Arlette Farge évoque ici ces idéologues-historiens qui passent l'Histoire au crible pour n'en conserver que ce qui leur convient.
Si on n'ignore plus rien des auteurs des Lumières, il nous reste tout à apprendre sur les hommes : sur leurs passions, leur courage et leur générosité, mais également sur leurs ambitions, leurs haines et leurs noirceurs. Ecrit au gré de mes humeurs, ce blog raconte mon amour du XVIIIè siècle.
samedi 21 décembre 2019
jeudi 19 décembre 2019
La démocratie, vue par Rousseau
A certaines heures, il devient essentiel de lire Rousseau. Ci-dessous, quelques passages du Contrat Social.
CHAPITRE IV.
De la Démocratie.
A prendre le terme
dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, et il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand
nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le
peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et
l’on voit aisément qu’il ne saurait établir pour cela des commissions sans que
la forme de l’administration change.
En effet, je crois
pouvoir poser en principes que quand les fonctions du Gouvernement sont
partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard
la plus grande autorité ; ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier
les affaires, qui les y amène naturellement.
D’ailleurs que de
choses difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement ? Premièrement,
un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler et où chaque
citoyen puisse aisément connaître tous les autres : secondement, une
grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et les discussions
épineuses : Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les
fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité : Enfin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est
l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois
le riche et le pauvre, l’un par la possession l’autre par la
convoitise ; il vend la patrie à la mollesse à la vanité ; il ôte à
l’Etat tous ses Citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion.
(…)
CHAPITRE XV.
Des Députés ou Représentants.
Sitôt que le service public cesse d’être la
principale affaire des Citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur
bourse que de leur personne, l’Etat est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher
au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il
aller au Conseil ? ils nomment des Députés et restent chez eux. A force
de paresse et d’argent ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des réprésentants pour la vendre.
C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est
la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels
en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez
de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave ; il est inconnu dans la Cité.
Dans un Etat vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien
avec de l’argent : Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils
payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées
communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les
taxes.
Mieux l’Etat est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les
privées dans l’esprit des Citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires
privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus
considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans
les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux
assemblées ; sous un mauvais Gouvernement nul n’aime à faire un pas pour
s’y rendre ; parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on
prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins
domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les
mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’Etat, que m’importe ? on doit compter que
l’Etat est perdu.
L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé,
l’immensité des Etats, les conquêtes, l’abus du Gouvernement ont fait imaginer
la voie des Députés ou Représentants du peuple dans les assemblées de la Nation.
C’est ce qu’en certains pays on ose appeler le Tiers-Etat. Ainsi l’intérêt
particulier de deux ordres est mis au premier et second rang, l’intérêt
public n’est qu’au troisième.
La Souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne
peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté
générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou
elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont
donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses
commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que
le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi.
dimanche 15 décembre 2019
Convulsions au cimetière Saint-Médard (5)
Ce
célèbre épisode de l'histoire du jansénisme (raconté ici par le
psychiatre Adrien Borel) donna bien du grain à moudre à tous ceux qui,
comme Voltaire, dénoncèrent l'obscurantisme religieux de leur temps.
(lire depuis le début)
Et cela dura dix ans. Jusqu’en
1741. Sans doute dès 1737, une accalmie avait commencé de se produire.
L’activité du tribunal extraordinaire institué par le roi y était pour
beaucoup. Nombre de convulsionnaires y avaient été déférées et vivaient
maintenant enfermées dans quelque prison. Mais des foyers plus cachés tenaient
encore et longtemps après, en 1759, la Condamine raconte avoir été témoin, rue
Philippoteau, chez sœur Françoise, la doyenne des convulsionnaires, d’une
double scène de crucifiement.
Peu à peu, enfin, tout
s’éteignit. Aussi bien les meilleurs sujets avaient disparu, les grands
premiers rôles, si je puis ainsi dire, étaient sous clef. Et puis, l’opinion
est volage et n’aime pas se passionner trop longtemps pour le même sujet. On
cessa donc lentement de s’intéresser à des spectacles qui n’avaient plus ni
l’attrait de la nouveauté, ni l’éclat dont ils avaient brillé auparavant. On
parla d’autre chose, on oublia ; la mode était passée et la névrose ainsi
délaissée par ses spectateurs, ne fit aucun effort pour retrouver un peu son
ancienne gloire. Elle s’apaisa doucement, avec quelques rares réveils çà et là
auxquels personne ne donnait plus attention. Finalement il n’y eut plus de
convulsionnaires et l’on aurait pu, sans danger, rouvrir le petit
cimetière Saint-Médard. Pâris y reposait toujours en paix, mais nul ne songeait
plus à lui demander des miracles : la névrose des convulsionnaires était
terminée.
Il ne me reste maintenant plus
grand chose à ajouter. Je me suis efforcé, en effet, en vous racontant cette
extraordinaire aventure de vous montrer par la juxtaposition des faits, comment
avait pu prendre naissance, s’étendre, démesurément grandir, puis enfin
s’atténuer et disparaître la névrose convulsive qui secoua tout le Paris de la
première moitié du XVIIIe siècle. J’ai essayé également, tout en suivant les
évènements, de vous en indiquer chemin faisant la causalité profonde. J’espère
que vous avez ainsi pu vous rendre compte du rôle puissant joué dans leur
genèse, aussi bien que dans leur développement, par l’extrême déchaînement de
colères et de passions déclenchées par la querelle des Jansénistes et des
Jésuites. En vérité, plus on y regarde, et plus on se convainc que ce fut cela
qui fut la cause de tout. Ce fut cela qui réalisa les conditions de milieu, je
dirai presque de température, propres à rendre possible l’affaire des
convulsions.
Et chose amusante, un peu triste
d’ailleurs, et surtout paradoxale ce fut la vie admirable d’un homme, son
existence toute d’austérité et de pénitence, si soigneusement cachées par lui à
ses contemporains, qui allait justement être la cause occasionnelle du débordement
morbide que je vous ai dépeint. On ne saurait manquer de souligner cette ironie
du sort. Car la mort de Pâris fut comme un signal, et les évènements miraculeux
dont sa tombe fut d’abord le théâtre, enflammèrent jusqu’au paroxysme les
passions contenues dans le cœur des « appelants ».
