dimanche 30 juin 2019

Voltaire à la Bastille ! (1)

Le grand public connaît mal le jeune Voltaire, ce courtisan alors âgé d'une vingtaine d'années qui participait (entre 1714 et 1717) aux divertissements de la Cour de Sceaux.
C'est là, sous l'égide de la Duchesse de Maine (dont le mari, enfant bâtard de Louis XIV, avait été écarté du pouvoir), que se réunissent nombre de poétaillons pour broder de mauvais vers sur les torts présumés du Régent.
le duc de Maine (1670-1736)
Ces bons mots sont évidemment destinés à courir le Tout-Paris et à faire ricaner dans les soupers  des grandes maisons. Si la plupart de ces pamphlets laissent les autorités indifférentes, l'un d'eux va bientôt retenir leur attention. En voici quelques extraits :
 
              
 J’ai vu, sous l’habit d’une femme , (Mme de Maintenon)
               Un démon nous donner la loi :
Elle sacrifia son Dieu, sa foi, son âme,
Pour séduire l’esprit d’un trop crédule roi ;
               J’ai vu, dans ce temps redoutable,
Le barbare ennemi de tout le genre humain, (
M. d'Argenson)
Exercer dans Paris, les armes à la main.
               Une police épouvantable ;
               J’ai vu les traitants impunis ;
J’ai vu les gens d’honneur persécutés, bannis ;
J’ai vu même l’erreur en tous lieux triomphante,
La vérité trahie, et la foi chancelante ;
               J’ai vu le lieu saint avili ;
               J’ai vu Port-Royal démoli,
               J’ai vu l’action la plus noire
               Qui puisse jamais arriver ;
  (...)
               J’ai vu l’hypocrite honoré ;
J’ai vu, c’est dire tout, le jésuite adoré ;
        J’ai vu ces maux sous le règne funeste
D’un prince que jadis la colère céleste
Accorda, par vengeance, à nos désirs ardents :
        J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

Suspecté d'être l'auteur de ce texte, Voltaire va être confondu (au printemps 1716) par une nouvelle épigramme dans laquelle il ironise sur les relations incestueuses entre le Régent et sa fille la Duchesse de Berry. Cette fois c'en est trop ! D'abord exilé à Tulle, le jeune Arouet doit à l'intervention de son père de voir sa peine commuée et d'aller faire pénitence à Sully-sur-Loire.

 
Nos manuels scolaires aiment à dramatiser ces fameuses "persécutions" subies par les hommes de lettres au XVIIIè. Dans le cas de Voltaire du moins, la réalité est tout autre. Pour faire court, on dira que durant ces quelques mois d'exil, le jeune Arouet fut effectivement persécuté par une certaine Suzanne de Livry, fille du maire, mais qu'il se livra avec délice aux sévices qu'elle lui infligea...
En bon courtisan, il supporte pourtant fort mal cette existence éloignée des dorures et du faste dont il raffole. Multipliant les courriers à destination de ses amis de Sceaux, il tente alors par tous les moyens de rentrer en grâce auprès du Régent, n'hésitant devant aucune flagornerie, comme le montre cette épître adressée au Régent.
 (...)
La suite, sans grand intérêt, est à l'avenant et elle ne fait pas honneur au jeune François. Toujours est-il que ses efforts produisent leur effet et qu'au mois d'octobre 1716, le Régent l'autorise enfin à rentrer à Paris. 

(à suivre ici)

mardi 18 juin 2019

Antisémite ? Voltaire essuie les crachats des Anti-Lumières

Né dans le dernier quart du XVIIIè siècle, le courant des Anti-Lumières a produit quelques penseurs honorables, dont Joseph de Maistre ou encore l'Irlandais Edmund Burke.
L'une de leurs antiennes, enracinée depuis plus de deux siècles, est la détestation de Voltaire : sa vie, son oeuvre, ses combats, rien ne trouve grâce à leurs yeux, et 250 ans après la mort du patriarche de Ferney, il s'en trouve encore pour l'agonir d'injures et cracher leur bile sur sa tombe.
Pourquoi lui et pas les autres, me direz-vous ? 
La réponse est assez évidente, elle tient dans cette exhortation adressée par Voltaire à son ami d'Alembert en 1760 : "Serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite (entendez : les Encyclopédistes) qui s’entendront ne réussissent pas après les exemples que nous avons de douze faquins (entendez : les apôtres) qui ont réussi ?"
La mise à mal de l'Infâme, la voilà cette grande victoire qu'ils ne lui ont jamais pardonnée. D'abord ce combat mené pendant près de trente années contre, pêle-mêle, les dignitaires jésuites, les convulsionnaires jansénistes, l'Inquisition, les superstitions, les vérités soi-disant révélées et plus généralement les dogmes chrétiens. Et puis ces cris de joie poussés après chacun de ses triomphes, comme au jour de la réhabilitation de Calas : "c'est pourtant la philosophie toute seule qui a remporté cette victoire. Quand pourra-t-elle écraser toutes les têtes de l'hydre du fanatisme ?" (lettre à d'Argental en 1765).

