dimanche 24 mars 2024

L'homme du Royal Corse (1)

 En guise de mise en bouche avant la sortie de De Profundis

*** 

L’HOMME

DU

 ROYAL CORSE

 

Olivier Marchal

 

 

Note de l’auteur :

 

Le récit qui suit comporte de nombreux dialogues en langue corse. Pour le confort du lecteur, l’auteur a choisi de les retranscrire en français.

 

 

1

 

NORD DE LA CORSE, PRINTEMPS 1750

 

 


Il s’était levé dans l’après-midi, annoncé par un frémissement d’écume à la pointe du Cap, puis par quelques bourrasques tièdes venues se fracasser contre les escarpements de l’îlot de Giraglia.

- Le libecciu ![1] s’exclama Stella en émergeant de la petite tour où ils avaient trouvé refuge.

À quelques pas de là, adossé à un promontoire rocheux, Arno sourit sans répondre. Il mit la main en visière et balaya lentement la côte du regard, depuis la pointe d’Agnellu jusqu’au Capu Grossu. Le vent lui apportait des senteurs de maquis mêlées à celles, plus délicates et fruitées, des oliviers en fleurs. Fermant les yeux, le jeune homme prit le temps de humer ces parfums familiers. Pour la dernière fois, peut-être.

Puis, se tournant vers Stella, il annonça posément :

- La chaloupe est parée. Nous partirons demain matin, aux premières lueurs de l’aube.

Sa compagne acquiesça avant d’ajouter tout bas :

- J’ai tellement hâte… Mais s’il nous surprenait ?

- Allons, dit Arno d’un ton qu’il voulait rassurant, personne ne sait que nous avons accosté ici. À l’heure qu’il est, Roccu et ses hommes doivent interroger les pêcheurs, sans doute du côté de Centuri. Quand il comprendra, ce sera trop tard, et nous serons loin d’ici.

Remontant la pente de quelques pas, il prit Stella dans ses bras puis s’écarta légèrement pour caresser du bout des doigts son ventre arrondi.

- À Marseille, on nous offrira une petite fortune pour notre chargement d’antimoine. Ensuite, nous disparaîtrons définitivement. J’ai conservé l’adresse de quelques compagnons d’armes sur le continent, ils nous aideront à nous établir dans un lieu sûr.

Stella ramena en arrière une mèche de cheveux noirs échappée de son chignon. La faim et la fatigue avaient creusé ses joues déjà amaigries, accentuant la sévérité de son visage émacié. Lorsqu’elle releva les yeux, Arno lut dans son regard la crainte qui la tenaillait.

- Il ne renoncera pas, tu le sais…, murmura-t-elle d’une voix tremblante.

- Je vous protégerai, toi et l’enfant, promit Arno en lui serrant la main. Fais-moi confiance, jamais personne ne vous fera de mal.

Stella secoua lentement la tête.

- Pas à nous, non… Mais c’est pour toi que j’ai peur.

- Pour moi ? répéta Arno, un sourire forcé aux lèvres. Dans ce cas, tu peux retourner dans la tour et préparer paisiblement notre couche pour la nuit. Roccu n’est qu’un petit brigand sans imagination, jamais il ne songera à venir nous débusquer sur la Giraglia.

Stella hocha la tête à plusieurs reprises, comme pour se convaincre, puis elle rebroussa chemin et remonta sans mot dire dans leur abri. Resté seul, Arno s’engagea sur l’étroit sentier qui descendait au nord, en direction de l’embarcadère où mouillait la chaloupe. De ce côté de l’île, la pénombre lui sembla étrangement calme et silencieuse, abritée des embruns qui poissaient les sommets. La pente était plus régulière, adoucie par les tempêtes qui avaient lissé les parois rocheuses tout autour du chemin. Au large, sur les flots striés par les rafales de vent, quelques mouettes s’ébattaient en criaillant, sans doute attirées par le poisson qui abondait dans ces eaux profondes. Parvenu dans la crique, Arno grimpa dans l’embarcation et vérifia l’état de la voilure en même temps que son chargement. Si tout se passait bien, ils seraient à Nice le lendemain soir. Et de là, ils rejoindraient Marseille. Loin de la Corse. Loin de Roccu et de ses hommes...

Il remonta le raidillon sans se presser, songeant aux mois qui venaient de s’écouler, à vivre cachés dans le maquis, en compagnie de ses anciens amis. Combien de méfaits avaient-ils commis ? Combien de rapines, de maraudages ? Ici, dans le nord de l’île, ils auraient pu continuer de la sorte sans jamais être inquiétés par les autorités de Bastia. Qui se souciait de leur sort maintenant que la paix était revenue ? Ni les Français, ni les Génois. Personne, en fait. Nul ne se préoccupait de cette bande de terre aride qui s’étirait dans la mer, hormis quelques pêcheurs établis à Barcaghju, et plus haut dans la montagne, les exploitants de la mine d’antimoine.

C’est là, à Granaggiolu, que Roccu leur avait présenté Stella.

- Un jour, elle portera mes enfants ! s’était-il écrié en riant, pendant qu’autour de lui Carlu, Scevola et les autres levaient leur gobelet pour honorer leur chef. Seul Arno était demeuré à l’écart. Il avait vu bien des beautés durant ses années de campagne, en France ou en Hollande, mais jamais comme celle de Stella. La pâleur de son visage, accentuée par le dessin régulier de ses traits, lui conférait une grâce que sa chevelure noir de jais, abondante et désordonnée, rendait presque irréelle. Au moment de la saluer, Arno s’était fait la promesse que jamais une telle femme n’appartiendrait à cette brute de Roccu Spada.

Alors qu’il débouchait sur la crête, le soleil qui se couchait au loin sur la montagne le tira de ses pensées. Malgré la demi-lieue qui le séparait de la côte, il parvint à distinguer les silhouettes des vaches du vieux Pasquale, venues paître dans le pâturage en bord de plage. Plus en retrait, les collines étaient déjà plongées dans la pénombre, jusque sur les hauteurs de Granaggiolu où quelques lumières vacillaient dans la nuit. Arno allait regagner la tour lorsqu’un mouvement attira son attention, bien en contrebas du hameau. Une lueur sur le sentier muletier, suivie d’une autre qui émergea peu après du couvert des arbres. Elles se dirigeaient vers le port. Le jeune homme se plaqua contre le rocher, tous ses sens en alerte. Ici, sur la crête, sa silhouette devait se détacher comme en plein jour. Il se pencha et risqua un nouveau coup d’œil. Le petit groupe, quatre ou cinq hommes au plus, approchait du port de Barcaghju où étaient amarrées les barques de pêcheurs.

- Vierge Marie, pas ça…, supplia le jeune homme entre ses dents.

- Ce sont eux, dit une voix dans son dos. J’étais certaine qu’il nous retrouverait.

Arno fit volte-face, répliquant avec force :

- Eh bien, qu’attends-tu pour charger nos vivres ? Il faut prendre la mer sans traîner !

- En pleine nuit ? l’interrogea Stella.

- Nous naviguerons plein nord, au jugé s’il le faut. À moins bien sûr que tu aies changé d’avis et que tu préfères l’attendre ici ?

Sa compagne se raidit, les lèvres pincées, sans doute heurtée par l’insinuation. Elle porta une main sur son ventre et répliqua posément :

- C’est à toi que je me suis donnée, Arno de Lavasina. Et à cette heure, c’est encore à toi que je confie nos existences, ne l’oublie jamais.

Elle tourna les talons sans plus attendre et gravit en quelques enjambées la pente qui menait au fortin. Le jeune homme se renfrogna. Il aurait voulu la rejoindre, lui dire les mots qui se bousculaient dans son cœur, des mots de réconfort peut-être, de ceux que Roccu savait si bien murmurer à l’oreille des femmes et que lui, dans sa fierté, condamnait toujours au silence.

Venu du lointain, un cri rauque le ramena soudain à lui.

- Lavasina ! J’arrive, Lavasina !

Arno se redressa, le cœur battant à tout rompre, et ses yeux tentèrent de percer les ténèbres qui s’étaient abattues sur la mer. Au-delà de l’écume blanchâtre qui hachurait le bas de la falaise, on n’y voyait plus rien. Du bout des doigts, il caressa machinalement le manche du poignard qu’il portait en bandoulière. Le contact de l’olivier, celui des initiales gravées dans le bois, le fit à nouveau hésiter. Il les attendrait au mouillage, au moment où ils accosteraient. Le ponton était étroit, et l’effet de surprise aidant, il pourrait peut-être en surprendre un ou deux et les mettre hors d’état de nuire.