Pour ceux-ci, et pour tous ceux
qui avaient quelque sympathie pour le jansénisme, je vous ai dit qu’il fallait
que Pâris fût un saint et qu’ainsi, par les exemples de sa puissance, il
frappât les esprits, et convainquît les ennemis de Port-Royal de leur mauvaise
foi. Certes aucune pensée intéressée n’avait effleuré, ni n’effleura jamais le
cœur de ces hommes que seule une foi ardente animait. Tous furent purs et
défendirent leurs convictions avec l’énergie que peuvent, donner la conscience
d’être dans la vérité, et la joie d’en voir la manifestation par des prodiges
toujours renouvelés, ou éclataient à leur sens l’assentiment et la volonté du
ciel. Ils devaient donc se méprendre sur la signification des évènements de
Saint-Médard. Ils n’auraient pas été logiques avec eux-mêmes s’ils ne l’avaient
point fait, au moins dans les premières années. Et c’est pourquoi, à leur insu,
ils furent, par leur bonne foi même, les grands responsables de l’aventure des
convulsions. Il y a dans toute secte un certain nombre d’illuminés, ou tout au
moins d’esprits enthousiastes et vibrants, qui brûlent de se dévouer à
leur cause. Les Jansénistes en avaient et peut-être plus que beaucoup d’autres.
Ces hommes, d’autre part, emplis du souvenir des solitaires de Port-Royal, dont
les hautes figures ne pouvaient qu’imposer l’admiration, ces hommes fatalement,
selon la mystique janséniste, se jetaient dans l’austérité et dans la
pénitence, en prêchaient la nécessité, et finalement exaltaient la souffrance
et le mépris du corps. De là sans doute la forme tragique que prirent après
1732 les évènements de Saint-Médard. Mais la présence de tels hommes n’eût
point été une cause suffisante pour transformer de telle façon une vaste lutte théologique
à laquelle la mort de Pâris venait d’ajouter un éclat nouveau. Tout se serait
passé dans le silence et dans la dignité, et c’eût été là une réponse hautaine
aux attaques de leurs ennemis ; mais les Jansénistes avaient compté sans le
peuple obscur et nombreux de ceux que nous appelons maintenant des névropathes.
Il ne pouvait pas leur venir à l’idée qu’ils allaient ouvrir l’écluse à leur
flot, et déchaîner ainsi un état de psychologie collective dont la convulsion
devait être le phénomène le plus marquant.
Des névropathes, en effet, il y
en avait parmi les rangs des appelants. Mais combien plus en dehors d’eux ! Et
sous ce nom à signification très vaste de névropathes, il faut comprendre non
pas seulement des névrosés avérés (il y en eut), mais aussi ces milliers de
petits déséquilibrés de tous ordres, instables ou émotifs, aptes à toutes les
suggestions comme à toutes les crédulités ; toujours prêts à s’émerveiller et à
applaudir, toujours prêts également à s’émouvoir par une sorte de sympathie toute
physiologique, toujours prêts enfin à suivre servilement les oscillations les
plus diverses du milieu quel qu’il soit. Et naturellement, parce que beaucoup
plus accessibles encore aux émotions que les hommes, parce qu’infiniment plus
sensibles à ces petits déséquilibres de l’affectivité, les femmes devaient,
dans l’aventure de Saint-Médard, jouer le rôle prépondérant. Certes, ce trouble
qui fut si manifeste durant ces curieuses années ne se montrait pourtant pas en
temps ordinaire. A peine un œil exercé eut-il pu le deviner dans la vie
courante de la plupart de celles que l’on devait compter parmi les
convulsionnaires. C’est que ce n’était pas là, à proprement parler, une maladie
mais bien plutôt un état, et un état qui s’accommode sans grande difficulté des
menus incidents quotidiens. C’était un état de caractère, sans plus, mais qui
cachait sous sa bénignité apparente des ressources singulières pourvu que l’on
voulût bien lui donner l’occasion de se développer selon toute son ampleur. A
l’ordinaire, ce n’était rien, d’autant plus que la vie sociale était là pour
maintenir l’ordre et réprimer les tendances à la morbidité.
Mais qu’un évènement vienne qui
lève ces contraintes et voici la scène changée. Que vienne surtout un événement
qui, loin de s’opposer aux réactions excessives, les favorise, les appelle même
et les réclame impérieusement. Par la brèche ainsi entr’ouverte la névrose
potentielle qui restait endormie et aurait toujours pu le demeurer, la névrose
se rue et s’installe et l’hystérie est déchaînée.
Tel fut donc l’ironique destin du
tombeau de François de Pâris. Il assembla autour de lui un peuple d’hystériques
dont la plupart sans doute étaient sincères en se tordant dans leurs
convulsions. La sorte de fièvre religieuse qui régnait dans le petit cimetière
et de là s’étendait à la ville et aux faubourgs attisait le zèle de ces pauvres
femmes. On l’a dit : l’hystérie est une maladie de culture. Quel milieu plus
favorable pouvait-on rêver pour celle-ci ? Le public était chaque jour plus
enthousiaste, chaque jour plus disposé à crier au miracle : en fallait-il
davantage pour pousser ces pauvres femmes aux actes les plus extravagants ? Car
l’hystérique a besoin d’une assemblée qui le contemple et qui l’apprécie. Sa
crise, dans ces conditions, devient vraiment une œuvre d’art. Elle y met son
cœur tout entier. Elle s’efforce de faire mieux et plus que ses rivales. Il y
eut ainsi de grandes vedettes, des stars, comme nous dirions aujourd’hui, et
l’histoire a conservé quelques uns de leurs noms : je vous en ai cité tout à
l’heure. Durant l’époque de la grande hystérie à la Salpêtrière, dans le
service de Charcot, il y eut aussi de ces « crisardes » célèbres, dont le renom
excitait l’envie de leurs compagnes. Ce goût de paraître, ce désir théâtral
d’étonner, ce besoin morbide d’attirer à tout prix l’attention, est un des
caractères les plus essentiels de l’hystérie. Et c’est pourquoi le milieu est
si nécessaire, si indispensable même à toute manifestation de cet ordre. Or le
milieu, nous avons vu qu’on n’aurait su en souhaiter un plus parfait.
L’épidémie ainsi installée ne
pouvait donc que s’étendre et s’accroître. Vous vous rappelez qu’il suffit pour
la déclencher et lui donner sa forme, d’un infirme qui lui, avait peut-être
légitimement droit aux convulsions. Et c’est là encore un fait qui en signe
bien la nature. Car l’hystérique est un imitateur. La convulsion du pauvre
diable avait prodigieusement frappé les spectateurs. L’hystérique qui s’entend
à toutes les agitations nerveuses, qui triomphe dans les simulations, ne perdit
pas la leçon. Mais comme toujours, dans son désir de bien faire, de trop bien
faire, il eut tôt fait de dépasser la mesure. Car ce n’est pas un vrai malade :
c’est un acteur, avec cette circonstance atténuante cependant que s’il joue,
c’est avec toute son âme, et sans se douter très clairement qu’il en
est ainsi. Comment dans ces conditions un public fanatisé n’aurait-il pas
manifesté son admiration à tant de zèle ?