*** 

Parmi les crachats lancés au visage du philosophe, on trouve quasi systématiquement cette accusation d'antisémitisme (ou parfois, de manière plus sensée, d'antijudaïsme), déjà esquissée sur un mode mineur par l'Abbé Guenée en 1769 (voir ci-dessous)


Sous l'Occupation, Voltaire sera même instrumentalisé par les collaborationnistes afin de légitimer la politique anti-juive initiée par l'occupant. Prenons l'exemple du dénommé Henri Labroue, ancien député de gauche, auteur de "Voltaire antijuif", vaste compilation de citations sorties de leur contexte pour servir les desseins de l'écrivailleur. Ce dernier en sera largement récompensé par les autorités en place qui lui confieront une "chaire d'histoire du judaïsme" à la Sorbonne. Notons qu'au cours de la leçon inaugurale, le 15 décembre 1942, le néo-professeur assena un tel chapelet d'inepties (les juifs constituent "une sous-race métissée par les races arménoïde et araboïde") que le cours s'acheva dans le chahut général aux cris de "bandit" ou encore "canaille".
Evidemment, la presse collaborationniste donna une tout autre version de l'événement (voir ci-dessous).





Plus récemment, l'historien du droit Xavier Martin, très apprécié des milieux chrétiens, a lui aussi cousu son patchwork de citations pour mettre en évidence les innombrables défauts de Voltaire (voir ici), réduit au rang de méchant homme, menteur, homosexuel, sataniste, et même d'inspirateur du nazisme... n'en jetons plus, la cour déborde d'immondices !
Petit florilège....





On ne saurait passer sous silence les travaux (certes plus modestes) de Marion Sigaut, proche d'Alain Soral et des catholiques traditionalistes qui l'emploient pour effectuer leurs basses oeuvres antirépublicaines.
Aux attaques des précédents, elle ajoute sa touche personnelle avec (notamment) une relecture ébouriffante des affaires Calas et Damiens (voir ici).

Toujours du côté d'Alain Soral, les éditions Kontre Kulture annoncent la parution d'un énième "Voltaire antisémite" (écrit par un certain Félix Niesche), ouvrage dont on peut craindre le pire à en croire la 4è de couverture (voir ci-dessous) qui débute par cette phrase :
"S'en était fait de l'idylle entre François-Marie Arouet et moi..."




A force de les agacer, le facétieux Voltaire leur fait perdre jusqu'à leur latin...

O.M


mercredi 12 juin 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (6)


1720 constitue une année charnière dans le long combat mené par les ultramontains et les Jésuites contre les appelants jansénistes. Aidé par le futur Cardinal Dubois, le Régent parvient en début d'année à faire fléchir Noailles et à arracher un accommodement avec les prélats appelants.

l'acceptation de la Bulle Unigenitus par Noailles
 A l'été 1720, le Régent fait paraître une nouvelle déclaration royale qui marque sa victoire diplomatique ("j'ai bridé mes ânes", déclare-t-il pour l'occasion) :

déclaration royale août 1720


déclaration royale août 1720
 La Constitution Unigenitus doit désormais être observée partout en tant que loi du royaume, les appels antérieurs étant considérés comme nuls et non avenus. Cette reculade de l'archevêque de Paris est évidemment mal perçue par ses partisans, par le clergé de 2nd ordre, et plus encore par un Parlement de Paris attaché aux "lois fondamentales du royaume". Soumis à des pressions contradictoires, le vieil archevêque (plus de 70 ans) semble en fait épuisé par cette longue lutte. Et la mort du Régent, remplacé par le duc de Bourbon, va déchaîner une vague de persécutions contre les opposants à la Bulle. Les ordres religieux sont impitoyablement repris en main, les uns après les autres, et les autorités multiplient les arrestations et lettres de cachet à l'encontre des récalcitrants. Durant cette même période, les Nouvelle Ecclésiastiques se font inlassablement l'écho, année après année, des persécutions subies par les Jansénistes :

NE (1720)

NE (1720)

NE (1721)
En 1727, le Cardinal de Fleury (nouveau ministre auprès du jeune Louis XV) va même amplifier ce mouvement de répression, jusqu'à sanctionner Jean Soanen, évêque de Senez, pour une Instruction Pastorale parue en janvier 1727.

