin. (…)   

(à suivre ici)

(1) bubon syphilitique

lundi 24 août 2015

L'intrigue au bordel, anonyme (1)

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Scène première

Flore. Elle entre en fredonnant l’air suivant

Air : à l’ombre d’un vieux chêne

Les couilles de mon père
Sont pendues au plancher
Ma mère se désespère
De les voir s’dessécher (bis)
(elle s’interrompt)

Comment, personne ici ? où donc est cette salope de Justine, cette gueuse d’Eléonore… On ne sait pas ce qu’elles deviennent ; pour des femmes publiques elles ne sont guère rangées…

(elle continue son air)
Parfois elle les presse
Pour en tirer le jus
Et s’en frotter les fesses
Et les babines du cul. (bis)

Scène II

FLORE, LA MERE L’EVEQUE

La mère l’évêque
Chante, chante bougresse, je te ferai déchanter.

Flore
C’est vous, maman, qu’avez-vous donc ?

La mère l’évêque
Ce que j’ai, sacré nom d’un foutre ! Ce que j’ai… je suis d’une colère affreuse.

Flore
Pourquoi ?

La mère l’évêque
Comment… je suis déshonorée ! onze heures sonnent, la galerie pleine d’hommes ; des officiers, des sénateurs, des étrangers et pas un miché (1) !... salopes que vous êtes, qu’on vous foutes donc pour cent louis d’or et de diamants sur le cul… pas un miché ! … et moi, qui ai fait repeindre  mon grand salon avec dorures, bordures antiques, dans le goût le plus moderne… et pas un miché !

Flore
Ne vous fâchez pas, maman.

La mère l’évêque
Mille tonnerres, je ne me fâche pas, mais foutre est-ce la peine de se jeter dans les dépenses infernales quand le commerce est mort ; quand l’homme ne donne plus, quand il faut payer au gouvernement mille écus de patente, au propriétaire mille écus de loyer, et puis les chirurgiens, les médecins, couturières, marchandes de mode, coiffeurs, et par-dessus tout cela, des guenons comme vous, qui ne gagnez pas seulement ce que vaut la peau de votre cul, qui mangez et buvez comme des gouines, et qui restez toute la journée, les bras croisés et les jambes pendantes à vous grattez la motte… beau bénéfice !
(…)

-->Scène 3  

LES PRECEDENTS, JUSTINE, LEONORE, JOSEPHINE  

(elles reprennent le refrain en chœur)  
Faites-nous foutre sans cesse, 
Au lieu de vous foutre à l’eau (bis) 
La mère l’évêque, ironiquement 
Voilà un bordel bien monté !... d’où venez-vous donc si gaiement ?
Joséphine  
Moi ? je viens de faire des hommes ; voilà deux louis, j’ai monté deux militaires et mon gros banquier anglais : il m’a régalé de punch… Oh ! c’est un bon enfant, vivent les banquiers !

Air : j’ai vu partout dans mes voyages 
Moi, je préfère cette race, 
Faut-il en dire la raison, 
Jamais ils ne font la grimace, 
Et leur argent coule à foison. 
Ils sont nos uniques ressources, 
Chez nous dans un besoin urgent, 
En leur grattant un peu les bourses 
Nous faisons tomber leur argent (bis)

Léonore  
J’ai été plus malheureuse. J’ai eu affaire à un vieux procureur : j’ai fait tout mon possible, mais il avait le cœur trop dur et le vit trop mou ; pourtant il avait apporté des verges pour se faire fouetter ; j’ai usé la poignée, je me suis démanché le poignet, et l’animal ne bandait pas plus que la comète (...)   

(1) miché : client d'une prostituée

samedi 22 août 2015

Lassay et l'utopie de Félicie

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En son temps, les aventures amoureuses d'Armand de Madaillan de Lesparre (1653-1738), dit le Marquis de Lassay, défrayèrent la chronique et lui valurent le surnom de Don Juan du Grand Siècle
le marquis de Lassay
Ignorée du public, son oeuvre littéraire n'en mérite pas moins le détour, notamment cette Relation du Royaume de Félicie, une utopie écrite en 1726. Bien avant Voltaire et son Eldorado (dans Candide en 1759), l'auteur y décrit un lieu coupé du monde dont la capitale, Leliopolis, apparaît comme l'exact opposé de Paris...
Sa critique politique semble quant à elle bien plus impertinente que celle du patriarche de Ferney...
 