Car si le milieu est à l’origine
de la névrose et la crée pour ainsi dire, à son tour la névrose réagit sur le
milieu. Celui-ci, au début de l’affaire, n’attendait que des miracles
comparables à ceux que nous raconte la vie des saints. Ce fut bientôt tout
autre chose qu’on lui présenta. Mais la représentation en fut si réussie qu’il
s’y laissa prendre. Et ainsi apparut cet étrange sentiment collectif qui
faisait vibrer la foule entière à l’unisson. On connaît mieux maintenant ces
aspects si particuliers de la psychologie collective où chaque être, par le
fait même qu’il est mêlé à une foule et surtout à une foule ardente, perd pour
ainsi dire son individualité propre pour n’être plus que le jouet des courants
affectifs déchaînés dans la multitude. On a vu, dans de telles conditions, les
hommes les plus pusillanimes devenir des braves animés d’un courage farouche. A
Saint-Médard les gens les plus normaux, une fois pris dans l’engrenage, et
saisis par l’enthousiasme collectif, devenaient des convulsionnaires, et
peut-être parfois se tordaient-ils et se démenaient-ils plus fort que les
autres.
Un mot encore et qui a trait
maintenant aux épisodes les plus odieux de la convulsion. Je veux parler de ces
sévices supportés d’un cœur si léger par les malheureuses convulsionnaires, et
aussi de ces secours si généreusement octroyés à leurs souhaits éperdus. Il est
bien vrai tout d’abord que l’hystérie émousse la sensibilité à la douleur et
qu’elle provoque des anesthésies. Il est banal de le faire remarquer tant cette
constatation est vieille. Il est donc permis de penser que les coups portés par
les secouristes n’entraînaient que peu ou pas de souffrances. Mais il faut
savoir aussi que chez certains êtres, ces violences apportent également de la
joie ou plutôt de la volupté. Ce masochisme avant la lettre serait certes tout
à fait curieux à étudier dans l’histoire des convulsionnaires. L’étonnante
multiplicité des faits par quoi il se manifesta durant ces dix années prouve
bien en tout cas la profondeur de cette tendance et aussi sa généralité. De
même, la psychologie perverse de tous ces curieux qui stationnaient autour de
Saint-Médard pour emplir leurs yeux et leurs oreilles des spasmes et des cris.
Eux ne tombaient pas dans les convulsions. Mais ils voyaient et ils écoutaient.
Et quand on leur demanda du secours, ils se précipitèrent en masse. Certains,
je le crois au moins, étaient sincères dans l’aide qu’ils prodiguaient. Ils la
donnaient sans penser à mal, poussés tout simplement qu’ils étaient par des
tendances profondément inconscientes. Mais d’autres et la plupart sans doute n’ignoraient pas complètement l’attrait qui les faisait venir à Saint-
Médard, ni le sadisme qui les animait.
Tout passe, heureusement, et même
les épidémies. Je vous ai dit comment celle des convulsionnaires s’apaisa. Elle
le fit comme l’on devait s’y attendre, lorsque le milieu le lui permit et que
le monde cessa de s’y intéresser. Un grand nombre d’enragées étaient d’ailleurs
en prison où l’isolement leur rendait la sagesse. Pour ceux et celles qui
restaient dehors, le jeu n’en valait plus la chandelle. Alors à quoi bon ?
Ainsi prit fin, mais après dix
années d’agitation, la grande aventure des convulsions
samedi 7 décembre 2019
Eric Zemmour et les Lumières (2)
Paru sur le site nonfiction.fr, l'article qui suit analyse le propos d'Eric Zemmour sur les Lumières.
Lumières, Révolution et
patriotisme
Toutefois, là où Gaxotte englobe
tous les philosophes dans une commune détestation, symptomatique d’une pensée
radicalement contre-révolutionnaire, Zemmour préserve au contraire certaines
figures. En effet, rien n’anime plus profondément Éric Zemmour que l’amour de
la patrie, entendu comme une naturelle et nécessaire préférence nationale.
Aussi Rousseau est-il le seul philosophe des Lumières à trouver grâce à ses
yeux – contrairement à Herder, lequel dépeignait le citoyen de Genève comme l’«
homme qui envoya à la guillotine » la plupart de « ceux qui gouvernaient la
France ». Non sans surprise, l’essayiste concède que, par opposition à la
tradition voltairienne, « les historiens marxistes exaltent Rousseau pour mieux
défendre Robespierre et Lénine » – affirmation au demeurant des plus erronées :
notons simplement qu’en 1939, pour le cent-cinquantenaire de la Révolution
française, la Société des Historiens Marxistes (difficile de faire plus
explicite) accueillait à Moscou une conférence de Vjačeslav Petrovič Volgin sur
le thème : « L’URSS honore la mémoire de Voltaire».
Contrairement à Voltaire, affirme
Zemmour, Rousseau aurait donc été le loyal et fervent défenseur d’un
patriotisme malmené par l’esprit cosmopolite du temps. Il aurait prêché sans
relâche le combat patriotique contre la fraternité universelle tout en «
dénonçant les dangers du message universaliste de l’Église ». À l’évidence, la
position de Rousseau est bien plus complexe que ce qu’en retient le réductionnisme
zemmourien, même si le philosophe posa effectivement le patriotisme et
l’humanité comme deux vertus incompatibles. Inspiré en cela par l’exemple
antique, il envisageait l’espace de la République comme un monde clos. D’où la
radicalité des lignes suivantes tirées de l’Émile :
« Tout patriote est dur aux
étrangers ; ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. […] Défiez-vous
de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs
qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ».
(NDLR : E. Zemmour a très récemment répété cette dernière phrase à l'occasion d'un échange musclé avec B-Henri Lévy. Et lors d'une autre interview à Corse Matin, il a opposé de la sorte Voltaire à Rousseau : "Voltaire, c'est l'Européen cosmopolite anglophile et Rousseau, le
patriote suisse pour qui le cosmopolitisme est un moyen pour les élites
de se détourner de leur propre peuple")
Cependant, Yves Touchefeu,
spécialiste du rapport de Rousseau à l’Antiquité et au christianisme, rappelle
qu’en dépit de ces virulentes assertions patriotiques, Rousseau savait aussi
défendre les valeurs d’une société ouverte et célébrer, en particulier dans son
second Discours, les « grandes âmes cosmopolites qui franchissent les barrières
imaginaires qui séparent les Peuples ». Il était authentiquement tiraillé entre
le patriotisme exclusif et les exigences qu’imposait l’amour de l’humanité, comme
en témoignait cette lettre de 1763 adressée au pasteur zurichois Léonard Usteri
:
« L’esprit patriotique est un
esprit exclusif qui nous fait regarder comme étranger, et presque comme ennemi
tout autre que nos concitoyens. Tel était l’esprit de Sparte et de Rome.