 Suspendu de toute juridiction épiscopale, l'octogénaire est condamné à l'exil et enfermé à l'abbaye de la Chaise-Dieu où il mourra en 1740. Ce déni de justice fait aussitôt réagir le Parlement de Paris, où nombre d'avocats s'enflamment et prennent fait à cause pour l'ancien évêque.
Par son attitude belliqueuse, Fleury va en réalité resserrer les rangs d'une large part du clergé de France, hostile à la Bulle et effrayée par cette épuration. Et la mort de Noailles, remplacé par Vintimille en 1729, ne freinera pas ce mouvement de contestation.
L'affaire du diacre François de Pâris, qui éclate dans le même temps, va cristalliser toutes ces oppositions.
Mais de tout cela, nous avons déjà parlé ici.

samedi 8 juin 2019

Mgr de Noailles et la Bulle Unigenitus (5)


Confronté à une situation rendue inextricable par les décisions de son oncle, le Régent Philippe d'Orléans ne tarde pas à réagir. En septembre 1715, s'adressant aux prélats venus le saluer, il déclare "qu'on le trouverait toujours bien disposé à défendre les intérêts de l'Eglise gallicane et à conserver les évêques dans la dignité de leurs place".
Joignant les actes aux paroles, il nomme aussitôt Noailles à la tête du Conseil de Conscience et lui adjoint plusieurs jansénistes tels que l'abbé Pucelle ou encore Antoine Dorsanne.
Le jésuite Le Tellier, âme damnée du roi Louis, est quant à lui exilé.
A son représentant à Rome, le Régent s'explique de ce changement de politique :  "il n'y a que la douceur qui puisse calmer l'émotion des consciences et, pour tout dire en un mot, prévenir un schisme prêt à se former dans le royaume".
le régent
Dans sa volonté de rallier à lui les opposants à la Bulle, le Régent a besoin du soutien de Noailles. Mais de son côté, Rome ne s'en laisse pas compter, et le Saint-Siège refuse obstinément d'investir les évêques nommés par ce même Noailles. Un temps, une quinzaine d'évêchés ou d'archevêchés sont même privés de titulaires ! Dans son Mémoire, le janséniste Nicolas Petitpied analyse fort justement les véritables motifs de l'intransigeance romaine :


En dépit de ses efforts, le Régent échoue encore à rapprocher les acceptants (proches de Rohan) et les appelants (qui demandent au pape de commenter la Bulle). Au mois de mars, quatre évêques (de Mirepoix, Senez, Boulogne et Montpellier) donnent un nouveau coup de pied dans la fourmilière en réclamant un concile général. Une trentaine d'autres les suivent timidement,  soutenus en cela par la Sorbonne. 
Leur objectif ? Revenir aux articles de 1682 dont on rappelle ci-dessous la teneur :

Et puisque Rome rechigne à investir les évêques désignés par Noailles, d'aucuns suggèrent même de les faire élire par le peuple !
Face à la menace d'un schisme, le Régent n'a d'autre choix que de trancher dans le vif. Il exile les quatre appelants dans leur diocèse et fait paraître dans la foulée une déclaration (en octobre 1717) qui impose à tous le silence sur la question de la Bulle.

 Evidemment, cette "loi du silence" ne sera respectée de personne... D'ailleurs, le Régent la répétera à deux reprises, en 1719 puis en 1720. Toujours en vain...
Et durant ce laps de temps, le combat continue de faire rage entre "appelants" et "acceptants" (voir extraits de Dissertations ci-dessous") 
En août 1719, le pape Clément provoque l'épreuve de force en excommuniant les quatre évêques appelants.
De son côté, Noailles fait paraître une instruction pastorale dans laquelle il réaffirme ses positions :





(à suivre ici)

jeudi 30 mai 2019

Voltaire vu par... Roger-Pol Droit


Dans cet article paru en 2012 dans le magazine Le Point, l’écrivain et journaliste ROGER-POL DROIT sacrifie à la mode de son temps : déboulonner Voltaire
 
Roger-Pol Droit


La face cachée de Voltaire



Rousseau a 300 ans, toutes ses dents et les faveurs du jour. De toutes parts, cette année, ses vertus sont célébrées. Il est vrai qu’il a tout pour plaire : écologiste avant l’heure, humanitaire avant la lettre, indigné avant tout le monde.  (...)



Celui qui s’efface, qu’on lit moins, qui semble presque tomber dans l’oubli, c’est Voltaire. Il a ce qu’il faut pour déplaire : il aime l’argent, la gloire, le progrès, la raison. Il se méfie du peuple, que nous croyons infaillible, et lutte sans relâche contre un clergé qui, à présent, a disparu. Personne ne s’inquiète plus des pouvoirs de l’Église, à part deux ou trois attardés qui se croient encore au XIXe siècle.