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Après le naufrage, le narrateur découvre l’île de Félicie. Dans ce passage, il évoque les caractéristiques de ce royaume.

Il est borné d’un côté par la mer, des trois autres côtés par de fort hautes montagnes qui le séparent d’autres peuples, et par une grande rivière qui sort de ces montagnes, et prenant son cours du côté de la Ligne, va se jeter dans la mer, à vingt lieues au-dessous de la ville capitale qui est bâtie sur cette rivière à la même élévation que Marseille, et qui s’appelle Leliopolis. Cette ville, qui est extrêmement peuplée, est à peu près grande comme Paris, mais bâtie beaucoup plus régulièrement, d’une pierre jaspée, aussi belle que le marbre, et pavée d’un pavé blanc et rouge, fort dur ; les maisons n’y sont pas aussi hautes qu’à Paris, mais plus égales, les rues sont tirées au cordeau, avec de grandes places d’espace en espace ; des fontaines et des édifices publics magnifiques, et surtout les temples où ils s’assemblent pour faire leurs prières. (…) Les sciences et l’étude sont aussi du goût de la nation, et il y a quantité de gens savants parmi eux : ils ont poussé leurs connaissances fort loin, et ils ont des livres admirables dans presque tous les genres d’écrire ; ils nous surpassent dans la plupart des arts ; ils excellent dans la poésie, dans la musique, dans l’architecture, dans la sculpture et dans la peinture. (…) Ils sont persuadés que la vraie gloire d’un roi consiste à rendre les peuples heureux, et à laisser ses voisins en repos ; si bien que les rois des Féliciens, élevés dans ces maximes et instruits par leurs pères, observent régulièrement le traité fait avec leurs peuples, et les conditions auxquelles ils les ont élevés sur le trône ; contents de l’autorité qui leur a été accordée, ils ne songent point à empiéter sur la liberté de leurs sujets, qui de leur côté rassurés par l’exemple des siècles passés, ne craignent rien de leurs rois et ne sont occupés qu’à donner des marques de leur zèle et de leur reconnaissance à des princes qui les ont toujours rendus heureux.

La moindre révolte serait punie par les plus cruels supplices ; car il n’y a que la nation entière, représentée par ses députés qui composent les états du Royaume, qui soit en droit d’examiner la conduite du roi ; et chaque particulier, quelque grand qu’il soit, lui doit une obéissance aveugle.


Pour découvrir l'intégralité du texte, c'est ici
 

mercredi 19 août 2015

L'éveil de Louis XV à la sexualité (2)


Désireuse de faire passer à Louis son goût pour les jeunes éphèbes, la Cour décide alors d'employer les grands moyens.
Fin juin 1724, à l'occasion d'un voyage vers Chantilly, on joint au convoi royal un sérail de 17 jeunes femmes auxquelles on confie l'impérieuse mission de déniaiser le souverain ! 
Louis adolescent
Dans son Journal de Paris, Marais dresse la liste complète de ces expertes en amour, parmi lesquelles Madame de la Vrillière, dont les talents en la matière sont connus de tous... Le lendemain du départ, le mémorialiste Barbier lance déjà les paris sur l'identité de l'heureuse élue : "On croit dans Paris qu'on va faire de grandes affaires à Chantilly ; mais le sujet véritable du voyage est très croustilleux ; on veut tâcher de donner au roi du goût pour les femmes... C'est madame de la Vrillière qui est chargée de la commission ou de le faire .... la petite duchesse d'Epernon, qui est très jolie et très jeune, ou de le prendre pour elle-même. Ce dernier sera plus aisé, car la jeune duchesse ne pourra pas faire tout ce qu'il faut pour cela, au lieu que Madame de la Vrillière, qui est jolie et qui est femme d'expérience, mènera le roi dans quelque bosquet et lui fera faire..."
De son côté, Marais rapporte le contenu des chansons qui courent au même moment dans Paris :