L’esprit du Christianisme au contraire nous fait regarder tous les hommes
indifféremment comme nos frères les enfants de Dieu. La charité chrétienne ne
permet pas de faire une indifférence odieuse entre le compatriote et
l’étranger, elle n’est bonne à faire ni des Républicains ni des guerriers, mais
seulement des Chrétiens et des hommes ».
Zemmour omet sciemment que la
société politique envisagée par Rousseau, dans sa délimitation exclusive et
excluante, ne constituait elle-même qu’un tout partiel ne demandant qu’à être
inscrit dans une entité plus vaste, « la société générale du genre humain ». Il
oublie aussi que l’amour de la patrie, chez Rousseau, ne pouvait s’épanouir que
si celle-ci garantissait aux citoyens la justice et la protection des lois.
Cette lecture apparaît de
surcroît d’autant plus dommageable intellectuellement et politiquement qu’elle
interdit de saisir la complexité du rapport de la Révolution française à la
notion de patriotisme. Dans la logique zemmourienne, la Révolution, fille de
Rousseau, fut animée d’un élan nationaliste et exclusif :
« Le siècle cosmopolite des
Lumières s’achèvera par l’accouchement aux forceps de la nation. Le rêve
européen des philosophes français finira dans l’impérialisme botté de le
“grande nation”. Les révolutionnaires rangeront dans un placard fermé à double
tour leurs tirades universalistes et leurs déclarations de paix au monde pour
exalter la “patrie en danger” ; ils trouveront tout l’attirail théorique et
politique chez leur cher Jean-Jacques ».
À l’instar de Rousseau,
cependant, la Révolution connut ce tiraillement entre ses ambitions
universalistes et un patriotisme exacerbé par les ambitions politiques du
moment présent, puis la guerre aux frontières. Un beau texte de 1791, tiré du
Dictionnaire de la Constitution et du gouvernement français, permet de prendre
la mesure de l’humanisme qui agitait cette société de patriotes :
« Trop longtemps le patriotisme
ne fut qu’un attachement aveugle au pays où l’on était né, un sentiment
exclusif auquel chaque peuple immolait tout ce qui n’était pas lui ; de là ces
haines qui divisèrent les nations, ces guerres pour lesquelles elles se
détruisirent les unes les autres. […]
Le patriotisme n’est plus pour
nous la haine des hommes qui ne sont point nés nos compatriotes, nous leur
avons juré la paix, ce n’est plus un amour exclusif pour le coin de la terre
qui nous a vus naître, c’est l’attachement à un pays où règnent les lois de la
justice et de l’humanité, où il est permis d’aimer et d’admirer tous les hommes
qui méritent de l’être quels que soient leur pays, leurs usages, leur religion.
La France cesserait d’être notre Patrie si les lois cessaient d’être appuyées
sur les principes de l’humanité et de l’équité. Nous adopterions pour Patrie le
pays où régneraient ces lois vertueuses. Où la vertu prospérera à l’ombre des
lois, où l’égalité règnera entre les hommes, où le nom de maître sera ignoré,
où l’homme sera ce que l’a fait la nature, libre et juste, là sera la patrie
d’un Français ».
Une ample historiographie,
courant d’Albert Mathiez au début du siècle à Sophie Wahnich plus récemment,
s’est attachée à démontrer l’ambivalence du rapport de la Révolution au
patriotisme et aux étrangers. En dépit de ces déchirements internes, inhérents
à la construction complexe d’un « nationalisme ouvert », les rêves d’une «
République du genre humain » ne furent jamais tout à fait abandonnés par les
révolutionnaires.
La haine de la modernité
En définitive, le monde qu’exècre
Zemmour n’est autre que celui de la modernité. Mille exemples parcourent son
dernier ouvrage, à l’instar notamment de la question de la place des femmes
dans la société politique et culturelle. Sur ce point, une fois encore, le
schéma zemmourien s’ancre profondément dans une relecture du XVIIIème siècle.
Éric Zemmour s’est originellement fait connaître, à l’instar d’un certain Alain
Soral, comme l’indéfectible partisan du masculinisme, contre les tendances
dégénérescentes de notre société, en proie aux harpies de la « théorie du genre
» et sur le point d’efféminer l’ensemble de la population mâle. Or, l’approche
zemmourienne du siècle des Lumières apparaît, de part en part, traversée par de
semblables élans misogynes.
Dans ce Destin français, les
femmes ne sont pas évoquées avant la modernité, en l’occurrence avant François
Ier. On doit donc supposer qu’avant cette date, les femmes n’avaient pas
d’existence sociale, politique ou culturelle, et que, si l’essayiste n’en
souffle pas mot, c’est qu’il ne renie pas ce temps béni. C’est alors que survint
François Ier, « roi libertin » qui est « aussi le jouet des femmes ». Les
femmes n’adviennent donc au monde de l’histoire qu’en tant qu’êtres
manipulateurs. Dès lors, la modernité s’ouvre, le bel ordonnancement des genres
s’écroule, les femmes sont partout, inspirent tout, dominent tout. Le XVIIIème
siècle « est le siècle de la femme », véritable « basculement idéologique » et
« révolution des sexes ». Les femmes du Grand Siècle avaient rêvé d’« imposer
leur goût et leur langage » ; celles des Lumières militent pour la philosophie
et la science, entraînant et dominant toujours des cohortes d’hommes dociles.
Talleyrand vit « entouré de femmes », des femmes « insolentes et aventureuses
dans leur jeunesse, décrépites et intrigantes à la fin ». Robespierre « est un
prêtre entouré de ses dévots, et surtout de ses dévotes » – car ces mêmes
femmes éprises de modernité ne sauraient s’émanciper, semble-t-il, de leur
nature irrémédiablement passionnelle. Quant à Madame de Staël, il s’agit rien
moins que d’une manipulatrice en chef de la politique européenne :
« À l’été 1808, Madame de Staël
réunit en son château suisse de Coppet un aréopage d’esprits brillants et de
grands noms, venus des quatre coins d’Europe. Elle anime et domine cette
coterie, lui insuffle les mots et les pensées avec lesquels elle stigmatise le
gouvernement impérial ; mots et pensées que ses hôtes s’empressent de répandre
dans toute l’Europe ».
(NDLR : une question à laquelle on a consacré plusieurs billets. Voir ici)
Si Zemmour apparaît ainsi comme
le dernier rejeton des anti-Lumières, il serait erroné de lire uniquement cette
profession de foi comme la réaction pleurnicharde du mâle blanc terrifié par
les dynamiques d’une société en mouvement. Son discours n’est en définitive, et
quoi que veuille en dire le Point, que le dernier avatar en date d’une pensée
hostile à la modernité, structurée au siècle des Lumières, dont le maurrassisme
fut sans nul doute l’expression la plus notable du XXème siècle, et qui se voit
désormais revivifiée sur la scène politico-intellectuelle en tous points de
l’Europe.