Pourtant, avant toute chose, il faut souligner la grandeur de Voltaire. Elle est réelle, et son courage n’est pas une fable. S’il repose au Panthéon depuis 1791, ce n’est ni par hasard ni par erreur. Il est bien le premier – avant Zola, Sartre, Aron et tant d’autres – qui inventa la figure moderne de l’intellectuel, conscience libre au service des idéaux de justice, de tolérance et de liberté. Avant lui, aucun homme d’idées et de plume n’avait jamais fait rapporter une décision de justice contraire à la dignité et à l’humanité. L’affaire Calas, l’affaire Sirven, celle du chevalier de La Barre furent pour le philosophe de grandes batailles, de belles victoires. Voltaire a pris des risques, il a consacré à ces hautes luttes du temps et des forces, sans en attendre aucun profit. Quand il se lance dans ces combats, l’écrivain a passé la soixantaine, il a fait fortune, assis sa notoriété dans toute l’Europe. Il ne se bat pas pour sa gloire, mais pour des principes universels.


Les préjugés oubliés



Tout le monde connaît cette face claire. Elle a fait de Voltaire une icône, une gloire de la France, une idole du peuple, une référence fondatrice de la Révolution française et de l’esprit républicain. Il y a pourtant une autre face, bien moins connue, déconcertante, où le même homme paraît d’abord ouvertement raciste. Ainsi, dans l' "Essai sur les moeurs et l’esprit des nations" (1756), il est vraiment très loin d’affirmer l’unité du genre humain : « Il n’est permis qu’à un aveugle, écrit Voltaire,de douter que les Blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois, les Américains ne soient des races entièrement différentes. » On le découvre aussi, au fil des pages, misogyne, homophobe, antijuif, islamophobe… L’inventaire de ces textes oubliés surprend, puis inquiète, finalement interpelle. Ce super-héros serait-il un super-salaud ? L’homme des Lumières, un ami des ténèbres ? Devrait-on décrocher son tableau d’adversaire résolu des fanatismes et de prince de la tolérance pour le remplacer par un autre, celui d’un homme obtus, truffé de préjugés, de mépris et de haines ?



Il faut d’abord s’informer, lire de près, quitte à se frotter parfois les yeux, pour prendre la mesure de ce Voltaire méconnu, antipathique, souvent abject. Pour le dénicher, il faut un peu de patience et quelques recherches. Ce n’est pas que ces textes soient marginaux – le pire ne se cache pas dans des fonds de tiroir, dans des opuscules inconnus. On le trouve, au contraire, dans des oeuvres centrales, incontestables et célèbres, comme le « Dictionnaire philosophique », de 1764. Mais les versions actuelles sont prudemment expurgées ! Essayez donc de trouver dans nos librairies les articles « Femme » ou « Juif » – le plus long de tous dans l’édition originale -, ils ont disparu. En allant les lire, on en apprend de belles.


Sexiste ordinaire



On prend d’abord l’amant de Mme du Châtelet en flagrant délit de misogynie pure et dure. Que dit en effet de la femme l’édifiant article du « Dictionnaire philosophique » ? « En général, elle est bien moins forte que l’homme, moins grande, moins capable de longs travaux ; son sang est aqueux, sa chair moins compacte, ses cheveux plus longs, ses membres plus arrondis, les bras moins musculeux, la bouche plus petite, les fesses plus relevées, les hanches plus écartées, le ventre plus large. Ces caractères distinguent les femmes dans toute la terre, chez toutes les espèces, depuis la Laponie jusqu’à la côte de Guinée, en Amérique comme à la Chine. » Lectrices et lecteurs d’aujourd’hui ne sont pas au bout de leurs surprises. Ce même article explique combien les femmes, plus faibles, sont aussi plus douces et il disserte complaisamment de la polygamie en faisant dire à un Allemand de la part d’un vizir : « Tu changes de vins, souffre que je change de femmes. Que chacun laisse vivre les autres à la mode de leur pays. »

( ndlr : Regard anachronique de R.P Droit. On pourrait trouver de tels propos chez Diderot ou encore Rousseau. Voltaire, quant à lui, a souvent pris la défense d'Emilie du Chatelet)

Sexiste ordinaire, Voltaire se révèle aussi homophobe virulent. Face aux amours entre hommes, il ne semble plus vouloir laisser vivre chacun selon ses moeurs. L’homosexualité masculine est pour lui un « sujet honteux et dégoûtant », un « attentat infâme contre la nature », une « abomination dégoûtante », une « turpitude » (article « Amour socratique » du « Dictionnaire philosophique »). Il tente même d’en disculper les Grecs et minimise la place des relations sexuelles entre hommes dans l’Antiquité. Pareil acharnement est d’autant plus curieux qu’il est difficile de l’imputer au climat de l’époque : les élites du XVIIIe siècle sont de moins en moins sévères à ce propos, et Frédéric II de Prusse, que Voltaire a conseillé et fréquenté assidûment, revendiquait sans vergogne son homosexualité. La plupart des philosophes des Lumières sont d’ailleurs plus que tolérants envers les partenaires de même sexe. Au contraire, Voltaire n’a cessé de juger ces moeurs contre nature, dangereuses, infâmes. Encore un point qu’on ne souligne presque jamais.
(ndlr : R.P Droit ne sait visiblement rien du sort réservé à Diot et Lenoir...)