Sur l'issue de cette cocasse équipée, les interprétations divergent. Sans doute s'est-elle achevée par un fiasco que l'historien Jean-Christian Petitfils explique de manière fort édulcorée : "Fleury avait élevé son docile élève dans la crainte du péché et l'avait mis en garde contre la liberté de moeurs de la Cour: aucune des capiteuses sirènes venues à Chantilly déployer leurs grâces ne parvint à l'embarquer pour Cythère..."
Si l'on ignorait tout des moeurs de l'adolescent, on pourrait peut-être croire en cette image du prince vertueux. Mais en l'occurrence, cette analyse nous semble pour le moins contestable...
Un brin fataliste, Barbier nous fait néanmoins part de ses regrets :
"Il ne paraît pas qu'on ait réussi dans le dessein du voyage de Chantilly. Le roi ne songe qu'à chasser et il ne veut point tâter du.... J'avoue en mon particulier que c'est dommage, car il est bien fait et beau prince ; mais si c'est son goût, qu'y faire ? Il est en place à ne se point gêner."
Ce constat d'échec est pourtant contredit par une autre chanson de l'époque qui prétend que le jeune Louis aurait finalement cédé aux avances de la "grand-mère" (trente-six ans !!!) Madame de Vrillière.

A la fin, notre jeune roi
S’est soumis à la douce loi
Du dieu qu’on adore à Cythère,
Laire lan laire.
De dix-sept bêtes qu’il courut,
Quoique tous fussent en rut,
Il n’a choisi qu’une grand-mère.
Mais quoique l’objet de son choix
Ne soit pas un morceau de roi,
C’était la meilleure ouvrière.
Pour dresser un jeune courrier
Et l’affermir sur l’étrier,
Il lui fallait une routière ;
Aussi, depuis cet heureux jour
Tout tremble sous elle à la cour,
Tant de sa conquête elle est fière. (...)


Peu importe au fond que notre grand adolescent ait goûté ou non au plaisir dans les bras de la "meilleure ouvrière" du royaume... Il se rattrapera un an plus tard en compagnie de sa jeune épouse qu'il honora (selon ses dires) sept fois de suite au cours de la nuit de noces !
Après tant de manigances pour le ramener sur le droit chemin et le déniaiser, c'est donc la candide Marie qui aura décidé de l'orientation sexuelle du jeune Louis !
Quoi qu'en disent nos cagots, les adolescents d'aujourd'hui ont décidément bien des points en commun avec ceux d'autrefois...
 

lundi 17 août 2015

L'éveil de Louis XV à la sexualité (1)

Sans doute s'agit-il d'une forme de vice, mais je me délecte du regard que posent les traditionalistes sur notre lointain passé. Les uns pestent contre l'actuelle dépravation des moeurs, les autres plaident en faveur d'une restauration de l'ordre moral traditionnel, et dans leur curieuse Théogonie, tous s'entendent pour considérer que 1789 marque décidément la fin de notre âge d'or.
Car les preuves de la chute sont là ! clament-ils en choeur, tout en vociférant contre les textes et autres projets sur l'adoption, l'euthanasie, l'avortement, le mariage homosexuel ou encore la théorie du genre...
Dans le même temps, ils réécrivent le roman national, celui d'un Ancien Régime mythifié, porteur de repères moraux et de valeurs pérennes.
l'indicible Béatrice Bourges, porte-parole du Printemps Français
Marion Sigaut, éructant contre les instituteurs qui apprennent la masturbation à l'école...
Farida Belghoul, l'initiatrice de la sinistre JRE
Je pensais à eux tout récemment en lisant l'excellent Louis XV, libertin malgré lui de Maurice Lever, dans lequel l'historien rappelle notamment quelques anecdotes méconnues sur l'adolescence du roi bien-aimé.
L'une d'elles, datant de 1722, mérite d'être racontée.
Louis a 12 ans, et au grand désespoir de son entourage, il semble davantage attiré par les garçons que par les jeunes filles. Comme l'explique alors la duchesse de la Ferté, la galanterie des rois roulait l'un après l'autre sur les hommes et sur les femmes, qu'Henri II et Charles IX aimaient les femmes, et Henri III les mignons ; Henri IV aimait les femmes, Louis XIII les hommes, Louis XIV les femmes, et qu'à présent le tour des mignons était revenu (propos rapporté par Marais dans ses mémoires).
Parmi ses favoris les plus proches se trouvent le duc d'Antin, le duc de Gesvres et le duc de la Trémoille, alors âgé de 14 ans et premier gentilhomme de la chambre du roi. En compagnie de leurs amis d'Alincourt, Boufflers, Meuse (le futur Choiseul) et Rambure, ils ont pris pour habitude de se livrer à ce que Maurice Lever nomme des "débauches secrètes", et Jean-Christian Petitfils de "singulières nocturnales"... Celle d'août 1722 va provoquer un scandale public puisque ces derniers s'adonnent à leur bacchanale nocturne jusque sous les fenêtres du roi ! Plein de pudeur, le journaliste Barbier explique que "le marquis de Rambures... toute la bande" (à vous de compléter)...Cette fois, la Cour se doit de réagir. Comme nous l'explique le mémorialiste Marais, le maréchal de Villeroy fait exiler son petit-fils à Joigny, le duc de Boufflers est exilé en Picardie alors que le marquis de Rambure est mis à la Bastille.
Pour cette fois, le jeune Louis est épargné par le scandale.
Cela ne durera pas. Là encore, donnons la parole à Marais, en date du 27 juin 1724 :
"La Trémoille - Le propre jour que le maréchal de Villeroi est venu à Versailles, on a découvert que le jeune duc de la Trémoille, premier gentilhomme de la chambre du roi, lui servait plus que de gentilhomme et avait fait de son maître son Ganymède. Ce secret amour est bientôt devenu public..."
Dans la bouche de Voltaire, le propos se fait encore plus cru : 
"La Trimouille est exilé de la Cour. C'est pour avoir mis très souvent la main dans la braguette de sa majesté très chrétienne" (lettre de juillet 1724 à Madame la Présidente de Bernières).
En effet, dès le lendemain, son tuteur envoie le jeune Trémouille à l'académie "pour apprendre à régler ses moeurs" (Journal de Paris, Marais).