Cette impression s’installe
effectivement dès le début du livre, à mesure que se glissent, l’air de rien,
les noms de membres éminents de l’Action Française, Charles Maurras bien sûr,
Jacques Bainville ou Pierre Gaxotte, et ceux de collaborationnistes enragés
comme Lucien Rebatet et Robert Brasillach. Loin de constituer un simple
habillage folklorique, un pied‑de‑nez aux «
bien-pensants » qu’il aime à pourfendre sur les plateaux télévisés, ces
références sont le moteur idéologique de son Destin français. À Maurras, le
maître à penser de tous ces auteurs, il a repris l’empirisme organisateur, –
qui fait de l’Histoire une herméneutique du présent autant qu’un terrain
d’expérimentation politique, – le culte de la France et de la raison d’État,
l’opposition entre catholicisme, dont le rôle social structurant et la culture
imprégneraient la France, et christianisme, religion naïve d’origine juive qui
affaiblirait ceux qui la pratiquent, mais aussi une conception monolithique des
cultures et des religions, immuables et permanentes, qui permettent de
justifier une xénophobie de combat principalement tournée contre les Arabes ou
les musulmans – la différence paraît peut claire dans son esprit, quoiqu’il
s’en défende. Enfin, comme le maître de l’Action Française, Zemmour postule que
l’Europe ne peut être que française dans la mesure où la France serait l’unique
l’héritière de Rome. La conséquence logique (car pour Zemmour tout est affaire
de logique… ou de sophisme) est que la question européenne devient la seule
grande question contemporaine à être presque complètement absente, si ce n’est
pour s’attaquer aux mondes anglo-saxon et germanique.
Cette imprégnation maurrassienne
– que Zemmour ne tairait sans doute pas si, plutôt que de disséquer ses
esclandres, on l’interrogeait sérieusement pour mieux le mettre dans les cordes
– est plus largement caractéristique du mouvement néo-nationaliste européen
depuis quelques années. Tout un fond intellectuel longtemps frappé d’anathème,
et difficilement utilisable en dehors de quelques petites officines
d’ultra-droite nostalgiques des années 1930, refait surface aujourd’hui. À
mesure que la Seconde Guerre mondiale s’éloigne, de nombreux auteurs perdent de
leur charge toxique, soit que la radicalité de leurs engagements soit oubliée,
soit que les reconfigurations des droites européennes exigent un renouvellement
des inspirations intellectuelles. Alors qu’émerge en France, dans le sillage du
mouvement d’opposition au mariage homosexuel, une droite conservatrice
hors-les-murs au discours alter-européen, la figure de Maurras recommence à
être une référence politique, ce dont témoigne la publication au printemps 2018
de certaines de ses œuvres abrégées aux éditions Robert Laffont, assortie d’une
introduction qui fait de son antisémitisme et de sa xénophobie, rageuses, et
centrales dans son œuvre, des attributs accidentels, imputables à son époque.
On retrouve le même discours dans le traitement que donne Zemmour de la
question juive pendant la Seconde Guerre mondiale : accidentelle, annexe et
instrumentalisée par des élites culpabilisatrices, soumises à l’étranger pour
humilier la France.
Ce décryptage des fondements
idéologiques de la pensée de Zemmour permet de prendre la mesure du danger de
la réduction biographique des Lumières à une poignée de grandes figures, mais
aussi de leur uniformisation sous les traits d’un courant de pensée homogène,
omettant du même coup que ces Lumières ne furent pas qu’un ensemble de
positions intellectuelles, mais représentèrent aussi un bouleversement dans les
pratiques sociales et culturelles. Mais il permet aussi de réfléchir plus avant
à la nécessité de considérer le courant des anti-Lumières dans la longue durée,
tout en étant attentif aux contextes spécifiques et aux préoccupations
politiques contemporaines qui animent ces désirs d’une « autre modernité » ou
d’une « contre-modernité ».
(à suivre ici)
vendredi 6 décembre 2019
Marion Sigaut sur les relations incestueuses du roi Louis XV
Je ne résiste pas au plaisir de relayer ce rectificatif, récemment mis en ligne par Marion Sigaut, concernant les relations incestueuses que Louis XV aurait eues avec sa fille Adélaïde.
"J'ai voulu aller plus avant dans les sources", annonce d'un ton sentencieux l'historienne d'E&R.
Reconnaissons-le, cela a attisé ma curiosité...
Quoi, des sources nouvelle sur une question maintes fois abordée dans les innombrables biographies consacrées au roi Louis ?
Tout ouïe, j'écoute donc l'historienne nous dévoiler ces fameuses "sources" : d'abord les Mémoires de Mme du Hausset, femme de chambre de la Pompadour ; puis le Journal du Duc de Croy, lieutenant général des armées du roi ; et enfin, les Mémoires du Duc de Luynes, un proche de la reine au moment des faits présumés...
En somme, trois ouvrages publiés au XIXè siècle (sans doute disponibles en ligne ?), que tout étudiant dix-huitièmiste connaît, mais que notre historienne vient visiblement de découvrir...
A l'entendre dénoncer les "ragots" qui couraient alors sur le compte du roi (ce qu'elle dit de Voltaire est au demeurant exact !), je n'ai pu m'empêcher de penser à ces mêmes propos de caniveau qu'elle a autrefois relayés et sur lesquels elle fait à présent amende honorable...
jeudi 5 décembre 2019
Eric Zemmour et les Lumières (1)
Paru sur le site nonfiction.fr, l'article qui suit analyse le propos d'Eric Zemmour sur les Lumières.