La haine des juifs



Pas plus qu’on ne s’attarde, généralement, à mettre l’accent sur la haine que Voltaire attise envers les juifs. Il parle d’eux abondamment, et de manière récurrente, comme du « plus abominable peuple de la terre », et cela tout au long des mêmes années glorieuses où il défend Calas et la tolérance. C’est d’ailleurs à l’article « Tolérance » du « Dictionnaire philosophique » qu’il est sans doute le plus ouvertement ignoble : « C’est à regret que je parle des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. »



Ces écrits ne sont certes pas inconnus. Léon Poliakov les a rappelés, en 1968, dans son « Histoire de l’antisémitisme », et Pierre-André Taguieff dans « La judéophobie des Modernes » (Odile Jacob, 2008). Malgré tout, ce sont des textes qu’on esquive en omettant de les éditer ou bien, quand ils sont disponibles, en évitant de les lire. On y voit pourtant Voltaire accuser le peuple juif de tous les vices, lui faisant porter la responsabilité des persécutions qu’il endure, lui attribuant tour à tour lois absurdes, ignorance crasse, cupidité sans frein, misanthropie farouche.



Voltaire, antisémite ? Voilà qui ne fait guère de doute, à condition de ne pas tomber dans le piège de l’anachronisme. Antijuif au point d’être salement injurieux, méprisant et injuste, Voltaire ignore bien évidemment l’antisémitisme de persécution raciale, qui apparaîtra une centaine d’années après sa mort avec les doctrines biologisantes inventées par l’Allemagne du XIXe siècle. Malgré tout, la proximité entre ses attaques et l’antisémitisme moderne est suffisante pour que des hommes de Vichy, en 1942, aient pu considérer les textes de Voltaire comme une aubaine, au point de les utiliser comme instrument de propagande dans la France allemande.
l'ouvrage de X Martin aligne les mêmes poncifs


Mahomet, « tyran criminel »



Du côté de l’islam, enfin, la situation est d’abord aussi catastrophique. Dans sa pièce « Le fanatisme ou Mahomet », rédigée en 1736, jouée à Lille puis à Paris en 1741 et 1742, Voltaire juge le Prophète en des termes qui sont, eux aussi, d’une extrême violence. Au fil des dialogues, Mahomet est appelé « monstre », « imposteur », « barbare », « Arabe insolent », « brigand », « traître », « fourbe », « cruel »- avec pour finir le verdict sans appel de cet alexandrin : « Et de tous les tyrans c’est le plus criminel. » Voilà qui suffit largement pour ranger notre icône des Lumières dans la catégorie des islamophobes – au prix, là encore, d’un anachronisme, puisque le mot est de notre époque, non de la sienne. Il n’empêche que, si n’importe quel intellectuel d’aujourd’hui publiait le quart de ces injures, il aurait à ses basques non seulement des pétitions indignées, mais peut-être, quelque fatwa aidant, des assassins à ses trousses. Ce n’est pas un hasard si les représentations de cette pièce, en 2005, ont suscité protestations et menaces.



On aurait tort, toutefois, de s’en tenir là. Car Voltaire s’adoucira. Plus tard, notamment dans l' "Essai sur les moeurs et l’esprit des nations", de 1756, il change ses jugements, au point de devenir élogieux envers le monde musulman, de voir en l’islam une religion sage et austère, d’insister sur ses aspects philosophiques et tolérants. On ne saura oublier que c’est sans doute moins l’islam qui l’intéresse que l’usage qu’il peut en faire contre le catholicisme. Certains expliquent ainsi la plupart des violences voltairiennes ; ne pensant qu’à "écraser l’infâme" (le fanatisme, incarné par l’Église et le clergé), le philosophe ferait feu de tout bois. S’il attaque tant les juifs, ce serait parce que le christianisme se réclame de la Bible, s’il dénonce la violence de Mahomet, c’est en visant celle des chrétiens, s’il loue la tolérance musulmane, c’est pour mieux dénoncer la religion chrétienne, "la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde", écrit-il à Frédéric II de Prusse en 1767.