- Je suis venu pour toi, bastardu ! hurla la voix dans le noir, tellement proche cette fois qu’Arno entendit les rires d’autres hommes. Au moins trois ou quatre, estima-t-il en faisant demi-tour, le dos courbé. Stella avait déjà quitté le refuge et il l’aperçut en contrebas, chargée de leurs besaces, qui atteignait l’embarcation. Il dévala la pente à toute allure, coupant au plus court, sans se soucier des arbustes qui le griffaient au passage.

- Monte et détache la voile ! cria-t-il de loin avant de sauter à l’arrière de la chaloupe. Pendant que sa compagne s’affairait autour des cordages, Arno déploya les rames et s’échina durant quelques instants à les éloigner de la rive. Il jeta un regard sur la gauche, vers le contour rocheux, craignant d’y voir apparaître un canot. Rien ! Il redoubla pourtant d’efforts. Encore une encablure, et leur embarcation atteindrait la ligne de vent qui les emmènerait vers le large.

- Me voilà, bastardu ! hurla soudain une voix surgie de nulle part.

- Là ! s’exclama Stella, le doigt pointé en direction de l’est.

À peine eut-il tourné les yeux qu’Arno sentit un picotement lui parcourir l’échine.

Le canot venait d’émerger de la nuit, à quelques brasses à peine, et il s’apprêtait à les prendre à revers pour leur couper la voie. Roccu était passé au large de l’île, du côté opposé, et il fondait sur eux par l’avant, comme s’il avait deviné leur intention. Comment a-t-il pu savoir ? eut le temps de se demander Arno pendant qu’il se relevait, le poignard déjà tiré de son étui. Au même instant, Stella cria :

- Le vent ! Nous sommes sous le vent !

Alors qu’il s’avançait dans la chaloupe, prêt pour l’assaut, Arno sentit soudain ses cheveux se plaquer sur son visage, et il fit un pas en arrière, se rattrapant de justesse au mât qu’il empoigna avec force.

- Borde ! s’écria-t-il sans réfléchir, alors que de son côté, il tendait la grand-voile.

 Il y eut un claquement de tissu, puis un second plus sec, les deux embarcations se frôlèrent, l’une brutalement penchée vers le large, l’autre encore tendue dans son premier élan, et Arno aperçut dans un éclair le visage de Roccu, déformé par la colère, qui hurlait dans sa direction, les mains tendues au-dessus de l’eau.

- Bastardu ! s’égosilla-t-il, les yeux écarquillés, en griffant l’air de ses doigts recourbés.

Il fut bientôt avalé par les ténèbres, laissant dans son sillage un long  rugissement qui résonna à leurs oreilles pendant qu’ils s’éloignaient à l’opposé.

Arno demeura un moment sans rien dire, cramponné à la barre, et lorsqu’il vira enfin de bord, Stella relâcha sa voile pour lui demander :

- C’est fini ?

Le jeune homme scruta longuement les flots déformés par la houle, le cœur battant à tout rompre. Les contours de la Giraglia s’estompaient déjà à l’horizon, confondus avec ceux plus lointains du Cap Corse, noyés dans le ciel nocturne.

- C’est fini, oui, murmura-t-il entre ses dents. Roccu ne nous cherchera plus jamais querelle.

Puis il tourna définitivement le dos à la Corse, à la terre de son enfance, comme pour se convaincre du bien-fondé de sa parole.

 


 

 

2

 

BOURGES, GÉNERALITÉ DU BERRY,

CINQ ANS PLUS TARD.

 

Il régnait une agitation inhabituelle autour du grenier à sel des Jacobins. Plusieurs charrettes étaient stationnées devant l’entrée du vieux monastère, encadrées par des cavaliers en uniforme qui fouillaient leur chargement avant de les laisser pénétrer dans la cour.

- Des gabelous ! maugréa un vieux paysan en crachant bruyamment sous lui. Et s’adressant à Arno : ils enquêtent sur un faux saunier venu trafiquer ses affaires sous le nez des contrôleurs. Et dire que cette race descend de Paris pour tourmenter les honnêtes gens !

Le jeune homme acquiesça d’un signe de tête. Depuis qu’il travaillait à l’auberge, il avait déjà eu affaire avec les brigadiers de la gabelle, le plus souvent des soudards de la région prêts à fermer les yeux sur les petites infractions. Certains d’entre eux, les moins regardants, l’avaient même dépanné à l’occasion d’un ou deux pots de sel. Ils se fournissaient à quelques lieues de là, dans la principauté de Boisbelle, et revenaient ensuite écouler leur chargement franc d’impôt à Bourges. À moins de dix livres le minot, tout le monde y trouvait son compte, à condition de se montrer prudent et de dissimuler avec soin le produit de contrebande. Mais là, comme le fermier général avait dépêché sa garde rapprochée, sans doute des hommes aguerris, mieux valait battre en retraite sans demander son reste.

Arno endossa sa hotte vide et fit quelques pas en arrière pour se fondre parmi la nuée de porte-à-cols qui attendaient leur tour dans la file des acheteurs. Après tout, il pouvait patienter quelques jours, d’autant qu’on entrait en période maigre et que l’auberge n’allait servir que du poisson dans les semaines à venir.

Au moment de quitter la place, Arno hasarda un nouveau coup d’oeil en direction des cavaliers, dont l’un avait tiré l’épée de son étui pour crever les sacs choisis au hasard dans les chargements. Derrière lui, son chef se tenait au sommet des marches, le visage impassible malgré les protestations de la foule. Bien qu’il se fût renfoncé dans l’ombre du porche, Arno prit le temps de détailler sa chevelure broussailleuse, ses traits acérés et le collier de barbe qui lui ceignait les joues jusque sous la pointe du menton. Un aigle, songea-t-il en croisant le regard qui examinait les alentours.

Pendant qu’il s’éloignait, le jeune homme sentit dans son dos que les yeux de l’officier continuaient d’épier ses mouvements.

 

Il descendit l’entrelacs de ruelles jusqu’au bord de l’Yèvre et ne ralentit le pas que lorsqu’il fut sous le couvert des arbres. Ici, à l’écart de la ville, seuls quelques pêcheurs somnolaient en bord de rivière, pour la plupart des habitués de l’auberge qu’il salua au passage. Arno s’attarda même auprès de l’un d’eux, qui taquinait le goujon, et il se promit de revenir plus tard, peut-être avec son garçon, pour déposer ses lignes. Il longea un temps la rive en sifflotant puis remonta le sentier en direction du Moulin Bâtard où quelques paysans pestaient après les gabelous.

- Ils seront partis d’ici demain, les rassura Arno avant de poursuivre son chemin.

Il arriva peu après en vue de l’Auberge des Troys Maures, petite bâtisse en bord de route qui accueillait à dîner les manouvriers des fermes environnantes et quelques maraîchers de retour de Bourges, leurs charrettes vides. Il prit le temps de redresser l’enseigne que le vent avait délogée de ses crochets, caressant au passage la tête de Maure gravée dans le bois. Comme tout cela lui semblait loin ! Depuis cinq ans qu’Ange les avait recueillis dans son établissement, à peine avaient-ils abordé le sujet de la Corse. L’homme était un vieux berger du Cap qui avait connu autrefois l’épisode grotesque du roi Théodore[2]. Arno le soupçonnait même d’avoir prêté foi aux discours de ce charlatan et de l’avoir suivi dans son semblant de combat pour débarrasser l’île de l’envahisseur génois. La supercherie avait duré quelques mois, puis l’imposteur s’était enfui, laissant derrière lui une masse d’insurgés contraints de déposer les armes aux pieds des troupes italiennes. Il Corso non perdona mai ne vivo ne morto[3]. Plutôt que de perdre son honneur, Ange avait préféré fuir le pays qui l’avait vu naître. De temps à autre, quand l’ancien berger chantait au coin de la cheminée, il détournait la tête pour dissimuler une larme qui courait dans le creux de ses joues ridées.

Dans ces moments-là, Arno demeurait à l’écart sans rien dire.

 

- Les gabelous perquisitionnent partout ! s’exclama Stella dès qu’il eut franchi le seuil de la porte.

- Nos papiers sont en règle, la réconforta Arno après s’être assuré que la salle était vide. Ils ne trouveront rien, ne t’inquiète pas. Ni ici, ni dans la grange, tout a été enterré.