Les Lumières au cœur du projet
zemmourien
En 2018, les éditions Albin
Michel gratifiaient le public francophone d’une nouvelle publication d’Éric
Zemmour à vocation historique, Destin
français, écoulée à 100 000 exemplaires en quelques semaines. Loin de
constituer un événement intellectuel, l’ouvrage a bénéficié d’une visibilité
considérable en raison des polémiques qui émaillèrent ses opérations de
promotion, à commencer par le procès intenté sur C8 par le journaliste du
Figaro au prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy, auquel il aurait jugé opportun
de substituer celui de « Corinne », au nom d’une certaine idée de l’identité
française. Obsédés par les perspectives de buzz, la presse et les plateaux
télévisés s’emparèrent de l’affaire, plaçant Zemmour au cœur de l’actualité
politique – à tel point que même Cyril Hanouna lança le débat : « Faut-il encore inviter Éric Zemmour ? »
–, occultant une fois encore le caractère systématique de son discours, réduit
à une série de « dérapages », et écartant du débat la portée politique et
intellectuelle de ses écrits eux-mêmes. Les réactions historiennes et
journalistiques ont pourtant été légion et ont parfaitement épousé les contours
de l’espace politico-médiatique, en opposant les relectures critiques de
Médiapart et Libération à l’accueil favorable du Point, de Valeurs actuelles,
Riposte Laïque ou de la revue
Éléments. Une omniprésence médiatique dont on remarquera, non sans ironie,
à quel point elle contraste avec les postures victimaires des vulgarisateurs
traditionalistes, lesquels persistent à mettre en scène leur exclusion d’un
espace intellectuel et médiatique supposément dominé par des « intellectuels de gauche » et autres « historiens professionnels », dont la
lubie serait de clouer au pilori la sainte et glorieuse histoire de France…
Dans ces conditions, à quoi
servirait-il donc de produire, dans le cadre de notre projet Échos des
Lumières, une énième critique des interprétations d’Éric Zemmour, centrée en
l’occurrence sur sa lecture du XVIIIème siècle, tant il est évident que
celle-ci se fourvoie dans les méandres de la mauvaise foi intellectuelle et de
l’imposture méthodologique, et tant les « arguments » de ses brûlots
pseudo-historiques ont été maintes fois démantelés, sans grande difficulté
d’ailleurs ? (...) Il nous apparaît cependant que sa lecture du
siècle des Lumières joue en définitive un rôle fondamental et structurant au
sein de sa pensée du monde et de l’histoire, ainsi que l’affirme le polémiste
lui‑même
dans Destin français, en un manifeste des plus anachroniques postulant une
identité parfaite entre les questions politiques soulevées au siècle des
Lumières et nos préoccupations contemporaines :
« Mondialisation et nation,
ouverture et repli, universalisme et préférence nationale, cosmopolitisme et
patriotisme, libre-échange et protectionnisme, Europe et souveraineté
nationale, xénophobie et xénophilie, tous ces thèmes qui nous agitent et nous
déchirent aujourd’hui ont agité et déchiré Voltaire et Rousseau hier. Dans les
mêmes termes, dans les mêmes contextes que nous ».
Cet article ambitionne donc moins
de procéder à un fastidieux fact‑checking des chapitres de Destin français consacrés au XVIIIème
siècle, qu’à saisir l’inscription de Zemmour dans la tradition intellectuelle
des anti-Lumières. Contemporain de l’avènement même des Lumières, ce mouvement
a fait l’objet d’amples études historiques, qui s’attachèrent dans un premier
temps – avec Zeev Sternhell et Darrin McMahon – à retracer ses ramifications
politiques du XVIIIème siècle au début du XXème siècle, au risque d’une forme
de réification du concept, puis dans un second temps à affiner, comme le firent
Jean-Luc Chappey et Didier Masseau, l’analyse de cette nébuleuse aux profils
mouvants selon les espaces et les époques, mais ayant en partage le projet
d’une « contre-modernité » ou d’une « autre modernité », fondée sur la critique
du rationalisme, le rejet du cosmopolitisme, des droits naturels et de
l’autonomie de l’individu, mais aussi sur la sacralisation de la tradition et
des origines, en réaction au culte du progrès.
Zemmour et les intellectuels
Dans la France de l’entre-deux-guerres,
de puissantes entreprises éditoriales reprirent le flambeau du travail de
déconstruction des Lumières opéré sans discontinuer, tout au long du XIXème
siècle, depuis Edmund Burke jusqu’à Hippolyte Taine. La question des
intellectuels, à l’ordre du jour depuis l’affaire Dreyfus, et celle du
rationalisme (particulièrement d’actualité dans un espace hanté par l’absurdité
de la récente boucherie mondiale), fournirent l’un des matériaux structurants
de cette pensée, qui rencontra rapidement, ainsi que l’a démontré la belle
thèse d’Isabelle Gouarné, une contre-offensive de la part de philosophes et
historiens, marxistes ou socialisants, voués à la revalorisation de l’héritage
rationaliste français, de Descartes à la Révolution.
La pensée zemmourienne plonge
directement ses racines dans l’anti-rationalisme complotiste de l’Action
française d’alors. Comme elle, l’essayiste s’approprie les thèses d’Augustin
Cochin, dont les travaux des années 1910-1920 voyaient dans la philosophie des
Lumières le produit de « sociétés de pensée », autrement dit d’une clique
d’individus actifs à l’échelle du pays tout entier, dans les académies de
province, les sociétés patriotes, les cercles de lecture et autres loges
maçonniques : là, selon Cochin, se déployait une sociabilité démocratique
exclusive, prompte à l’ostracisme de toute altérité intellectuelle, et dont les
conséquences ultimes ne pouvaient aboutir qu’à la destruction de l’ancien ordre
du monde au profit d’une Révolution honnie – en elle-même et en tant que prélude
au communisme.
![]() |
l'historien catholique A. Cochin |
S’inscrivant délibérément et explicitement dans le mouvement
contemporain de remise au goût du jour des thèses de Cochin, qui fournirent au
début du siècle le soubassement nécessaire aux attaques de l’Action française
contre l’héritage révolutionnaire et constituent aujourd’hui la matrice de
toutes ses relectures d’extrême-droite, Zemmour dénonce ainsi l’action
souterraine de cette « secte philosophique », véritable « meute » animant « un
débat intellectuel biaisé d’où les adversaires de la “philosophie” sont
ostracisés ou ridiculisés ». Une fois encore perce, en filigrane de cette
relecture, l’idée d’une hégémonie culturelle et politique des courants de
pensée progressistes et humanistes, auxquels il conviendrait – hier comme
aujourd’hui – d’opposer les forces de la réaction.