(à suivre)

vendredi 14 août 2015

Voltaire contre l'abbé Desfontaines (6)


Les deux adversaires s'affrontent pendant quelque temps à fleurets mouchetés, sans rien laisser paraître (du moins au public...) de la haine qui les anime l'un contre l'autre.
Mais comme ce sera le cas plus tard avec La Beaumelle, Fréron ou encore Palissot (voir entrée Voltaire et ses ennemis), le poète ne pardonne jamais les outrages qu'on lui a faits. 
En l'occurrence, il attend surtout le moment propice pour frapper.
Et ce moment arrive en 1738, après une énième fâcherie entre les deux hommes causée par une énième pique lancée par Desfontaines dans sa gazette. Dans un courrier adressé à Thiériot le 5 juin, Voltaire a déjà troussé une petite épigramme fort cinglante.
 
--> 
Pour l’amour anti-physique 
Desfontaines flagellé 
A, dit-on, fort mal parlé 
Du système newtonique. 
Il a pris tout à rebours 
La vérité la plus pure; 
Et ses erreurs sont toujours 
Des péchés contre nature. 

Cela ne laisse rien augurer de bon pour son adversaire...
En effet, fin octobre paraît un pamphlet attribué à un certain chevalier de Mouhy, et dans lequel Voltaire s'acharne sans retenue contre Desfontaines. Il y rappelle également le rôle qu'il a joué dans la libération de l'abbé en 1724.
Ne reculant devant aucune outrance, le frontispice de la brochure présente même le pauvre abbé à genoux, et recevant le fouet. La gravure est accompagnée d'une nouvelle épigramme particulièrement piquante :

Jadis curé, jadis Jésuite, 
Partout connu, partout chassé 
Il devint auteur parasite 
Et le public en fut lassé. 
Pour réparer le temps passé 
Il se déclara Sodomite. 
À Bicêtre il fut bien fessé,
Dieu récompense le mérite

Desfontaines fessé
 Le Tout Paris éclate de rire, les yeux déjà tournés vers Desfontaines, dans l'attente de sa riposte. Celle-ci ne se fait pas attendre. Elle a pour titre la Voltairomanie et paraît au mois de décembre 1738. 

Des les premières lignes, Voltaire y est traité de "concierge du Parnasse"... La suite se résume à un chapelet d'injures : "écrivain téméraire, pour qui ni les moeurs, ni la bienséance, ni l'humanité, ni la vérité n'ont jamais rien eu de sacré"... "esprit faux". La Henriade ? "un mauvais tissus de fictions usées ou déplacées...où il y a plus de fautes contre la langue que de pages"... "imposteur"... "faux, impudent et calomniateur"
Et de conclure ainsi :
 (à suivre)

mercredi 12 août 2015

Voltaire contre l'abbé Desfontaines (5)

 

Informé de la forfaiture de Desfontaines, Voltaire se met (enfin!) en action pour réparer ce qui peut l'être. La plupart de ses courriers de septembre et d'octobre 1735 témoignent effectivement de cette volonté. En voici quelques extraits :

l'abbé Desfontaines
 

A Thiériot, un ami commun aux deux adversaires :
A Cirey, le 24 septembre.