- Babbu[4] ! s’écria le petit Samperu en jaillissant de sous une table.

- Viens me voir, mon garçon ! dit Arno, les bras tendus.

L’enfant se précipita vers son père, renversant une chaise et laissant au passage ses empreintes sur le sol que sa mère finissait de laver.

- Voyons, Samperu ! le gronda Stella.

L’enfant s’immobilisa aussitôt, les yeux baissés, n’osant plus faire un pas.

Amusé par sa mine contrite, Arno proposa :

- Et si je t’emmenais à la rivière ? Laissons ta mère achever son travail. Nous serons de retour à l’heure du souper.

- Les poissons, les poissons ! s’exclama Samperu, le visage à nouveau illuminé. Et avant que quiconque ait pu réagir, il retraversa la pièce en sens inverse et disparut par la porte qui menait à la remise. Cette fois, Stella se prit la tête à deux mains.

- Il m’en aura mis dans toute la maison ! se plaignit-elle, pendant qu’Arno éclatait de rire.

S’approchant d’elle, il la prit dans ses bras avant de déposer un long baiser sur son front.

- Et tu crois t’en sortir ainsi ? murmura la jeune femme en lui tendant ses lèvres. Du bout des doigts, Arno en dessina lentement les contours.

- Tu es ce que j’aurai eu de plus beau dans mon existence, dit-il après un temps.

Pour toute réponse, Stella l’attira contre sa poitrine et l’embrassa longuement, la main serrée autour de sa nuque.

- Tu ne regrettes vraiment rien ? Même pas notre pays ? demanda-t-elle à mi-voix lorsqu’elle se fut détachée de lui.

Arno se raidit l’espace d’un instant, puis il détourna son regard vers la fenêtre.

- Autrefois, à Paris, j’ai connu des malheureuses qui vendaient leur corps pour survivre. L’une d’elles m’a expliqué un jour qu’elle haïssait ses clients, et qu’en leur soutirant de l’argent, du moins donnait-elle un sens à son abandon. La Corse, elle, n’a pas eu cette force-là. Elle s’est offerte à qui voulait, d’abord aux Génois, puis aux Français, sans même leur résister… Si mon pays avait mérité qu’on lui sacrifie une vie, crois-moi, j’aurais été le premier à donner la mienne… Mais aujourd’hui, aujourd’hui, seuls toi et notre petit Samperu…

Il se tut, la gorge nouée par l’émotion. Alors Stella leva la main jusqu’à sa joue, et dans un geste plein de tendresse, elle essuya une larme qui se dessinait au coin de ses yeux.

- Toi aussi, tu es ce que j’aurai eu de plus beau dans mon existence, répéta-t-elle en détachant lentement ses mots.

 

3

 


Et un de plus ! s’exclama Arno en aidant Samperu à relever sa ligne. L’enfant battait des mains, penché sur la bourriche frétillant d’ablettes et de goujons.

- Encore, encore ! s’écria-t-il, hilare.

Arno lui passa la main dans les cheveux. Après tout, puisque c’était jour de fête et que l’auberge était fermée aux clients, ils pouvaient bien s’attarder un peu. Au loin, le soleil avait disparu derrière les peupliers, mais en cet après-midi de printemps, la température était tellement agréable que quelques pêcheurs avaient renoncé aux vêpres pour s’attarder à l’ombre des frondaisons. Le jeune homme se rassit, le dos calé contre une pierre, et replongea la ligne dans les eaux calmes de la rivière. Le petit Samperu vint aussitôt se blottir contre lui, une main agrippée à la canne, l’autre amoureusement posée sur le genou de son père. Arno ferma à demi les yeux, profitant du contact tiède de son garçon dans le creux de son ventre. Ah, si un tel moment avait pu durer toujours !

Il se mit à songer à Stella, à ces inquiétudes qu’il sentait de temps à autre poindre chez elle, surtout lorsqu’arrivaient les beaux jours et que l’auberge accueillait des voyageurs de passage ou encore des militaires en permission. Plutôt que de réveiller d’anciennes blessures, Arno feignait de ne pas remarquer ses regards qui s’égaraient par moments à l’horizon, comme si sa compagne avait craint d’y voir surgir quelque menace. Il ne lui avait plus jamais parlé de Roccu, ni des autres, persuadé que le temps était son meilleur allié et qu’il finirait par tout effacer. D’ailleurs, qui sait ce qu’étaient devenus ses anciens compagnons ? Pour Carlu, cela ne faisait guère de doute : cette brute devait poursuivre ses méfaits sous les ordres de Spada. Mais Scevola était différent, plus débonnaire peut-être, mais surtout plus avisé et capable de prendre ses décisions seul. Arno l’avait côtoyé un temps sur les champs de bataille, pendant que leur régiment de le Royal Corse stationnait en Flandre. Il connaissait l’homme, son goût pour les plaisirs, et savait qu’il ne pouvait se contenter d’une existence clandestine dans l’inconfort du maquis.

- On rentre, Babbu ? demanda soudain Samperu, tirant son père de ses réflexions.

- On rentre, acquiesça Arno avant de se lever et de ramener la bourriche sur la rive.

Ils observèrent durant quelques instants le poisson qui s’agitait dans la nasse puis ils reprirent leur chemin le long de la berge. La pénombre avait gagné le sous-bois et ils n’étaient plus que tous deux à se frayer un passage au milieu des herbes folles qui séparaient les rives du chemin en amont.

- Ange sera content ! répétait Samperu comme ils contournaient le moulin pour remonter jusqu’à l’auberge.

- Mamma également, ajouta Arno. Elle doit nous attendre et se demander si…

Il n’acheva pas.

Au sommet du raidillon, un petit attroupement s’était formé autour de l’entrée des Troys Maures. Un peu à l’écart, un homme tendait une torche vers le carreau pour ne rien perdre de ce qui se passait à l’intérieur.

- Stella ? murmura Arno une première fois avant de prendre son fils dans ses bras et d’allonger la foulée. En le voyant approcher, une femme s’écarta lentement, une main sur la bouche. Les autres se retournèrent à leur tour, et avisant le jeune homme, ils reculèrent de quelques pas.

- Stella ! cria Arno en reconnaissant Ange qui sortait précipitamment de la grand-salle pour venir au-devant de lui.

- Pas avec Samperu ! l’avertit son ami. Il ne doit pas voir cela…

- Voir cela ? répéta Arno sans comprendre.

Il laissa son ami prendre l’enfant à l’écart et s’avança sur le pas de la porte. Deux brigadiers de la maréchaussée se trouvaient dans la pièce, penchés sur un corps à moitié dénudé qu’ils achevaient d’examiner.

- Pas ça…, dit Arno pour lui-même. Vierge Marie, pas ça !

C’était bien Stella. Les traits de son visage, figés dans une grimace affreuse, laissaient entrevoir l’horreur qu’on lui avait fait subir. Le jupon relevé jusqu’à la taille, la jeune femme reposait sur le plateau d’une table, l’une des jambes relevée et prise dans le dossier d’une chaise, l’autre pendant inerte dans le vide. Son corsage déchiré bâillait sur sa poitrine marquée d’hématomes et d’une plaie encore sanglante, provoquée par le tir d’une arme à feu.

- Nous ne l’avons pas déplacée à cause de l’examen, hasarda l’un des deux gendarmes, comme pour s’excuser de son état.

Arno ne réagit pas à sa remarque. Il prit une profonde inspiration et demanda dans un souffle :

- Qui a fait cela ?

L’autre baissa les yeux sans répondre.

- Ce sont les gabelous, pour sûr ! cria une voix dans le dos d’Arno. On en a aperçu qui chevauchaient sur la route ce tantôt !

D’autres approuvèrent aussitôt avec force.

Le second brigadier, gros homme à la mine débonnaire, avait levé la main pour ramener le calme.

- Allons ! Reculez-vous ! On ne peut accuser les gens de la sorte, surtout sans preuves. Seule l’enquête nous permettra de confondre les coupables.

- Une enquête ! gronda Ange qui venait de faire irruption dans la salle. C’étaient des cavaliers en uniformes, tous ceinturés d’une bandoulière ! J’étais à Marmagne cet après-midi, on peut témoigner que ces mêmes gabelous étaient armés et qu’ils y ont brutalisé des manouvriers. Et vous nous parlez d’enquête !