Car ce sont bel et bien les
ferments progressistes de ces « intellectuels avant l’heure » qui suscitent
l’ire de l’essayiste, ainsi que le révèle en particulier sa relecture de
Voltaire, pleinement ancrée dans la pensée des anti-Lumières du XVIIIème
siècle. En dépeignant Voltaire comme « le père des générations successives de
destructeurs, “déconstructeurs”, nihilistes, amoureux insatiables de la table
rase », contre la primauté de la tradition, Zemmour ne fait que reproduire un
tableau déjà amplement présent chez Johann Gottfried von Herder en 1774 dans
Une autre philosophie de l’histoire, manifeste vigoureux, après celui de Vico,
contre la rationalité et l’universalisme des Lumières. Dans ce pamphlet au
style apocalyptique, hanté par le spectre de la décadence, à l’instar des
essais de Zemmour, Herder propose de pénétrer les secrets et les mystères de
l’histoire en fustigeant l’esprit de son temps, méprisant à l’égard du passé :
« on raille et salit les mœurs de tous les peuples et de tous les temps »,
tandis que cette « philosophie languissante, myope, pleine de mépris pour tout,
ne se [complait] qu’en elle-même, bonne à rien ». Comme chez Zemmour, Voltaire
se présente sous les traits du philosophe à abattre, dont il convient
parallèlement de liquider l’héritage philosophique. Incarnation du
rationalisme, de l’esprit critique, du cosmopolitisme et, comble du comble, de
l’athéisme, François-Marie Arouet est au moins autant l’inspirateur d’une
modernité détestée que le moteur de la décadence française. Herder et Zemmour
partagent donc la même obsession du déclin inéluctable de l’Occident, obnubilés
par la mort imminente de la civilisation européenne et l’avènement d’un monde
dont les croyances seraient fondées sur la raison, la science et l’universalité
des droits de l’homme (dans la lignée de Joseph de Maistre, Zemmour n’hésite
d’ailleurs pas à s’élever contre l’idée que « l’homme est partout le même, il a
donc les mêmes droits partout »). Cet antirationalisme fondamental se donne à
lire de manière plus explicite encore dans le passage suivant :
« Enfin vint Voltaire. Ou plutôt
l’esprit scientifique du monde revisité par Voltaire. Descartes et Newton
apportés, transcendés, simplifiés, épurés par Voltaire. La raison, sacralisée
par la science, corrode tout, mine tout, détruit tout. La tradition est
balayée. Le dogme religieux ne s’en remettra pas. La monarchie suivra ».
Enfin, si Zemmour réserve à
l’auteur de Candide ses piques les plus virulentes, c’est qu’il voit en lui
l’indigne représentant en terre française d’une philosophie allogène, le
thuriféraire et le « grand importateur des “idées anglaises” », à la fois
xénophile et adulateur du libéralisme politique et économique. Contre le projet
d’une société multiculturelle accusée de dissoudre l’identité des individus,
Zemmour consacre ainsi la prééminence de la communauté culturelle et nationale.
Cet écrasement biographique du
passé sur le présent par Éric Zemmour n’est pas un procédé neuf pour la
nébuleuse des anti-Lumières : le déclin actuel ainsi prophétisé ne peut
s’expliquer que par des signaux historiques qu’il convient de traquer et
d’exposer. Et, déjà en 1928, un autre best-seller de la plume
contre-révolutionnaire, La Révolution française de Pierre Gaxotte, prenait pour
cible les philosophes. L’objectif de Gaxotte, disciple de Charles Maurras, dont
il fut le secrétaire nocturne au début des années 1920, était de proposer un
ouvrage destiné au grand public conservateur qui fît de la Révolution une
affaire de personnes et de complot en vue de détruire l’édifice millénaire de
la monarchie. L’Ancien Régime représentait effectivement à ses yeux « un ordre
ancien et vivant », pour reprendre une expression de Robert Brasillach dans un
article laudateur de janvier 1939 consacré à l’œuvre de Pierre Gaxotte :
« La France d’avant la Révolution
n’était point malheureuse. Elle avait sujet de se plaindre, non de se révolter.
Des deux grands problèmes qui s’imposaient à son attention : l’abolition des
vestiges de la féodalité et la réforme financière, aucun n’aurait été
insoluble, si une crise intellectuelle et morale n’avait atteint l’âme
française jusqu’en ses profondeurs ».
Et cette crise, bien entendu,
devait être imputée aux philosophes, attaqués avec violence autant que moqués,
avec cette rouerie du pamphlétaire que Gaxotte partage avec Zemmour :
« Voltaire avait le génie de la
vulgarisation, mais son laboratoire de Cirey n’était qu’une fantaisie de Mme du
Châtelet. Les expériences de Montesquieu font sourire… quant à Diderot et à
Rousseau, le premier n’était qu’un autodidacte et le second savait fort peu de
choses ».
Assénées de manière péremptoire,
et destinées à un public plutôt favorable à cette critique des Lumières, ces
affirmations avaient pour but de délégitimer par leur piètre caractère les
philosophes qui ont précédé la Révolution. Pierre Gaxotte comme Zemmour, son
lointain successeur, se conçoivent comme des témoins de moralité dans un
tribunal de l’Histoire dont ils seraient aussi les juges. L’un et l’autre, enfin,
cherchent à traquer dans les Lumières les raisons des crises qu’ils ressentent
dans leur présent. Pour Pierre Gaxotte, La Révolution française était un moyen
d’alerter sur le risque de contagion révolutionnaire venu d’URSS – un auteur
parmi d’autres de la nébuleuse anticommuniste qui prospéra éditorialement dans
les années 1920 et 1930 –, et dont 1789 constituait un dangereux précédent.
Dans l’un et l’autre cas, une minorité active et prête à tout était suspectée
de comploter contre l’ordre européen au nom d’une mystique révolutionnaire
globale, décrite avec angoisse et gourmandise. Dans le cas de Zemmour, ce sont
ainsi les Lumières qui initient le « déclin français », son obsession, et
préparent la mise à bas du « Temps de la grandeur », titre de la deuxième
partie de son livre qui va de Richelieu à Napoléon. Il ne fait donc aucun doute
que, de Cochin à Gaxotte (sans même parler de Jacques Bainville, cité huit fois
dans Destin français), le dernier opus d’Éric Zemmour se trouve innervé, sans
s’y limiter, par la tradition historique d’Action française.
(à suivre ici)
samedi 23 novembre 2019
Les Mémoires secrets de Bachaumont (9e épisode-année 1770)
Animateur du salon de
Madame Doublet, où l’on collectait les informations du jour, Louis de
Bachaumont est l’auteur (présumé) des fameux Mémoires secrets, vaste chronique des événements survenus à Paris entre
1762 et 1787.
En cette année 1770, on retiendra le retour sur le devant de la scène des deux frères ennemis, Voltaire et Rousseau.
Quant à la catastrophe survenue le 30 mai, elle préfigurait le funeste destin de la jeune reine qu'on célébrait ce soir-là.
Avril 1770.
II y a une grande fermentation parmi
les gens de lettres à l'occasion du projet singulier de quelques enthousiastes
de M. de Voltaire, qui ont proposé de faire ériger une statue à ce grand poète
dans la salle nouvelle de comédie française, qu'il est question de construire,
sans que l'emplacement en soit encore arrêté. Ils ont cru que le monument dont
on a parlé, serait placé là mieux qu'ailleurs, puisque ce lieu est le principal
théâtre de sa gloire. Ils ont toujours commandé à compte la statue au sieur
Pigalle. Elle sera en marbre, et l'on prétend que le marché est conclu à dix
mille francs. On veut que cela se fasse par une souscription, ouverte seulement
aux gens de lettres. C'est M. d'Alembert qui est chargé de recueillir l'argent.
On ne doute pas que la somme ne soit bientôt complète.