Partiellement juste, cette explication par l’antichristianisme ne justifie pas tout. Parcourir tant de pages où le héros de la tolérance se révèle haineux et méprisant laisse un goût amer et des interrogations ouvertes. Pour s’en sortir, on ne dispose que d’hypothèses. On peut notamment essayer d’en appeler à l' "air du temps" : tous ces préjugés qui nous embarrassent, ces jugements péjoratifs et offensants sur les femmes, les homosexuels, les juifs, les musulmans… ne seraient qu’inévitables, et donc excusables, séquelles des temps anciens.

Marion Sigaut a fait la synthèse de tous ces ragots


« À l’époque », dira-t-on, pareils énoncés n’avaient pas le même sens ni la même portée qu’aujourd’hui. Habituelle et facile, cette réponse s’en tire à bon compte et ne va pas loin. Certes, on ne peut nier que les sensibilités évoluent, mais il est également bien facile de trouver, parmi les contemporains de Voltaire, des penseurs qui combattaient pour l’égalité des sexes, la liberté des moeurs, la dignité des juifs et celle des musulmans. Vingt ans avant la naissance de Voltaire, par exemple, François Poulain de la Barre publiait « De l’égalité des deux sexes » (1673), l’un des premiers grands classiques du féminisme, "où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés". En 1714, le philosophe irlandais John Toland, libre-penseur, publiait un texte délibérément « philosémite », « Reasons for Naturalizing the Jews in Great Britain and Ireland ». Eux et quelques autres contrevenaient donc à cet « air du temps » supposé tout-puissant, et l’on eût aimé compter Voltaire en leur compagnie. Ce n’est pas le cas.



Dès lors, certains seront tentés de le brûler. Aux indulgents, qui dissolvent ses propos infâmes dans les habitudes de l’époque, succèdent les teigneux à courte vue, qui aiment par-dessus tout cracher sur les idoles et déboulonner les statues. Si le philosophe de Ferney n’est plus tout entier admirable, diront-ils, qu’on le jette tout entier, qu’on l’oublie à jamais ! Au lieu du Panthéon, les poubelles de l’Histoire. Voilà encore une esquive, elle aussi bien simpliste. Car la difficulté, la seule intéressante, est d’affronter la coexistence de ces deux faces : ici tolérance, raison, Lumières, là mépris, calomnies, exclusions.



Sans prétendre détenir « la » solution, il est possible de proposer une dernière hypothèse. Ce qu’incarne Voltaire, dans ses contrastes et ses contradictions, il se pourrait bien que ce soit tout simplement… la France, dans ce qu’elle a simultanément de grand et d’ignoble. Il faudrait alors envisager que la France soit à la fois universelle et xénophobe, tolérante et excluante, égalitaire et bornée. Sans doute est-ce là une éventualité peu agréable à entendre, et encore moins à creuser. Pourtant, nos récentes campagnes électorales semblent avoir confirmé cette image paradoxale. La plupart du temps, nous nous employons assidûment à l’éviter, préférant ne penser qu’une seule face de la France. Le miroir que nous tend Voltaire, avec son tain parsemé de vilaines taches noires, est peut-être là pour nous rappeler la situation compliquée de la pensée française. Cette situation resterait en fait, pour l’essentiel, à penser. Si c’est le cas, est-il si étonnant qu’on ne lise plus vraiment Voltaire ?
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mardi 21 mai 2019

Entretien avec Arlette Farge (3)

Dans cet entretien paru sur le site Nonfiction, l'historienne Arlette Farge se livre à coeur ouvert.