Le gros homme s’empourpra, bredouillant un propos convenu :

- Dès son retour d’Issoudun, le lieutenant prendra l’affaire en mains. Le fermier général se trouvait en personne au grenier à sel, ce matin. Il sera convoqué et devra répondre de la moralité de ses commis.

- Aiò[5], mais il sera déjà trop tard ! protesta Ange. Lorsque vous vous déciderez à réagir, toutes ces crapules seront remontées à Paris !

Il s’ensuivit un nouveau et interminable brouhaha durant lequel Arno demeura impassible, le regard toujours baissé vers le corps de sa compagne.

- Assez ! s’écria-t-il brutalement avant de se retourner en direction des gens qui se pressaient devant la porte. Allez-vous-en, tous autant que vous êtes ! Ange, mon ami, fais-les sortir, de grâce !

Et s’adressant aux deux brigadiers :

- Finissez votre examen, si vous le jugez nécessaire, mais ne dites plus rien. Sinon, laissez-nous seuls. Nous nous reverrons demain.

Il fit un pas vers le corps et, d’une main hésitante, lui ramena doucement le jupon sur les genoux.

- Car cette nuit, du moins, j’exige qu’elle nous appartienne, à Stella et à moi.

Les deux gendarmes échangèrent un regard. Ils avaient une procédure à respecter, des dépositions à prendre, d’autant que le cas échéant, on pourrait leur reprocher d’avoir manqué à leur devoir. Le plus âgé pinça les lèvres, hésitant. Il connaissait Arno et savait qu’il lui était déjà arrivé de rosser des clients pris de boisson. Lors d’un après-dîner, il avait même molesté trois crocheteurs qui importunaient Stella. Deux d’entre eux, les plus chanceux, y avaient perdu leurs dents de devant. Quant au troisième, on l’avait ramassé à demi mort, la tête écrasée sous une table. Ce jour-là, à voir ses traits acérés, la noirceur de son regard et sa longue chevelure en bataille, personne ne s’était avisé d’en faire grief au jeune Corse. C’était un ancien soldat, disait-on, et sa longue silhouette aux muscles effilés ne faisait qu’ajouter à sa réputation de dur-à-cuire.

En somme, il n’était pas question de tergiverser.

- À bien y réfléchir, nous pouvons peut-être patienter jusqu’à demain, confirma le brigadier en passant son chemin vers la sortie. L’autre lui emboîta le pas sans demander son reste et referma la porte derrière lui.

Arno entendit leurs pas s’éloigner sur le gravier, et lorsque le silence fut retombé, il alla ouvrir la fenêtre avant de revenir vers Stella.

- Ainsi ton âme pourra s’échapper à son aise, dit-il en prenant sa main dans la sienne.

Puis il prit le corps entre ses bras et le déposa délicatement sur le plancher. Pendant l’heure qui suivit, Arno nettoya minutieusement la dépouille, avec une douceur infinie et sans jamais cesser de lui murmurer des mots à l’oreille. Il souffla ensuite la bougie et se prosterna devant elle pour entonner un chant de lamentation :

Mais le sang de Mattéo

Ne peut rester sans vengeance.

Vous l'avez  frappé innocent

Et vous deviez le laisser vivre.

Plutôt que de ne pas voir sa vendetta

Je renoncerais à mon baptême.

Certes le sang de Mattéo

Sera promptement vengé.

Ici sont ses frères,

Les cousins et le beau-frère,

Et s'ils ne suffisaient pas

Ce sera la parenté.

Le silence retomba sur ces dernières paroles, qu’Arno avait prononcées en serrant les poings. Enfin, et pour la première fois depuis qu’il était devenu homme, il s’autorisa à pleurer.

 

(à suivre ici)

 



[1] Vent de sud-ouest

[2] Théodore de Neuhoff, élu roi des Corses en 1736. Il quittera l’île deux ans plus tard…

[3] Le Corse ne pardonne pas, ni de son vivant, ni après sa mort.

[4] Papa.

 

[5] Allons.

dimanche 11 février 2024

Le commerce des grains au XVIIIè siècle (3)

 

Le passage ci-dessous est extrait de La construction de l'état moderne en Europe, essai de l'historien américain Hilton Root.

(lire depuis le début)

 


Les conséquences des interventions : la détermination des prix et le marché des grains

Avant de proposer une explication de l’échec des réformes, je voudrais examiner brièvement en quoi les mesures destinées à apaiser les foules d’une ville entraînaient une réduction de la productivité agricole et de l’efficience du marché aux grains.

Comme nous l’avons vu ci-dessus, le haut prix des grains faisait naître chez les responsables, autant que dans le peuple, le soupçon d’un complot ourdi par les marchands. On était convaincu que les négociants en grains, par des ententes entre eux, pouvaient modifier les prix à leur guise.

La vox populi les donnait donc comme moralement responsables, les accusant de conspiration et de manipulation de stocks. Mais les lois économiques de la distribution des grains suggèrent une conclusion différente. Contrairement à ce que pensaient les contemporains, il y avait trop d’acteurs sur ces marchés pour que l’un d’entre eux pût exercer une influence notable sur les prix. Les négociants étaient trop nombreux et trop dispersés géographiquement pour pouvoir agir sur les cours et, tout comme les consommateurs, ils étaient preneurs, autrement dit ils acceptaient le prix du marché comme il venait.

Avec des denrées collectées à de nombreuses sources différentes, des moyens de transport suffisamment bons et de nombreux marchands sur le marché, c’étaient le prix d’équilibre et la quantité disponible qui déterminaient les prix. Quelles qu’aient été les craintes des Parlements, aucun groupe de négociants n’a été assez puissant pour constituer un cartel.

De plus, la présence sur le marché de tant de marchands et intermédiaires qui tentaient de spéculer sur l’abondance ou la pénurie en accaparant les grains (en les stockant) tendait à stabiliser les prix plutôt qu’à les faire monter.

 

Le stockage

Même si le nord de la France était la région céréalière la plus riche d’Europe, les extrêmes fluctuations de prix étaient courantes.

Il est très étonnant en fait que les capacités de stockage ne se soient pas développées dans une nation qui, en grande partie, ne dépendait que d’une culture, celle du blé, pour son alimentation. On peut attribuer cet état de choses à l’intention politique du gouvernement de se concilier la confiance et la coopération des consommateurs. Les mêmes dispositions qui entravaient la liberté de commerce des intermédiaires entravaient la création d’entrepôts privés. Pour le marchand, stocker impliquait avancer le coût de construction d’un entrepôt à grains, et cela sans être jamais sûr que sa propriété serait protégée.

Pour la population, stocker c’était accaparer, et les marchands de grains étaient considérés comme tirant profit de la faiblesse des gens. Ces négociants ne souffraient pas seulement des effets de la censure sociale ou de la médiocrité de leur statut, ils couraient également de réels dangers. Les grains pouvaient être saisis en période de famine, et le détenteur poursuivi comme accapareur.

L’endettement était la raison de faillite la plus courante chez les marchands et intermédiaires du marché des grains en France. La populace suspectait même les efforts de la royauté pour stocker davantage de grain, y voyant encore un moyen détourné de faire monter les prix. Enfin le gouvernement ne voulait pas donner l’impression qu’il était de mèche avec les marchands. Comme la royauté ne pouvait attendre du stockage aucun bénéfice politique et que tout ce qu’il y avait à y gagner était un supplément de responsabilité, elle ne montrait guère d’empressement à entreprendre ce type de construction.

Ainsi, ce fut le marché et non le principe de marché tels que les définit Kaplan, qui prédomina en France ; il a contribué à y maintenir l’économie agricole dans un état arriéré ; il a en particulier détourné les intermédiaires d’investir dans des moyens de stockage qui auraient étalé les crises lorsqu’elles survenaient et qui, à long terme, auraient eu pour effet de mieux stabiliser les prix.

L’incapacité de la royauté à créer un climat de confiance pour les investissements des négociants a eu des conséquences que Kaplan présente comme suit :

Seul un grand banquier ou un prince du commerce aurait pu se livrer à grande échelle à un tel négoce que caractérisent les variations géographiques constantes de l’abondance et de la pénurie, la nécessité de disposer d’un vaste réseau de correspondants, les risques exorbitants encourus et des coûts énormes. Des personnalités de cette stature préféraient investir leur richesse dans d’autres entreprises. La conséquence en fut que le commerce des grains à une échelle vraiment nationale ou internationale fut chose inconnue en France, ou au mieux occasionnelle… Le plus gros du commerce des grains était abandonné à une multitude de petits marchands dont l’activité commerciale était inefficace, peu fiable et qui opéraient « trop petit » pour répondre aux besoins publics.