(…) La clause de n'admettre
à la souscription que des gens de lettres Français, est si expresse, que les
particuliers même à la table desquels, dans la gaieté d'un champagne riant, ces
messieurs ont proposé cette heureuse idée, ont l'humiliation de ne pouvoir en
être, faute d'avoir quelque ouvrage, bon ou mauvais, à produire ; car on n'est
pas difficile sur la qualité ni sur la quantité. Et il y a été arrêté que tous
les membres de l'académie française seraient tenus pour bons, quoique plusieurs
n'eussent fait que d'assez mauvais discours de réception. Pigalle, de son côté
, s'anime et s'évertue pour produire un chef-d'œuvre digne du héros littérateur
qu'il est chargé transmettre à la postérité, et dont il espère à son tour être
célébré dans quelque épître. II assure que si l'exécution répond à ses désirs,
il se regardera comme le plus heureux des artistes ; mais que si l'ouvrage ne
répond pas au chef - d'œuvre qu'il imagine, il en mourra de douleur.
Mai 1770.
Voici exactement le portrait de Mad. la Dauphine. Cette
princesse est d'une taille proportionnée à son âge, maigre, sans être
décharnée, et telle que l'est une jeune personne qui n'est pas encore formée.
Elle est très bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux
sont d'un beau blond ; on juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré : ils
sont bien plantés. Elle a le front beau, la forme du visage d'un ovale beau,
mais un peu allongé : les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir.
Ses yeux sont bleus, sans être fades , et jouent avec une vivacité pleine
d'esprit. Son nez est aquilin, un peu affilé par le bout : sa bouche est petite
; ses lèvres sont épaisses, sur-tout l’inférieure, qu'on sait être la lèvre
autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante et elle a des couleurs
naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui
d'une archiduchesse ; mais sa dignité est tempérée par sa douceur : il est
difficile, en voyant cette princesse, de se refuser à un respect mêlé de
tendresse.
Mai 1770.
Les préparatifs du feu qui doit se tirer aujourd'hui, ont
attiré quantité de curieux. Ils annoncent
quelque chose de plus marqué que celui de Versailles, et dans son plan,
beaucoup moins étendu, on saisit un ensemble qui, dans l'autre, échappait aux
spectateurs. La principale
décoration représente le Temple de l'Hymen, précédé d'une magnifique colonnade, dont les gens qui veulent
tout critiquer ont trouvé les proportions, manquées. Ce temple est adossé à la
statue de Louis XV. (…)
Le feu d'artifice tiré hier à la place de Louis XV (Aujourd'hui place de la Concorde) a eu les suites les plus funestes.
Outre la mauvaise exécution, un accident causé par une fusée qui est
tombée dans le corps de réserve
d'artifice dont on a parlé, a fait partir le bouquet au milieu de la fête et a enflammé
toute la décoration, ce qui a rendu ce spectacle fort médiocre. Le sieur
Ruggieri n'a pas profité des fautes de son antagoniste Torré, et n'a pas les
mêmes excuses. Outre que son plan était beaucoup moins combiné que celui de
l'autre, et n'exigeait pas la même étendue de génie, c'est qu'il n'avait pas
éprouvé les mêmes contrariétés de la part du temps, et le ciel l'avait favorisé
entièrement. L'accident survenu au bastion a été fort long, et comme on ne donnait aucun secours au
feu, bien des gens se sont imaginé
que cet incendie était un nouveau
genre de spectacle, qui en effet présentait un très beau coup d'oeil, et
éclairait magnifiquement la place, pendant qu'on formait l'illumination. Mais pendant ce temps il se passait une scène infiniment plus
tragique. La place n'ayant, à
proprement parler, qu'un débouché dans cette partie du côté de la ville, et la foule s'y portant,
indépendamment des voitures qui venaient prendre ceux qui avaient été invités aux loges du
gouverneur et de la Ville, pratiquées dans les bâtiments neufs, un fossé, qu'on n'avait point comblé, et qui s'est trouvé au passage de quantité de gens poussés par derrière les a
fait trébucher ; ce qui a occasionné des cris et un effroi général. Trop peu de gardes ne pouvant suffire à
contenir la presse ont été obligés
de succomber, ou de se retirer ;
des filous, sans doute, augmentant le tumulte pour mieux faire leurs
coups ; des gens oppressés mettant
l’épée à la main pour se faire jour, ont occasionné une boucherie effroyable, qui a duré
jusqu'à ce qu'un renfort puissant du guet ait rétabli l’ordre. On a
commencé par emporter les blessés
comme on a pu, et ce spectacle
était plutôt l'idée d'une ville assiégée que d'une fête de mariage. Quant aux cadavres, on les a
déposés dans le cimetière de la
Madeleine, et l'on y en compte aujourd'hui cent trente-trois (Dans son Tableau de Paris, Mercier fait état de 1200 morts). Pour les
estropiés, on n'en sait pas la quantité. M. le comte d'Argental, envoyé de
Parme, a eu l'épaule démise ; et M. l'abbé de Baze, aussi ministre étranger, a été renversé et
horriblement froissé et meurtri.
Juin 1770.
Le fameux J.-J. Rousseau s'ennuie vraisemblablement de son obscurité, et de ne plus
entendre parler de lui. Il a
quitté le Dauphiné, et l'on prétend qu'il est aujourd'hui dans un petit village
non loin d'ici, qu'on appelle La Frète, où l'on assure qu'il catéchise et se
forme un petit auditoire. On prétend qu'il ne tardera pas à se rendre à Paris, et qu'il pourrait bien
avoir la folie de vouloir faire
juger son décret par le Parlement, tentative dangereuse et dont ses amis espèrent le détourner.
( En fait, Rousseau était arrivé à Paris fin mai et logeait à ce moment-là rue Plâtrière, à l'Hôtel du Saint-Esprit)
Juillet 1770.
J.-J. Rousseau, las de son
obscurité et de ne plus occuper le
public, s'est rendu dans cette capitale, et s'est présenté, il y a quelques
jours, au café de la Régence, où il s'est bientôt attroupé un monde considérable.
Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie. Il n'a pas paru
effarouché de la multitude de spectateurs, et a mis beaucoup d'aménité dans sa
conversation, contre sa coutume.
Il n'est plus habillé en Arménien ; il est vêtu comme tout le monde,
proprement, mais simplement. On assure
qu'il travaille à nous donner un Dictionnaire de Botanique. La publicité
que s'est donnée l'auteur d’Emile est d'autant plus extraordinaire, qu'il est
toujours dans les liens d'un
décret de prise de corps à l'occasion de ce livre, et que, dans le cas même où
il aurait parole de M. le
procureur général de n'être pas inquiété, comme on l'assure, il ne faut qu'un membre de la compagnie de mauvaise
humeur pour le dénoncer au Parlement, s'il ne garde pas plus de réserve dans l’incognito qu'il doit toujours
conserver ici.
(à suivre)
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