  Je suis si ennuyé que je n’ai pas la force de m’indigner contre l’abbé Desfontaines. Mais vous, qui avez de l’amitié pour moi, et qui savez ce que j’ai fait pour lui, pouvez-vous souffrir la manière pleine d’ingratitude et d’injustice dont il parle de moi dans ses feuilles? (...) Cependant il m’est important qu’on sache la vérité, et je vous prie d’engager, soit l’abbé Desfontaines, soit le Mercure, soit le Pour et Contre, à me rendre en deux mots cette justice.



Au même, le 4 octobre :

 Quelle fureur possède cet homme, qui n’a d’idées dans l’esprit que celles de la satire, et de sentiments dans le coeur que ceux de la plus lâche ingratitude? Je ne lui ai jamais fait que du bien, et il ne perd aucune occasion de m’outrager. Il joint les imputations les plus odieuses aux critiques d’un ignorant et d’un homme sans goût.



A M. L'abbé d'Olivet.

A Cirey, par Vassy en Champagne, ce 4 octobre.

(...)Il y a dans Paris un homme beaucoup plus brûlable: c’est l’abbé Desfontaines. Ce malheureux, qui veut violer tous les petits garçons et outrager tous les gens raisonnables, vient de payer d’un procédé bien noir les obligations qu’il m’a. Vous me demanderez peut-être quelles obligations il peut m’avoir. Rien que celle d’avoir été tiré de Bicêtre, et d’avoir échappé à la Grève. On voulait, à toute force, en faire un exemple.  



A M. L’abbé Asselin.

A Cirey, par Vassy, 4 octobre 1735.

Vous voyez, monsieur, ce qui arrive de cette impression malheu-reuse. Voyez si vous êtes intéressé à repousser la calomnie. Voilà l’abbé Desfontaines, un homme qui me doit tout, à qui j’ai sauvé l’honneur et la vie, que j’ai tiré de Bicêtre, dont j’ai fait suspendre le procès criminel, et qui, depuis ce temps-là, n’a jamais eu à se plaindre de moi; voilà, dis-je, ce même homme qui dans ses feuilles ose dire que la tragédie que vous avez fait jouer est une pièce contre les bonnes moeurs!



A M. L’abbé Asselin.

A Cirey, 24 octobre.

  Pourquoi veut-il toujours s’acharner à me piquer et à me nuire? Est-ce là ce que je devais attendre de lui? Je vous prie, monsieur, de joindre à vos bontés celle de lui parler. Il a trop de mérite, et j’ose dire qu’il m’a trop d’obligations pour que je veuille être son ennemi. Pour vous, monsieur, je n’ai que des grâces à vous rendre, et je vous se-rai attaché toute ma vie, avec toute l’estime et toute la reconnaissance que je vous dois.

Pressé de toutes parts, Desfontaines accepte de faire amende honorable en donnant à ses lecteurs les précisions qui suivent (en novembre 1735) :

L'armistice semble donc signé. Mais la trêve sera de courte durée. Désormais, et même s'ils n'en montrent encore rien, Voltaire et Desfontaines sont devenus des ennemis acharnés...
(à suivre)

mardi 11 août 2015

Voltaire contre l'abbé Desfontaines (4)


Au printemps 1735, le proviseur du collège d'Harcourt, un certain abbé Asselin, demande à Voltaire d'offrir une tragédie inédite à ses élèves et leurs parents.
Flatté par la proposition, le poète répond : 
En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée que j’ai depuis longtemps de vous présenter la Mort de César, pièce de ma façon, toute propre pour un collège où l’on n’admet point de femmes sur le théâtre. (...)

Il est vrai que c’est un peu la grenouille qui s’enfle pour être aussi grosse que le boeuf ; mais enfin je vous offre ce que j’ai. Il y a une dernière scène à refondre, et, sans cela, il y a longtemps que je vous aurais fait la proposition. En un mot, César, Brutus, Cassius, et Antoine, sont à votre service quand vous voudrez
.