 


Les villes favorisées

Dans ses travaux sur la culture populaire en France au XVIIIe siècle, Daniel Roche souligne que la sécurité des approvisionnements était un souci prioritaire des autorités de l’État.

Le problème des grains devenait ainsi, comme il l’écrit, affaire politique, non économique. Aussi longtemps que les denrées arrivaient en abondance, les classes populaires de Paris ne bougeaient pas.

Richard Cobb écrit dans le même esprit qu’au cours du XVIIIe siècle :

Les subsistances étaient devenues avant tout un problème politique comme elles l’avaient peut-être toujours été, exigeant des solutions politiques et engageant la réputation des autorités publiques au plus haut niveau.

D’autres historiens comme Kaplan ou Rudé ont fait ressortir le caractère stratégique de l’approvisionnement des villes, en tant que protection du pouvoir central contre les mouvements populaires.

Avant toute chose, la royauté entendait éviter la famine à Paris : le fait que le décret de Turgot sur la liberté de commerce ne s’appliquât pas à la région de Paris l’illustre bien. Les fonctionnaires royaux craignaient de voir les troubles à Paris s’étendre aux autres villes, ils savaient aussi qu’il était plus facile de contenir l’agitation dans les villes de province si Paris restait calme.

Cette crainte de l’agitation dans les villes incita le gouvernement à intervenir de mille façons et à contrôler le marché des grains.

Pour assurer un flux constant de subsistances, le gouvernement disposait de ces ingrédients classiques de toute politique gouvernementale en la matière : restrictions à l’exportation, promulgation d’un lieu et d’une heure pour la vente des grains, fixation d’un prix maximum, évaluation des stocks et réquisition appuyée, si nécessaire par la force.

Le recours à la force était de toute façon nécessaire, aussi bien pour contrôler les approvisionnements que pour assurer la liberté du commerce.

Mais elle s’employait avec une bien plus grande économie de moyens contre quelques grands exploitants que contre une population entière de consommateurs. Si les concessions faites à ceux-ci lors de leurs mouvements de protestation avaient pour conséquence des mesures qui décourageaient les fermiers de produire pour le marché (ils pouvaient, comme en l’an II, renoncer à cultiver leurs terres, ou encore nourrir leurs bêtes avec le surplus de leurs grains), le coût immédiat des mesures nécessaires pour s’assurer la coopération forcée des fermiers était bien moins élevé que celui d’un déploiement de troupes contre les consommateurs des villes et des campagnes.

Autrement dit, il fallait plus d’énergie pour contrôler les masses urbaines que pour amener à composition de grands exploitants qui manquaient d’organisation et qui ne savaient à qui s’en prendre pour exprimer leur mécontentement. C’est pourquoi le gouvernement répugnait à sanctionner des foules dont il craignait que le contrôle ne lui échappât, et au contraire mettait en œuvre une politique de contrôle des prix, de réquisitions et de subvention aux importations.

En France comme en Angleterre, employés et employeurs avaient en commun un même intérêt dès qu’il s’agissait de demander des denrées à bon marché. Les deux parties ne pouvaient que donner leur agrément à une politique qui garantirait un approvisionnement suffisant à prix modique ; elles donnaient leur préférence à un contrôle des exportations de grains, à cause des bas prix qui en étaient localement la conséquence. Ainsi les disettes pouvaient-elles induire une alliance entre les travailleurs des villes et leurs employeurs.

Mais c’est seulement en France que, par crainte de cette coalition urbaine, la royauté adopta une politique qui, sans en avoir le dessein, accordait aux villes une bonne partie du revenu de la nation et qui, en créant des distorsions dans le marché, réduisit la capacité globale de production nationale.

La structure des impôts en France avait aussi pour conséquence une redistribution du revenu aux villes, beaucoup de citadins étant exemptés d’impôt. Les redevances féodales jouaient un rôle similaire, leurs bénéficiaires de principe vivant en ville ou au moins y entretenant une résidence.

Et comme les élites politiques et sociales vivaient à la ville, il y avait encore là une bonne raison de persévérer dans une politique qui favorisait les intérêts urbains aux dépens de ceux de la campagne. Le gouvernement protégeait donc les manufactures urbaines de la concurrence de l’étranger et accordait des monopoles à de nombreuses industries-clef orientées vers l’exportation. Les plus protégées étaient celles des produits de luxe, donc des activités urbaines. La disposition qu’avait ainsi la royauté à protéger l’industrie de la concurrence favorisait encore le développement urbain.

Mais le bénéfice qu’elle tirait de cette politique n’allait pas être durable car celle-ci se soldait par une perte pour l’ensemble de la nation.

Samuel Dupont de Nemours avait bien vu ce trait de société français :

Malgré trente ans d’efforts de la raison, de l’arithmétique et de la Philosophie, malgré les principes de la liberté et de l’égalité, les citoyens des municipalités urbaines sont plus disposés que jamais à traiter leurs concitoyens des municipalités rustiques comme des serfs de la glèbe, et à disposer arbitrairement de leur travail, de leur temps, de leurs récoltes et de leurs voitures. Le penchant vers cet abus injuste et funeste de la puissance semble même accru dans les villes par l’opinion de la Souveraineté que les Citoyens de chaque municipalité populeuse se veulent exercer, comme s’ils représentaient la totalité de la République dont ils ne sont que des parties intégrantes, et à qui seule appartient l’emploi de l’autorité souveraine.

Du Pont de Nemours

 

Ce trait de société a sa raison profonde : le gouvernement était concentré près de Paris, ce qui est, comme je l’ai souligné, une conséquence de l’organisation politique de l’absolutisme ; là il pouvait devenir l’otage de populations urbaines qui exigeaient des denrées à bon marché ainsi qu’une protection contre les fluctuations abruptes du prix des grains.

Les intendants et autres représentants du pouvoir central résidaient aussi dans les villes et, pour éviter les émeutes, étaient disposés à transiger avec leurs convictions idéologiques pour pacifier les foules. Les intendants répugnaient à employer la force parce qu’on en aurait conclu à l’échec de leur administration et aussi parce que leurs relations ultérieures avec la population n’en seraient devenues que plus difficiles. Les émeutiers ont connu des succès en France à cause de la proximité des intérêts urbains et du centre du pouvoir politique. Cette proximité explique aussi la nette faveur politique qui s’est étendue aux groupes d’influence urbains.

La vulnérabilité du gouvernement au mécontentement des villes a été une des conséquences de la centralisation du pouvoir politique en France.

Des émeutes dans la capitale pouvaient paralyser le gouvernement, tout comme des émeutes dans les nations hautement centralisées et bureaucratiques du tiers monde sont aujourd’hui des menaces pour leur gouvernement, et forcent ceux-ci en fin de compte à des concessions au détriment des campagnes.

Confrontés au mécontentement populaire, au gouvernement français, les responsables abandonnaient immanquablement leur engagement en faveur du libre commerce parce qu’ils entendaient enlever au maximum son caractère politique au commerce des grains. Le gouvernement ne voulait pas que son action fût perçue comme une politique du laissez-faire, et donc jugée comme responsable des disettes. En reniant leur engagement déclaré en faveur du laissez-faire, les pouvoirs publics faisaient des marchands les cibles de la colère populaire.

On n’observe pas en Angleterre un tel parti pris en faveur des villes : les centres de pouvoir y étaient les demeures seigneuriales et les districts des parlementaires.

Aussi, nous l’avons vu, le développement, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, fut-il orienté par un parti pris rural plutôt qu’urbain.

Les élites agraires dominaient les institutions politiques de base et entretenaient des alliances avec les grands commerçants des villes. L’accès lui étant ouvert au pouvoir politique, la classe des propriétaires terriens était en mesure d’obtenir du gouvernement des décisions qui altéraient en sa faveur les termes de l’échange. Les intérêts des fabricants n’avaient pas de poids en face de l’alliance entre marchands et propriétaires. Les émeutes à Londres ne préoccupaient pas excessivement les membres du Parlement, parce que leur base de pouvoir était en zone rurale. Il n’y avait donc pas de lien entre l’expansion du pouvoir de l’État et la croissance démographique de Londres. Le pouvoir politique demeurait aux mains des représentants des circonscriptions rurales.