Nonfiction.fr– De par leur forme, vos textes se démarquent largement du reste de l'historiographie française contemporaine – même si on voit par ailleurs que vous avez fait des émules. Ils peuvent d'ailleurs évoquer les choix narratifs de Michel Foucault. Quel part vous semble prendre le fait même d'écrire dans la production d'un savoir historique?
Arlette Farge – Pour moi, l’écriture de l’histoire est un moment aussi important que celui où on trouve son plan et où on s’apprête à écrire. Je ne me suis pas rendu compte rapidement que j’avais une écriture singulière et vous avez raison de citer Foucault, parce que j’admire vraiment son écriture, qui n’est pas toujours très claire mais que je trouve tellement précise, tellement forte qu’on a souvent envie d’en recopier les phrases. Ce n’est pas tant que je travaille mon écriture pour qu’elle ait telle ou telle forme, puisqu’au départ j’ai pris l’habitude d’écrire comme cela sans y réfléchir. Mais l’écriture me semble particulièrement importante, d’abord parce que c’est par elle que passe la transmission. C’est pour cela qu’il faut être clair, ne pas ajouter plein de notes en bas de page et une érudition mal contrôlée. L’érudition ne doit pas se voir. Et puis l’écriture, c’est aussi un acte d’engagement personnel qu’on met au service de l’histoire et du présent. C’est sans doute la raison pour laquelle mon écriture a pris cette forme, sans que je l’aie cherché. Après, elle s’est sans doute accentuée du fait qu’on m’en ait fait part. Je recherche toujours une certaine scansion, un rythme qui mette à l’intérieur du XVIIIe siècle. Je fais même des fautes en écrivant presque XVIIIe siècle ; tout en sachant bien qu’on n’écrivait pas comme cela ! Je cherche quelque-chose de l’ordre du rythme pour que ce que j’aime dans ce siècle soit transmis par le biais de l’écriture aussi bien que par le produit de la recherche. Je ne sépare pas l’un et l’autre.
Nonfiction.fr – Très concrètement, comment le style vous semble-t-il pouvoir jouer dans la définition des connaissances ? Par exemple, comment peut-on faire usage des métaphores ?
Arlette Farge – Je sais que ce n’est pas une bonne chose d’utiliser des métaphores, et j’en utilise trop. Elles ont parfois leur intérêt, mais j’essaye d’en enlever. Je m’en méfie. Les historiens ont longtemps cru qu’ils ne faisaient pas de narration : Ricoeur leur a montré qu’ils en faisaient bel et bien . Ils ont mis du temps à le lire, et lui a mis du temps à venir leur présenter son travail, mais depuis, je crois que les historiens soignent leur narration. On voit bien par exemple que dans son dernier livre sur Chocolat clown nègre , Gérard Noiriel n’écrit plus du tout comme il le faisait dans ses travaux précédents sur l’immigration. Je crois que les oppositions à Ricoeur ont exprimé l’importance du choc qu’il a produit. Et cet aspect du métier est sans doute ce qu’il est le plus difficile à transmettre aux étudiants. C’est non seulement très personnel, mais qu’ils puissent s’octroyer des libertés qui ne soient pas des libertés de vulgarisation, c’est aussi très compliqué à leur expliquer. Ils me répondent souvent que j’ai un talent qu’ils n’ont pas, mais je crois que tout le monde peut l’avoir, à condition de le rechercher. 
Nonfiction.fr – Vous écrivez beaucoup, souvent des textes courts, agréables et entraînants : pour qui écrivez-vous ? Comment envisagez-vous votre rapport avec vos lecteurs ?
Arlette Farge – J’écris d’abord pour que l’histoire change, pour trouver des champs et des lieux nouveaux. Je me pose beaucoup de questions sur le présent et j’interroge l’histoire à partir de ces grilles. J’écris pour les historiens, dont les réactions m’intéressent beaucoup, même si c’est vrai que j’ai aussi des "fans". D’une manière générale, je rencontre aussi beaucoup d’autres lecteurs : je suis allée présenter des livres dans des établissements scolaires de banlieue et avec Foucault, on a souvent présenté notre travail sur les prisons dans des prisons ; j’ai aussi été sollicitée par des photographes, par des assistantes sociales et par d’autres personnes pour présenter certains de mes travaux par lesquels ils se sentaient concernés. Mais je n’écris pas "pour eux" : j’écris toujours comme j’écris pour le CNRS. Je sais qu’un public élargi me lit, mais jamais je n’ai cherché à écrire en particulier dans ce sens. Au contraire de certains collègues, j’ai même été plutôt craintive à l’idée d’être lue au-delà du cercle des historiens. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui en font la démarche, mais je ne l’ai jamais faite intentionnellement, et je suis toujours épatée quand quelqu’un qui n’est pas historien vient me parler d’un de mes livres – ce qui bien-sûr me fait toujours très plaisir.  
 