Mais de préciser quelques jours plus tard (le 24 mai)
Je vous réitère mes remerciements de l’honneur que vous voulez bien lui faire, et mes prières d’empêcher qu’on n’en prenne copie et que l’ouvrage ne devienne public.
La pièce se joue donc, le public applaudit, et tout le monde s'en tient là.
l'abbé Desfontaines

Sauf que Voltaire apprend bientôt qu'une copie a été faite de son texte, truffée de fautes, et que des libraires peu scrupuleux se chargent déjà de l'imprimer à Paris. Caché à Cirey (depuis la condamnation par le Parlement de ses Lettres philosophiques), le poète ne peut intervenir directement. Il écrit alors à son ancien ami, l'abbé Desfontaines, devenu depuis peu rédacteur d'un périodique critique intitulé Observations sur les écrits modernes, et lui adresse la demande qui suit :

A Cirey, près de Vassy en Champagne, ce 7 septembre.

Je m’amusai, il y a quelques années, à faire une tragédie en trois actes, de la Mort de Jules César. C’est une pièce tout opposée au goût de notre nation. Il n’y a point de femme dans cette pièce; il n’est question que de l’amour de la patrie; d’ailleurs elle est aussi singulière par l’arrangement théâtral que par les sentiments. En un mot, elle n’est point faite pour le public. Je l’avais confiée, il y a deux ans, à MM. de.... , qui la représentèrent, et qui eurent la fidélité de n’en garder aucune copie. J’ai eu, en dernier lieu, la même confiance dans M. l’abbé Asselin, proviseur d’Harcourt, que j’aime et que j’estime; mais il n’a pu, malgré ses soins, empêcher que quelqu’un de son collège n’en ait tiré une copie. Voilà la tragédie aujourd’hui imprimée, à ce que j’apprends, pleine de fautes, de transpositions, et d’omissions considérables. On dit même que le professeur de rhétorique d’Harcourt, qui était chargé de la représentation, y a changé plusieurs vers. Ce n’est plus mon ouvrage. Je sens bien cependant qu’on me jugera comme si j’étais l’éditeur, et que la calomnie se joindra à la critique. Tout ce que je demande, c’est que l’on sache que cette pièce n’est point imprimée telle que je l’ai faite, et que je suis bien loin d’avoir la moindre part à cette édition. Je vous prie d’en dire deux mots dans l’occasion, etc.... 

Malheureusement pour Voltaire, il est déjà trop tard. Lorsque Desfontaines reçoit le courrier, sa critique de la pièce est déjà achevée. Ce qui ne l'empêche d'ailleurs pas de la publier...Et une fois encore, l'abbé se montre implacable envers son ancien bienfaiteur, ce même homme qui l'a autrefois tiré des geôles de Bicêtre. 
Jugez-en plutôt : 

 Et plus loin :

 Et pour conclure :
Et de reproduire in extenso la lettre de Voltaire (voir plus haut), sans oublier de mentionner l'adresse du poète !
En somme, si jusqu'alors le Tout-Paris feignait d'ignorer que le poète était rentré en France, désormais tout le monde en est informé !
Ce coup porté dans le dos, et qui plus est par un ami, met Voltaire dans une rage folle. L'abbé Desfontaines ne va pas tarder à payer sa traîtrise...
(à suivre)

dimanche 9 août 2015

Louise d'Epinay, par Carmontelle

Parmi les quelques six cents portraits qu'il a consacrés aux personnalités de son temps, Carmontelle nous a offert quelques vues intéressantes sur Louise d'Epinay et ses proches.

 
Louise d'Epinay

Louise d'Epinay en bergère


Madame d'Esclavelles, la mère de Louise


Grimm et Diderot : l'amant et l'ami


l'ami d'Holbach


Mozart et ses deux enfants : Louise accueillit le prodige à Paris en 1778


l'abbé Martin, curé de Deuil et ami de Louise


Ange Lalive de Jully, beau-frère de Louise








vendredi 7 août 2015

Voltaire contre l'abbé Desfontaines (3)

 

Le lendemain de sa libération (le 30 mai 1725), l’abbé Desfontaines se confond en remerciements auprès de son bienfaiteur :… « vous êtes l’ami le plus essentiel qui ait jamais été ». Et d’oser aussitôt lui demander un nouveau service :  