Dans ce chapitre, j’ai essayé de montrer pourquoi, en Angleterre, ni la crainte d’émeutes ni les émeutes elles-mêmes n’ont entravé le développement d’un marché national des grains relativement libre, pourquoi les émeutes n’ont rien pu contre l’abandon du contrôle traditionnel des approvisionnements, ou contre la manipulation des prix dans l’intérêt des producteurs à travers des subventions à l’exportation.

Au contraire, en France, la crainte de l’émeute influençait le gouvernement au point qu’il maintenait en vigueur une réglementation paternaliste et renonçait à son intention de créer un libre marché des grains d’échelle inter-régionale ou nationale.

J’ai suggéré que ce succès des émeutiers tenait à la vulnérabilité à l’action des foules de l’appareil bureaucratique sis dans les villes, tel qu’il avait été forgé par les rois de France pour administrer le royaume. Le mécontentement rural était loin d’être aussi menaçant pour le régime que l’action des foules dans les villes. C’est la menace que la violence populaire faisait peser sur le réseau de capitales provinciales mis en place par la royauté qui a déterminé la réaction de celle-ci, non la composition sociale des foules en cause.

Les émeutes dans les villes n’étaient pas tributaires d’une participation paysanne, elles étaient un facteur caractéristique de toute politique urbaine. Même si on trouve des paysans dans les mouvements urbains, les décisions politiques qu’ils demandaient étaient dommageables aux intérêts ruraux dans leur ensemble.

 

samedi 3 février 2024

De profundis

 Les quelques ouvrages qui ont alimenté le roman à venir. Vous l'aurez compris, il y sera question de méchants criminels opposés à de gentils policiers.

A moins que ce ne soit le contraire ?


 




jeudi 16 novembre 2023

Pourquoi les Français réclamaient la taxation sous l'Ancien régime

  


Intervention intéressante de Marion Sigaut au sujet de la taxation du pain. Précisons toutefois qu'au sein même du camp des Encyclopédistes, certains (on songe notamment à Diderot ou encore à Galiani) portaient un regard sévère sur l'expérimentation libérale.

Pour approfondir le sujet, je conseille vivement la lecture des excellents ouvrages de Steven Kaplan : le meilleur pain du monde, les ventres de Paris ou encore le complot de famine.

lundi 23 octobre 2023

Colloque sur la naissance de la République - Intervention de Florence Ga...

  

Les députés Alexis Corbière (LFI) et Pierre Dharréville (GDR) ont organisé le 21 septembre dernier, un colloque pour fêter la naissance de la République, le 21 septembre 1792. A cette occasion, des personnalités politiques, des historiens ou encore des auteurs de bande dessinées se sont exprimés sur ce qu'était pour eux, la République, et ce qu'elle représentait. Dans cette vidéo, vous retrouverez l'intervention de Florence Gauthier, historienne spécialiste de la Révolution Française sur 1789-1794, le combat entre une République du Peuple souverain contre une aristocratie des riches.

mercredi 23 août 2023

Entretien avec Jean-Christian Petitfils

Un entretien passionnant accordé par l'historien Jean-Christian Petitfils au Monde (août 2023)

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L’historien Jean-Christian Petitfils : « Tous les monarques français d’avant la Révolution ont été à proprement parler des rois absolus »

 


 


A la faveur de la publication de la collection du Monde « La Grande Histoire des rois de France », à partir du mercredi 23 août, l’historien et politologue Jean-Christian Petitfils, spécialiste des Bourbons et auteur, en 2021, d’une biographie d’Henri IV, explore les héritages de l’Ancien Régime et les rouages d’un pouvoir inscrit dans une continuité historique, toujours lisible de nos jours.

 

Comment expliquez-vous l’intérêt, voire la fascination, que portent les Français aux rois de France, malgré l’épisode sanglant et régicide de la Révolution ?

 

Si l’histoire contemporaine attire leur attention, avec bien entendu un tropisme particulier pour les deux guerres mondiales, ils se passionnent également pour l’histoire des rois, moins par nostalgie de l’ancienne royauté que par attrait pour son héritage historique et pour la « longue durée » chère à l’historien Fernand Braudel. Leur ressenti d’un déclin du pays nourrit sans doute aussi leur nostalgie de ses grandeurs passées (on connaît la fameuse phrase de Talleyrand : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1780 n’a pas connu le plaisir de vivre »).

 

Ils savent que la France ne commence pas à la révolution de 1789 et à la Déclaration des droits de l’homme. Soucieux de retrouver leurs racines et leur fierté nationale, ou, s’ils sont devenus français plus récemment, de s’enraciner dans l’histoire de leur pays, ils ont besoin d’en comprendre sa lente formation pour mieux percevoir les données du monde actuel. L’histoire, en effet, ne se répète jamais à l’identique. Toutefois, comment nier que l’expérience historique fournit la plupart des clés de compréhension du présent ?

 

De Clovis à Charlemagne, de Saint Louis à François Ier ou d’Henri IV à Louis XVI, quels sont les rois qui, selon vous, ont le plus durablement marqué le destin de la France et de l’Etat ?

 

Pour moi, il est clair que les Mérovingiens et les premiers Carolingiens n’appartiennent pas à la lignée des rois de France, même si Clovis et Charlemagne ont joué un rôle capital dans la construction de l’imaginaire monarchique (le premier par son baptême chrétien, le second par son couronnement). La Francia occidentalis, d’où est sortie la France actuelle, naît en 843 au traité de Verdun, sur les ruines de l’empire carolingien, pas avant.

 

Si l’on veut dresser la liste des grands rois qui ont marqué le destin de la France, il faut d’abord écarter tout jugement moral sur leur personne. Certains sont des saints, d’autres des cyniques ou même de fichus coquins. Mais tous ont plus ou moins œuvré, en bons Capétiens, pour accroître le territoire national, juguler la féodalité ou ses résurgences, renforcer l’autorité monarchique, affirmer l’indépendance de leur royaume par rapport à l’autorité temporelle du pape ou aux prétentions dominatrices de l’empereur romain germanique. Je citerai Louis VI le Gros, Philippe Auguste, Louis IX (Saint Louis), Philippe le Bel, Louis XI, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV… Je mets de côté François Ier, grand bâtisseur et mécène remarquable, souvent porté aux nues, mais piètre politique.

 

Si la dynastie capétienne des Bourbons incarne à la fois l’apogée et la fin de la monarchie d’Ancien Régime, quels en sont les achèvements, les prouesses ou les faiblesses ?

 

Tous les monarques français d’avant la Révolution ont été à proprement parler des rois « absolus ». « Le roi est empereur en son royaume », affirmait un adage du XIIIe siècle. Il reçoit de Dieu seul sa pleine souveraineté législative. Il ne tient, dira Louis XIV, « son épée que de Dieu ».

 

A partir du règne d’Henri IV, plus exactement à partir de l’édit de Nantes (1598), on assiste à l’éclosion d’un autre phénomène, celui de « l’absolutisme » proprement dit, qui s’édifie sur les dernières ruines de la féodalité. Ce concept, toutefois, est d’une simplicité trompeuse, qui a conduit la plupart du temps à de graves contresens historiques : on en a fait un synonyme de despotisme, de dictature, voire de tyrannie ou de totalitarisme. En réalité, il correspond à l’effort du pouvoir central, à partir du XVIIe siècle, non plus simplement de coiffer la société plurielle, foisonnante et anarchique issue du Moyen Age, mais de la transformer, de l’unifier, de construire un appareil d’Etat, dans le cadre de la souveraineté moderne.

 

Pour éviter toute ambiguïté, certains historiens ont eu raison de lui préférer le terme de « monarchie administrative ». Dans ce travail titanesque, le pouvoir royal s’est heurté à la résistance des corps sociaux, Eglise, noblesses d’épée ou de robe, institutions locales, parlements régionaux, assemblées d’états, corporations. Ce système absolutiste n’était pas spécifique à la France (on le retrouve dans l’Angleterre des Stuarts ou dans l’Espagne des Bourbons au XVIIIe siècle). Sa grande faiblesse a été, en tout cas en France, l’absence de toute représentation des peuples. Les états généraux, organe créé au XIVe siècle, mais largement obsolète du fait de l’évolution sociologique de la société, ne furent pas réunis de 1614 à 1789.

 

Pourquoi avoir consacré aux rois Bourbons de l’Ancien Régime l’essentiel de votre œuvre ? Qu’avez-vous découvert par votre étude et votre recherche approfondie ?