 
Nonfiction.fr – Le XVIIIe siècle est à la fois "Ancien Régime" et proche de la société contemporaine par certains aspects – ses structures étatiques notamment. Quel rôle votre écriture de l’histoire vous semble-elle devoir jouer devant les confusions que ce jeu complexe de similarités et de différences ne manque sans doute pas de provoquer ?
Arlette Farge – D’une manière générale, le public élargi connaît très bien le XIXe siècle. Du XVIIIe siècle, en revanche, il ne connaît souvent que la philosophie des Lumières, Marie-Antoinette, le libertinage, etc. Je caricature un peu, mais globalement, le populaire est totalement ignoré pour le XVIIIe siècle, alors que Zola et d’autres l’ont rendu plus familier pour le siècle suivant. Il y a peu de romans au XVIIIe siècle, et j’ai été frappée de voir comment certains lecteurs cultivés qui avaient lu les philosophes reproduisaient presque le propos des élites de l’époque pour lesquelles le peuple n’existait pas. Or les mêmes, à propos du XIXe, parleraient tout de suite de l’industrialisation, des ouvriers, etc. Parmi les romans du XVIIIe siècle, seules Les liaisons dangereuses sont largement lues, or il n’y a pas de peuple dans ce livre. Les gens ont donc des idées façonnées par la littérature disponible, et je crois que l’intérêt que provoquent parfois mes livres vient de ce qu’ils leur montrent un autre XVIIIe siècle, qui n’est pas celui du régent, de Louis XV, de l’aristocratie débauchée ou éclairée, ou même de la Révolution. Il faut dire aussi qu’il y a de moins en moins de modernistes : la plupart des historiens travaillent désormais sur le contemporain, la guerre, etc. Cela crée aussi de l’attrait pour les quelques livres qui paraissent. Mais effectivement, les lecteurs sont souvent étonnés et captivés par la richesse de la culture populaire, qu’ils ne soupçonnaient pas.
Nonfiction.fr – On connaît donc votre goût pour l’écriture, mais aussi pour la radio : au-delà de ces formes de communication, la télévision, internet, le cinéma et la fiction vous semblent-ils également pouvoir tenir un rôle dans la dissémination de la connaissance et des questionnements historiques ? A quelles conditions ?
Arlette Farge – A trois exceptions près, j’ai toujours refusé de passer à la télévision, parce que je pense que c’est un outil qu’un historien ne peut pas emprunter. C’est rigoureusement impossible, et les seules fois où j’y suis allée, je m’en suis vraiment mordu les doigts. On ne peut pas parler, on ne peut pas développer une idée parce qu’on n’en a pas le temps. La radio, par contre, c’est un média que j’aime beaucoup, d’abord parce qu’il est aveugle – et le fait de ne pas avoir à se poser de question d’apparence est vraiment précieux – mais surtout parce qu’il donne du temps. En tout cas, c’est le bonheur de France Culture. J’ai eu la chance qu’Emmanuel Laurentin  me propose de participer aux "Tables rondes fiction"   que j’aime beaucoup : on va voir une pièce de théâtre ou un film historique, puis on débat du rapport entre fiction et histoire. A une époque, j’ai aussi fait partie de l’équipe des Lundis de l’histoire . En plus du temps et du calme, France Culture laisse une liberté absolue : là, on a un média formidable. Je suis sûre qu’internet offre d’immenses possibilités, même si je ne prends pas vraiment le temps de beaucoup y naviguer. Ça permettra peut-être de développer des formes de diffusion du savoir plus interactives : j’ai pu faire l’expérience de quelque-chose de très intéressant allant dans ce sens-là récemment.

 


La fiction, je ne sais pas vraiment ce qu’on peut en faire. Je n’aime pas du tout les romans historiques, qui sont souvent un peu idiots, sans parler des sujets qu’ils choisissent. Les films historiques sont rares, et rarement vraiment réussis. Les adieux à la reine  l’était : on dirait que Benoît Jacquot est historien… On dit que le vrai romancier est meilleur historien que nous. C’est peut-être vrai, et il y a tout un débat en ce moment sur la question du rapport entre littérature et histoire. En tout cas, sur le contemporain, il est certain que j’ai trouvé dans des romans des réponses à des questions que je me posais. Mais ce n’étaient pas des romans historiques. On lit plus de romans que de livres d’histoire : peut-être qu’il faudrait s’y mettre ; mais ce n’est pas mon métier. Et puisque j’ai la chance de savoir des choses sur des vraies personnes : autant les dire

mardi 14 mai 2019

Marion Sigaut sur l'incendie de Notre-Dame

On connaissait la Marion Sigaut spécialiste du XVIIIè siècle. On la découvre désormais experte en incendies...
Pourquoi diable ne pas lui confier l'enquête ?


Et si tel était le cas, je lui proposerais volontiers d'autres suspects...
D'abord un dénommé Rabelais qui, voilà cinq siècles de cela, envoyait son géant Gargantua saccager les tours de la Cathédrale.


Autre piste plus que plausible : fin XIXè, le romancier Albert Robida songeait pour sa part à installer une gare à aéronefs au sommet de cette même Cathédrale (voir pièce à conviction ci-dessous).

Je vous laisse, des témoins me signalent la présence sur place (ce même jour !) d'un certain Quasimodo. Avec un nom pareil, vaut mieux vérifier !
O.M 

N.B du 22/05 :
Non contente d'asséner ses élucubrations sur le XVIIIè siècle, Marion Sigaut laisse de temps à autre entrevoir le fond de son âme. Comme ci-dessous, avec ce message abject sur le malheureux Vincent Lambert.

"Insoutenable", en effet... A elle, maintenant, de porter la croix de son infamie...
OM