« J’ai une lettre de cachet qui m’exile à trente lieues de Paris. C’est avec plaisir que je vais chercher la solitude ; mais je suis bien fâché que cette retraite me soit ordonnée. C’est un reste de triomphe pour les malheureux auteurs de ma disgrâce. Je consens d’aller en province, et j’y vais très volontiers. Mais tâchez, monsieur, de faire en sorte que l’ordre du roi soit levé par une autre lettre de cachet en cette forme :

« Le roi, informé de la fausseté de l’accusation intentée contre le sieur abbé Desfontaines, consent qu’il demeure à Paris. »

Si vous obtenez cet ordre de M. de Maurepas, c’est un coup essentiel. Au surplus, je promets, parole d’honneur à M. de Maurepas de m’en aller incessamment, et de ne point revenir à Paris qu’après lui en avoir demandé la permission secrètement.

Voilà, mon cher ami, ce que je vous prie à présent d’obtenir pour moi… »
l'abbé Desfontaines


Et Voltaire de s’exécuter sans broncher ! Ses relations aidant, il obtient la grâce définitive de Desfontaines au mois de juin. La lettre qui suit, adressée au lieutenant de police d’Ombreval, rend compte de ses démarches :

« Je vous aurai obligation toute ma vie de ce que vous avez bien voulu faire en faveur du pauvre abbé Desfontaines, tous les gens de lettres qui connaissent son mérite supérieur partageront ma reconnaissance. S’il a été coupable de quelque indiscrétion, il en a été bien cruellement puni, mais je puis vous assurer qu’il est incapable du crime infâme qu’on lui attribue, et que d’ailleurs il mérite, par sa probité, et j’ose dire par son malheur, que vous lui donniez votre protection, et que vous daigniez parler en sa faveur à Monseigneur le duc; vous êtes dans une place et vous pouvez faire du mal, mais votre coeur vous porte à faire du bien. Pour moi, je n’ai que des grâces à vous rendre, et je joins les sentiments de la plus vive reconnaissance au respect que j’ai pour votre personne »

Comment expliquer une telle générosité, surtout de la part d’un homme qu’on a souvent connu indifférent à ce qui ne lui profitait pas ? Les biographes de Voltaire esquivent systématiquement la question. Sans doute n’osent-ils pas exploiter le mince indice qui nous est fourni dans cette nouvelle lettre de l’abbé Théru, informateur du lieutenant général de police :

« On dit que le sieur Arouet de Voltaire est dans la disposition de solliciter la liberté de son cher et intime ami, l’abbé Guyot Desfontaines, et que, s’il n’ose le faire ouvertement, il emploiera le crédit de quelques personnes de considération et d’autorité; mais si on veut s’informer de la vie que ce poète a menée depuis qu’il est sorti du collège des jésuites, et si on examine les gens qu’il a fréquentés, ou n’aura point d’égard à ses prières, ni à celles de ses amis comme très suspects.

A la sortie dudit collège, il fut pensionnaire au collège des Grassins, et il était alors en commerce avec quelques infâmes, entre autres avec le chevalier Ferrand, ancien et fameux corrupteur, demeurant rue de Bièvre, et si on voulait le faire visiter, on trouverait qu’il a actuellement du mal qu’on ne gagne point à faire des vers, et que l’abbé Desfontaines est digne d’être mis au nombre de ses amis. »
à la morte saison, les petits savoyards subissaient bien des avanies...

L’accusation est terrible, et vraisemblablement infondée puisque la police n'a pas jugé utile d'y donner suite. A titre personnel, je n'ai d'ailleurs rien trouvé dans la correspondance de Voltaire qui vienne étayer l'insinuation de ce sinistre personnage. Le poète avait peu de goût pour la bagatelle (souvenons-nous de sa relation avec l'insatiable Emilie du Châtelet), mais de là à voir en lui un pédéraste ou un homosexuel... Même si le doute subsiste, on mettra donc sur le compte de sa générosité l'aide qu'il apporta à Desfontaines dans la triste affaire des petits savoyards (1)...

(à suivre)

(1) quelques rares pamphlets reprennent pourtant cette accusation, notamment les enfants de Sodome à l'Assemblée Nationale, écrit dans les premières années de la Révolution (1790).