 

En raison de ma formation d’historien et de politiste, j’ai voulu faire ce qu’Emmanuel Le Roy Ladurie appelle « la science politique de l’Ancien Régime ». Il s’agissait de comprendre comment ont fonctionné les rapports sociaux et leurs turbulences dans ces sociétés institutionnellement inégalitaires. On découvre, par exemple, que, sous l’Ancien Régime, au cœur de la structure sociopolitique du royaume, les mécanismes de fidélités, de clientèles, les liens d’homme à homme, dérivés de l’ordre féodal, occupent une place prépondérante, en l’absence d’une bureaucratie moderne s’étendant sur l’ensemble du territoire.

 

J’ai montré dans ma biographie de Louis XIV comment le roi, qui ne disposait pour ainsi dire d’aucun relais dans la société, mais qui refusait de dépendre d’un premier ministre omnipotent, s’est d’abord appuyé sur deux clans, les Colbert d’un côté, les Le Tellier-Louvois de l’autre, disposant eux-mêmes de vastes et tentaculaires réseaux de créatures. Elargissant ainsi son espace politique, il gouverna par arbitrage jusqu’à la mort du dernier grand vizir, Louvois, en 1691, date à laquelle, ayant ramené à lui toutes les clientèles et les fidélités, et attiré la haute noblesse à Versailles, il devint enfin son propre premier ministre.

 

Comme tout bon Capétien, il a joué sur des registres contradictoires, rassemblant en père de famille affectionné les groupes sociaux, tout en veillant à maintenir un minimum de tensions et à couper les ailes des puissants. Diviser pour régner était la condition de sa survie. Le désordre pouvait lui nuire, mais l’entente trop parfaite de ses sujets risquait de lui faire perdre la maîtrise de la situation, particulièrement au sein de la noblesse. Il lui revenait donc de maintenir, voire d’entretenir, la rivalité des coteries, de jouer des susceptibilités de rang et de prestige. A lui de régler, par la distribution des « grâces », les anoblissements ou les créations d’offices, l’émulation des familles et des individus.

 

Parallèlement, le pouvoir royal, poussé comme tout pouvoir par une tendance hégémonique, a cherché à rogner les môles de résistance, à écarter les rivaux potentiels, bref, à affaiblir les familles aristocratiques trop puissantes, à empêcher l’ascension de certains grands trop en vue. La monarchie absolue, a dit l’historien François Furet, n’a cessé « de tisser une dialectique de subversion à l’intérieur du corps social ».

 

Cependant, contrairement à Tocqueville, qui, à mon avis, a surestimé la centralisation « louisquatorzienne » et négligé la vigueur des forces centrifuges des dernières décennies de l’Ancien Régime, la monarchie n’a nullement réalisé l’Etat fort auquel elle aspirait.

 

En réalité, au XVIIIe siècle, le pouvoir royal meurt, non d’un excès de puissance, mais de faiblesse extrême, embarrassé par ses contradictions internes, étouffé par la gigantesque réaction aristocratique qui surgit dès la mort de Louis XIV et par la coalition égoïste des corps et des ordres sous le règne suivant, arc-boutés sur la défense de leurs privilèges fiscaux.

 

Que nous enseignent aujourd’hui les aspirations de Richelieu ou de Mazarin, les réformes de Colbert, Louvois ou encore les conseils de Talleyrand ?

 

Assurément, ces hommes n’ont pas été sans défauts. Les cardinaux-ministres ont accumulé des fortunes considérables (le tiers du budget annuel de l’Etat pour Mazarin !). Il est vrai qu’ils devaient se montrer plus riches et plus puissants que les princes et les grands pour mieux contrecarrer leurs actions.

 

On reproche beaucoup aujourd’hui à Colbert, et à bon droit, la rédaction du redoutable code noir (ordonnance sur la condition des esclaves aux Antilles, qui a de fait contribué au développement de la traite occidentale). On a rendu, non sans raison, Louvois, secrétaire d’Etat à la guerre de Louis XIV, responsable du sac du Palatinat, en 1688, durant la guerre contre le Saint Empire germanique, qui a entraîné la coalition des princes allemands contre la France.

 

Quant à Talleyrand, grand metteur en scène du silence en politique, on l’a accusé d’être, comme le dit Emmanuel de Waresquiel, « le traître de toutes les causes ». Mais tous ont été de talentueux et remarquables serviteurs de l’Etat, même le sinueux « diable boiteux », qui a toujours gardé une cohérence intellectuelle sans être véritablement homme à système, comme le pensait Metternich, chancelier de l’empire d’Autriche.

 

La place et le rôle des reines dans l’histoire de France sont-ils une exception française ?

 

Certainement. Cela tient à la fameuse loi salique, tirée du code juridique des Francs saliens, réutilisée de façon biaisée par certains légistes du XIVe siècle à dessein d’écarter les femmes de la succession au trône et de réserver celle-ci aux mâles par ordre de primogéniture. « Les lys ne tissent ni ne filent », disait-on en s’appuyant de façon outrageusement extensive sur une phrase du Christ dans l’Evangile de saint Matthieu. En d’autres termes, la monarchie des lys ne pouvait échoir à celles dont l’activité principale était de tisser et de filer !

 

Cela dit, lors des périodes de régence, correspondant à la minorité de leur fils aîné (jusqu’à l’âge de 13 ans), plusieurs reines ont joué un rôle politique non négligeable : l’énergique Blanche de Castille, mère de Louis IX (Saint Louis), qui exerça également la régence pendant la septième croisade, la très contestable Isabeau de Bavière pendant la folie de Charles VI, l’habile et autoritaire Catherine de Médicis, que les historiens récents ont largement débarrassée de sa sulfureuse réputation, Marie de Médicis, mère de Louis XIII, dont l’action reste frappée par nombre de maladresses, enfin la très remarquable Anne d’Autriche, tout espagnole au début de son mariage avec Louis XIII, qui surprit par ses capacités politiques et qui, au dire même de son fils Louis XIV, « méritait d’être mise au rang de nos plus grands rois ».

 

Quels parallèles peut-on tracer entre monarchie et république ?

 

La rupture introduite par la Révolution est immense. Dans l’histoire de France, il y eut sans aucun doute plusieurs crises de légitimité, mais une seule et unique crise affectant la souveraineté, celle de 1789. Les 17 et 20 juin de cette année-là, en effet, devant la carence du pouvoir royal à proposer un plan de redressement financier, les Etats généraux se proclamèrent Assemblée nationale et accaparèrent la plénitude de la souveraineté jusque-là exercée par le roi seul, y compris le pouvoir constituant. C’était un coup d’Etat au regard du droit et des institutions monarchiques.

 

A partir de cet événement fondateur, qui voit un immense déplacement de pouvoir, c’est l’Ancien Régime tout entier, non seulement la société d’ordres, mais aussi l’édifice séculaire du mystère capétien, auréolé du sacre de Reims, qui est mis à bas. On passe d’une représentation de la nation à l’ancienne à celle d’une nation moderne, fondée sur un corps politique unifié, englobant l’ensemble des citoyens. La rupture fut accentuée, naturellement, sous la « deuxième Révolution » – celle du 10 août 1792 –, par le procès et la décapitation de Louis XVI.

 

Et, pourtant, il y a bien une certaine continuité culturelle entre la France monarchique et la France républicaine. Une large partie de la symbolique monarchique a été préservée ou reconstituée autour de l’Etat républicain, particulièrement sous la Ve République. Quant à la continuité politique, elle est encore plus flagrante dans l’œuvre d’unification et de centralisation de la République au XIXe siècle, conduite avec plus d’énergie encore, et même de brutalité, du fait de la table rase réalisée par la Révolution, qui avait détruit tous les anciens corps intermédiaires hérités du Moyen Age. Charles Péguy avait raison de le dire : « La République une et indivisible, c’est notre royaume de France ! »

 

Aujourd’hui, les monarques qui subsistent en Europe ne gouvernent pas. Est-ce la condition sine qua non à leur survie et au maintien d’une cohésion, voire d’une continuité au sein de leur peuple que les gouvernements ne peuvent incarner ?

 

Vous avez raison, si l’on met à part l’Etat du Vatican, qui du point de vue constitutionnel est une monarchie absolue, élective et de droit divin, les monarchies européennes – Belgique, Danemark, Espagne, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède… – sont des monarchies constitutionnelles et démocratiques dont les souverains exercent un pouvoir de représentation et un rôle politique strictement encadré. Leur roi ou leur reine incarne à la fois leur pays dans sa continuité historique et, en même temps, est issu de familles dépositaires des plus antiques traditions nationales. C’est un avantage certain par rapport à la république.

 

L’engouement extraordinaire des Français pour le récent couronnement de Charles III au Royaume-Uni, qui a mis en valeur la puissance de la symbolique royale, est là pour en témoigner. Ce n’est pas pour autant qu’ils seraient prêts à accepter l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. Celle-ci, on le sait, a échoué de peu en octobre 1873, lorsque le comte de Chambord a refusé de reconnaître le drapeau tricolore, au nom de ses convictions contre-révolutionnaires. L’instauration de la Ve République, dotée d’un pouvoir exécutif fort, en a fermé la porte sans doute définitivement. Même s’ils sont aujourd’hui assez critiques à l’égard des actuelles institutions et de leurs dérives, les Français tiennent en grande majorité à cette « monarchie républicaine » voulue par le général de Gaulle, qui leur permet d’élire directement le président de la République.

Pour vous, qui avez publié les biographies des rois Bourbons de l’Ancien Régime, quel semble être le moyen, à l’instar de la collection « La Grande Histoire des rois de France » du « Monde », pour entrer dans l’histoire des rois, saisir les enjeux qui déterminent leur action et en questionner l’héritage ?

 

La France a une longue histoire, construite patiemment, mais pas toujours méthodiquement, par des générations d’hommes et de femmes, à la sueur de leur travail ou par leur sang versé. Elle est porteuse de traditions anciennes, spirituelles en particulier (« la fille aînée de l’Eglise »), qu’on ne saurait oublier, mais aussi d’un projet ouvert, généreux, universaliste, assimilateur. C’est l’aventure de cette lente construction de l’Etat, d’un Etat de justice au service du bien commun, au-dessus des ambitions individuelles, des factions et des féodalités de tous ordres, qu’il faut s’efforcer de lire à travers les biographies de nos rois, leurs réussites exceptionnelles mais également, il faut le reconnaître, leurs erreurs et leurs échecs tragiques. C’est cette continuité historique de la nation qui me paraît le plus remarquable. « Vieille France, écrivait Charles de Gaulle, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant de la grandeur au déclin, mais redressée de siècle en siècle par le génie du renouveau. »

dimanche 19 février 2023

Vaincre ou mourir : récit d'un "génocide"

 

Vaincre ou Mourir est un film réalisé par Nicolas de Villers, Vincent Mottez et Paul Mignot. Il retrace le combat du général Charette de la Contrie, né le 2 mai 1763 à Couffé dans le Pays Nantais, et mort fusillé, le 29 mars 1796, à Nantes, place Viarme.

 


 

Le général Charette, ex-marin de la marine royale, ancien combattant au côté des insurgents américains, est un héros malgré lui. Obligé par les paysans, en révolte face au gouvernement totalitaire du Comité de salut public, à se mettre à leur tête, il va se révéler un militaire d’exception qui va tenir tête à l’armée la plus puissante du monde.

 

Entre 1793 et 1796, jusqu'à 200 000 Poitevins du Bas-Poitou, Bretons du Pays Nantais, Angevins des Mauges, ont été massacrés par les troupes républicaines au cours d'une guerre civile qui s'étendit partout en France. Le terme de "Guerre de Vendée", inventé par la Convention, induit en erreur car la zone de l'insurrection, ou "Vendée militaire", dépasse les limites du département de la Vendée.

 

Entre le 26 juillet 1793 et le 2 décembre 1794, le Comité de salut public et la Convention ont conçu et mis en œuvre un système d’extermination et d’anéantissement visant à éliminer de la surface de la terre les Vendéens et à faire table rase de leur territoire. Ce système s’appuie sur trois lois jamais abrogées à ce jour, la dernière, en date du 7 novembre 1793, prévoit symboliquement de débaptiser la Vendée pour lui donner un autre nom, "Département vengé", et de repeupler son territoire.

 

Le point de départ du génocide est le décret du 1er août 1793 voté sur proposition de Barrère de Vieuzac après un discours incendiaire : « Ici, le Comité, d’après votre autorisation, a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle [...] Le ministre de la guerre donnera sur le champ les ordres nécessaires pour que la garnison de Mayence soit transportée en poste dans la Vendée… » Article VI : « Il sera envoyé par le ministre de la guerre des matières combustibles de toute espèce pour incendier les bois, les taillis et les genêts. » Article VII : « Les forêts seront abattues ; les repaires des rebelles seront détruits ; les récoltes seront coupées par les compagnies d’ouvriers, pour être portées sur les derrières de l’armée et les bestiaux seront saisis. » En novembre 1793, le général Louis-Marie Turreau de Lignières, dit Turreau, est nommé commandant en chef de l’armée de l’Ouest avec la charge de faire appliquer le décret du 1er août. Turreau divise l’armée en six divisions de deux colonnes chacune, qui ont pour mission de ratisser le territoire et d’exterminer la population. Ce sont les « colonnes infernales » qui vont se livrer au génocide des Vendéens. L’ordre du jour du général Grignon, commandant la 2e division est très clair : « Je vous donne l’ordre de livrer aux flammes tout ce qui est susceptible d’être brûlé et de passer au fil de l’épée tout ce que vous rencontrerez d’habitants. » Les rapports des généraux républicains commandant les Colonnes sont aussi particulièrement explicites : « Nous en tuons près de 2000 par jour. […] J’ai fait tuer ce matin 53 femmes, autant d’enfants. […] J’ai brûlé toutes les maisons et égorgé tous les habitants que j’ai trouvés. Je préfère égorger pour économiser mes munitions… » D'autres détails se trouvent dans les livres de Reynald Secher mais aussi dans une proposition de loi du 21 février 2007 qui demandait la reconnaissance du génocide vendéen.

 

   «  Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m'aviez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les sabots des chevaux, massacré les femmes, qui, au moins pour celles-là n'enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé »-

Général François-Joseph Westermann in Jacques Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, t. II, H. Plon, 1851 p. 4

 

Reynald Secher

Ces crimes ont été redécouverts en 1985 par un jeune universitaire, Reynald Secher, qui a soutenu une thèse d’Etat à Paris IV Sorbonne sous le titre :

Contribution à l’étude du génocide franco-français : la Vendée-Vengé, thèse publiée sous le titre : La Vendée-Vengée : le génocide franco-français.

L'État, du moins certains de ses représentants, a essayé de l'empêcher de soutenir cette thèse car on s'apprêtait à fêter le bicentenaire de la révolution.

 

Pour lui, il s’agit d’un génocide car ce qui s’est passé en Vendée correspond bien à la définition du concept de génocide tel que défini par la Convention de Nuremberg en 1945. « Un génocide est l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe».

 

Article publié dans le média « agence Bretagne presse »

dimanche 6 novembre 2022

Merci à Frédéric Marty pour avoir redonné vie à Louise Dupin (Ed. Payot, 8€)


 

Contemporaine d’Olympe de Gouges, invisibilisée par son mari et restée dans l’ombre des trois penseurs auxquels elle eut affaire : Montesquieu, Rousseau et Voltaire, Louise Dupin (1706-1799) tenait pourtant, à Paris, l’un des plus fameux salons littéraires et philosophiques de son époque. Elle dénonçait les violences faites aux femmes, militait pour l’égalité professionnelle et l’accès des femmes à la politique, pour le divorce, pour la transmission du nom de la mère aux enfants, et critiquait le manque de considération envers les femmes dans les écrits des plus grands auteurs depuis l’Antiquité.
Rousseau tomba amoureux d’elle, Louise Dupin l'éconduit puis l'engagea comme secrétaire. Ensemble, à Paris ou au château de Chenonceau, dont elle était propriétaire, ils travaillèrent à un grand livre féministe. Le résultat, ce sont des milliers de pages qui finiront, au XXe siècle, dispersées dans toute l’Europe et en Amérique. En les traquant pour les rassembler, Frédéric Marty a retrouvé un manuscrit formant comme une longue introduction à son grand-œuvre, où sont formulées les idées de Louise Dupin sur l’égalité des sexes ; c’est ce texte totalement inédit que nous publions.

dimanche 20 février 2022

Les promenades parisiennes vues par Gabriel de Saint-Aubin

 Gabriel-Jacques de Saint-Aubin (1724 -1780) est un dessinateur, graveur à l’eau-forte et peintre français. Il a saisi sur le vif de très nombreuses scènes du quotidien parisien au XVIIIè, notamment celles qui animaient les promenades et les boulevards.